II. n
100 LA BéVOLÙTION DE FÊTBIBB 1848
provisoire» j*aYais protégé la liberté, au péril de ma vie! Et les quelques mots qu'on me faisait un crime d'avoir laissé tomber de mes lèvres, à une époque de ûèvre universelle, au milieu de l'embrasement des esprits, sous Tempire de circonstances extraordinaires, dans le feu de Timprovisation, ces quelques mots, quoique insérés dans le Moniteur, n'étaient pas même fidèlement et honnêtement rapportés!
Je voudrais, pour l'honneur de l'espèce humaine, qu'il me fût permis de ne pas aborder ee déplorable sujet ; mais il le faut, puisqu'il a fourni à tant de personnes et, récem-ment encore, à lord Normanbj, Toocasion de calomnier dans ma personne la cause et le parti que je sers.
Lord Normanby, sur la foi de M. Bauchart, publie huit paragraphes qu'il définit : « Extraits des discours non par bliés de Louis Blanc aux délégués du Luxembourg, reçus (^e la main du sténographe officiel qui les recueillit dans le temps (1). »
Lord Normanbj ne nomme pas le sténographe qu'il qualifie à^'officiely précisément lorsqu'il est mis en j^u comme fournissant un renseignement non officiel. Et Sa Seigneurie ne daigne pas davantage déduire les motifs sur lesquels repose l'infaillibilité de ce mystérieux informant, avec lequel on ne m'a jamais confronté. Mais passons.
Des huit paragraphes mis en avant, six sont tirés, avec altération systématique du sens et des termes, de discours publiés au long dans le Moniteur y et deux sont tout simplement forgés.
Si lord Normanby avait pris la moindre peine, pour s'acquitter consciencieusement de la tâche qu'il s'était imposée, un coup d'œil jeté sur le Moniteur lui eût appris a l'instant que les extraits qu'il donne comme non publiés, appartiennent, sauf les altérations qu'on avait besoin d'y faire, soit par voie d'addition, soit par voie de suppression, à des discours de moi que le Moniteur a publiés en entier.
Par exemple, chacun peut lire dans ce journal la phrase que voici ;
' A Ymt of Rtvoliaion in Paris, t. II, p. 145.
l'ostbaoxsmb 191
« En dépit de tout, Tégalité triomphera, non pas cette égalité étroite et stérile qui consiste dans rabaissement du niveau général, mais celle qui consiste, au contraire, dajii? son élévation progressive, indéfinie ; car, suivant une bellQ parole de saint Martin, tous les hommes sont égaux, cela veut dire tous les hommes sont rois. »
II n'y avait certes pas à s*j méprendre : cela signifiait que le progrès véritable doit avoir pour effet, non d'abaisser ceux qui sout en haut, mais d'élever ceux qui sont en bas. C'était, sous une autre forme, la même pensée qu'un jour Béranger avait exprimée devant moi en ces termes : « L'égalité doit consister, non pas à raccourcir les habits, mais à allonger les vestes. »
Maintenant, il est curieux de voir, comment, par l'artifice vulgaire et bas de la modification de certains mot9 et de l'omission de certains autres, cette pensée, enlise pour tenir en garde contre tout étroit sentiment d'envie ceux à qui je m'adressais, se trouve transformée, dans le rapport de M. Bauchart d'abord, puis dans le livre de lord Normanby, en une promesse chimérique et insensée : u Mes amis, sachez-le, vous serez non-seulement puissants, non-seulement riches, mais rois; cartons les hommes sont égaux, tous les hommes sont rois (1). »>
Yoilà, dans tout son jour, l'art des Laubardemont : « Sonnez-moi une ligne d'un homme, et je le fais pendre, n
Encore faut- il remarquer ici que, si j'avais dit en effot que chaque être vivant, sans en excepter un seul, serait un jour roi de tous les autres êtres vivants, aurait un sceptre .à la main, une couronne sur la tête, et serait asèis sur un trône, il eût été vraiment bien dur de me proscrire à cause de cela ; la justice eût demandé qu'on m'assurât un refuge aux petites-maisons, et qu'on y envoyât avec moi mon auditoire, pour m'avoir cru et applaudi.
Après M. Bauchart, lord Normanby cite à ma charge, comme un forfait dont je ne me laverai jamais, cette phrase d'un de mes discours :
(1) A Year of Révolution in Paris^ t. II, p. 146.
