IMSURBEOTION DE LA FAIM
était admis, suivi de quatre de ses camarades, chez M. Marie. Il représenta qu'après la Révolution du 24 f é- ' vrier, les travailleurs avaient toujours été soumis à l'arbitraire; que, s'ils avaient versé leur sang, c'ét'^it pour arriver à une République démocratique et sociale qui fil enfin justice de ^exploitation de l'homme par l'homme; qu'ils étaient décidés à faire des sacrifices pour le maintien des libertés publiques, mais qu'ils demandaient, avant tout^ > Torganisation d'ateliers qui pussent servir de refuge aux ouvriers...
« Les ouvriers, interrompit violemment M. Marie, qui ne voudront pas se soumettre au décret seront renvoyés de Paris par la force. »
N'oublions pas que ce M. Marie était le même qui, pendant le Gouvernement provisoire, disait à M. Emile Thomas : « Pouvez- vous compter sur les ouvriers?... Ne ménagez pas l'argent : au besoin, on vous accorderait des fonds secrets... Le jour n'est peut-être pas loin où il faudrait faire descendre les ouvriers dans la rue (1]I... »
Suivant un journal du temps (2), celui de tous les journaux d'alors qui avait le plus de rapports et les rapports les plus directs avec les Ateliers nationaux, voici quelle fut la réponse de Pujol :
M Citoyen représentant, vous insultez des hommes investis d'un caractère sacré, en tant que délégués du Peuple : nous nous retirons avec la conviction profonde que vous ne voulez pas l'organisation du travail ni la prospérité du peuple travailleur. — On vous a tourné la tête, répliqua M. Marie ; c'est le système de Louis Blanc : nous n'en voulons pas. »
A merveille I Mais, à la place de ce qu'il ne voulait pas, M^ Marie ne disait pas ce qu'il voulait ; et, comme il était
(1^ Histoire des Ateliers nationaux, par M. Emile ThomAt. (2; La Vraie Républiqw^ rédacteur en chef, M. Thor6.
devenu nécessaire, ou de vouloir quelque chose, ou d'avoir la guerre civile, on eut la guerre civile.
Dans l'entrevue qui vient d'être rappelée, M. Marie, choqué du ton d'autorité qu'il crut remarquer dans M. Pujol, avait dit aux ouvriers qui raccompagnaient : « Êtesvous donc les esclaves de cet homme (1)? » Le mot, colporté dans les faubourgs, y eut le retentissement du tocsin. L'ordre avait été donné d'arrêter cinquante-six délégués : il ne fut point exécuté. Eux, se répandirent dans tous les quartiers, qu'ils enflammèrent. Et, le soir, des colonnes, parties du Panthéon, parcouraient les grandes artères de la ville, à la lueur des torches. Le long des boulevards, ou entendait déjà ce refrain lugubre : Du pain ou du plomb!
Le sort en est jeté. A onze, heures du soir, M. Marie, effrayé, écrit au général Cavaignac, ministre de la guerre, d'envoyer dès le lendemain au Luxembourg, pour renforcer la garde ordinaire, un régiment d'infanterie et deux régiments de cavalerie (2). L'ordre est exécuté (3).
A deux heures dii matin, nouvelle lettre adressée au général, et, cette fois, par le chef du secrétariat de la Commission executive, M. Barthélémy Saint-Hilaire. Elle portait que les ouvriers devaient se réunir, à six heures du matin, sur la place du Panthéon, pour s'y concerter et marcher de là vers le faubourg Saint- Antoine; qu'on le savait; qu'il importait d'arrêter le mouvement à son origine, et de faire occuper le Panthéon, dès cinq heures du matin, par deux bataillons d'infanterie et deux de cavalerie, La lettre ajoutait : « Je ne sais quels sont les ordres qui vous ont été transmis par la Commission executive : vous aviserez dans votre prudence (4). »
L'avertissement était grave : il s'agissait, pour n'avoir
(1) Voy. le discours de M. Barthélémy Saint-Hilaire, séance du 25 no« ▼embre 1848, Moniteur^ n» 331.
