‹ Histoire de la révolution de 1848Chapitre 32 sur 70 · CHAPITRE VINGT-TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-TROISIÈME

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Physionomie de Paris. — Proclamations d'à général Cavaignac. >— Les promesses de la veille oubliées. — Représailles des vainqueurs. -* Tentative d'assassinat. — Calomnies répandues contre les insurgés. — Malgré les démentis, même ofiiciels, elles sont ramassées par lord Normanby. — Lettre de M. Bastide à Sa Seigneurie. — Arrestations et transportations sans jugement. — Lagarde, ex-président des délégués du Luxembourg, jeté sur les pontons. — Ce que ^Histoire dira des insurgés de juin 1848. — Quelle fut la part dt l'esprit de faction dans la guerre civile. — Le comte de Fouchéoourt, chef de barricade. — Distribution de médailles à refïigie d'Henri Y. — Les bonapartistes. •— Luc. •— La province accourant défendre la République. — L'archevêque de Pans. — De quel côté vint la balle qui Id frappa; certificat du vicaire général Jaquemet. — Le général Brit.-^ Quels étaient ses assassins. •— La prétendoe CùntptraHim de juin. — • Causes de rinaurrection.

Rien ne saurait rendre la situation et l'aspect de Paris pendant les heures qui précédèrent et suivirent immédiatement la an de ce drame inouï. A peine Pétat de siège avait-il été déclaré, que des commissaires de police étaient allés dans toutes les directions ordonner aux passants de rentrer chez eux. Et malheur à qui réparaîtrait, jusqu'à décision nouvelle, sur le seuil de sa porte! Le décret vous avait-il surpris vêtu d'un habit bourgeois, loin de votre demeure, vous étiez reconduit de poste en poste, et sommé de vous 7 renfermer. Des femmes ayant été arrêtées poiv

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tant des messages cachés dans leurs cheyeux, et des cartouches ajant été saisies dans la doublure de quelques f acres, tout devint matière à soupçon. Les cercueils pouvaient contenir de la poudre : on se défia des enterrements, et les cadavres sur la route de l'éternel repos furent notés comme suspects. La boisson fournie aux soldats pouvait être empoisonnée : on arrêta par précaution de pauvres vendeurs de limonade, et des vivandières de quinze ans firent peur. Défense aux citoyens de se montrer aux croisées, et même de laisser les persiennes ouvertes; car l'espionnage et le meurtre étaient là aux aguets, sans doute I Une lampe agitée derrière une vitre, les reflets de la lune sur Tardoise d'un toit, suffirent pour répandre Tépouvante. Déplorer l'égarement des insurgés ; pleurer, parmi tant de vaincus, ceux qu'on avait aimés, nul ne l'eût osé impunément. On fusilla une jeune fille parce qu'elle avait fait de la charpie dans une ambulance d'insurgés, pour ^on amant, peut-étï*e, pour son mari, pour son père !

La physionomie de Paris fut, durant quelques jours, celle d'une ville prise d'assaut. Le nombre des maisons en ruine et des édifices auxquels le canon avait fait brèche témoignait assez de la puissance de ce grand effort d'un peuple aux abois. Des lignes de bourgeois en uniforme coupaient les rues; des patrouilles effarées battaient le pavé. Les Champs-Elysées se transformèrent en bivac; les splendides avenues qu'aux jours de fête affectionnent les équipages de ceux qui ne souffrent jamais de la faim, se couvrirent de la litière des camps, et des dragons en manches de chemise firent abreuver leurs chevaux dans les fontaines de la place de la Concorde.

Parlerai-je de la répression?

« Ouvriers, et vous tous qui tenez encore les armes levées contre la Bépublique, une dernière fois, au nom de tout ce qu'il y a de respectable, de saint, de sacré pour les "hommes, déposez vos armes! L'Assemblée nationale, la nation tout entière, vous le demandent. On vous dit que de cruelles "vengeances vous attendent .* ce sont vos ennemis^

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les nôtres f gui parlent ainsi /On vous dit que yons serez sacrifiés de sang-froid I Venez à nous, venez comme des frères repentants et soumis à la loi, et les bras de la République sont tout prêts à vous recevoir (1). »

Telle était la proclamation que, le 25 juin, le général Gavaignac avait adressée aux insurgés. Dans une seconde proclamation adressée, le 26, à la garde nationale et à Far* mée, il disait : « Dans Paris, je vois des vainqueurs et des vaincus. Que mon nom reste maudit, si je consentais, à j voir des victimes (2) ! »

Jamais assurément plus belles paroles n^avaient été prononcées, en un pareil moment surtout. Mais comment cette promesse fut-elle remplie, juste ciel?