192 LA BfiyOLUTION DB p£yBIEB 1848
« Sentiments de modération tempérés par une résolution de -vigilance; sentiments d'ordre, tempérés par la volonté de rester^ frères, et, s'il le fallait, douloureuse nécessité^ nécessité bien comprise de se faire soldats (1). »
Lord Normanby souligne triomphalement les derniers mots, et j'avoue franchement que, cette fois, il n'a pas tort : il est très-probable que, quand je les prononçai, ils étaient soulignés dans ma pensée. Nous étions, en effet, au lendemain d'un événement né précisément de cette « nécessité de se faire soldats *» que tout le monde alors félicitait le Peuple d'avoir si bien comprise, depuis les représentants de l'Université jusqu'à ceux de l'Église, depuis M. Gérusez jusqu'à l'archevêque de Paris, et sans en excepter le journal VUnivers, qui écrivait : « La Révolution de 1848 est une notification de la divine Provi* dence (2). » Le 29 avril 1848, j'étais bien excusable de croire et de dire ce que- personne alors ne s'avisa de nier ou même d'avoir l'air de mettre en doute : savoir, qu'il est des révolutions nécessaires; que, quand la liberté est menacée, le devoir de tout bon citoyen est de la défendre; et qu'un peuple qui ne veille pas avec un soin jaloux sur le maintien de ses droits, encourage les apprentis tyrans à les lui ravir. Je raisonnais absolument à la manière de Macaulay, lorsque, dénonçant l'absurdité et l'immoralité de l'obéissance passive et de la non-résistance aux pouvoirs établis, il résume en ces termes la doctrine des wbigs du temps de Guillaume III : «... It followed that, to entitle agovernment to the allegiance of subjects, something was very différent from mère legitimacy, and difTerent also from mère possession. What that something was the whîgs had no diflSculty in pronouncing.Intheir vièw, the end for vhich ail governments had been instituted was the happiness of Society (3). f»
Et cette doctrine que les peuples ne sont liés envers un
(l) A Ttar of Bwolution m Pari», t. II, p. 146.
(3) Yoy. pins haut le chapitre intitalé : La Répuhliqw vnwefuellê f^f connue. '^ 4- »
(3) Tht Hiitory of EngUmd^ t. HI, p. 449.
l'ostbaoisub 193
gouvernement qui manque à sa mission, ni par le principe de la légitimité, ni par le fait de la possession, cette doc* trine, M. Macaulay ne cache point qu'il la partage; et, loin qu'on lui ait imputé à crime d'avoir publié un livre où il la proclame, on Ta créé pair d'Angleterre. Est-ce que lord Normanbj ignore cela?
Du moins, si la phrase pour laquelle il se montre prêt à me traîner aux gémonies avait été citée, sans suppre3sion de ce qui la précède et de ce qui la suit! Mais le mojen de me condamner, si la citation eût été exacte, et si Ton n^eût pas, avec une dextérité inconnue aux honnêtes gens, omis le passage suivant, qui la complète : « J'ai une confiance parfaite, inébranlable dans la victoire de l'idée, de la raison, de la justice. Que Tintelligence de tous se forme par le développement de la liberté de la presse, de la liberté de la tribune, de la liberté de l'industrie (1), et, j'en suis convaincu, la Révolution triomphera. *»
Bien vainement lord Normanby essayerait-il de s'abriter derrière M. Bauchart : de cette perversion de mon langage, je le tiens personnellement responsable, parce que les manœuvres que je signale ici, je les avais déjà dénoncées et flétries, dans un discours prononcé en pleine Assemblée nationale, lord Normanby présent (2). Il y avait donc pour lui question d'équité et question d'honneur à faire du moins connaître ma réponse, sauf à en montrer l'insuffîsance, s'il pouvait.
Quant à m'imputer d'avoir sonné le tocsin contre les élus du suffrage universel, d'avoir poursuivi Tordre social actuel de je ne sais quelles épithètes frénétiques, et d'avoir donné lieu au Peuple de penser qu'il suffirait d'un coup de ma baguette magique pour faire qu'il n'y eût plus ni riches ni pauvres, tout cela est maladroitement inventé; d'une fausseté ridicule; et je mets au défi qu'on trouve
(1) «Pavais eu soin d'expliqner, bien entendn, que la liberté de l'indnstrie, telle que je la conçois, n'a rien de commun avec cette compétition universelle et efFréaée qui n'est au fond que la consécration du droit du plus fort et aboutit à Toppression du pauvre.