(2) Lettre de M. Marie, lue par le g«^néral Cavaignac, dans la séanct du 25 novembre lB4tl. Voy, le Moniteur ^ n* 331.
' (3) C'i^Bt ce que le général prouva, pièces en main, dans la séance •us-mentionnée. Ibid,
(4) Lettre de M. Barthélémy Saint-Hilaiie, lue par le général Cavai* gnac, dans la séaijcc du 26 novembre 1848. JlfoniY«*r, n« 331.
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pas à Doyer Tinsurrection dans des flots de sang, de la pré* Tenir, de Tessajer du moins. Cependant, le général Ca- Taignac n'en tint nyxl compte : pas un soldat ne fut envoyé sur la place du Panthéon.
Plus tard, appelé à répondre à. ce grief, le général Cayaignac a prétendu qu'ayant déjà reçu de M. Marie un , ordre qui se trouvait exécuté au moment où la missive de M. Barthélémy Saint-Hilaire lui fut remise, il avait cru que cette missive faisait double emploi (1). Mais l'explication tombe devant ce fait : que la première demande de troupes concernait le Luxembourg, et la seconde, la place du Panthéon ; que la première avait pour but de protéger le siège du gouvernement, et la seconde d'arrêter l'insurrection à son point de départ. Aussi, qu'arriva-t-il? Que, vers sept heures et demie, trouvant la place libre, près de deux mille ouvriers s'y réunirent, pour aller, de là-, chercher à la Bastille des compagnons de combat et des armes.
Ici se présente unMmportant problème historique qu'il convient d'éclaircir. L'insurrection de juin aurait-elle pu être prévenue, et l'effusion du sang évitée, par un énorme déploiement de troupes, mises en mouvement lorsqu'il n'existait pas encore une seule barricade? C'est ce que pensaient les membres de la Commission executive , et c'est ce que le générai Cavaignac ne voulut pas reconnaître.
Dans la matinée du 23 juin, le Conseil s'étant rassemblé, on s'y entretint, devant le général Cavaignac, le général Fouchéet plusieurs ministres, de l'ordre dont l'inexécution avait permis à un premier grand rassemblement de se former. Là, au lieu de donner l'explication à laquelle il devait plus tard recourir, le général Cavaignac interpella le général Fouché, d'où résulta une altercation trèsvive à laquelle le ministre de la guerre mit un en imposant silence à son subordonné. Le Peuple, en cet instant, Dccupait encore le Panthéon : diverses mesures qui tendaient àprévenir le combat sont proposées. Mais est-il temps
(1) Yoy. sa réponse à M. Barthélémy Saint-Hilaire, dans la séance da 25 novembre iAb. MoniUur, n« 331.
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encore de tout arrêter? M. Becurt, ministre de l'intérieur, l'affirme. Le général Cavaignac soutient le contraire. Un débat fort animé s'engage, et M. Recurt, violemment ému, s'écrie: « C'est donc une bataille qu'on veut! C'est insensé (1)! »
Autre point de dissidence entre la Commission e:KécutiYe et le général Cavaignac. Selon la Commission executive, la marche à suivre consistait à empêcher, dès l'abord, la construction des barricades en envoyant sur tous les points menacés, non pas des gardes nationaux seulement, mais des soldats. Selon le général Cavaignac, au contraire, il fallait commencer par concentrer les troupes de ligne et ne les faire donner qu'au moment décisif.
