CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME
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Qnels étaient, après juin, les maîtres de la situation. •— Nomination d'une Ciommission j)arlementaire, chargée de faire une enquête sur les
' événements de mai et de juin. — Déposition du garde national Watrin sur ma soi-disant présence à rHÔtel-de-Ville, Te 15 mai. — Cette déposition est démentie par l'unanimité des témoignages et par Tévidenoe même des faits. — Rapport de M. Bauchart, au nom de la Gom* mission d'enquête. — Mes discours du Luxembourg y sont falsifiés et incriminés. — Le sténographe officiel de lord Normanby. -— Oubli de Sa Seigneurie, qui me reproche une doctrine que Macaulay a professée. — La majorité de TAssemblée nous empêche, M. Gaussidière et moi, de repousser immédiatement les calomnies du rapport. — Ligue formée contre nous entre les chefs de parti. — Séance du 25 août : discussion du rapport. •— Ma défense. — Attitude de la droite pendant mon discours. "^ Défense de M. Gaussidière. — Introduction soudaine d'une demande en autorisation de poursuites contre M. Gaussidière et contre moi. — Protestations de MM. Flocon et Théodore Bac. -— Le procureur général et le chef du pouvoir exécutif demandent qu'une décision soit
' prise séance tenante. -^ L'Assemblée se déjuge à mon égard. — Offre généreuse de M. d'Aragon. — Départ pour Londres. -^ Épisode en chemin de fer. — Gréation d'un tribunal exqeptionnel pour juger les accusés de mai et de juin. -^ Je refuse de comparaître devant lui. •— Lettre aux journauZ| explicative de mon refus. — Godefroj Gavai» gnac; souvenirs.
A partir du mois de juin, la contre-révolution fit divorce avec toute pratique souterraine et déploya audacieusement son drapeau. Soumise à la m^orité parlementaire, la dictature du général Cavaignac n'avait été que nominale et
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n*avait duré qu'un jour : les vrais maîtres de la situation furent MM. Thiers, de Falloux, de Montalembert, Odilon Barrot, Berryer: des royalistes. De la République, il ne resta que le mot ; et cela môme était un malheur, parce qu'on la rendit responsable des attentats qu'en son nom ses plus' mortels ennemis commirent contre la liberté.
Le lendemain d'événements aussi désastreux, des hommes qui auraient aimé leur pays d'un amour élevé n'auraient eu qu'une préoccupation : guérir la grande blessure ouverte à ses flancs. Mais, loin de là, les vainqueurs mirent je ne sais quel soin cruel à élargir, à envenimer la plaie saignante. Il y avait dans l'Assemblée certains personnages dont la présence leur était importune, et, pour les écraser, ils se hâtèrent de mettre à profit le bouillonnement des passions déchaînées par la lutte. Telle fut l'origine de la fameuse Commission d'enquête, qui, tout d'abord, résolut de se défaire de M. Caussidière et de moi, et qui, dans ce but, rattacha l'insurrection de juin à l'envahissement de l'Assemblée le 15 mai. En ce qui me concernait, la difficulté n'était pas médiocre; car je me trouvais protégé contre l'Assemblée par un vote antérieur de l'Assemblée elle-même. Comment obtenir d'elle qu'elle me déclarât aujourd'hui coupable d'un fait dont elle m'avait déjà déclaré innocent? N'importe! on ne désespéra pas de l'amener à se déjuger, sous l'empire de la colère et
d'un reste de peur.
En attendant, la presse réactionnaire continuait à me poursuivre avec un acharnement sans exemple. Le mépris que m'inspira tant de rage était tel, que je m'abstins de répondre aux libellistes à la suite. Mais, comme le Jour^ nal des Débats avait apporté dans son opposition au Gouvernement provisoire de la modération et de la dignité, j'adressai à cette feuille, le VI juillet 1848, une lettre qui à des attaques sans pudeur opposait des textes sans réplique.
La Commission d'enquête fit de la procédure, sous la présidence de M. Odilon Barrot. Le rapporteur fut un de ces agents en sous-ordre que l'armée des victorieux est toujours sûre de trouver blotti dans ses bagages. Il est
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aujourd'hui bonapartiste. Son nom était Bauchart. Si Ton yeut savoir jusqu'où peut descendre la médiocrité au service dû mensonge, on n'a qu'à lire le rapport de cet homme.
