LB LENDEMAIN DB LA BATAILLB
rai Cavaignac. Devait-on publier cette missive? La question fut agitée. La crainte de grandir, par là, Fimportance de Louis Bonaparte et de le désigner comme chef aux in* surgés prévalut : on se décida pour le secret. Que n'a t-il été révélé plus tôt? La connaissance d*un fait pareil eût jeté tant de jour sur les manœuvres qui aboutirent au coup d'État de décembre I
Qaant à la lettre écrite au général Bapatel, qa'est-elle devenue? Elle fut déposée dans les dossiers de l'enquête sur les événements de juin? L'y aura-t-on laissée? Toujours est-il que les hommes qui l'ont lue vivent encore, à l'exception des généraux Cavaignac, Lamoricière, Bapatel et du colonel Charras; et, comme ils sont tous des hommes d'honneur dont le témoignage est le meilleur des documents, on peut regarder le fait que je viens de raconter comme acquis à l'histoire. M. Bastide, M. Hetzel, alors secrétaire général du pouvoir exécutif, telles sont, entre plusieurs autres, les perspnnes qui ont eu connaissance de cette lettre. Aucune d'elles ne me démentira. Éloigné de France comme je le suis, j'ai longtemps ignoré cet incident remarquable; mais je suis fondé, aigourd'hui, à le recommander à l'iittention publique, et je sais qu'à diverses reprises il a fait le sujet des entretiens du général Cavaignac avec des personnages, qui ^n peuvent témoigner, et notamment le général Bedeau.
Est-ce à dire que l'insurrection de juin fut bonapartiste? Dieu me garde d'une assertion qui serait, de toutes les calomnies lancées contre les insurgés la plus absurde et la plus noire ! Non, non.
Il est très-vrai — et c'est justement ce qui condamne les ennemis du socialisme — que le seul drapeau des combattants de juin fut le drapeau socialiste ; il est très-vrai que Texplosion du mal naquit de la violence insensée que la contre-révolution mit à repousser le remède; il est trèsvrai que le cri dç la révolte fut, non pas Vive tel ou tel prétendant! mais Du pain ou du ploml! il est très- vrai que les bonapartistes et les légitimistes, qui se glissèrent d'abord derrière les barricades, ou n'y restèrent pas, ou ne purent y rester qu'en voilant leur but : loin de nier tout
178 LA BÉYOLUTION DB FÉYRIBB 1848
cela, c'est de tout cela que nous composons notre acte d'accusation contre ceux qui aimèrent mieux affronter le plomb que de recourir aux réformes propres à donner du pain. Mais toujours est-il qu'au faubourg Saint-Marcel, au faubourg Saint-Jacques, à Montmartre, à Belleville, il y eut des bonapartistes parmi les combattants; toujours est-il qu'on en compta surtout à Gentillj, aux Deux-Moulins, à la barrière Fontainebleau, dans la zone enûn qui fut le théâtre du meurtre du général Bréa.
Un des principaux inculpés, un des plus sévèrement frappés dans cette affaire du général Bréa, fut un conducteur des ponts et chaussées, nommé Luc. Or, voici ce que raconte, dans sa déposition, le témoin Pierre Menand, caporal de la garde mobile :
« J'allai au logement da Luc; j'y trouvai un fusil et une baïonnette : je ne le. trouvai pas lui-même; mais je troa<vai une lettre adressée par lui à Napoléon, qui était à Auteuil. »
Quant aux motifs qui, au mois de juin, poussèrent la province sur Paris, ceci demande une explication.
En juin 1848, les idées n'avaient pas encore fait dans les départements les progrès que nous avons vus depuis. Les royalistes, que la peur exilait de Paris, se vengeaient à l'aise dé leur humiliation en décriant la Révolution et se auteurs. Les dépêches, les proclamations, dans lesquelles le gouvernement de juin montrait la France vouée à l'in* cendie^ au pillage, furent la confirmation inespérée des calomnies réactionnaires. Le premier mouvement fut partout de s'armer pour courir sus aux brigands, et des milliers de volontaires se levèrent. On les appela au feu sans leur donner le temps de se reconnaître, que dis-je! en leur faisant croire que la République était menacée, qu'il s'agissait de voler à son secours. Et ce fut, en effet, dans ce but unique que des milliers de républicains accoururent à Paris, où la réaction fit artificieusement passer leur présence pour une solennelle protestation de la province contre la capitale et le socialisme.
LB LBNDBtfAIN DE LA BÂTATLLB 179
Mais il advint qu'on ne tarda pas à se demander quel étaient ces ennemis qu'on venait de traquer, de fusiller, de mitrailler sans pitié. On examina les ruines fumantes : les seuls incendies étaient ceux qu'avaient allumés les boulets et les obus du parti de l'ordre ; sur chaque barricade abandonnée, on lisait ce code si bref de l'insurrection : Mort aux pillards/ mort aux voleurs! Ce fut en vain que les organes impurs de la police répétèrent leurs odieux récits de massacres, de mutilations, d'empoisonnements; on finit par apprendre que la seule chose réelle, la seule chose constatée, c'était la barbarie ayeo laquelle on avait traité les insurgés prisonniers dans les premiers moments de la victoire.
Deux grands faits, dans Tinsurrection de juin, ont servs de texte inépuisable aux déclamations de la presse réactionnaire. Ces deux faits sont la mort de l'archevêque de Paris et celle du général Bréa.
