UN ANNIYEIBSAIBB DU 81 MAI
peine de morti la peine de mort! me crièrent, de chaque banc de la droite, des voix furieuses, qui la rétablira? Expliquez-vous I Qui la rétablira? » Je répondis : « La logique des passions, lorsqu'on les déchaîne (1). » On sait si Tévé* nement a vérifié la prédiction ! Par une coïncidence tragique, ceci se passait le jour anniversaire de cette fameuse proscription des Girondins qui avait creusé sous la Convention un abîme de sang !
L'Assemblée nomma une Commission pour examiner la demande en autorisation de poursuites; et, le lendemain, je fis distribuer à mes collègues, sur ma conduite au 15 mai, un écrit qui ne laissait aucune issue à Tesprit de mensonge.
Le 2 juin, à l'ouverture ie la séance, le président de l'Assemblée annonce qu'une lettre vient de lui être apportée par le gouverneur du château de Vincennes. Elle était du magnanime Barbes. La voici :
> DoDJon de Vincennes, le l** jain 1849.
Au président de VAssemblie nationale.
« Citoyen président,
« A chacun la responsabilité de ses paroles et de ses actes.
u On accuse le citoyen Louis Blanc d'avoir dit, dans la journée du 15 mai, aux pétitionnaires :
a Je vous félicite d'avoir reconquis le droit d'apporter « vos pétitions à la Chambre ; désormais on ne pourra plus « vous le contester. »
« Ces mots, ou leurs équivalents, ont^été, en effet, prononcés dans cette séance ; mais il y a confusion de personnes. Ce n'est pas Louis Blanc qui les a dits; c'est moi : vous pouvez les lire dans le Moniteur, écrits quelque part après mon nom*
« La présente n'étant à autre fin que de faire cette dé^
' (1) Foy. le ifonttottf, juin 1848, n» 1$3.
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claration à l'Assemblée, je vous prie, citoyen président, do vouloir bien agréer, pour elle et pour vous, mes salutation» fraternelles (1).
« A. Barbes. ••
Inutile d'ajouter qu'on trouva effectivement dans le Moniteur la confirmation de cette lettre : la parole d'un homme tel que Barbés dispensait de recourir au Moniteur.
Ainsi disparaissait l'unique fondement sur lequel repo* sât le réquisitoire de M. Portails. Après cela, que restaitil? Rien, absolument rien... Je me trompe, il restait un soupçon, dont j'indiquerai tout à l'heure Torigine.
C'était M. Jules Favre qui avait été chargé du rapport de Taffaire. De quel douloureux étonnement les vrais républicains furent saisis, à la nouvelle qu'il s'était prononcé en faveur des poursuites! M. Jules Favre est un orateur d'une puissance admirable; il a rendu, et il est peut-être appelé encore à rendre d'éminents services à là République. C'est pourquoi je m'abstiendrai ici de toute remarque amére. Mais ne répondait-il pas à un reproche de son propre cœur, lorsqu'il disait : « Quel esprit sensé pourrait admettre qu'on eût oJioisi comme victime de je ne sais quel système haineux un homme déjà si considérable par ses travaux d'historien, en relation de familiarité, en communauté d'opinions avec ceux qui le signalent aujourd'hui; un homme qui a partagé le dévouement, les sacrifices, les périls de ce Gouvernement provisoire dont vous avez proclamé les incontestables services; un homme enfin qui, attaqué dans ses théories, n'en a pas moins été constamment respecté et honoré pour ses sentiments généreux, que ses erreurs économiqu*es n'ont point effacés (2)? >» Et l'homme qu'il peignait ainsi, l'orateur demandait qu'on se hâtât de le dépouiller de son inviolabilité de représentant du Peuple; ce qui revenait, dans la circonstance, à le livrer désarmé aux coups de ceux qu'on savait être ses ennemis!
(1) Voy, le Moniteur, juin 1848, n» 1654 (2)i6ùf., n»165.