(2; Il l'avoue lui-même. Voy. A Year of Révolution in Paris, t. II, p. 146,
194 hA BÉYOLÛtION DB FÉVBIBB 1848
quoi que ce soit de semblable dans aucun de mes écrits. Ce que j'ai dit, et ce qu*appès beaucoup d'autres qui ont plus d'autorité que moi, je crois fermement, c'est que Tordre social actuel est injuste; c'est que l'esprit de progrès consiste à regarder la pauvreté comme un mal qui, graduellement, doit et peut disparaître; c'est que les mots M progrès de la civilisation, n pris dans leur acception véritable, ne sauraient avoir un autre sens. Et il est très-vrai que contribuer à es résultat de toute la puissance de mon être est un engagement que j'ai pris de bonne heure avec moi-même, et auquel j'ai l'orgueil de croire que je resterai fidèle jusqu'à la mort.
Dirai -je maintenant de quelle façon lord Normanby réussit à ajouter' son grain de poison aux préparations de M. Bauchart? et comment, après m'avoir, de son autorité privée, posé en Attila de la propriété, il part de là pour m'accuser... de quoi? Il faut l'entendre lui-même.
Chacun sait que, le 13 juillet 1848, M. Proudhon ayant émis, à la tribune, des vues qui ne sont pas les miennes, et cela, dans un discours qui avait la prétention de ne laisser debout rien ni personne, je votai contre ce discours. Eh bien, lord Normanby s'écrie, à ce sujet :
« Vraiment le citoyen Proudhon aurait pu dire : « Esttf ce là ce que vous appelez appuyer vos amis?... " Louis Blanc avait changé avec la saison. Celui du mois d'août n'était plus celui du mois de février! Était-ce l'effet de quelque repentir tardif, ou bien la crainte des révélations qui allaient sortir d'un certain rapport enperspective (1)?
chance I Voilà que j'ai justement sous la main de quoi répondre à Sa Seigneurie, et de telle manière, que sa curiosité n'ait plus rien à désirer. C'est M. Proudhon qui va lui apprendre les motifs de mon opposition à M. Proudhon :
« Le vote de Louis Blanc fut le plus consciencieux de VAssemUée, Il y a un abîme entre nous... Le sociidisme,
(1) A Year of Revolutiim M Pwrii, t. II, p. 147.
L*OSTBACISMB 195
tel que je le comprends, c'est Tantipode du socialisme de Louis Blanc. Cette opposition est fatale, et j'insiste là dessus^ non pour le plaisir de contredire un chef d'école, mais parce que cela est nécessaire à l'éducation du Peuple (1). »
Que penser de lord Normanby, après cela? Quoi ! il a vécu si longtemps à Paris sans savoir combien les opinions de M. Proudhon diffèrent des miennes! Qu'imaginer de plus burlesque que de m'accuser de désertion à l'égard d'un homme qui fut toujours et n'a jamais cessé d'être mon adversaire? Et de quel nom baptiser le procédé qui con» siste à donner pour point d'appui à une insinuation calom* nieuse une pitoyable bévue (2).
Trois représentants du Peuple étaient calomniés dans lé rapport de M. Bauchart d'une manière officiellement honteuse : MM. Ledru-BoUin, Caussidière et moi. 11 fut permis au. premier de se défendre, le jour même de l'attaque; à Caussidière et à moi on se hâta d'interdire ce droit, sous prétexte que notre défense serait mieux placée après la publication des pièces, et l'on nous força d'attendre que
(1) Confemons d'tm Révolutionnaire ^ p. 54.
(2) Lord Normanby (t. II, p.USO) cite tout au long une déposition do M. Trélat qu'a reconnaît avoir « rencontré peu de créance ; » ce qui ne l'empêche pas de la publier. Elle se rapporte à je ne sais quelle proposition que j'aurais faite à M. Emile Thomas, et dont ce dernier aurait rencfu compte à M. Trélat. Si M Emile Thomas avai^ jamais prétendu rien de semblable, ce serait un miracle d'impudence, car je n'ai «u cet homme de ma irie. Mais c^est précisément là ce que lui-même dit aussi de moi, lorsque! fut interrogé par la Commission d'enquête, et il ajoute,: « L'assertion de M. Trélat est un mensonge. » Je rappelai le fait, le 25 août, dans un discours que lord Nôrmanbj a entendu, puisqu'il était là. Pourquoi donc s'est-il abstenu de mentionner ma remarque, si acca blante pour M. Trélat ? Lord Normanby a-t-il voulU| par cette omission évidemment intentionnelle, laisser aussi croire à ses lecteurs que je n'avais peut-être pas été sans avoir quelques rapports avec le directeuif des Ateliers nationaux?
