UNS VI8ITB AU FOBT DE HAM
De la prétendue adhésion des sooialistee au mouvement bonapartiste, dernier mot à lord Normanbj. — Historique de mes relations personnelles avec Lonis Bonaparte. — Article critique publié dans la Revue du Progrès^ sur les Idées napoléoniennes, — - Réplique d*un bonapartiste fanatique. — Échauffourée de Boulogne. — Polémique soutenue par le Bon Sens contre le renvoi des accusés devant une juridiction e xceptionnelle. — Remerclments de Louis Bonaparte. — Il m'invite à le ve* nir voir à Ham. ^- Madame Grordon et les coryphées du parti bona* partiste. — M. Acar. ^- Une prison prinoière. — Mes entretiens avec Louis Bonaparte. — Comment il entendait la souveraineté du Peuple, et ce qu'il pensait de TEmpire. — Opinions socialistes émises par lui. •» Son indignation à propos de la surveillance dont il était l'objet, et du système d'espionnage en général. — Il accourt me voir à Londres, lors de mon exil. — bes protestations de sympathie politique. — Ce* naole bonapartiste à Vhùtel du Prince de Galles,
u On assure, dit lord Norman'by, écrivant au mois de juin 1848, que ceux-là appuient le mouvement bonapar* tiste, qui, parmi les iasses classes [the lower classes), sont accessibles à Tinâuence de Louis Blanc (1). »
Le sens de cette phrase n'est pas bien clair. Si lord Normanby a voulu insinuer que j'étais pour un prétendant, rinsinuation serait pire qu'une erreur; et je n'y saurais
(1) À Yeair of Ruolution in Paris, t, I, p. 456.
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mieux répondre que par Texposé fidèle de mes relations personnelles avec Louis Bonaparte ; — exposé, du reste, auquel sa position d'aujourd'hui donne un caractère particulier d'intérêt et d'importance*
Qui ne se souvient qu'après l'échauffourée de Boulogne, Louis Bonaparte devint la risée de l'Europe? Quelque étrange que le fait puisse paraître en ce moment, sa chute fut saluée, d'un bout de la France à l'autre^ par toutes flortes d'invectives, mêlées à un immense éclat de rire. Jamais, peut-être, il n'y eut pareille explosion d'injures. Contre les dards qui, de chaque coin du pays, lui furent lan« ces, son nom lui fut un bouclier dérisoire. Ses amis euxmêmes l'abandonnèrent. Un journal établi à ses frais, sous le titre de Capitole, pour plaider la cause de ses prétentions, suivit l'impulsion générale. Le conspirateur de Strasbourg avait reçu son pardon : si Louis-Philippe eût fait fusiller le conspirateur de Boulogne, il est douteux qu'on y eût trouvé à redire.
Je publiais, à cette époque, une revue démocratique, la Xevue du Progrès^ recueil où écrivaient les hommes les plus distingués du parti républicain, entre autres MM. François Arago, Michel (de Bourges), Thoré, Henri de Latouche, Félix Pyat, Marrast, Godefroy Cavaignac, Lamennais; et» dans cette revue, j'avais rendu compte, un an auparavant, d'un livre de Louis Bonaparte, les Idées napoléoniennes. La conclusion de l'article était celle-ci : « On vous dit : « Il faut refaire l'Empire! » Mais ce serait... V Empire moins l'empereur. »
Ce travail fit une grande impression dans Paris. Le lendemain, vers dix heures du soir, comme je rentrais chez moi, un inconnu m'asséna sur la tête^ par derrière, un violent coup de bâton qui me renversa sans connaissance. On me releva baigné dans mon sang, et je fus porté, rue de la Paix, chez un pharmacien, M. Béral. Un médecin fut appelé en toute h&te, et, dès qu'il eut jeté les yeux sur moi, il déclara que j'étais perdu. Le fait est que je ne me rétablis que difficilement^ et après un mois de cruelles souffrances. Bien que la rue fût remplie de monde au moment où je fus frappé, l'assassin avait disparu. Lesrecher*
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ches de la police pour le découvrir restèrent sans résultat. Tout ce qu'on put savoir, en interrogeant le§ voisins, fut que le misérable avait Tair d'un homme déguisé, et qu'on l'avait remarqué se promenant devant ma porte pendant longtemps. Dieu me garde d'accuser un parti du crime d'un homme I Mais j'ai le droit de dire qu'à cette époque, l'opinion générale, telle que les journaux l'exprimèrent, fut que cette tentative de meurtre était la réponse d'un bonapartiste fanatique à mon compte rendu des Idé€$ na^ foléomennes.
J'ignore si lord Normanby trouvera dans ces faits une preuve de mon adhésion au « mouvement bonapartiste. » En tout cas, voilà les fruits qu'elle avait portés, lorsque, au mois d'août 1840, la conspiration de Boulogne fut déjouée et son auteur jeté en prison. Autant que personne, je condamnais les desseins de Louis Bonaparte. Mais, en reconnaissant parmi ceux qui le poursuivaient le plus furieusement de leurs invectives, les vils adulateurs de son oncle, je ne pus me défendre d'une indignation mêlée de mépris. Je me rappelai que Malet, quand ses juges lui demandèrent : H Et vos complices? » avait répondu admirablement : « Vous, si j'avais réussi! » Je ne doutai pas que, si jamais la fortune de Louis Bonaparte l'emportait, il n'eût à ses pieds ceux qui alors insultaient à son malheur. On peut voir aujourd'hui si je me trompais I Aussi bien, ma conviction a toujours été qu'en aucune circonstance, on ne doit se départir des règles strictes de la justice. Que Louis Bonaparte fût jugé, condamné, comme prétendant et comme factieux, qui aurait osé y contredire? Mais le traîner devant une juridiction exceptionnelle, c'était le traiter en ennemi, quand il s'agissait de le traiter en coupable. Je développai ces considérations dans un article de la Revue du Progrès, qui pa^ut le !•' septembre 1840. Il retentissait soudainement comme une note discordante au milieu d'un concert d'injures; et, sous ce rapport du moins> il ne pouvait manquer de fixer l'attention de Louis Bonaparte.
