CALOMNIES DB LA BKACTION
souyenirs, il faut que je les fasse revivre, à cause de Venseignement qu'ils renferment.
On lut, un jour, dans le Constitutionnel :
à Nouvelles de la Cour. Il y a eu hier déjeûner au Petit- Trianon. Il y avait des dames. M. Ledru-RoUin faisait les honneurs. Il'y a eu aussi chasse à Chantilly ; on a couru le cerf et fait des battues dans le parc d'Ap^emont. »
Une chassé à Chantilly, du temps du Gouvernement provisoire, quelle horreur ! Aussi n*y eut-il qu'un cri d'indignation parmi les Catons royalistes qui, depuis, se sont humanisés au point de ne rêver qu'introductions à la cour, galas princiers, grands et petits levers, dames d'honneur, pages, et le reste ; le tout, sous le règne d'un prince qui n'est qu'un parvenu, et qui s'en e^t vanté (1) I Très-bien ; mais encore aurait7il fallu que M. Ledru-Rollin fût réellement coupable de ce crime énorme : une chasse à Chantilly. Or, il n'en était rien ; et l'accusé , entre les mains duquel reposait un pouvoir presque dictatorial, se contenta d'opposer aux commentaires venimeux d'une imposture la lettre suivante :
« Monsieur, au pouvoir comme dans l'opposition , j'ai toujours méprisé les sales, calomnies qui s'attaquaient à ma personne. Ce n'est qu'à cette condition qu'on peut marcher directement au but que la conscience se propose, j Je ne veux pas mépriser celles qui â'attachent à mes fonc- i tions, car alors c'est l'autorité même de la République qu'on cherche à avilir. Avant-hier, vous me faisiez assister à une chasse à Rambouillet; hier, à une orgie de femmes à Trianon et à une chasse à Chantilly. La cour I c'est là, je le sais, le rêve que vous poursuivez : ces plaisirs sont ceux des gens que vous représentez. Pour ce qui me regarde, sachez que, depuis le 24 février, je n'ai pas quitté Paris un instant; que^ sur vingt-quatre heures,
(1) On n'a pas oublié le discours dans lequel Louis Bonaparte annonça xm mariage arec mademoiselle de Montijo.
vingt ont été consacrées par moi au travail. Si je n'ai pas fait au Peuple tout le bien que je voulais faire, les obstacles ont été autre part que dans mon défaut d'assiduité et de dévouement.
« Ledru-Rollin. »
Mais la calomnie avait été transformée en système, et chaque jour était marqué par une invention nouvelle. La lettre suivante, adressée au journal la Réforme, dira la cature des moyens auxquels on eut recours pour décrier le Gouvernement provisoire.
« Citoyens, je suis sous le poids d'une singulière enquête. Plus de vingt personnes sont aujourd'hui venues me demander s'il était vrai que le citoyen Ledru-RoUin eût contracté chez moi une dette de 25,000 à 30,000 fr. pour achat de bijoux. J'ai répondu, comme cela est vrai, que le citoyen ministre de l'intérieur ne me devait pas un centime ; mais on s'en allait en hochant la tête, et avec un air d'incrédulité que je cherche en vain à m'expliquer. Quel intérêt ont donc ces messieurs à ce que le citoyen Ledru-RoUin^me doive quelque chose? Permettez-moi, citoyen rédacteur, de leur répéter, par la voie de votre estimable journal, qu'ils sont le jouet de quelque mauvaise plaisanterie, et que, bien qu'un peu attardé, le poisson d'avril passe toujours, pour eux.