M. Trélat est l'homme qui, pour m'impliquer dans l'insurrection de juin, assura avoir reconnu dans le son de voix des ouvriers mon son de voix, et dans leurs gestes mes gestes! Nous avions été longtemps liés. Peu de jours après l'établissement du Gouvernement provisoire, mon frère vint me dire : a J'ai rencontré Trélat tout à l'heure. Quel ennemi tu as ià! — Allons donc, répondis-je en riant, Trélat mon ennemi ! — Oui, oui, répliqua Charles Blanc. J'ai lu cela dans ce peu de mots et dans la manière dont il les a prononcés : f Charles, votre frère, en tout « ceci| m'a oublié! »
196 LA BÉYOLUTION DB F^TBIBB 1848
les faussetés du rapport, en Tabsence de tout débat oontradictoire, eussent produit sur l'opinion publique Teffet désiré.
11 en résulta que, pendant plusieurs jours, nous demeurâmes exposés aux morsures*des vipères. Œuvre de grossier dépit et de rage impuissante, le rapport ne condamnait en réalité que ses auteurs, et c'est ce que dirent, d'une commune voix, tous les honnêtes gens. Mais les Âmes déjà gâtées reçurent avidement le poison qui leur était destiné. Les commentaires, d'ailleurs, ne manquèrent pas au texte. Reproduit, développé, enrichi de nouveaux mensonges, tiré par les divers journaux à cinq ou six cent mille exemplaires, Todieux libelle alla répandre dans toute l'Europe une accusation que chaque écho placé sur la route grossissait en la prolongeant. Et lorsque, indignés de ce lent assassinat moral, nous demandions que la parole nous fût donnée ; lorsque nous demandions le droit d'accuser, à notre tour, nos accusateurs, on nous répondait : « Les copies des pièces justificatives à publier ne sont pas encore prêtes, 9» ou bien : « L'impression n'est pas terminée. » Et, pendant ce tem]^s, le rapport de la Commission d'enquête à la main, on travaillait, avec une infatigable ardeur, à faire Vopinion publique!
Malgré cela, nul doute que la victoire ne fût restée à la vérité, soutenue cette fois par l'évidence, s'il ne s'était formé contre nous, au .sein de l'Assemblée, une ligue dont il convient de bien déterminer l'origine et le caractère.
En votant la publication du rapport, l'Assemblée avait décidé, par mégarde sans doute, que toutes les pièces justificatives seraient aussi publiées. Or, quand on fut pour obéir à ce vote, on s'aperçut qu'il contenait d'immenses périls.
Ne prévoyant pas que les procès-verbaux de la Commis^ sion d'enquête dussent jamais être mis au jour, d'importants personnages s'étaient dénoncés les uns les autres ; il y avait eu de formidables indiscrétions, des confidences fatales; la trahison ne s'était pas gênée, se croyant protégée parTanonyme. Que pouvait-il donc sortir de là, quand on en serait venu à lever le voile ? Procès en diflj»aiatioii»
l'ostbàcismb 197
duels, animosîtés de la vie entière, scandale énorme dans le public, guerre civile dans TAssemblée, voilà ce qu'avaient couvé les petites rancunes de M. Barrot et de ses amis, voilà ce qu'allait produire Tintôgrale publication des pièces. L'elfroi fut général.
Or, parmi ceux qui avaient le plus à redouter un éclat de ce genre, se trouvait précisément le général Cavaignac.Sa dictature, insstallée, au mois de juin, sur les débris de la Commission executive, avait donné lieu, dans la salle des Pas-Perdus, à d'étranges cbucbotements, qui, devant la Commission d'enquête, s'étaient transformés en dépositions accusatrices. On le montrait laissant construire les barricades qu'il aurait pu empécber, se ménageant le sacrilège honneur d'étouffer dans le sang une insurrection qui pouvait être prévenue, formant Toreille aux ordres de la Commission executive , afûchant pour l'intervention armée de la garde nationale un dédain qui était une flatterie à l'adresse des troupes, se conduisant, en un mot, de^ manière à rendre, au milieu de Paris embrasé, le renversement de la Commission executive tout à fait inévitable et sa dictature^ à lui> nécessaire.
Or, ces imputations, contre lesquelles il a été protégé, depuis, dans une séance fameuse,* et par leur gravité même et par le besoin que la réaction avait encore de lui ces imputations venaient de témoins revêtus d'un caractère officiel, d'hommes dont il avait été le collègue au pouvoir, dont il était le collègue à l'Assemblée. Ainsi, que le général fût, oui ou non, en mesure de se justiûer, il n'en est pas moins vrai que son rôle de dictateur aurait eu singulièrement à souffrir de sa position d'accusé. C'est ce que son parti comprit à merveille, et le National ût, pour empêcher la publication intégrale des pièces, des efforts prodigieux. Mais le vote de l'Assemblée était là, impérieux, décisif. Il ne restait donc plus au parti du général Cavaignac, s'il voulait éviter un débat d'une portée funeste, qu'à se rapprocher du parti représenté par la Commission d'enquête.