Du château de Ham, où il fut enfermé, il m'écrivit une lettre dans laquelle il me remerciait de n'avoir pas mis le
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pied sur un adversaire abattu^ et témoignait un vif désir de m'avoic auprès de lui à Ham, pour quelques jours.
En ce temps-là, il était entouré du seul prestige que puisse consentir à saluer une âme vraiment républicaine : il était malheureux: Sa dernière révolte s'était évanouia comme dans la fumée d'une aventure. On cherchait son parti. Et lui, 'porté par terre, jugé, condamné, renié par ses amis d'alort», raillé et insulté par ses flatteur^ d'aujourd'hui, il gémissait dans une forteresse solitaire, sans autres confidents de ses tristesses que le docteur Cozineau, son médecin, et un pharmacien de l'endroit, M. Acar. lies sacra miser. J'aurais repoussé la requête du prince : je me rendis à celle du prisonnier. Il obtint pour moi du ministre de rintérieur la permission de le visiter dans Sa prison, et je me mis en route.
Je savais, du parti bonapartiste, quelque chose de plus que ce qui en était connu généralement, par madame Gordon, qui, avec le lieutenant Laitj, avait été l'âme de la conspiration de Strasbourg. Madame Gordon était une femme très -remuante, plus adoanée qu'il ne convenait aux intrigues politiques, mais qui à de la beauté joignait beaucoup de chaleur d'âme, une éloquence naturelle, de la persévérance et du courage. Je tenais d'elle que, les conspirateurs de Strasbourg ayant besoin d'un vieux soldat dont le nom et le grade pussent faire impression sur la garnison de Strasbourg, elle s'était rendue â Dijon, où se trouvait alors le colonel Yaudrey, et avait combattu ses hésitations avec tant d'empire, qu'elle l'avait entraîné à Strasbourg, séance tenante pour ainsi dire, et sans presque lui laisser le temps de quitter ses pantoufles. La vérité est que le culte de madame Gordon pour la mémoire de Napoléon était volontairement aveugle, superstitieux, sans bornes; mais elle ne faisait pas grand cas du parti bonapartiste, qu'elle disait manquer d homiues intelligents et résolus, exception faite de MM. Laity, Aladenise et Fialin. M. Fialin, qui avait pri& le nom de Persigny, et, pour devise, ces mots Je sers, était, aux yeux de ma* dame Gordon, la colonne du parti. Quant à Louis Bonaparte, elle paraissait le priser fort peu. Un jour que je
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loi demandais, par manière de plaisanterie, si elle Faimait : « Je l'aime politiquement, n rëpondit-elle avec un sourire ; Et elle ajouta : c A dire vrai, il me fait Teffet d'une femme. »
Voilà ce que, durant mon voyage, j'étais en train de repasser dans mes souvenirs.
La première personne que je vis à Ham fat M. Acar. La foi politique de M. Acar était un accouplement inexplicable de bonapartisme et de républicanisme. Louis Bonaparte n'avait pas d'ami plus dévoué; et cependant, il assurait être républicain : ce qu'il était, je crois, à sa manière. Il sembla ravi de mon arrivée. « Voici, s'écria-t-il gaiement, des forces auxiliaires, et j'espère que nous aUi. rons enfin raison de Louis Bonaparte. «Puis, il me dit que les amis du prisonnier étaient divisés en deux catégories; qu'à la tête de l'une figuraient M. de Persigny et quelques partisans fanatiques de l'Empire; que l'autre contenait des républicains sincères et ardents, parmi lesquels MM. Frédéric Degeorge, Peauger, Joly, le lieutenant Laîty, et lui-même; qu'entre ces deux impulsions contraires, Louis Bonaparte Vacillait, incertain ; qu'il était juste de lui tenir compte de la difficulté de sa position ; que ses intentions étaient droites, mais risquaient de s'égarer, pour peu qu'on l'abandonnât à l'influence de ses conseil* 1ers impérialistes, et qu'il importait d'y aviser. Pendant qu'il parlait ainsi, je le regardais avec un étonnement extrême, ne pouvant comprendre en quoi l'établissement de la République pouvait dépendre de l'adhésion ou de la non-adhésion de Louis Bonaparte*
Quoi qu'il en soit, j'allai au château, où je fus introduit dans un appartement large, bien meublé, et pourvu de tout ce que le confort domestique réclame. Il ne me fallut qu'un coup d'œil pour juger — ceci soit dit en l'honneur de Louia-Philippe — que le prisonnier était traité avec bonté. Il était assis dans un grand fauteuil, entre la cheminée et une table couverte de papiers et de livres. A ma vue, il se leva, vint à moi, et me tendit la main d'une manière cordiale, non sans un mélange de réserve. Mon impression du moment fut que l'idée de prendre un air
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imposant lui avait traversé Tesprit; mais cette idée, s'il l'eut, ne fut qu'un éclair : nous entrâmes en conversation. Je ne l'avais jamais vu; et, comme je ne connaissais pas, à cette époque, les autres membres de la famille de Napoléon, je n'eus pas occasion de remarquer combien il différait d'eux, par les traits et par les manières. Toutefois, il ne m'échappa point qu'il n'y avait rien en lui du type napoléonien ;,que son accent avait quelque chose d'étranger, et, qu'il s'exprimait avec une difficulté singulière*
Aussi longtemps que Tentretien porta sur la politique de Louis-Philippe^ nous fûmes d'accord : un gouvernement ne pouvait durer, avec la corruption au dedans, et l'humiliation nationale au dehors. Mais aussitôt qu0 la question de Tavenir fut posée, le dissentiment éclata (1).
Comme il se proclamait un sincère démocrate, et déclarait reconnaître le principe de la souveraineté du Peuple :
c Mais comment, lui demandai-je, entendez-vous l'application de ce principe? n
Il répondit sans hésiter :
« Par le suffrage universel.
— Jamais, repris-je, le suffrage universel n'a eu de plas chaud partisan que moi, en principe; mais il faut avoir le regard constamment tourné vers le résultat. Vous n'ignorez pas combien, en France, l'ignorance est grande parmi les paysans, et que beaucoup ne savent même pas lire. D'autre part, que d'hommes du Peuple, dans l'ordre social actuel, dépendent d'autrui, pour leur p^n quotidien ou celui de leurs familles !
