‹ Histoire de la révolution de 1848Chapitre 44 sur 70 · II · texte numérisé non relu

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hôte. Mon frère, averti que la police avait reçu Tordre de fouiller mes papiers, venait de partir à la h&te pour empêcher, s*il était possible, la violation de mon domicile, et prendre l'argent que nécessitait mon départ. Je voulais l'attendre : mon généreux hôte, qu'étaient venus joindre deux de mes amis, Eugène Duclerc et Félix Pyat, trembla qu'un plus long délai ne fût fatal : il me glissa dans la main un petit portefeuille contenant deux billets de banque, et me poussa dans une voiture qui me conduisit à Saint-Denis, où je devais prendre le chemin de fer du Nord. M. Félix Pyat m'accompagnait. En le quittant, je lui remis, avecT[)rière de la publier, une lettre par laquelle je promettais de me présenter, le moment des débats judiciaires venu, devant les juges que me donnait la loi. Au moment du départ, Félix Pyat, d'une voix émue, me dit ces paroles, qui contenaient une prophétie plus qu'à moitié réalisée depuis : « Adieu, mais pour peu de temps. Vous ouvrez la marche ; les autres républicains suivront : nous irons vous retrouver là-bas, toas, tous ! »

Je n'avais pris aucune précaution pour éviter le danger d'être reconnu, préférant tout à l'humiliation de descendre à un déguisement. Mais j'ai lieu de croire que le gou* vernement, convaincu comme il Tétait de mon innocence, craignait fort le scandale de mon arrestation, et fut charmé, au fond, d'être délivré de ma présence sans Tinter* Tention des geôliers. Il est certain que, s'il eût voulu m'arréter, cela ne dépendait que de lui; et j'en donnerai pour preuve un fait qui, aussi bien, montre à quoi tiennent les antipathies que beaucoup de gens conçoivent à Tégard de cette classe particulière d'infortunés : les hommes publics.

Il arriva que, sur le chemin de fer, je me trouvai, d'abord, placé au milieu de personnes qui, ne méconnaissant pas, se mirent à causer librement de la grande affaire du jour. De ce nombre était une jeune dame d'une figure singulièrement douce. Elle s'enquit du résultat de la séance nocturne, que très-peu connaissaient encore, parce que la clôture avait eu lieu le matin même ; et, apprenant que le vote de TAssemblée m'avait été défavorable, elle en témoigna sa joie avec une exaltation qui me sembla toucher

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presque à de la cruauté. Cet amer langage sur des lèvres qui semblaient faites pour consoler et pour bénir, m'entra comme un poignard dans le cœur. Je gardai le silence. Cependant, le bruit s'était repanda dans les autres compartiments que j'étais là, de sorte que, quand le train s'arrêta, les curieux accoururent. Quelques-uns me marquèrent de raffection, la plupart fronçaient le soucil. Quoi qu'il en soit, mes voisins avaient cessé d'ignorer qui j'étais; et leur conduite à mon égard fut, dès ce moment, pleine de convenance et de délicatesse. Quant à la jeune dame, il était aisé de lire dans l'expression de sa physionomie combien elle souffrait d'avoir, à son insu, ajouté aux chagrins d'un homme tombé. Arrivée à la station où elle devait quitter le convoi, elle descendit avec son mari, s'éloigna d'un air d'hésitation ; puis, revenant vite sur ses pas au moment où le train allait repartir, elle me tendit la inain avec beaucoup de noblesse, et, d'un ton qui respirait la compassion la plus généreuse, me dit : « Puissiez-vous être heureux I »

A Londres, j'attendais impatiemment le jour de l'épreuve judiciaire, bien sûr qu'il aboutirait à une flétrissure éclatante de l'iniquité commise. Quels furent mon étonnement et mou indignation, à la nouvelle que le tribunal devant lequel on me sommait de comparaître était un triimnal créé tout exprès pour l'occasion, créé après coup, composé de juges politiques, un de ces tribunaux d'exception enfin que M. Bérenger — qui, chose monstrueuse, consentit à le présider — avait lui-même autrefois défini en ces termes :

« Sous quelque couleur qu'on les représente, quelque nom qu'on leur donne, sous quelque prétexte qu'on les institue, on doit les regarder comme des tribunaux de sang... La seule doctrine d'un tribunal d'exception est d'accomplir l'objet pour lequel il a été institué. N'attendez de lui ni pitié, ni humanité, ni sentiment de justice... Tout homme assez lâche pour accepter une mission qui le met dans le cas de punir des actions qui ne sont réputées crimes que parce qu'elles déplaisent à un despote ou à une

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faction, fait le sacrifice de son honneur, et, dès lors, 11 est acquis àTinjustice (1). »

Pour comble, au lieu d'ouvrir Tarène à Paris, où d'innombrables témoins auraient pu servir la vérité, on avait soin de transporter le débat à Bourges, afin que la vérité y succombât.