De leur côté, les réactionnaires de l'enquête avaient à oe rapprochement momentané un intérêt manifeste. Aban-
198 UL BéVOLUTION DE FÉY&IBB 1848
donnés à leurs propres forces, ils n'avaient point la majo* rite dans TÂssemblée et couraient risque de succomber sous un ordre du jour qui, de la catégorie des jugés, les eût rejetés dans celle des calomniateurs. En outre, leur jeu était de se servir des républicains du National contre les socialistes, du général Cavaignac contre Caussidière et contre moi, sauf à briser l'instrument après Tavoir usé.
De cette communauté d'intérêts et de périls naquit le pacte d'iniquité dont Caussidière et moi avons été victimes.
Quant à Ledru-BoUin, accusé en même temps que nous, il se trouvait avoir sur nous cet avantage, qu'ayant été membre de la Commission executive, il était du nombre de ceux que le général Cavaignac avait à redouter comme •accusateurs. Il fut donc résolu qu'on le ménagerait, et c'est ce qui explique la célèbre poignée de main qu'en pleine Assemblée le général, lui donna lorsque, pour la première fois, Ledru-Rollin fut appelé à se défendre I
On n'oubliera pas de si tôt que, le 25 avril 1849, par un raffinement tout à fait imprévu d'imbécillité et de bassesse, M. Baroche osa faire afficher les noms des contumaces du 15 mai sur des poteaux, que, dans l'élan d'une admirable et poétique indignation, le Peuple se hâta de couvrir de fleurs. Eh bien, le lendemain, on lisait dans le journal la Presse :
« Si M. le général Cavaignac est passé hier sur la place du Palais-de-Justice, au moment où était suspendu à un poteau l'arrêt qui condamne M. Louis Blanc à la peine de la déportation, M. le général Cavaignac a dû éprouver un sentiment douloureux, car celui qui écrit ces lignes a entendu, le 26 août, M. le général Cavaignac lui dire : « Quant à Louis Blanc, ma conviction profonde est qu'il « n'est pas plus criminel que moi... »> Comment expliquer qu'ayant cette conviction, M. Cavaignac, quelques heures auparavant, soit monté à la tribune pour y tenir un langage tout différent? s»
tin peu plus tard, le 15 juillet 1849, M. Emile de Girar-
L^OSTBACISMS 199
din, dans une lettre de lui au général Cavaignac, disait :
« ... Pour arriver jusqu'à vous, il fallait traverser une nuée d'aides de camp et d^huissiers. Il était cin:i heures J'étais venu la veille; mais, la veille, vous m'aviez invité à revenir le lendemain, paxce que vous succombiez sous le poids de la fatigue d'une nuit passée sur les bancs de l'Assemblée nationale : c'était la nuit dans laquelle vous étiez monté deux fois à la tribune afin que l'Assemblée accordât l'autorisation de poursuivre deux de ses membres: MM. Caussidière et Louis Blanc. Je n'oublierai jamais que, me parlant d'eux, vous me dîtes : « Louis Blanc n'est « pas plus coupable que moi. » Cependant^ vous aviez demandé et pris la parole contre lui. Dès cet instant^ vous fûtes jugé dans ma conscience et condamné dans mon esprit (1). »
A cette affirmation si précise, à cette interpellation si pressante, que répondit le général Cavaignac? Il garda le silence.
11 n'ignorait point, pourtant, que son frère m'avait eu pour compagnon d'armes, pour collaborateur, pour ami ; que sa mère avait trouvé en moi une affection toute âliale ; qu'au moment de dire adieu à la vie, Godefroy Cavaignac m'avait laissé l'héritage de ses plus chères pensées... Serait-ce qu'à l'ardeur d'une ambition saisie d'inquiétude se serait joint l'aiguillon de quelque secret ressentiment? Voici des faits : je m'abstiens de tout commentaire.
Quand la Bévolution de février éclata, le général Gavai* gnac servait depuis longtemps en Algérie. Je ne l'avais donc vu que deux ou trois fois, lors de ses rapides excursions à Paris. Mais il passait pour républicain, et, d'ailleurs, je l'aimais dans son frère.
Aussi, ce fut avec une véritable chaleur d'âine que, dana le sein du Gouvernement provisoire, je m'unis à mes collègues Flocon et Ledru-RoUin, pour faire élever M. Eugène
Cl) foy. la Pfisie da 15 juillet 1849.