— Voulez-vous dire qu'il n'y a pas à tenir compte de la volonté de la nation, et que vous avez le droit, si vous en
(1) En revenant de Ham, je pris des notes sur ce que j'avais vn et entendu. C^est d'après ces notes, qui me répondent de la fidélité de mes souvenirs, qu*est composé mon récit.
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avez le pouvoir, d'imposer v6b convictions politiques à une ififtjofil^ qui les f^{ifbUiElB0iMt?
-« Je ttè fis pi&B ééla; mais ixion opinion est que le suffrage tinivéyséi ne doit pas être un pistolet chargé dans leg mains d'Un enfant. La souveraineté du Peuple n'implique en aucune façon l'abdication intellecttrelle de ceux qui sont en état d'imprimer à la volonté publique, soit par lents écrits, soit par leurs discours, une impulsion généreuse et éclairée. G'é^ le droit de tout honnête homme et c'est son devoir de chercher à attirer la majorité à lui, et die s'opposer & ce qu'on se serve du Peuple lui-même pour l'opprimer.
— Soit.
•^ Il ne suffit donc p8(s de proclamer tlL^éc^t^uëtnent la souverlEiineté du Peuple ; il faut sa voit oà Fôn veut aller en la proclamiaBt, et de quel côté on c^Hitribuera, dans la mesure de ses forces, à là faii^ peficheT; il faut avoir un Credo politique.
— Mon Credo, dit Louis Bonaparte après un instant de silence, c'est l'Empire. L'Empire n'sht*il pas élevé la France au sommet de la grandeur? Ne lui a-t-il pas rendu Tordre? Ne lui a-t-il pas donné la gloire? Pour moi, je suis convaincu que la volonté de la nation, c'est l'Empire.
— Mais l'Empire, c'est le principe héréditaire.
— Sans donte.
*— Et comment concilier avec le principe héréditaire celui de la souveraineté du Peuplé? Il 7 a contradiction dans les termes mêmes : le second est la négation du premier. La volonté d'un peuple peut changer, et il est conforme à la nature des choses qu'elle change, tandis que le pouvoir héréditaire est, par essence» immuable. Il est absurde que la volonté nationale d'aujourd'hui soit appelée à annuler d'avance la volonté nationale^de demain, et que le Peuple renonce à sa souveraineté par un acte de sa souveraineté. Embrasser un homme pour l'étrangler est un fait de trahison, ce n'est pas un princ^'pe. Comment la génération présente pourrait-elle légitimement confisquer, par la déclaration de l'hérédité, le droit de toutes les générations à venir? Un pareil contrat est évidemment nul. »
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Louis Bonaparte n'insista pas, comme sll eût senti qu'il était sur un mauvais ^rrain. £t bientôt, donnant un autre tour à la conversation .
(c Au fond, dit-il, Timportant, c'est que le gouverne, ment, quelle que soit sa forme, s'occupe du bonheur du Peuple, n
Alors, il se mit à parler de Furgenee des réfbrmes sociales; et ses vues à cet égard b« me parurent pas beaucoup différer des miennes. Ce qui est sûr, c*est que, autant ses opinions politiques m'avaient déplu, autant je fus étonné de son empressement à admetre ces principes du socialisme dont, plus tard, il devait si bien faire usage pour se frajer une route à l'Empire.
J'ai encore en ma possession un livre que je tiens de lui, et dont la première page porte ces mots, émts de sa main :
A Lôuiê Blam, i^winir d^eêtimt et d'amitié, i$ la fwrt de Vautewr.
Or, ce livre, tout plein d'aspirations socialistes, est intitulé : Extinction du paupérisme ï
Ma permission n'était que pour trois jours. Ils furent employés à passer en revue tout ce qui avait trait, soit à l'état général des affaires, soit à la position particulière du prisonnier.
Parmi les diverses circonstances présentes à ma mémoire, il en est une qui veut être mentionnée. Une aprèsmidi, il était en train de me raconter les particularités de son expédition de Boulogne, lorsque soudain la voix lui manqua. Il s'arrêta; fit effort, mais en vain, pour refouler son émotion au dedans de lui, et fondit en larmes.
Je n'oublierai jamais non plus notre promenade sur l'étroit rempart assigné à ses mélancoliques promenades, et que, de toutes parts, surveillaient des sentihelles.il me
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semble le voir encore marchant à pas lents, la tête penchée; il me semble entendre encore les paroles qu'il prononçait à voix basse, de peur que le vent ne les portât au geôlier. La conversation roulait, cette fois, sur V Histoire des EmpereurSy par un écrivain que Louis Bonaparte louait fort d'avoir pris la défense de ces tyrans, marqués à l'épaule par Tacite, et pour jamais. Suivant Louis Bonaparte, Tacite avait tort. Je n'avais pas lu le livre que le prisonnier admirait tant, mais les motifs de son admiration n'étaient pas difficiles à deviner. Je la combattis, et avec une vivacité qui provoqua, de sa part, une recommandation inattendue. .
« Parlez bas! » me dit-il.