La mort de l'archevêque de Paris fut un événement qu'on ne saurait trop déplorer, mais elle ne fut pas le résultat d'un crime. Et, si la responsabilité de ce malheur devait tomber sur un parti, ce qu'à Dieu ne plaise I ce serait, non pas sur celui de l'insurrection, mais sur celui qui s'intitulait le parti de Tordre. Qu'on lise la déclaration suivante d'un témoin oculaire :
« Je soussigné, vicaire général de Tarchevôque de Paris, qui avais l'honneur de l'accompagner dans la mission de pa*te et de charité qu'il avait entreprise, atteste, autant qu'il a été possible d'en juger au milieu d'une grande confusion, qu'il n'a pas été frappé par ceux qui défendaient leg barricades.
« Signé : Jaqubmbt, vicaire général.
a 26 juin 1848. »
Ce document décisif, écrit et signé de la main du déclarant, a été longtemps en ma possession.
Quel rôle la politique a-t'CUe joué dans l'assassinat du général Bréa ?
LA RÉYOLUTION DB FÉVRIBB 1848
On sait quelles étaient les relations épistolaires du oondamné Luc ; et on a vu, dans le chapitre précédent, que le plus actif, le plus influent des embaucheurs bonapartistes c*était Lahr. Entre autres preuves que Lahr donnait de ce que le peuple avait à espérer de Tavénement de Louis Boparte, il se plaisait à r.aconter que, soldat dans un régiment d*artillerîe, et en garnison au fort de Ham, il avait^ un jour, reçu de Louis Bonaparte, pour acheter des pipes et du tabac, une pièce de vingt francs dont le « neveu de Tempereur » lui avait généreusement abandonné le change. Durant leur séjour dans les forts, plusieurs des inculpés dans le meurtre du général Bréa se firent remarquer par l'exaltation de leurs opinions bonapartistes. C'étaient, du reste, les opinions qui dominaient dans la commune des Deux-Moulins, et qui s'y sont manifestées à chaque élection. Assurément, s'il fallait faire du meurtre du général Bréa le crime de tout un parti — et, quant à moi, je rougirais de descendre à tant d'injustice — seraitce donc au parti socialiste qu'il faudrait demander compte de ce sang?
Après avoir indiqué les effets, insistons sur les causes car là surtout sont les enseignements à méditer.
Monument impérissable de mauvaise foi et de basse fu« reur, le rapport de M. Bauchart parut lorsque la réaction triomphante exigeait des victimes. On tortura donc les £aits, les paroles, les discours; ou fit apparaître ces agents impurs que la police tient au service de tous les mensonges : la conspiration de juin fut inventée. A les entendre, nul doute que, dès les premiers jours de mars, on n*eùt formé un vaste complot dans lequel étaient entrés la plupart des hommes du parti extrême et qui, prenant au Luxembourg son point de départ, son mot d'ordre, avait gagné les Ateliers nationaux et préparé l'insurrection.
Comment se fait-il, cependant, que, lorsque sont venus les conseils de guerre, on n'ait pas cherché à dévoiler les causes de cet immense soulèvement? Serait-ce qu'au 25 août, la calomnie se trouvait avoir produit tous les fruits qu'on en attendait? Craignait-on que la lumière, une lumière couleur de sang, ne descendît sur le front de
LB LBNDEMAIM DB LA BATAILLB 181
certaivs hommes? Pourquoi aucune liaison ne fut<«lle établie entre les différents procès? Pourquoi les débats furent-îl^ circonscrits avec tant de soin dans le cercle des faits matériels de Tinsurrection? Pourquoi furent-ils en* vojés sans jugement sur les pontons, ceux dont la présence à la barre aurait pu éclaircir ces questions de complot et de complicité morale? Pourquoi des juges furent-ils obstinément refusés à Lagarde, à Deflotte, à Terson, à maint journaliste accusé? Pourquoi M. Pujol, que la première manifestation des Ateliers nationaux avait mis en si grande évidence, fut-il envoyé aux pontons, après d'insignifiants débats?
J'ai expliqué plus haut que, si la résistance, quoique localisée, eut un certain caractère d'ensemble, cela vint de l'organisation militaire donnée aux Ateliers nationaux par M. Marie. Mais, comme il fallait absolument charger le socialisme de la responsabilité d'un complot, que fit-on? On publia brujiamment le plan des insurgés, la disposition de leurs différents corps de réserve, les mouvements de l'état-major. Tordre de l'attaque, l'ordre de la défen&e; et, pour mieux appuyer la supposition, l'on traîna devant les conseils de guerre comme un des préparateurs de la bataille^ qui? Le docteur Lacambre, détenu, depuis le mois de mai, à la Conciergerie (1^ !
Non, non : Tinsurrection de juin ne fut point préparée.
Ce fut l'explosion soudaine, électrique, irrésistible, d'un
(1) Ceci me rappeUe que lord Normanb;^ représente se joignant anx insargés de juin M. Barbes, alors prisonnier a Yincennes! Il est vrai
Î[ue ce n'est point là tout à fait ce qu^on lit dans le texte, où il y a seuement : c Les couleurs de la 12* légion (Barbes) parurent au sommet de la barricade, etc.. » T. I, p. 46; mais V index est oeaucoup plus net : Barbes joins I/10 insurgents !
Au reste, cet index du livre de lord Normanbv a cela de remarquable qu'il donne constamment comme des faits établis ce qui, dans le texte, n'est que supposé ou suggéré. Exemple ! à propos du 16 avril, le texte dit : c Le résultat des informations secrètes de M. de Lamartine, reçues de ses agents particuliers, fut qu'il y avait une conspiration organisé» pour renverser le Gouvernement provisoire à l'Hôtel-de- Ville, et nommer un Comité de salut public composé de MM. Arago, Ledrn-Rollin, Flocon. Albert et Louis Blanc. » Or, dans VindeXy il est dit de chacune des personnes ici nommées : Joins tlie conspiracy to overthrow the government. Ahl dans cette habile révision du texte, ne pouvait-on épargner, du moins, M. Arago ?