‹ Histoire de la révolution de 1848Chapitre 11 sur 70 · INVASION DB L*ASSEMBLÉE NATIONALB · texte numérisé non relu

INVASION DB L*ASSEMBLÉE NATIONALB

je Tattendaîs le lendemain, pour une chose qui le concernait. A rheure indiquée, il arrive. M. Huber l'avait précédé. Je n'étais pas sans appréhender une scène violente, de la part d'un homme qui se prétendait poursuivi d'accusations flétrissantes et injustes : quel fut mon étonnement, quand M. Caussidière entra, de voir M. Huber courir à lui et l'embrasser! L'étonnement de ce dernier, on s'en doute, fut au moins égal au mien. L'explication commença. D'une voix singulièrement douce , et que ses n^anières semblaient rendre plus douce encore , M. Huber se plaignait d'avoir à repousser des soupçons propagés par « un vieux camarade. >» Comment avait-il pu mériter ce malheur, lui qui, pour la cause de la République, avait tant combattu, tant souffert; lui en faveur de qui témoignait sa longue agonie dans }es prisons de la royauté? « Mais, du fond de ces prisons, lui dit M. Caussidière, vous écriviez au préfet de police et lui promettiez des renseignements : niez-vous cela? — Non, je ne le nie pas; mais écoutez bien... >» Alors il exposa qu'ayant été soumis au régime cellulaire, il lui avait été impossible d'en supporter jusqu'au bout l'horreur; que, sous le poids affreux d'un isolement absolu, environné d'un silence de mort, il avait senti ses facultés mentales s'affaisser peu à peu ; que des visions funèbres s'étaient dressées devant lui; qu'il s'était cru au moment do devenir fou, et que, saisi d'épouvante, il n'avait plus eu qu'une pensée : obtenir son transfèrement. Il avait donc écrit au préfet de police de . Louis-Philippe, promettant, en effet, d'une manière vague des révélations importantes, mais sans autre but que de cesser d'être enseveli vivant, et avec la ferme résolution, une fois arraché au tombeau, de déjouer la curiosité haineuse de ses persécuteurs. «• En ceci, ajouta-t-il, je me jugeais si peu coupable, que je me proposais de consigner moi-même ces faits dans des mémoires destinés à décrire les conséquences morales de l'emprisonnement cellulaire. » Cette explication n'avait rien d'invraisemblable ; elle opposait au blâme la pitié; et le contenu des papiers trouvés à la préfecture de police ne la démentait pas. Cependant, elle laissait planer sur le républicanisme de celui qui, le 15 mai.

80 LA BévOLUTION DB FârBISR IS48

avait déclaré TÂssemblée dissoute, une ombre que sa coq* duite ultérieure n'a certes pas dissipée. La lettre qu*en janvier 1852, il écrivit de Belle-Isle à Louis-Bonapurte, pour demander grâce, saluer l'Empire, et, abdiquer son titre de républicain, cette lettre éclaire d'un tri^te jour les détails qui précèdent, et auxquels il ne me reste qu'un trait à ajouter : à propos de la part que M. Huber avait prise au 15 mai, sujet sur lequel il éluda avec beaucoup de dextérité les éclaircissements que je cherchais, il lui échappa néanmoins de me dire, dans la première visite dont j ai rendu compte : « Que voulez-vous 1 Marrastm'a trompé. » Je n'en pus savoir davantage.

Ce qui est sûr, c'est qu'au mois de mai 1848, M. Marrast et M. Huber étaient en relations intimes; c'est que le premier avait une police à lui, distincte de la police générale, et qui agissait à son profit (1); c'est que le second, qui présidait le club centralisateur, fut un des meneurs les plus actifs du mouvement qui conduisit le peuple aux portes de l'Assemblée. Or, ainsi que l'a écrit Tauteur de l'histoire remarquable publiée sous le nom de Daniel Stern : « Le parti de la République qu'on appelait bourgeoise — MM. Marrast, Bûchez et autres — ne trouvait nul danger et voyait quelques avantages à une manifestation inoffensive qui lui permettrait d'intervenir comme régulateur entre le Socialisme, dont on écarterait les chefs compromettants, et les Dynastiques, que l'on protégerait contre les prolétaires, mais en leur faisant bien sentir ce qu'ils en avaient encore à craindre (2). »v

Le 14 mai, un certain nombre de représentants du Peuple, parmi lesquels MM. Barbes, Thoré, Greppo, Détours, et mon excellent ami, l'intrépide et généreux Gambon, se réunirent chez moi pour discuter les bases de la Constitution qui était, en ce moment, l'objet des préoccupations de l'Assemblée. Après avoir examiné les divers aspects de la

(1) Ce sont les- propres termes dont se servit, dans sa déposition devant la haute Cour de Bourges, M. Carlier, le directeur de la police d*alors. Voy, l'audience du 10 mars 1819, dans le journal le Peuple^ n« 113.

(2) Histoire de la ftévolution de février, par Daniel Stem, t. III, p. 21,

nÎTASTOK DB l'a8SBMBLi£b NATIONALE 81

grande question qui nous rassemblait, et être convenus des principes que nous devions appuyer de nos votes, nous nous entretînmes naturellement de ce projet de manifestation dont ridée remuait tous les esprits; et le résultat général de la délibération fut qu'il y avait là un danger sérieux contre lequel il importait au plus haut point de se prémunir.

Mais déjà la Commission des membres du club centralisateur, que présidait Huber, avait annoncé la manifestation pour le lendemain, 15 mai (1).

Vers quatre heures et demie, rencontrant Barbes, je lui exprimai vivement mes inquiétudes : il les partageait, et me quitta en me laissant Tassurance qu'il allait à son club, où il était bien déterminé à combattre de toutes ses forces un mouvement dont nous ne pressentions que trop bien les conséquences fatales. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il tint parole. M. Landolphe l'appuya d'une manière très-énergique, et il fut décidé que le club de Barbes ne prendrait point part à la' manifestation.

Il en devait être de même du club dirigé par M. Cabet : lui-même l'avait annoncé à la réunion qui avait eu lieu chez moi le matin, et dont il était.

De son côté, M. Proudhon avait publié, le 13 mai, dans le Représentant du Peuple^ un article, signé de lui, où il disait : « Une manifestation ! qu'est-ce qu'elle prouvera? quels seront son programme, son idée, son moyen, sa formule, sa solution? qu'apprendra- t-elle aux représentants? quelle conviction, quelle foi fera-t-elle passer dans leur Ame? «» Et il adjurait les patriotes de ne pas agir comme des « clubistes sans cervelle (2). »

Le 15 mai, je pris, à l'heure accoutumée, le chemin de TAssemblée. Je siégeais à côté de M. Barbés. Sachant que je demeurais sur le boulevard : « Eh bien ?» me dit-il avec une patriotique anxiété^ aussitôt qu'il m'aperçut. Je lui

(1) Foy. sur Tinitiative prise, dans ces circonstances, par le club centralisateur, la déposition faite par un de ses principaux membres, M. Danduran, devant la haute cour de Boui;ges, audience du 10 mars

(2) Le Représentant du Peuple, mai 1848, n** 45.

Page 1