Et, se toarnant, il me montra un homme qui, enveloppé dans un manteau, nous suivait à peu de distance^ sans nous perdre un seul instant de vue. Louis Bonaparte, probablement, ne se rappelle pas, mais je me rappelle, moi, qu'il partit de là pour flétrir en termes énergiques la bassesse de ces gouvernements auxquels il faut une noire armée d'espions, et qui, cherchant leur force dans les mobiles les plus impurs de la nature humaine, triomphent de la dégradation même de leurs agents I
Le terme de ma visite approchant, je crus devoir faire un dernier appel aux sentiments de mon hôte, et je lui dis :
« Souvenez -vous que l'Empire, c'était Temperear. L'empereur peut-il sortir^de son tombeau? La marche du temps nous a fait des conditions de vie nouvelles. La France d'aujourd'hui n'est plus la France d'il y a cinquante ans. L'idée du travail a remplacé l'image des batailles. D'autres aspirations et d'autres besoins appellent d'autres institutions, d'autres héros. Les peuples ont cessé /de mettre leur ambition à aller, sous l'uniforme, tuer et mourir. La question est désormais, non pas d'asservir et d'étonner les hommes, mais de les rendre meillears et heureux. Non, non : Napoléon lui-même, s'il revenait à la vie, ne se répéterait pas. Comment accompliriez-vous avec son nom ce qu'il ne lui serait pas donné, à lui, d'ao-
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^omplir, de nos jours, avec son génie? L'Empire/ ressuscité, ne serait possible que sous la forme d'un météore sanglant. Du temps de votre oncle, le despotisme n'apparaissait du moins que couvert du manteau de pourpre de la gloire, et, même ainsi, le squelette fit horreur. Souvenezvous que la France laissa tomber Napoléon, faute de le pouvoir porter plus longtemps. S'il n'eût été abandonné par elle, sa destinée n'eût pas fini èi, Waterloo. Souvenezvous comment il est mort, et où il est mort! Qu'il soit absolument impossible de baptiser dans le sang une monarchie nouvelle, et, momentanément, de la maintenir en entourant Paris de soldats, en introduisant partout des espions, en bâillonnant la presse, en poussant au culte ignoble des intérêts où l'âme n'a point de place, et en rendant leurs livrées aux sénateurs et aux valets, c'est ce que je n'affirmerai pas. Mais que vaudrait une couronne conquise, une couronne conservée, à ces conditions? Croyez-*moi, la seule chose acceptable en France est la République, — une République fidèle à son principe, — parce qu'un demi-siècle de révolutions a indissolublement lié la France à la doctrine de l'égalité. Abandonnez donc ce rôle de prétendant, pour lequel une scène vous manque. Fiez-vous à votre désintéressement du soin de votre destinée. Osez devenir et vous déclarer républicain. »
Non-seulement Louis Bonaparte ouvrit l'oreille à ce langage, mais il en parut vivement touché. Quand je pris congé de lui, je remarquai qu'il avait les yeux humides, et il m© serra dans ses bras, avec un élan dont je ne pus me défendre d'être ému. Au bas de l'escalier, j'entends sa voix, je me retourne. Et lui, de me crier en riant : « Ah ! ah l n'oubliez pas d'embrasser pour moi madame Gordon. » C'est ainsi que nous nous quittâmes.
Dès lors, jusqu'au jour où il s'échappa de Ham, j'entre* tins avec lui, par l'intermédiaire d'un ami commun, quelques rapports d'un caractère purement personnel. J'avais, je l'avoue, l'extrême naïveté de regarder comme une chose possible, à la rigueur, sa conversion définitive à la RépubliqLïiô ; et cet espoir se trouve exprimé dans une lettre
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de moi, que, je lui adressai lorsqu'il était encore an fort de Ham, et qu'il fit publier lorsqu'il se présenta comme can-^ didat pour la présidence, pensant que cette publication pourrait le servir auprès des ouvriers de Paris. La lettre était confidentielle, cependant, et il ne m'avait pas de« mandé l'autorisation d'en faire usage I
Après sa fuite de Ham, nos rapports furent entièrement suspendus. Je ne le vis même pas en février 1848, à l'époque où il vint faire au Grouvernement provisoire l'offre de ses services.
J*ai déjà raconté comment j'appuyai son admission dans l'Assemblée nationale, dont il avait été élu membre, mais non sans proposer du même coup que le principe de la présidence fût écarté : sûr moyen de déjouer ses prétentions, tout en respectant la justice. Malheureusement, l'Assemblée eut la folie d'écrire, dans la Constitution de 1848, qu'il y aurait un président, ce qui revenait à voter un second 18 brumaire.
Lui, toutefois, ne s'était pas encore prévalu du décret qui lui ouvrait la France, lorsque, proscrit après avoir protesté contre la proscription de la famille d'Orléans et celle de Bonaparte, j'arrivai à Londres. C'était au commencement de septembre. Je descendis à V hôtel de Bruns» wicky dans Jermyn street. A peine y étais-jè, qu'un visiteur m'est annoncé : Louis Bonaparte. Il accourut à moi avec beaucoup de cordialité, et exprima la plus vive indignation du traitement que j'avais subi. J'éprouvai un grand embarras. Repousser brutalement ses civilités, je ne le pouvais sans manquer aux lois de la politesse et du bon goût ; et, d'un autre côté^ j'avais de sérieux motifs politiques pour vouloir éviter désormais toute x^elation avec lui. Je ne m'étudiai à cacher ce sentiment que dans la mesure prescrite à tout homme bien élevé ; et j'ai quelque raison de croire qu'il le devina : car il se montra évi« demment pénétré du désir de me convaincre que servir la République était son unique rmbition; qu'il était entiére- ; ment dévoué à la cause du Peuple; et que, sur les questions sociales notamment, ses vues avaient beauoonp d'analo^e avec les miennes,
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Des diverses mesures adoptées par la politique impériale, une seule pourrait être eitée oomme rentrant dans mea opinions : celle de l'emprunt direct et national. Il y a longtemps déjà, j'émis cette idée dans le Bon Sem, dont j'étais alors rédacteur en chef, et elle donna lieu, entre le célèbre banquier Jacques Laffitte et moi, à une pplémique qui remplit, pendant plusieurs jours, les colonnes de mon journal, et eut du retentissement.
Quoi qu'il en soit, le langage que Louis Bonaparte me tint à Londres conduisait si peu à l'idée d'Empire, que, lorsque je recueille à cet égard mes souvenirs, l'impression produite sur mon esprit est celle d'un rêve.
Au reste, s'il m'eût été possible, à cette époque, de me laisser aller à la confiance, certains faits m'auraient bien vite détrompé.