Bien décidé à être équitable, et envers tous, et jusqu'au bout, je me suis souvent demandé si les hommes qui avaient pris le général Gavaignac pour instrument de projets bien différents des siens ne réussirent pas à le tenir dans une ignorance complète des représailles qui suivi* rent. Malheureusement, cette supposition, d'ailleurs si forcée, ne couvre pas tant de vengeances officielles dont le scandale est impossible à nier. Faut-il les mettre sur le compte de sa faiblesse? Se jugea-t-il incapable de retenir le torrent des passions déchaînées par la victoire^ tout en gémissant de leur violence dans le secret de son cœur? Mais alors pourquoi garder le pouvoir, et accepter, en le gardant, la responsabilité d*une situation qu'il se sentait impuissant à dominer?

Ge qui est certain, c'est que les représailles eurent, en maint endroit, un caractère sauvage; c'est que des prisonniers entassés dans le jardin des Tuileries, au fond du souterrain de la terrasse du bord de l'eau, furent tués au hasard par des balles qu'on leur envoyait à travers les lucarnes; c'est que des prisonniers furent fusillés à la hâte dans la plaine de Grenelle^ au cimetière Mont-Parnasse, dans les carrières de Montmartre, dans la cour de l'hôtel

(1) Voy. le Moniteur»

(2) Ibid.

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de Clany, au cloître Saint-Benoît (1); c'est qu'au coin de la rué des Mathurin«- Saint- Jacques^ on yit des gardes mobiles, en état d'ivresse, faire feu sur quiconque passait ▼ôtu d'une blouse (2^ ; c'est qu'à la ViUette, un malheureux reçut une décharge presque à bout portant, parce qu'il avait un tricot de laine rouge; c'est, enfin, qu'une humiliante terreur plana, la lutte finie, sur Paris dévasté.

Et de ces emportements de la haine, de leur fougue «^aveugle, de l'impunité qui les servit, quelle meilleure preuve aurais-je donc à fournir que les projets d'assassinat dirigés pendant plusieurs jours contre ma personne? La première tentative eut lieu le 25 juin, et fut bien près de réussir. Comme je regagnais ma demeure, des furieux m'assaillirent, hurlant des paroles de mort, et le sabre levé. De fait, la dissolution des Ateliers nationaux, cause de tant de sang versé, n'avait-elle pas été rendue nécessaire par leur établissement, et n'était-il point convenu que cet établissement était mon ouvrage? J'étais dond égorgé, si des représentants du Peuple qui se trouvèrent là, et quelques honnêtes gardes nationaux, n'étaient accourus pour me défendre. Une véritable lutte s'engagea autour de mon corps. Un inconnu, qui sortait du café Cardinal, ayant réussi à m'approcher, m'appuya son pistolet sur la tempe. M. Greppo, qui m'accompagnait, lui fit lever le bras d'un coup de pied, et le pistolet partit en l'air. Ce qui me sauva, c'est que mes défenseurs parvinrent à me pousser dans le café Frascati, dont les meurtriers eurent en quelque sorte à former le siège, et d'où heureusement un généreux citoyen, M. Bouillon, put me faire sortir, grâce à son titre de lieutenant-colonel de la 2" légion, et à la présence d'esprit avec laquelle, en me prenant sous

(1) Foy., dans 1$ Peuple du 12 février, le Prologw d'une révolution, -~ les dépositions des représentants du Peuple Mathé et Madet, dans Paffaire du f^énéral Bréa ; et le procès de Louis Ménard, suivi d'une liste oà figurent des milliers de témoins qui s^offraient à témoigner sur la foi du serment et qu'on refusa d'entendre.

(2) Cest là que le docteur Deville courut risque de la vie, en essayant d*arraclier à la fureur de ces enfants en délire un vieillard inoffensif, mais en blouse^ qu'une décharge renversa aux pieds de son protecteur in- '"épide, impuissant et désespéré.

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