200 LA BévOLUTION DB FÉVBIBB 1848
Cavaignae à la dignité de lieutenant-général, et agrandir sa fortune, tout à coup associée aux destins de la République. 11 y avait un ministre de la guerre à choisir : le général fut proposé, accepté, et le Gouvernement provisoire lui en écrivit. Comment exprimer ce que nous éprouvâmes à la lecture de sa réponse? C'était la notification de son refus, conçue en termes d'une arrogance mal dissimu* lée. Il paraissait nous reprocher de n'avoir pas placé les troupes assez haut dans nos préoccupations et nos égards ; le citoyen disparaissait derrière le soldat; un seul cri, je m'en souviens, sortit de toutes les bouches, cri de surprise ou, plutôt, d'indignation. Que signifiaient, en effet, ces airs de proconsul indépendant? Où s'emportait l'audace de ce soldat de fortune envers des hommes qui, après tout, n'avaient qu'un signe à faire pour lui briser son épée dans la main? L'armée ! Loin de la tenir en petite estime, nous la rendions à toute l'héroïque grandeur de son rôle, en ne lui voulant pour ennemis que ceux de la France, et en cherchant à écarter d'elle la possibilité de cette affreuse guerre, de cette guerre sacrilège des carrefours et des rues. Il fut décidé que le Gouvernement provisoire ferait passer au général Cavaignae l'expression de son mécontentement dans une lettre impérieuse, que trois de ses membres furent chargés de rédiger : François Arago, Armand Marrast et moL
En conséquence, et le lendemain même du jour où cette décision avait été prise, je me rendis au ministère de la marine, où MM. François Arago et Marrast m'attendaient. J'avais déjà préparé le projet de lettre : je l'apportais, et j*en donnai lecture. Il traduisait avec fidélité, dans une forme à la fois mesurée et hautaine, les sentiments du. Conseil. La dernière phrase, sévère mais provoquée, étaitj si j'ai bonne mémoire, .celle-ci :
« Le moment n'est pas éloigné peut-être où une guerre avec V Europe nous sera imposée : restez en Afrique^ géné^ rai, le gouvernement vous y retient au service de la Repu-' hUque. »
l'ostbaoishb 201
Ma rédaction convînt à MM. François Arago etMarrast. Seulement, comme ce dernier ne la jugeait pas encore assez amère, il mit en marge quelques expressions destinées à la rendre plus blessante pour le général. Mais les additions de M. Marrast, ce futur Pilade du général Cavaignac, furent rejetées par le Conseil, qui les trouva de nature à dépasser le but. De sorte que la lettre fut envoyée telle que je Tavais rédigée. En sa qualité de ministre de la gnerre par intérim^ M. Ârago la signa.
Des confidences ultérieures ont-elles appris au général Cavaignac ce que je viens de raconter? Je l'ignore et me tais
La résolution de frapper M. Caussidière et moi ayant été prise, est-il besoin de dire pourquoi Ton convint de terminer tout dans une seule séance, dût cette séance unir deux levers du soleil? Rien, assurément, n'était plus injuste. Car enfin, c'était nous enlever d'avance le bénéfice d'un retour possible de Topinion ; c'était refuser une heure à Tefiet moral de la défense, lorsqu'on avait donné une semaine à Teffet moral de l'accusation.
La question fut enfin soumise à l'Assemblée le 25 août. J'avais résolu de ne pas me défendre, d'attaquer. Et en effet, de quel crime avais -je à me laver? J'avais à expier une défaite ' voilà tout. Aujourd'hui, plus vivement même qu'alors, je suis convaincu que cette résolution était la bonne. Malheureusement, mes amis, dans l'Assemblée, avaient été induits en erreur sur les dispositions d'une partie du côté droit : ils refusaient de croire que l'Assemblée descendit à se déjuger; ils se berçaient de l'espoir que la majorité se diviserait. Ils me pressèrent donc, ils tne supplièrent de ne pas sacrifier la chance d'une victoire importante au plaisir amer de braver mes ennemis. Je cédai avec répugnance, mais je cédai.