UN AKNIVEBSA.IBS DU 81 MAI 105
Au fond, 06 que M. Jules Favre rëclamait de TÂssemblée, c'était un vote de confiance. M. Mathieu (de laDrôme), dans la séance du 3 juin, montra par vives raisons combien ce prégédent était dangereux, et fit voir qu*il conduisait TAssemblée à se déchirer de ses propres mains. M. Lau«- rent (de l'Ardèche) produisit une sensation dont ceux de jla droite ne purent eux-mêmes se défendre, lorsque, pap allusion aux éloges que M. Jules Favre m'avait décernés il prononça ces paroles, d'une ironie si poignante et si so* lennelle : « L'inculpé du 31 mai 1848 a été bien autrement traité que les inculpés du 31 mai 1*793. Ceux-ci perdirent leur inviolabilité au milieu des outrages, et l'un d'eux, l'illustre père d'un de nos collègues, Lanjuinaii^, leur en fit un reproche, en rappelant que les anciens, au lieu d'insulter à leurs victimes, les ornaient de fieurs et de bandelettes. Eh bien, plus heureux que les accusés du 31 mai 1*793, Louis Blanc a été orné de fleurs et de bandelettes (1) I... »
Chose remarquable! Parmi tant d'hommes qui soupiraient après le moment de me frapper, pas un n'osa se lever et déclarer qu'il me croyait coupable, pas un seul (2). Vainement furent-ils appelés à la tribune par une voix éloquente et fière, celle de M. Théodore Bac, qui, après avoir rappelé ce que j'avais dît de la conspiration du mensonge, se plaignit de la conspiration du silence, aucun de ceux qui se tenaient prêts à voter contre moi n'osa d'avance justifier son vote. M. Jules Favre, ainsi délaissé, essaya, au point de vue judiciaire, de défendre les conclusions de son rapport, et rencontra dans M. Dupont (de Bussac) un contradicteur dont la logique le foudroya. Que fallait-il de plus? Une lettre est remise au président; il l'ouvre, et lit ce qui suit : ^
« Citoyen président,
m Je crois remplir un devoir d'honnôte homme en por^ tant à la connaissance de l'Assemblée les faits dont j'ai été
) Voy, le Moniteur, juin 1848, n» 156.
2} Fo||,| dans le ifontffur, I4 séance du 3 juin 1848.
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témoin. Comme beaucoup d'autres, poussé par la foule dana Tintérieur de la salle, j'ai suivi les mouvements de Louis Blanc, et, au moment où des exaltés, espérant encore le compromettre, cherchaient à le hisser sur une estrade formée d'une chaise et d'un canapé, je l'ai vu s'arracher de leurs mains et échapper à leurs poursuites, aux applaudis* sements de tous les républicains loyaux (1).
« Marchand, « ÉmailleuTy rue de la Crois, n^ 3. »
J'ai parlé d'un soupçon... Il venait du bruit sourdement répandu 'parmi les membres de rAssemblée qu'on m'avait vu à l'Hôtel-de-Ville. Et la personne qui avait répandu co bruit, en recommandant à chacun le secret, c'était M. Marrast. Grâce à la sollicitude d'un ami, je fus informé de tout ; ce qui me mit à même de parer un coup préparé dans l'oixibre, comme on voit, et qui m*eût atteint sans qu'il me fût même possible de savoir d'où il partait. Éclairé par cette précieuse confidence, je sommai M. Marrast de venir, s'il l'osait, opposant son serment au mien, affirmer qu'il m'avait vu à l'Hôtel-de-Ville. La forme hautaine d'une sommation semblable lui fournissait un prétexte pour se taire, en se réfugiant dans une question de dignité personlielle; mais, appelé de nouveau à la tribune par M. Dupont (de Bussac), il fut obligé de s'expliquer, et fit la déclaration suivante, qui n'était, du reste, que la répétition d'un document que mes collègues Lefranc, Félix Mathé, Pelletier et Raynal étaient allés lui faire signer à l'Hôtel-de- Ville, avant la séance :
« Au moment où je suis sorti de l'Hôtel-de- Ville, un citoyen qui était à mes côtés m'a affirmé que le citoyen Louis Blanc avait été à l'Hôtel-de- Ville, et qu'il avait favorisé son évasion en le faisant sortir par une petite porte donnant sur la rue Lobau. J'ai fait immédiatement toutes les recherches: d'une part, pour retrouver ce citoyen;
(1) Voy., dans le Moniteur ^ ia séance du 3 juin 1848, n» 166.