M'impliquer dans Tinsurrection de juin était impossible, et cependant je me demande avec surprise pourquoi on ne ressaya point. D'un autre côté, on ne pouvait m'imputep le 15 mai, sans revenir sur une décision formelle de l'Assemblée. Voici donc ce qu'on imagina.
Il y avait à Paris un certain Watrin qui, en racontant les prétendus services par lui rendus à la cause de Tordre le 15 mai, laissa échapper qu'il m'avait vu à THôtel-de- Ville. Cette mensongère vanterie fut, pour la Commission d'enquête, un coup de fortune. Or, on va juger de ce que valait le témoignage de ce malheureux, par l'extrait suivant du procès de Bourges :
« Lb citoyen Wàtbin. — Dans la journée du 15 mai, j'étais de service avec le 2* bataillon de la 6* légion, commandant Legcouvé. Je pénétrai dans l'Hôtel-de-Ville peu de temps après la distribution des papiers que les factieux jetaient par les fenêtres; cette distribution pouvait même se continuer encore. J'ignorais, au milieu du tumulte, où se trouvait le bataillon ; mais, ayant bien remarqué les fenêtres d'où partaient les papiers, j'avais promptement monté l'escalier, pour arriver à la pièce où se trouvaient les distributeurs. J'avais uni par être seul, les gardes nationaux qui montaient avec moi ayant pris une autre direction. J'ouvris une porte qui était précisément celle où étaient réunis un certain nombre d'individus, les uns écrivant, les autres aux fenêtres. Ayant reconnu que je n'étais suivi par personne, je me suis borné, après avoir ouvert la porte, à faire entendre le cri de « Vive l'Assemblée nationale I » Puis, refermant cette porte aussitôt, je suis descendu pour chercher du renfort. Pendant le court instant où j ai plongé les yeux sur la réunion d'hommes qui se 'trouvaient là, un seul a été reconnu par moi, ou, du moins, je crois avoir reconnu Louis Blanc...
« Albebt, se levant. — Je jure sur l'honneur que Louis Blant n'a pas pénétré à l'Hôtel-de-Ville le 15 mai.
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« Lb oitoyen Watbin. — Il était du nombre de ceux qui étaient assis. C'est la seule figure qui m'ait un peu frappé, et que j*ai pour cela même un ^eiM fixée (sic).
« D. — Connaissiez-vous Louis Blanc avant le 15 mai^
« R. — Je ne le connaissais pas de vue; mais je Vavaii aperçu une fois d'un peu loin.
« D. — Êtes-vous bien sûr d'avoir vu Louis Blanc d FHôtel-de- Ville?
« R. — Je crois lien T avoir vu.
« D. — Comment étes-vous entré dans la salle?
« R. — Je ne suis pas précisément entré; je tenais la porte entr'ouverte.
<« Le citoyen BABBâs. — Mais le témoin n'a pas pu arriver à la porte; deux hommes la gardaient; nous eussions été prévenus tout de suite. D'ailleurs, la pièce où nous étions était composée de deux compartiments, et il n'eût pu nous apercevoir...
« Le témoin. — Depuis ma déposition, on*a beaucoup fait, mais inutilement, pour me la faire modifier. Il est vrai qu'une personne est venue me dire qu'il y avait un employé qui ressemblait beaucoup à Louis Blanc (sensortion). Comme je ne voyais pas lien clair ^ U peut se faire que je me sois trompé! »
En vérité, je suis honteux pour mon pays d'avoir à constater que c'est un témoignage de cette espèce qui m'a — il y a déjà vingt ans de cela ! - — envoyé en exil. Il est vrai que ceci était le crime allégué : aux yeux de mes persécuteurs, mon vrai crime était d'avoir servi la cause des damnés de ce monde. Â ce point de vue, nul doute que je ne fusse coupable; et, comme je veux rester coupable, mon expiation est encore trop douce !