Un soir, retournant tard de Bichmond, où j'étais allé passer la journée, je trouvai la maison que j'habitais dang Piccadilly livrée à une agitation inaccoutumée. La Idnd^ lady, très-animée, accourt au-devant de moi, disant : « Monsieur, quelque événement de grande importance est sans doute arrivé à Paris. Quelle chose singulière! — Eh bien? — Un jeune homme vient de se présenter, qui voulait absolument vous voir. J'ai eu beau assurer que vous étiez absent, il a refusé de me croire. Il paraissait excité outre mesure. Et c'est au point que, malgré mes remontrances, il est monté à votre chambre pour bien s'assurer que vous n'y étiez pas. Il avait d'abord fait mine de vous attendre, mais, au bout de quelques minutes, il 8*est décidé à partir, laissant ceci. » Et la dame du logis me tendit une carte où je lus ces mots tracés à la hâte : « A quelque heure de la nuit que vous rentriez, de grftce rendez- vous sans perdre un moment à VMtel du Prince de Galles, Leicester square. L'affaire est grave et n'admet pas de délai. *>
Comme on pense bien, une invitation de ce genre, si mystérieuse, et à pareille heure, me sembla fort singu* lière, et je me sentis tout d'abord peu disposé à l'accueillir • Toutefois, ma curiosité venait d'être éveillée. La situation en France était incertaine ; elle pouvait changer du jour
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an lendemain. Peut-être une communication yéritable* ment sérieuse m'attendait. La soirée était trôs-avancée ; il pleuvait à verse : preuve de plus qu'il s'agissait d'une chose urgente. Je pris mon parti
Au lieu indiqué, sur le seuil mémo de l'hôtel, j'aperçus un groupe d'hommes qui chuchotaient entre eux, et dont l'apparence était suspecte. J entre; l'on m'introduit dans une chambre au rez-de-chaussée; et je me trouve en présence de deux personnes, dont l'une était un tout jeune homme, et l'autre Louis Bonaparte. Sans me donner le temps de me remettre de ma surprise, et avec une extrême volubilité de langage, l'étranger m'expliqua qu'il venait de Lille ; qu'il y avait eu, avec les membres les plus influents de la démocratie de l'endroit, une entrevue décisive ; que les chefs du parti démocratique et les adhérents an prince marchaient d'accord; en un mot, que tout était prêt, en France, pour le triomphe du Peuple dans la personne du neveu de l'empereur. Ce que j'éprouvai, on le devine. L'âge de l'homme qui parlait, le lieu, l'heure, le groupe formé sur le seuil de l'hôtel, et le caractère d'une communication semblable faite à un républicain, assez connu comme tel, Dieu merci I tout cela était si étrange» que je ne voulus pas en entendre davantage ; et je me retirai aussitôt, partagé entre l'étonnement et l'indignation.
Le lendemain, je reçus la visite de Louis Bonaparte. Il venait me dire qu'il regrettait extrêmement ce qui s'était passé; qu'il n'y était pour rien, et qu'il avait été attiré, de son côté, à VMtel du Prince de Galles absolument de la même manière. Mais j'en avais vu et entendu assez! Peu *e temps après, il partit pour Paris; et, depuis ce moment,
me devint, personnellement, aussi étranger que si nous nous étions jamais rencontrés.
Ici se termine le récit des événements auxquels j'ai été mêlé.
Ceux-là mômes qui abusèrent, contre nous de leur triomphe d*un jour, ont-ils évité le châtiment de leurs actes? Non. Les persécuteurs ont été persécutés; les prescripteurs ont été proscrits ; les hommes qui nous avaient foulés aux pieds, sous prétexte que la société devait être sauvée à tout prix, ont été, absolument sous le même prétexte, foulés aux pieds à leur tour.
J'exposerai en quelques mots comment cela s'est fait, non par un vulgaire sentiment de satisfaction vindicative, mais parce qu'il résulte de là ce solennel enseignement : qu'aucun parti n'est sûr, lorsqu'il viole les lois éternelles de la justice, qu'il ne sera pas, un jour, réduit à invoquer leur protection.
Parmi les diverses causes d'où est né l'empire, il en est une qui mérite d'être signalée plus particulièrement comme ayant exercé une influence désastreuse : c'est rétablissement de la ligue connue sous le nom de rue de Poitiers. Cette ligue, composée de tous les chefs du parti réactionnaire, et au sujet de laquelle d'Orsay m'écrivait : « La rue de Poitiers est le choléra de Paris, » ouvrit, lors de la présidence de Louis Bonaparte, une souscription ayant II. it.
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pour objet de sauver la société, et qui ne tarda pas à rap« porter près de deux cent mille francs
Or, tout Targent provenant de cette souscription fut employé à imprimer et à répandre des libelles contre le socialisme. En ces pages remplies de venin et qu'on eut soin de distribuer gratis, de distribuer à profusion dans chaque ville, dans chaque village, et jusque dans les hameaux les plus reculés, quiconque était coupable du crime de désirer quelque amélioration profitable au Peuple, était baptisé communiste. Et être communiste, c'était sou- I^irer après la loi agraire, bien que les communistes, au contraire, eussent adopté le principe de la grande culture ; -^ c'était vouloir la promiscuité des sexes, bien que les communistes fussent pour l'institution du mariage (1) ; — c'était pousser à la destruction du sentiment religieux, bien que les communistes eussent basé leur économie sociale sur la morale de l'Évangile (2) ; — c'était ne respirer que violence, bien que, parmi les communistes, quelquesuns condamnassent, avec une exagération dangereuse, tout recours à la force (3). Un des points de la doctrine communiste était que les enfants, après avoir passé leurs }5remières années sous l'aile maternelle, doivent être admis à jouir des bienfaits de l'éducation publique, et cela, aux frais de la société tput entière, une bonne éducation donnée à tous étant ^aire d'intérêt général, autant et plus que le maintien d';ùne armée : sur cette opinion fut greffée Timputation monstrueuse que les communistes deman-
(1) Cette institution n'eut jamais de pins zélé partisan qne M. Cabet, qui, cela va sans dire, en fit un des pivots de sa colonie icarienne.
(2) Voy. le livre de M. Cabet, intitulé le Vrai Christianisme.
(3) M. Cabet, par exemple, qui repoussait, par principe j l'emploi de la force physique.
Comme on s'est étudié à faire du socialisme un épouvantail, et que la succès de cette manœuvre a rallié certaines gens au coup i'État, l'anec« dote qui suit paraîtra, peut-être, digne de trouver place ici.