Et toutefois, comme, en dépit de leurs assurances, je sentais bien que je montais à la tribune pour la dernière fois, je ne voulus point perdre cette occasion de rendre un solennel hommage à la cause que je sers . Casar, morituri tesalutant! J'affîrmai donc la haute moralité et la valeur scientifique du socialisme, tel que je le comprends, tel que
je Tavais exposé au Luxembourg. Je dis que Tordre social actuel ne réalisait — ni la liberté, parce qu*elle n'existe pas là ou des milliers d'hommes, s'ils ne vendent pas au rabais leur corps et leur âme, meurent de faim'; — ni l'égalité, parce qu'elle consiste, pour tous, dans leur droit égal au développement de leurs facultés inégaleSy et que ce droit est aujourd'hui enlevé à une portion considérable de la race humaine par la monopolisation des instruments de travail; — ni la fraternité, parce que la concurrence illimitée repose sur le même principe que le duel au couteau, et reproduit la guerre sous une autre forme. Je dis que, loin de., tendre à l'abolition de la propriété, le socialisme voulait la rendre accessible à tous, la regardant comme la réalisation du droit de tous : le droit de la vie; que, loin d'être hostile à la famille, il en proclamait le principe admirable et le proposait pour modèle à la société universelle, les traits caractéristiques de la famille étant ceux-ci : commandement désintéressé et dévoué de la part du père^ obéissance volontaire de la part des enfants, et surcroît de tendresse à l'égard de l'infirme ou du malade (1).
On me reprochait cette phrase d'une de mes harangnes du Luxembourg : « Presque enfant, j'ai fait contre cet ordre social, qui rend si malheureux un grand nombre de mes frères, le serment d'Ânnibal. «» Je convins que ces paroles, prononcées dans l'élan d'une improvisation rapide et sous l'aiguillon d'événements qui ne permettaient pas de préparer un discours, encore moins d'en peser à l'ayance chaque mot, étaient effectivement trop vives eu égard à ma position officielle ; et c'est parce que j'avais ^mpris cela moi-même, que, sans en changer le sens le moins du monde, je les avais adoucies comme forme sur l'épreuve de mon discours, conformément à la pratique de tous ceux qui parlent en public, de tous les membres de nos assemblées (2); mais ce que je déclarai sans détour,
(1) V<nf, dans le Moniteur le compte rendu de la séance du 25 août 1848.
(2) La phrase que je substituai à celle qu^on m*a tant reprochée était oelle-ci : « J*ai pris devant Dieu et devant ma conscieLce rengagement de... etc. > Êtait-oe là, je le demande à tout homme de bonne foi, changer entièrement le sens, certainly compUUly alUringtki #ni«, comme lord Normanby ne rougit pas de le dire?
L*OSTBACISMB 203
c'est que les paroles incriminées rendaient trop bien mon sentiment pour être de ma part Tobjet d'un désaveu : « Je n'ai rien à rétracter de ces paroles I m'écriai- je; oui, c'est très-vrai, ce que j*ai dit du haut de la tribune du Luxembourg, est ce que j'ai dit toute ma vie. Les paroles que j'ai prononcées comme membre du Gouvernement provisoire sont les mêmes qu'il j a douze ans, j'écrivais au fond d'une mansarde. Je ne me justifie pas de n'avoir point changé avec la fortune (1). *
Comme émanation de la misérable science des Laubardemonts et des Jefferies, le rapport de M. Bauchart étant une sorte de prodige, peut-être la reproduction de l'analyse critique à laquelle je le soumis ne serait-elle pas dénuée d'intérêt; mais quel douloureux intérêt, juste ciell Pour ceux qui peuvent, sans que leur cœur se brise, sonder les abîmes de l'iniquité, le Moniteur est là.
Ma défense fit beaucoup d'impression sur le côté gauche (2). Mais lord Normanby a bien raison quand il écrit qu'elle fut « inefi'ective, » la majorité ayant son parti pris, the majority teing determined to le diverted hy no argth- . mentfrom their foregone conclusions {2). » Le fait est que, pendant que je parlais, j'aperçus un membre du côté droii; qui, au pied de la tribune, se frottait les mains ; et je l'entendis murmurer : « Va, va, parle tant que tu voudras; tu n'en es pas moins... perdu. » Je fais grâce au lecteur du mot grossier qui fut employé, et dont celui de perdu n'est que l'équivalent.
Je terminai en ces termes : « Je vous ai dit la vérité. A ceux qui ne me connaissent pas, il fallait des preuves; mais j'obc dire ici que, pour ceux qui me connaissent, ma parole eCkt suffi, car ceux-là savent bien que la vie me paraîtrait achetée trop cher au prix d'un mensonge (4). »
Il était alors onze heures du soir. La séance, qui avait
commencé le matin, qu'il avait fallu interrompre, et qui
' dura loute la nuit, tant on craignait l'impression produite
(1) Foy. le ifontfcttf, compte rendu de la séance du 2& août 1848.
(2) Ihid,
(3) A Year of Révolution in Paris, t. II, p. 179.
(4) Monit$wr, séance dn 25 août 1848.
