UN ANNIVERSAIRE DU 81 MAI
donné tout à coup par ceux auxquels il avait servi d'instrument, et sentit de toutes parts le sol se dérober sous lui.
Comme les personnes que je viens de nommer, je n'avais pas, aux yeux des ennemis de là République, le tort d'être au pouvoir ; mais mon crime était bien plus noir encore : } le cœur du Peuple me restait, et même ses sympathies ne s* étaient jamais prononcées avec une vivacité plus touchante que depuis qu'on avait fermé sur moi les portes des régions officielles. Ma présence gênait : il fut décidé qu'à tout prix et avant tout, on se débarrasserait de moi.
Mais, avant de me proscrire comme agitateur, il impprtait d'accoutumer les esprits au coup qu'on se préparait à frapper. C'est à quoi les journaux de la réaction s'étaient déjà employés sans relâche. Tantôt, affectant^de s'étonner de mes rares apparitions à la tribune, le Constitutionnel donnait à entendre que mon activité trouvait mieux à s'employer où il faut des ténèbres et du silence ; tantôt la Patrie y par un mensonge audacieux, annonçait que je n'assistais plus aux séances parlementaires; ou bien, c'était le journal V Assemblée nationale qui, en dénonçant d'affreux complots prêts à éclater, s'écriait : « Achille s'est retiré sous sa tente ! » me faisant ainsi un crime de l'exclusion
même qui m'avait atteint. On juge si la journée du 15 mai était survenue à propos pour ceux qui avaient juré ma perte ! Une instruction fut commencée; on courut d'un pas haletant après les témoignages hostiles; on s'arma contre moi de faits qui m'étaient absolument étrangers, de paroles prononcées par d'autres, de choses qu'il m'avait été impossible soit de prévenir, soit d'empêcher, soit de connaître. Gomment nier que^e fusse coupable ? Un individu déclarait qu'au moment où la manifestation passait devant ma porte le 15 mai, le cri de t Vive Louis Blanc! » avait retenti; un second, que les drapeaux polonais avaient été déposés chez mon concierge; un troisième, qu'on avait entendu, dans l'Assemblée envahie, un cousin du générol Gourtais dire, en me montrant du doigt : t Louis Blanc va être nommé président dela|République;lui seul peut nous eau-
ver de l'anarchie (1). » On insistait fort sur rovation qui m'avait été décernée, mais sans parler, bien entendu, de ma résistance. On me représentait haranguant la révolte du haut de la tribune, mais sans dire que j'avais été supplié de le faire par des membres de la droite; que je ne m'y étais décidé que sur leurs instances, non pour attiser la flamme, mais, au contraire, pour essayer de l'éteindre, et que mon intervention avait été autorisée par le bureau de TAifSemblée, au nom de l'Assemblée. Du caractère de mon discours, quoique reproduit textuellement dans le Moniteur y on se gardait bien de dire un mot; et Ton ne mentionnait le fait que pour en tirer cette conclusion : tt Puisque le silence s'est rétabli à sa voix, il était donc d'intelligence avec les envahisseurs I »» D'un autre côté, afin de parer d'avance à l'effet que la nouvelle de mon arrestation pourrait produire, on s'étudiait à l'annoncer d'avance sous forme de vague rumeur. Le juge d'instruction avait requis mon témoignage; et l'on imprimait qu'on m'avait vu sortir de chez lui dans un état de trouble extraordinaire, et le visage pâle I...
Quelque manifeste que fût le but de, ces manœuvres, je ne m'inquiétais nullement du résultat, me refusant à croire la méchanceté des hommes capable de commettre de sang-froid un acte d'iniquité qu'il n'y avait aucun moyen de colorer et qui avait contre lui toutes les lois de l'évidence. Il m'était revenu qu'on m'accusait d'avoir proféré ces paroles pendant l'invasion de l'Assemblée : « Je vous félicite d'avoir reconquis le droit de pétition; désormais, on ne pourra plus vous le contester. » Mais, à supposer raéme qu'elles constituassent un délit, dans un moment comme celui où elles furent prononcées, elles n.'étaient pas de moi, et le Moniteur était là qui l'attestait. Au moins, aarait-il fallu un prétexte, et l'ombre d'un prétexte m^uvquait.
(1) Au procès de Bourges, -la personne à laquelle le témoin Hutean d'Origny attribuait ces paroles, assura n'en avoir aucun souvenir. Mais eussent-elles été prononcées, en quoi, je le demande, pouvaient-elles cons tituer un grief d'accusation contre moi? Voy. sur ce point le compte rendu de l'audience du 21 mars 1849, dans le Peuple, n* 124.