Un jour, jo discutais avec Pierre Leroux, en présence de quelques amis communs, sur la légitimité de la guerre et de la résistance à l'oppression. Tout en reconnaissant que la guerre et les révoltes à main armée étaient des maux dont la suppression importait fort à l'humanité, je déclarai que. quant à moi, je les jugeais nécessaires, aussi longtemps
2ue les causés d'oppression et de guerre existeraient. Là-dessus, Pierre •erouz BOuHiit qu'il n'y avait que deux doctrines entre Içs^ue^les p
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daient l'abolition de la famille. Ils avaient indiqué comme le résultat, encore éloigné maïs désirable, des progrès de l'humanité, un ordre social dans lequel on mettrait à profit tous les avantages attachés au régime de Tassociation, tels que salles communes de réception, de récréation, de lecture, conformément à ce qui est pratiqué aujourd'hui même dans les établissements thermaux des Pyrénées» dans certains grands hôtels de nos villes, dans les clubs de Londres, — réserve faite pour chacun, bien entendu, de son indépendance, de sa personnalité, du choix de ses amis, de son intérieur, de son foyer de famille, sanctuaire inviolable : de là cette autre imputation, que les communistes avaient en vue je ne sais quel immoral et hideux amalgame*
Par malheur, ce système de calomnies fu1i aidé par deux circonstances : d'abord la physionomie même du mot comfnunisme, expression très-mal choisie, en ce qu'elle sem-^ blait effectivement impliquer une idée de promiscuité, et qu'on eut le tort d'employer avant que le public eirt le temps de connaître sa signification réelle; ensuite, le pouvoir considérable des accusateurs, rapproché des faibles ressources dont les accusés disposaient. Daax ou tirois journaux, d'une circulation très-limitée, et queli^^aU^ces peu connus, voilà tout ce que les derniers eur^ti^ apposer à une propagande de meosonge à faire fréaiîr.
Le 15 septembre 1849, j'adressai de Lonclres, par la vefie du journal que j'y rédigeais alors, la lettre ««ivante :aux membres du Comité de la rue de Poitiers :
fallait que les penseurs, amis de l'humanité, se décidassent résolument ; celle de Mahomet, qui combat le mal par des moyens qui en découlent, comme l'emploi de Tépée ; et celle de Zoroastre, qui n'oppose au mal que le bien. La dernière, selon lui, était la seule yraiment efieotive, la seule qui conduisît droit au progrès. Je lui posai alors cette question : « Vous vous croyez certainement utile k vos semblables par vos écrits, vos discours, vos exemples. Eh bien, je suppose qu'attaqué à main armée,vous soyez placé dans l'alternative, ou de perdre la vie, ou de voua défendre contre un homme réputé par vous un monstre, un fléau de Phumanité, que feriez-vous ?» Il répondit sans hésiter : « Ceci étant établi que je meurs pour la vérité, je me laisserais tuer, convaincu que, de tous les moyens de servir ma cause, nul ne saurait être plus efBcacer — De sorte que ce moyen, selon vous, serait... — Le martyre.c^
£t voilà le socialiste que lord Normanby, parlant de son élection ' Paris, appelle on violent démagogue I
228 LA BiVOLUTION DB FÉYBIBB 1848
« Messieurs,
« Pour sauver le vieux monde, qui s'en va;
« Pour couper les ailes au socialisme ;
« Pour persuader aux martyrs de tant d'inégalités con* ventionnelles, qu'en leur prêchant l'égalité on les mène dans le pays des songes;
Pour donner aux misérables leur misère à adorer; Pour faire savoir aux pauvres que la pauvreté est de commandement divin et d'essence immortelle ;
« Pour prouver qu'on ne doit à personne la certitude d'avoir du pain en le gagnant.,., et prouver cela à des affamés;
M Pour montrer aux ouvriers de la ville, esclaves du salaire, et aux cultivateurs de la campagne, serfs de l'usure, l'idole du capital sur l'autel, et crier de manière à être entendu de la France entière : « A genoux! n
« Pour orner enûn de bandelettes le front des victimes du mal et leur recommander le culte des faux dieux en l'honneur desquels on les immole...;
« Vous avez, messieurs, ouvert une liste de souscription; et, l'argent étant venu en toute hâte, à votre voix, défendre la domination de l'argent , vous avez recueilli 169,5î)4 francs.
» Faut-il vous Tavouer? Cette nouvelle nous a fait d'abord tressaillir de joie, nous contre qui allait être conduite cette grande croisade. La discussion ne tue que l'erreur ; et, comme nous sommes sûrs d'avoir pour nous la vérité, il ne pouvait nous déplaire de vous voir, à vos frais, agrandir le champ de bataille et généraliser le combat.
« D'ailleurs, portés naturellement à nous respecter dans nos adversaires, nous comptions sur la probité de vos répugnances, sur la loyauté de vos terreurs et de vos haines. Nous nous promettions d'avance qu'en nous accusant, vous prendriez souci de justifier vos accusations; qu'en nous réfutant, vous nous citeriez ; en avez-vous agi de la sorte î
« J'ai sous les yeux votre compte rendu. Il en résulte que vous avez fait composer trente et une brochures impri-i
CONOLÛSIOM 229
mées à 2,500,000 exemplaires. Voilà, certes» une publicité formidable, et, pour peu que la raison soit de votre côté, c*en est fait l' à l'heure où je parle, le socialisme est mortl « Mais voyons un peu ce que disent ces brochures? J'ouvre et je lis; — car nous autres, socialistes, nous n'inventons rien : nous prouvons, et, quand il nous arrive d'attaquer, j:ious nous croyons tenus de citer .*
« Je ne sais vraiment pas où ces gens-là ont la tôte, ni « à quoi ils songent, pour venir nous conter de semblables « sottises. Il faut qu'ils nous croient bien botes, bien igno-* « rants ou bien corrompus. Eux qui n'ont rien à perdre^ « rien à ménager, et qui ne peuVent que gagner au dé- « sordre, ils font leur métier d'anarchistes et de bandits; « cela se conçoit. Ils voudraient pouvoir voler et piller tout « le monde. Ils ne respectent rien, pas plus le passé que le « présent, pas plus ce qui a été que ce qui est. Ils ne s'in- « quiètent de rien ; car que leur importe la justice, la loi, « la morale, la société, la religion? Leurs idées n'ont rien « de commun avec celles-là. Quand j'entends ces partait geux-là me parler, il me prend toujours envie de les « chasser à coups de trique. *>
(Les Partagemy par Wallon, p. 58.)