i^jouterai'je que la déposition de cet homme, qui ne me connaissait pas de vue, qui m'avait aperça une fois d'un peu loin, qui crut me reconnaître à travers une porte entr'ouverte et aussitôt refermée, qui ne voyait pas lien clair j et (^mput se tromper, fut le seul, absolument le seul prétexte dont il fut possible à la Commission d'enquête de •'armer contre moi? Àjouterai-je que des milliers de té-
moins de toute condition et de toute opinion, et ceux qui avaieni envahi l'Hôtel-deV-ille, et ceux qui étaient chargea de le défendre, et ceux qui le reprirent, vinrent tous affirmer, les uns après les autres, qu'ils ne m'y avaient point vu, et que, «si j'y avais été, il n'y aurait pas eu moyen pour eux de ne pas me voir (1)? Rappellerai-je la déclaration que fit, à la trihune, M. Marrast, alors mon ennemi? Citerai-je, et la déposition de M. de Lamartine devant la Haute Cour, et celle de M. Beaumont, commandant en second de THôtel-de- Ville dansla journée du 15mai (2)? Tout fut inutile : que pouvait valoir contre une affirmation... je me trompe, contre un doute de M. Watrin, Tunanimitô de témoignages innombrables en sens inverse?
Deux lettres méritent de trouver place ici. Elles furent écrites par des hommes dont cet excès d'iniquité révolta si profondément T&me généreuse, qu'ils n'hésitèrent pas à compromettre leur sûreté personnelle pour rendre hommage à la vérité.
f Yersaîlles, 11 août 1848.
« Citoyen représentant, je crois utile de vous informer que j'ai écrit aujourd'hui même au président de la Commission d'enquête et au citoyen Germain Sarrut, que j'ai vu hier désigné, dans le Courrier français, en tête de la Commission de contre-enquête sur les événements de mai et juin, à TefTet de les informer que, présent à THétel-de- Ville le 15 mai, je pouvais affirmer, même par serment, que vous n'étiez pas dans la salle dont parle le citoyen Watrin dans sa déposition. En présence du rapport de la Commission, j'ai été si indigné, que, comme l'ordonne l'Évangile, sans regarder derrière moi, j'ai pris de suite le parti de faire connaître la vérité.
« Salut et fraternité.
« Thumbht, .
« Sue de la Paroisse^ 44. «
(1) Tout cela est consigné dans le procès de Bonrges, document très« earienx et très-înstraotif à consulter pour Thistoire.
(2) On les trouvera tout au Ions dans le coiripte rendu circonstancié du procès de Bourges, publié par le journal le Peuple^ mars 1849.
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' : « Citoyen Lonis Blanc,
41 Quoique ma position d'inculpé dans les affaires de juin par suite d'une fausse délation me commande la plus grande réserve, la plus grande circonspection, ma conscience ne peut résister plus longtemps à cacher la vérité. Je dois cette vérité à mon pays, je la dois pour confondre ceux qui, par un parjure, veulent atteindre l'homme dans ce qu'il a de plus sacré, son honneur, et qui veulent se jouer impunément de la liberté individuelle. Je suis donc prêt à donner le plus profond démenti à votre vil calomniateur, résolu à subir toutes les conséquences que mon témoignage peut assumer sur ma tête, relativement à ma position actuelle.
« Salut et fraternité.
« Pellotieb de: LoBass, détenu politique.
« Du fort de Romainville, 23 août 1848 (1). »
M'opposer des faits n'était pas facile, on le voit : on chercha s'il ne serait pas possible d'invoquer contre moi des mots ; et ce qui fut fait, sous ce rapport, par M. Odilon Barrot,M.Bauchartet leurs associés, passe toute croyance.
Mes discours dû Luxembourg, je les avais prononcés comme membre du Gouvernement provisoire ; ils avaient été publiés d'un bout à l'autre et littéralement dans le Moniteur; l'Assemblée les connaissait, lorsqu'elle rendit le fameux décret : « Le Gouvernement provisoire a bien mérité de la patrie. » Eh bien, croira-t-on que, six mois après le vote de ce décret, des hommes qui l'avaient voté prirent texte contre moi, non pas même de l'ensemble de mes discours, mais de sept ou huit phrases prises çà et là, et que, faute de pouvoir incriminer, ils falsifièrent?
Ainsi, je me voyais rétrospectivement refuser la liberté de la parole par des gens dont, membre du Gouvernement
(1) Voy. ces deux lettres dans le compte rendu de la séance du 25 août . 1848 par le Moniteur,