INSUBBECTION DE LA FAIM
écrire en parlant des prétendus auteurs de Tinsurrection : « Ce n'est pas seulement la guerre civile qu'ils voudraient allumer parmi nous, c'est le pillage qu'ils préparent. »
Àh ! sans doute, les partis à livrée légitimiste et à livrée impériale comptaient dans leur sein des hommes prêts à pousser au désordre, dans l'espoir de le faire aboutir au triomphe de leurs desseins, et ces hommes poussèrent effectivement au désordre. Mais confondre avec des instigations semblables, qui nulle part n'osèrent se déûnir nettement, la vraie cause qui mettait à tant de milliers d'hommes les armes à la main ; mais prétendre que les barricades ne se formaient que. contre la République; mais affirmer que le pillage était le but auquel le Peuple courait à travers la mort ! .. .
Elle eut néanmoins le succès qu'on en avait espéré, cette calomnie étonnante. Des Républicains sincères crurent la République en péril; les faux républicains affectèrent de la voir attaquée : il y eut une immense incertitude et une immense confusion. Les insurgés continuaient décrier, en marchant au combat : Du pain ou du plomb!
Il est digne de remarque que cette insurrection, si générale dans ses causes et par son esprit, revêtit presque partout le caractère d'une protestation locale. Dans maint quartier, il arriva que les habitants se réservèrent exclusivement la garde de leurs barricades, repoussant le concours des étrangers, se bornant à défendre l'accès de leurs rues et refusant de prendre part aux mouvements d'attaque. Après la prise de la huitième et de la neuvième mairie^ par exemple, et lorsqu'il fut question d'emporter l'Hôtel-de-Yllle^ c'est à peine si on put réunir, au bas de la rue Saint-Antoine, quelques centaines de combattants. Et pourtant, il s'agissait d'enlever une position très-forte, trôs-yivement défendue. On demanda des renforts au Faubourg, dont les barricades pouvaient être aisément dégarnies : ce fut en vain. Non que, parmi les combattants, beaucoup ne comprissent qu'une insurrection qui n'avance pas, ou même qui s'arrête, est perdue; mais toute unité de direction manquait, et, d'un autre côté, une partie des insurgés étaient retenus par le sentiment de leur infério-
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rite dans le maniement des armes. Cinquante mille hommes avaient pris le fusil : combien qui, dans ce nombre, étaient inhabiles à s'en servir I Tel qui contribuait efficacement à défendre une barricade eût risqué d'être ailleurs un embarras. Toujours est-il que, dans les quartiers riches, des milliers de combattants isolés attendirent inutilement qu'une trouée leur permît de rejoindre l'insurrection, et que les faitbourgs avaient une réserve de près de vingt mille hommes dont la marche en avant eût changé, peutêtre, le destin de ces journées.
Aux motifs qui empêchèrent les combattants de trop s'aventurer hors des barricades, il importe d'en ajouter un autre, bien décisif : le défaut de munitions. La poudre dont ils se servaient, les insurgés étaient obligés de la fabriquer eux-mêmes, et cette circonstance donnait un avantage énorme aux troupes, abondamment approvisionnées de tout ce qu'exigent les batailles!
Mais, si les forces de l'insurrection se trouvèrent insuffisantes sous le rapport de l'offensive à prendre ; si les chefs manquèrent pour concentrer les opérations; si la poudre finit par manquer pour continuer le combat, la lutte n^en fut pas moins surprenante par l'indomptable énergie des combattants. Gardes nationaux et soldats se battirent vaillamment, comme les Français se battent. Mais ceux qui ont mis le plus d'acharnement à calomnier les sentiments des insurgés conviennent que leur intrépidité tint du prodige, et qu'ils dépensèrent plus de bravoure qu'il ne leur en aurait fallu, conduits par un grand capitaine ^ pour conquérir le monde.
D'ailleurs, les Ateliers nationaux-avaient été organisés militairement, grâce à M. Marie'; on les avait divisés par brigades, escouades et compagnies, comprenant les hommes du même arrondissement, du même quartier, de la même rue; et, dans cette guerre de barricades où chacun voulait combattre et mourir devant sa maison, pour le pain de sa famille, une pareille organisation imprimait
nécessairement un certain ensemble à la résistance, même localisé^.
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Voyons maintenant de quelle manière la défense était conduite.