204 LA BiyOLUnON DB f£yBIBB 1848
sur le dehors! fut uue des plus longues que fournissent les annales parlementaires. Sinistre était Taspect de Finimense salle, qui ressemblait à un caveau où brûlent des lampes funéraires. Sûre de son triomphe, la majorité en attendait le moment précis, avec ane impatience contenue. Pour la première fois depuis longtemps, ces hommes se montraient calmes et immobiles. Sur les bancs de la gauche régnait le silence de Tanxiété ; sur ceux de la droite, celui de la haine. Dans les galeries, encombrées de spectateurs, la morne curiosité des passions semblait lutter contre la fatigue sur maint visage pâli.
A son tour, M. Gaussidière prit la parole. Il avait cru devoir opposer à l'acte d'accusation une défense écrite, soigneusement élaborée ; et certes, elle ne laissait rien à désirer, ni comme exposition des faits, ni comme enchaînement de preuves. Mais M. Gaussidière ne tarda pas à se sentir gêné dans le cadre qui emprisonnait ses inspirations, et, à plusieurs reprises, laissant là son manuscrit, il éclata par des saillies pleines d originalité et de force. Le silence continuait, menaçant, implacable.
Tout à coup, le président se lève, et donne lecture du réquisitoire qui demandait à l'Assemblée, contre Gaussidière et contre moi, une autorisation de poursuites que cette même Assemblée, en ce qui me concernait, avait déjà repoussée par un vote solennel. En vain M. Laurent (de FArdèche) protesta contre le coup d'État qu'on enveloppait lâchement dans un acte judiciaire; en vain M. Théodore Bac fit entendre, pour me défendre ou me venger, la voix d'une amitié éloquente et intrépide; en vain M. Flocon disputa Gaussidière, son ancien compagnon d'armes, aux fureurs d'un parti qui ne se consolait pas d'avoir été vaincu sans être écrasé... : les votes étaient compté^ d'avance, et une migorité, devenue tjrannique^ ne discute pas, elle vote.
Toutefois, la décision à prendre contre moi était grave; car on ne pouvait j arriver qu'en traversant un scandale, et l'Assemblée allait être condamnée à se déjuger, G'est ce que je tins à bien constater, des arrêts du genre de celui
L*OSTBAOlSBiB 205
qu'on 86 disposait à rendre ayant toujours été sujets à révision ! La déposition de M. Watrin, c'est-à-dire un faux témoignage manifeste, une imposture éclatante et avérée, voilà de quel prétexte M. Corne, procureur général de la République, se servit pour remettre sur le tapis uneques* tion complètement résolue I
Le général Eugène Cavaignac vint, de son côté, demander qu'on pressât la conclusion. Je ne l'entendis pas, je ne Técoutaipas. Tandis qu'il parlait contre moi, je pensais à Godefroy Cavaignac ; à Godefroy , qui, dans cette même ville de Londres où m'a envoyé la nuit du 25 août, m'avait dû un exil moins rigoureux ; à Godefroy, le plus regretté, le plus cher de mes amis, et, qui, sur son lit de mort, me disait : « Tu es mon second frère. »
Pendant ce temps, un grand nombre d'ouvriers remplissaient la rue de Lille, attendant le résultai avec sollicitude; et, bien que, depuis les journées de juin, le Peuple ne fût plus qu'un lion enchaîné, on le craignait encore.
Aussitôt que la décision fut connue, mon frère et mes amis me conjurèrent de m'éloigner. Je résistai d'abord, par un sentiment qu'on devine. Et cependant, des considérations pressantes m'en conseillaient le sacrifice. S'il arrivait que mon arrestation devînt le signal de quelques troubles, n'aurais-je aucun compte à rendre, et aux autres et à moi-même? N'était-ce rien, d'ailleurs, que d'enlever à mes ennemis la joie de disposer de mon sort? n'était-ce rien que de me réserver, pour les combattre encore, l'espace et la liberté? Un représentant du Peuple, homme loyal et noble entre tous, M. d'À.ragon, m'aborda, et me tendant la main : « Je ne partage pas vos opinions, me dit-il, mais je vous estime et je vous aime. Si je vous pa« rais digne de votre confiance, venez. » Touché jusqu'au fond de Tàme, je le suivis. — La mort de cet excellent homme, dont la nouvelle me parvint quelque temps après mon arrivée à Londres, a été la première douleur ajoutée au deuil de mon exil ! — Arrivé dans la maison de M.d'Aragon, je me jetai tout habillé sur un lit, et m'endormis profondément. Deux heures après, je suis réveillé par mon