Or, si l'avis du général l'emportait, on pouvait, saiis être prophète, faire presque à coup sûr la prédiction que voici :
L'insurrection, laissée maîtresse du terrain et libre de ses mouvements à l'origine, ne tardera pas à se développer sur une échelle formidable. — La garde nationale, poussée en avant et non soutenue, sera décimée. — Elle enverra solliciter des secours, et, n'en recevant pas, elle se croira trahie par la Commission executive, seule refsponsable delà situation. — La majorité réactionnaire de l'Assemblée, ardente à abattre les républicains les uns par les autres, sera charmée d'une aussi belle occasion de renverser MM. de Lamartine et Ledru-BoUin par le général Cavaignac. — L'armée ne donnant qu'après la garde nationale, achètera la victoire à moins de frais et en aura la gloire si l'insurrection succombe. — Son chef sera ainsi devenu l'homme nécessaire, et sa dictature, née de la pression des circonstances, s'élèvera dans le sang sur les débris du pouvoir de la Commission e&écutive, renversée, bafouée' et maudite.
rl) A ces particalarités si caractéristiques, que M. Barthélémy Saint- Hilaire affirma dans son discours du 25 novembre 1848, le général Ca- ▼a^mao, dans sa réponse, n'oppose aucune dénégation. Voy. Te MoniUur^
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Il est probable que des hommes aussi intelligents que les membres de la Commission executive ne furent point sans pressentir ces conséquences. Mais Févénement qu'on avait devant soi était une bataille ; le général Cavaignac était un homme d'épée : on jugea indispensable de lui abandonner la direction de la défense, et les suites furent ce que la logique indiquait d'avance.
Pour ce qui est du général Cavaignac^ eut-il en vue de supplanter» au profit de son ambition personnelle, la Commission executive, ou seulement de ménager aux soldats, que la victoire populaire de Février avait humiliés, le moyen de prendre une éclatante revanche? Suivant moi, cette dernière hypothèse est la vraie; pas un fait qui ne la conârme; et elle est entièrement justifiée parle caractère et les dispositions du général Cavaignac, qui, avant tout, par-dessus tout, était un soldat. J'en donnerai dans le cba^ pitre suivant une preuve sans réplique. En attendant, qu'il me suffise de dire qu'à, cette époque il y avait dans une partie de l'armée le désir prononcé d'une revanche. Elle s'était persuadée, ou plutôt d'habiles conspirateurs^ cachés dans ses rangs, étaient parvenus à lui persuader qu'après les journées de Février, elle avait été traitée avec mépris; qu'on avait eu l'air de la regarder comme incapable de tenir 'devant des guerriers de hasard, armés de bâtons ferrés; et qu'il y allait de son honneur de montrer, à la première occasion, ce qu'elle savait faire quand elle se battait pour tout de bon. Ce sentiment régnait si bien parmi les troupes qu'un capitaine de mes amis vint me voir, vers la fin de mai, pour me donner à cet égard des renseignements qu'il jugeait avec raison d'une grande importance. « Soyez certain, me dit-il, qu'on n'a rien épargné de ce qui pouvait exalter outre mesure, et en opposition au Peuple, le point d'honneur militaire. Si une lutte s'engage, je f rérais à l'image de ce que j'entrevois. Les soldats tiennent à établir — et on les y encourage par toutes sortes de discours artificieux — que, s'ils sont sortis de Paris, en février, c'est parce qu'ils Vont bien voulu. Souvenez-vous de c^ que je vous dis là. »
Eh bien y ma conviction, appuyée sur une lettre que le
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général Gavaignac adressa au Gouvernement provisoire ei dont il sera fait mention plus loin (1), ma conviction pro-fonde est que le Bentiment répandu dans Tarmée, le général Cavaignac le partageait. L'idée qu'on pouvait soupçonner Tuniforme d'avoir reculé devant la blouse lui était insupportable. Son intelligence, impuissante à s'élever audessus de certaines susceptibilités vulgaires, lui faisait envisager un triomphe de Tarmée comme une réparation dont l'occasion ne devait pas être perdue, lorsqu'elle venait s'offrir d'elle-même. Tout ce qu'il est permis de supposer à sa décharge — et cela est juste, peut-être, — c'est qu'il put lui arriver de s'aveugler sur la vraie source de ses inspirations, et de croire, comme ce n'est que trop souvent le cas dans les actions humaines, qu'il se décidait exclusivement par de certains motifs, alors qu'il ne faisait qu'obéir^ sans se l'avouer, à des motifs différents.