Je fus informé que Barbes et Albert étaient décidés & repousser d'une manière absolue la compétence d'un tribunal aussi odieusement dérisoire. Le sentiment qui m'empêcha de me présenter fut celui qui les empêcha de se défendre, avec cette différence que ma résolution à cet égard n'avait rien de méritoire, puisque j'étais libre, tandis que la leur avait quelque chose d'héroïque, puisqu'ils étaient prisonniers.

Voici la lettre que, de Londres, j'adressai à ce sujet aux divers journaux de France :

c Londres, lo 3 mars 1849.

« Le 26 août, en quittant Paris, j'ai écrit que, le jour des débats venu, je me présenterais devant le jurj^ et rien au monde ne m^aurait empoché d'accomplir cette promesse, tenir sa parole étant un devoir d'honnête homme et une vertu de républicain.

«( Mais je ne me suis pas engagé, au mois d'août, à comparaître devant un tribunal institué seulement au mois de novembre I

« Je ne me suis pas engagé, au mois d'août^ à comparaître devant une juridiction exceptionnelle, créée, trois mois après, par les mêmes hommes qui m'avaient proscrit, et en vue d*une condamnation désirée, au mépris d'un principe d'éternelle justice, celui de la nonr^étroaO" tiviti.

« La décision par laquelle l'Assemblée m'a livré, en se déjugeant^ et l'acte d'accusation, qui ne contient paa une

(1) De la juitice criminelle en France^ p. 84 et 85, par M Bérenger (préaident, depuis, de la hante cour de Bourges) I

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seule charge précise, disent assez que révidence n*est rien Uoù les passions politiques sont tout.

« Plus que jamais, Paris est abando.nné à l'empire de la force : on y épuise le scandale des arrestations arbitraires; la contre-Révolution y est dominante et furieuse.

« En de te)les circonstances, placé sous le coup de la plus honteuse iniquité qui fut jamais, je me réserve le droit de décider si, pour servir ma cause, je n'ai rien de mieux à faire que de me jeter aux mains de ses ennemis. Je reste maître de ma résolution.

« Le jour ne peut être éloigné où les haines de parti cé« deront la parole à la vérité. Je proteste et j'attends.

9 J'ai lu l'acte d'accusation, et j'ai senti mon cœur hésiter entre Tindignation et la pitié.

« Il porte :

u Que je suis parvenu» le 15 mai, àm'évader de l'Hôtelde-Ville, que le bruit en a couru!

« Que, le 15 mai, loin d'engager la foule à se dissiper, je l'ai félicitée sur le droit- de pétition conquis; et, quelques lignes plus bas, on me montre engageant le Peuple à laisser l'Assemblée délibérer librement !

u Que, le 13 mai, au Luxembourg, je tenais je ne sais quel discours factieux: et, le 13 mai, le Moniteur constate que je n'étais plus au Luxembourg, donné alors pour demeure à la Commission executive I

« Yoilà ce que c'est que la justice en France, dans ce moment. Je n'ajoute pas un mot.

« Louis Blang (1). »

Tel est l'exposé âdèle des faits qui m'ont valu un exil dont la durée se trouve aujourd'hui avoir été de vingt ans. Le résumé, c'est : Ostracisme (2) !

(1) Cette lettre se trouve dans les joumanx français du 6 ou du 7 mars 1849. Voy. notamment le joumal le Peuple du 6 mars, n^ 107.

(2) tPai parlé, dans ce chapitre, de Godefrov Cavaigiiao. Parmi les souvenirs qni, à ce nom, me reviennent en foule, auelques-uns peuvent jMrvir.à mieux faire connaître cette grande et belle nature : qu'il me soit permis de les consigner ici.

Un léger service que j'eus occasion de lui rendre lorsqu'il était exilé

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