« CROCE-SpiNELLi,^Za(?e dc la BoUTSCy 12. »
Il y avait, au ministère de l'intérieur, un petit salon contigu au cabinet du ministre. Là se réunissaient quelquefois, après une longue journée laborieuse, et jamais avant minuit, quelques amis de M. Ledru-Rollin, charmés de trouver un moment pour s'entretenir avec lui, dans tout Tabandon d'une causerie non officielle, des nouvelles et des affaires du moment. Les membres habituels de ces réunions étaient M. Jules Favre, M. Carteret, M. Elias
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Regnault,M. Etienne Arago, M. Jeanron, M. Landrin (1) ; et ces noms indiquent assez que la politique, la littérature, les arts, formaient la matière des conversations. Eh bien, tel fut le point de départ de cette multitude- de noirs libelles où l'on parlait de bacchantes, et de vin de Chanjj)ague coulant à flots. «Le fait vrai, a écrit M. Elias Re^^ni au U sans que personne ait osé le démentir, c'e^t que jamais dans aucune soirée, il ne parut d'autre boisson que la li« queur innocente de la tribune parlementaire, Peau sucréo. Quant aux. bacchantes, elles restaient à l'état de métaphore, faisant assez bonne âgure dans les colonnes des pamphlets. »
Après la retraite du Gouvernement provisoire, TAssemblée nationale nomma, pour examiner les comptes de ce gouvernement, une commission composée d'hommes trèsopposés à la République. Quel fut le résultat? Laissons la commission répondre :
« Nous affirmons unanimement qu'après un long et minutieux examen, poursuivi avec la plus grande impartialité, il nous a été impossible de découvrir la moindre trace d'irrégularité de la part du Gouvernement provisoire, ou quoi que ce soit de nature à suggérer le moindre soupçon de malversation dans le maniement des dqniers publics dont il disposait (2) . »»
Et cependant, en 1848, il n'était bruit dans les feuilles réactionnaires que des sommes immenses qui, dérobées par le Gouvernement provisoire, avaient été placées en Angleterre l Comment rappeler sans un profond dégoût que des libellistes anonymes ne rougirent pas d'accuser M. Crémieux d'avoir acheté une forêt avec le fruit de ses spoliations, et qu'il y eut un moment où, pour imposer silence à des insinuations infâmes, M. de Lamartine crut nécessaire de soumettre au public l'état de ses affaires pri- Tées et d'introduire en quelque sorte le passant dans sa
(1) Vùy. V Histoire du Gouvernement provisoire^ par M. Elias Regnault, p. 157.
(2j Rapport de la Commission chargée d'examiner les compte» du Gou^ Ternement provisoire, 14 avril 1849.
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maison? A entendre certaines gens, nul doute que M. Marrast, pendant les deux mois de son administration, n'eût amassé une fortun|3 colossale ; et ces basses rumeurs auraient encore cours aujourd'hui, peut-être, s'il ne leur eût donné un démenti trop décisif, hélas! en mourant sans laisser de quoi se faire enterrer (1) !
On pense bien que, dans ce déchaînement d'impostures, le Luxembourg ne fut pas épargné.
On mit une effronterie inconcevable à affirmer qu'en prenant le titre d'ouvrier, M. Albert avait trompé le public; que c'était un riche manufacturier, un niillionnaire ! Et cette fausseté fut répétée avec une obstination tellement systématique, que M. Albert dut publier, sur sa poeition antérieure, les particularités que voici :
« Albert, né à Bury (Oise) en 1815, fils d'un fermier, fut apprenti chez un de ses oncles, le citoyen Ribou, fabricant de machines, rue Basse-des-Ursins, n^ 21. Depuis, il a été employé par diverses personnes, parmi lesquelles nous pouvons citer le citoyen Pecqueur, fabricant de machines, près le marché Popincourt; le citoyen Margox, rue Ménilmontant, n^ 21. La veille du jour où la République fut proclamée, le citoyen Albert travaillait comme ouvrier dans la fabrique de boutons du citoyen Bapterouse, rite dé
(1) Flocon ne fut pas plus épargné par la calomnie que ses coUègues du Gouvernement provisoire. C'est donc pour nous un devoir de consigner ici un fait aussi honorable pour Flocon que pour les ouvriers de Genève:
c Un jour, à Genève, Flocon se trouvait dans le dénûment le pins complet; de son passé modeste il n^avait conservé qu'un dernier bijoa, relique sacrée, portant le chiffre de sa famille, et près duquel ilr avait plus d'une fois senti les étreintes de la misère sans avoir jamais voula s'en séparer.
c Pourtant le cas était pressant. Il fallait se résigner. Flocon entra chez un horloger et vendit sa montre. 11 allait partir, le marchand le retient. Il lui faut signer son nom sur le registre de vente. A ce moment, le rouge au front, il va rompre le marché, mais l'affreuse nécessité est là, qui se dresse et commande. Il signe sur le livre de la misère et sort de la boutique. Le sacrifice était accompli.
c Mais le commerçant a été frappé par le nom de Flocon. Il s'enquiert, s'entend avec ses voisins et amis, et peu de temps après, l'exilé recevait sa montre avec cette inscription gravée à l'intéiieur: « A Monsieur c Flocon, ex-ministre de la République française, les ouvriers horloc gers de la viUe de Genève. »