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i^âutre part, pour m'assurer si ces renseignements étaient exacts; et je dois dire avec la même sincérité qu'après m être assuré des citoyens qui étaient placés dans Tescalier par lequel Louis Blanc aurait dû sortir et des dispositions prises dans Tintérieur ; après avoir interrogé ceux qui étaient entrés dans les différentes salles qu'on avait parcourues, il m'est resté la conviction la plus complète que jamais (le 15 mai) Louis Blanc n'a mis les pieds à l'Hôtel-de-VîUe (1). »
(Qu'après cela, la demande en autorisation de poursuites n'ait été rejetée qu'à la majorité de 369 voix contre 337, rien ne montre mieux avec quelle déplorable facilité, dans les discordes civiles, l'homme prend racine dans l'injustice.
Sur les intrigues et les dissensions secrètes qui se ratta^ chent à ce triste épisode de l'histoire contemporaine, la Liberté, journal du temps, très au fait de la vie des coulisses politiques, publia, sous le titre de Note communiquée, des détails d'intérieur fort curieux, dont l'exactitude ne fut mise en question par aucun journal officiel ou semiofficiel, et qui, reprodutts par plusieurs feuilles importantes sans provoquer de démenti, méritent d'être enregistrés à titre de document historique à consulter. Je cite:
« Depuis la journée du 15 mai, le Comité exécutif tout entier., moins deux membres, était divisé. Lamartine et Ledru-Rollin^ les plus compromis, étaient seuls d'accord pour garder la direction dds affaires. Arago et Garnier- Pagès restaient à peu près neutres. Marie, mécontent, était prêt à se retirer, si l'instruction relative à l'envahissement de l'Assemblée ne se poursuivait pas. Carnot, dans le ministère proprement dit, gardait une attitude irritée. Jules Favre allait infiniment au delà contre Lamartine et Ledru-RoUin. Mais l'adversaire réel du Comité, le chef réel de l'opposition, c'était Armand Marrast.
« Armand Marrast avait réuni deux cents représentants
(1) Voy le Moniteur, séance du 3 juin 1848, n» 156.
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au club du Palais-National. Portalis, procureur général de la République, et Landrin, son collègue, l'y appuyaient très-vivement, et demandaient Tenquéte contre le pouvoir exécutif, l'enquête à fond, non pas judiciaire, comme on Ta cru, mais politique. Armand Marrast se posait dans toutes ces réunions comme l'homme gouvernemental d à présent, décidé à rompre avec le parti des ultra-révolutionnaires incapables, tels que Ledru-Bollin et même Lamartine. 11 se montrait surtout hostile au parti socialiste, qu'il n'a jamais pu supporter. On décida, et c'était d'une habileté extrême, d'une grande connaissance des sympathies ou, plutôt, des antipathies de l'Assemblée constituante, qu'il fallait d'abord s'attaquer à Louis Blanc. Le plus ou le moins de complicité de Lamartine et de Ledru- BoUin dans les événements du 15 mai paraissait devoir ressortir des débats mêmes. Le Comité exécutif devait ainsi se trouver atteint indirectement. Peut-être, on l'espérait du moins, allait-il se dissoudre dès les premiers mots de la discussion. C'est ee qui amena la journée du 3 juin à la Constituante.
« Le jour de la séance arrivé, Armand Marrast et les deux cents représentants du clab du Palais-National allaient frapper le grand coup. Ce fut Jules FaVre qui ouvrit habilement, comme Barère, l'attaque générale dans ce nouveau 9 thermidor. Le procureur général de la République et son collègue jouaient à la sévérité et à Fincorruptibilité de la magistrature. Louis Blanc paraissait perdu ; et, d'ailleurs, les dispositions ordinaires de l'Assemblée, ses votes successifs dans cette séance, prouvent bien qu'on avait calculé juste : l'autorisation de poursuivre devait être infailliblement accordée. Un fait seulementi un fait resté douteux dans l'instruction a tout comprpmis, et renversé ou, du moins, ajourné les desseins d'Armand Marrast contre Louis Blanc et le comité exécutif. Armand Marrast avait formellement déclaré que Louis Blanc s'était, dans la journée du 15 mai, porté à IHôtel-de- Ville : il en était convaincu. G est ce fait là qu'il fallait prouver, et il ne Ta pas été. 11 fallait nommer les témoins, et Armand Marrast, ni aucun de ses amis, personne n'a pu le faire.