<^ Si je tenais Proudhon, je crois que je l'étranglerais, n
[Lettre de Pierre Favelj p. 3.)
« Sans famille, Thomme descendrait au niveau de la « brute qui nourrit ses petits et ne les reconnaît pas en- « suite : tel est le progrès que vous prêchent les réforma- « teurs delà société. *>
(Le Club de village, par H. Lamabque-Plaisancb, p. 16.)
« Toujours et toujours le môme système. Prendre aux i« uns pour donner aux autres, prendre à ceux qui possèdent « légitimement pour donnera ceux qui n'ont aucun droit. « Seulement , jusqu'à présent , on voulait accabler les
230 LA BivOLUXXON DS fAtRIEB 1848
« rîchea, sans profit pour les pauvres, même à leur prëja« u dice, en satisfaisant des passions de haine et d'enyie. « Ici, c'est le pauvre lui*méme que Ton dépouille, afin « d'enrichir nous ne savons qui, et surtout pour éblouir, « au moment des élections, ceux qui auraient Tinnoeence M de se laisser tromper. Tel est le dernier progrès du soit cialisme ; telle est la plus odieuse de ses machinations. »
(Ze Budget de la République rouge^ p. 33.)
m Vous vous rappelez, vous surtout, ouvriers de Paris, m cette indigne charlatanerie. Sous prétexte d*organiserle «'travail, de soi-disant tribuns du peuple, très-amateurs de « toutes les jouissances de la vie, s'étaient installés dans un « pompeux palais, au Luxembourg. Aux dépens du Trésor « public, ils ^faisaient grande chère; ils arrosaient desper- « dreaux truffés avec des vins des meilleurs crus, et, dans « rintervalle de ces occupations, ils jetaient, chaque jour, « à de pauvres gens trompés des théories inintelligibles, n
[La Vérité aux ouvriers ^ aux paysans, aux soldats,
par M. Théodobb Mubet, p. 5.)
« ... M. Cabet, avec son Icarie; M. Cabet, qui, avec ses « dehors doucereux, a entramé tant de malheureux dans « Tabîme; M. Cabet, dont le nom nous apparaît, chaque « jour, dans les feuilles publiques mêlé aux turpitudes et « aux escroqueries de toutes sortes; M. Cabet, enfin, qui « pratique peut-être aujourd'hui, dans Testomac d'un cro- « codile icarien, ôes charmantes théories... »
{Oè est le salut du pays? par un âmi de la Fbancb,
p. 8 et 9.)
« Les socialistes et les communistes sont des montau gnards renforcés... C'est un ramassis d'aventuriers, « d'hommes ruinés, criblés de dettes, échappés des galères; <( une foule de vauriens, de libertins, de fainéants qui m veulent vivre à leur aise aux dépens d'autrui. >»
(^Petit Manuel du paysan électeur, p. 22.)
« Je m*aiTét6, de dégoût. Oui, c^est pour trouver partout des échos à ces prodigieuses yilenies ; c'est pour infecter du venin de ces mensonges le lait dont se nourrissent lei esprits ignorants et les cœurs simples; c'est pour assurei une prime à ce libertinage de style, qui étonnerait le fan« tome évoqué d'Hébert lui-même, qu'on aura bientôt dé» pensé deux cent mille francs... de quoi sauver de la faiju» pendant un an, deux cents familles!
<< Ah I ces livres que vous faites faire et que vous payez» vous ne les avez pas lus, messieurs, n'est-ce pas? Non, il n'est pas possible que vous laissiez votre responsabilité sVgarer à ce point et descendre si bas, vous, monsieur Thiers, qui avez eu l'honneur de vous asseoir autour du tapis vert où se joue la partie des rois contre les peuples ; vous, monsieur de Montalembert, qui devez avoir les scrupules d'un dévot ; vous, monsieur Baraguay-d'HillierSt qui êtes un soldat; vous tous enfin qui formez le conseil des soixante-quinze ; doctes économistes^ savants à la démarche grave et au front pensif, élégantes célébrités de la rive gauche de la Seine, héros du savoir-vivre, Camille Desmoulins de la contre-révolution î Mais on vous compromet) je vous en avertis. Vos serviteurs mangent leurs gages à vous faire un mauvais renom. Songez-y ! songez-y I L'on déshonore votre livrée.
« Où donc veulent en venir ceux qui s'en vont décriant de la sorte un si haut patronage?
tt  nous faire égorger? Il faut bien le croire, quand nous avons entendu un de ces honnêtes philosophes crier : ff n n'y a qu'un argument à opposer aux socialistes, le fusil ou la fourche. »
m A VOUS, messieurs, de voir si vous ne feriez pas bien de désavouer cette rage subalterne, au lieu de lui laisser prendre vos couleurs; car, vous qui avez certainement médité sur rhistoire et ses enseignements, vous n'ignorez paa qu'à poursuivre une doctrine avec la fourche et le fusil, le péril est extrême ; que^ dans la chasse aux pensées, quand on la veut sanglante et que le cor sonne l'hallali, il est arrivé plus d'une fois aux chiens de se retourner contre les chasseurs; que la grande affaire, en ce
232 LA BfiyOLUTION DB FÉYBTBB 1848
monde» est d'avoir raison, au mo^^en de la raison ; que la calomnie, en définitive, n'a jamais porté aussi loin qn'ane idée juste; que les premiers chrétiens, traités de brigands, furent livrés aux bétes fauves, ce qui accéléra le triomphe du christianisme, et que, si leur maître mourut crucifié entre deux voleurs, ce fut précisément afin que, changeant plus tard l'infamie en gloire, la vérité nous donnât pour symbole de la rédemption du genre humain... l'opprobre d'un gibet.
« Croyez-moi, messieurs, dans le cas où vos convictions seraient de la trempe des nôtres, ce que vous avez de mieux à faire, c'est d'employer à nous combattre deux cent mille francs... deux cent millions, s'il se peut, en y mettant de la bonne foi et de la décence.