Toujours est-il que sa conduite fut étrange ; et cette insurrection fatale, qu'au point de vue social, on n'avait point tenté de prévenir, on ne tenta pas davantage de la prévenir, au point de vue militaire.
Pour comble de malheur, quoique la révolte qui s'annonçait fût bien la révolte de la faim, la part manifeste qu'y prirent les bonapartistes lui imprima, au début, une couleur si douteuse, que même les républicains les plus dévoués au Peuple tremblèrent qu'elle n'eût d'autre résultat que de couronner un prétendant, si elle réussissait. Et, si elle était écrasée^ que devenaient les conquêtes morales de la Révolution?
De l'activité factieuse des bonapartistes dans ces heures funestes, de leurs artiûces, de leurs corruptrices manœuvres, de leurs efforts pour faire tourner le désespoir de tant de milliers d'hommes au profit d'un seul, il existe des preuves trop nombreuses et trop frappantes pour qu'à cet égard le doute soit possible. Le parti bonapartiste était représenté dans la presse par le Napoléon républicain^ dont le titre n'indiquait qu'à moitié le but, mais révélait une stratégie qui ne trompait personne. Il avait de nombreux
(1) Koy. le oliapitre intitulé Ostracisme.
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affidés parmi les ouvriers appartenant à des pays étran» gers. Il soudoyait des orateurs de cabaret. Il mettait une ardeur extraordinaire à se recruter 4&ns la garde nationale. Le soir du 2'Z juin, la candidature de Louis Bonaparte comme lieutenant-colonel de la 12* légion avait été hardiment posée, et soutenue plus hardiment encore, en vue, osa-t-on dire, d'une lutte prochaine, mais sans autre explication (1). M. Emile Thomas, naguère directeur des Ateliers nationaux, était un bonapartiste (2); et la proclamation au Peuple que nous avons citée un peu plus haut montre de reste combien le péril paraissait réel aux délégués de la classe ouvrière.
Au premier rang des recruteurs en blouse du bonapartisme figurait un maçon nommé Lahr. Homme d'une éner<gie peu commune et qui exerçait sur ses compagnons beaucoup d'empire, Lahr était employé sous M.. Nadaud, un des représentants les plus vrais qu'ait jamais eus le Peuple* à des travaux de maçonnerie commencés place du Pan-^ théon. Un matin, deux ou trois jours avant rinsurrection» M. Nadaud s'aperçoit que Lahr, dont en ce moment l'assistance lui était nécessaire, a disparu. Il va aux informations, et il apprend qu'on a vu entrer son camarade dans un cabaret, situé près de là. Il y court, entre, et trouve Lahr attablé avec plusieurs ouvriers, la plupart Allemands. Aussitôt, celui-ci se lève, et, s'avançant vers le visiteur inattendu, lui tend un verre de vin et s'écrie : « Allons, camarade, à la santé du Petit! *» Invité à s'expliquer, il ajoute : « Oui, à la santé de Louis Bonaparte; car il est temps de nous mettre à la besogne. » M. Nadaud repoussa le verre avec indignation, et sortit. Quelques jours après avait lieu, à la barrière de Fontainebleau, le meurtre du général Bréa, meurtre pour lequel Lahr fut condamné à mort et exécuté (3).
Gomment fermer les yeux à cet extraordinaire concours
(1) Je tiens ce fait de M Dupont, à la caadidatare de qui celle da Louis Bonaparte était opposée.
(2) tl est passé, depuis, au service de Louis Bqnaparte, comme on pouvait s^y attendre.
(3) Je tiens ces importants détails de M. Nadaud lui-même, un des