Le général Gavaignao avait répondu à la lettre que 11. Marie Ipi avait adressée le soir du 22 juin, par Tenvoî de deux bataillons incomplets qui ne s'élevaient pas à plug de 800 hommes (1). Malgré Tinsuffisance de ces forces, la Commission executive employa la garde du Luxembourg à prévenir la construction des barricades. Mais ce système ne fut suivi que sur la rive gauche, et partiellement. Conformément au plan du général* Cavaignac, investi de la direction supérieure des forces, les troupes de ligne ne devaient être à aucun prix disséminées, de sorte qu'elles ne parurent qu'après des engagements meurtriers entre la garde nationale et le Peuple. Que le système de concentration eût semblé le meilleur au général africain, on le conçoit; mais on se demande pourquoi, dans ce cas, ce système ne fut pas appliqué par lui à la garde nationale ; pourquoi il ne l'empêcha pas, elle aussi, de se disperser dans Paris, et d'y combattre par compagnies isolées; pourquoi la concentration mit tant de temps à s'opérer, et pourquoi des troupes qu'on avait représentées à M. Ledru- BoUin comme pouvant être réunies au premier coup de tambour, ne furent pas engagées pendant de longues heures de la journée (2j. J'ai lu avec beaucoup d'attention la réponse du général Cavaignac aux accusations de M. Barthélémy. Saint-Hilaire dans la séance du 25 no* vembre 1848, et elle ne m'a point fourni la solution de ces problèmes. Mais il faut laisser les faits parler d'euxmêmes (3).
Vers midi et demi, le général écrit à M. Garnier-Pagès, resté seul au siège du gouvernement, qu'il ait à renvoyer à l'Assemblée nationale les deux bataillons de ligne. Ils étaient employés à combattre : M. Garnier-Pagès refuse.
(1) Difloounde M. Barthélémy Saint-Hilaire, dans la séance dn 2$ no* ▼embre 1848. ifonttetir, n« 33L Sur ce fait particulier, la réponse du général Cavaignac est muette. Ibid,
(2) Voy, le discours de M. Ledm-Rollin dans la séance du 25 novembre 1848. Moniteur, n* 331.
(3) Je n'emprunte dm discours de M. Barthélémy Saint-Hilairt qn* les faits auxquels le général Cavaignac n'a pas répondu.
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L'aide de camp chargé du premier message en rapporte un second qui enjoint au colonel commandant le Luxembourg d'obéir, sous peine d'être traduit devant un conseil de guerre. M. Garnier-Pagès cède devant cette.insistance; et la retraite des troupes a lieu, livrant cette partie de la rive gauche à l'insurrection, qui s'y propage avec rapidité (1).
Vers deux heures, M. Garnier-Pagès, désespéré, va rejoindre ses collègues de la Commission executive à TAssemblée nationale dans le cabinet de la présidence, où le siège du Gouvernement a été transféré. Triste spetitaclel De toutes parts affluaient, demandant du secours, offlciei*3 de la garde nationale et envoyés des mairies. M. Bixio vint dire qu'il avait vu une barricade s'élever rue Saint- Jacques, mais que, si on lui donnait seulement deux cents hommes, il répondait de tout arrêter de ce côté. La réponse invariable du général Cavaignac était : « Je ne veux pas disséminer et compromettre mes troupes (2). »
Toutefois, le général Lamoricière avait été chargé d'enlever les faubourgs Poissonnière, Saint-Martin et Saint- Denis. A trois heures, le général Cavaignac apprend que, sur le flanc droit de Lamoricière, des barricades importantes se forment dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il juge nécessaire que des renforts arrivent sur ce point; mais quelle inspiration put le pousser à aller en personne dégager son lieutenant, lorsque tant d'officiers habiles et intrépides étaient à ses ordres, et que la présence du commandant en chef était si impérieusement réclamée au siège du Gouvernement, où tout venait aboutir et d'où il était indispensable que tout rayonnât? Il partit néanmoins, em* menant avec lui sept bataillons, et promettant de revenir dans une demi-heure; il partit, et cela après avoir recommandé de la manière la plus expresse qu'on ne donnât aucun ordre en son absence. C'était, pour peu que son absence se prolongeât, laisser la Commission executive dans une situation intolérable; et son absence se prolongea
(1) Discoan do M. Rartiiélemj Saint-HUaire , «te.' MùtUtêwr, 25 Tembre 1848, n* 331.
(2) Ibid.