« Voulez-vous que vos scribes prennent l'engagement de ne pas nous calomnier, de ne pas nous prêter mensongèrement des idées qui ne furent jamais les nôtres, et des projets qui nous font horreur? Voulez-vous qu'ils s'obligent d'avance, quand il nous réfuteront, à nous citer?
« A cette condition, messieurs, je souscris pour votre œuvre de propagande; que dis-je? j'ouvre une souscription populaire destinée à l'agrandir.
« Mais donnez un budget à la discussion : jusqu'ici, sans le savoir, je pense, vous n'en avez donné un qu'à la calomnie, "
Le défi ne fut pas relevé; l'appel ne fut pas entendu; et la France continua d'être inondée de pamphlets où la vérité était outragée presque à chaque page. On y faisait sonner, bien haut, en leur donnant l'accent de la menace, ces mots : loi agraire; on y parlait d'un parti des partageux, prêt à mettre le pays en lambeaux. Beaucoup d'hommes honorables, mais ignorants, prirent Talarme. D'autres, qui tiraient avantage d'abus dont ils avaient conscience, furent charmés d'avoir un voile à jeter sur ce que leurs inquiétudes réelles avaient de peu avouable. On répandit que les élections de 1852 allaient être le signal du meurtre et du pillage.
Quel^iie insensés que fassent ces pronostics, ils valurent
l'appui de la bourgeoisie aux réactionnaires de TAssemblée, dans leur guerre à mort contre ce qui restait de la Révolution de février ; et ils profitèrent de cette circonstance, non-seulement pour détruire le suffrage universel, mais encore pour desarmer le peuple de Paris ; ce qui revenait à supprimer la seule force qui eût pu efficacement les protéger contre Téventualité d'un coup d'État. Puis, afin que rien ne manquât à cette œuvre de folie, ils finirent par mettre l'armée à la disposition de Louis Bonaparte — ceciy hélas! avec l'appui de ceux du côté gauche, dupes en cette occasion de la crainte que leur inspirait le général Changarnier et la perspective d'un second 18 fructidor. Ce fut le dernier coup porté au régime parlementaire. Les apôtres de la grande croisade préchée contre le socialisme se trouvaient avoir fourni à Louis Bonaparte le prétexte et les moyens de sauver la société, sans eux, et contre eux. La mine fit sauter ceux qui la creusèrent.
Quelques mots encore.
Il y a bien longtemps déjà que, comme conclusion de V Histoire de dix ans, j'écrivais :
« Dieu nous garde, pourtant, de désespérer de notre pays ! Il est des sociétés roides en quelque sorte, inflexibles, et que volontiers Ton comparerait à ces lourds cavaliers du moyen âge, bardés de fer : difficilement on les atteignait au travers de leur épaisse armure ; mais, une fois par terre, ils ne pouvaient plus se rélever. Autre est la France, société douée, dans sa force, d'une souplesse merveilleuse, et qui semble éiernellement jeune. A quelles fatigues sans exemple et sans nom n'a-t-elle pas résisté I De 1789 à 1815, elle a en des colères, enduré des souffrances, et accompli des travaux à éreinter la nation la plus vigoureuse. Elle n'est pas morte, néanmoins, et en 1830, après quinze ans d'apparente langueur, il s'est trouvé qu'elle avait réparé son sang. Oui, la France est faite pour vivre plusieurs vies. Elle porte en elle de quoi étonner les hommes sous des aspects différents et imprévus. Jamais peuple eut-îl, suivant l'expression de Montaigne parlant d'Alexandre, une' beauté illustre par tant
234 LA BÉTOLUnON DB FÊVBIBR 1848
de visages? La France n'a-t-elle pas suffi aux rdles les plus divera comme les plus éclatants? N'a-t-elle pas été succès* sivement la Bévolution et l'Empire? Pourquoi nous décou* ragerions-nous? Le mal vient d'une erreur qu'il est si facile de réparer! Comment croire que la Bourgeoisie 8*obstinera dans son aveuglement! Tutrice naturelle du Peuple, est^il possible qu^elle persiste à se défier de lui comme d'un ennemi? Ceux qui Vj excitent la trompent et se préparent à l'asservir ; à force de lui faire peur des hommes du peuple, on lui a ôté la conscience de ses véritables dangers. Us sont moins à ses pieds que sur sa tète et autour d'elle. Qu'elle j songe ! *•
Ce passage contenait deux prédictions^ Tune heureuse» l'autre menaçante; et toutes les deux se sont accomplies. En premier lieu, la Bévolution de 1848 est venue montrer tout ce que la France avait en elle de vie. En second lieu, le coup d'État de décembre a révélé d'une manière terrible les périls et les malheurs que la Bourgeoisie doit inévitablement attirer sur elle, toutes les fois qu'elle refusera de faire cause commune avec le Peuple. Qu'avonsnous vu, en effet? Pendant que les prétendus sauveurs de la société insultaient chaque jour les ouvriers, les dépouillaient du suffrage universel, les appelaient « vile multitude, » et leur enseignaient de la sorte à regarder la dictature éventuelle du général Changarnier comme le pire des fléaux, la Bourgeoisie, de son côté, saisie d'effroi à la seule idée des élections de 1852, se disposait à fuir, éperdue, un vain fantôme, au risque d'aller tomber dans un abime : l'abîme béant d'une dictature militaire.
Mais qui donc pourrait croire un seul instant que le gé* nie de la France est éteint, que son pouls a cessé de battre, que ses nobles aspirations sont pour jamais évanouies? Non, non. Elle se tait, mais son silence est plein de pen-» sées. Sous la surface glacée, le fleuve poursuit son invincible cours. La lampe a été momentanément mise aous le boisseau, mais eUe brûle, iii<exii&guible.
POCTRIN0 PB VÛTAr (1)
Qu'est -ce que TÉtat ?
L'Etat, en un régime monarchique, c'est le pouvoir d'un homme, la tyrannie dans un seul.
L'État, en un régime oligarchique, c'est le pouvoir d'un petit nombre d'hommes, la tyrannie dans quelques-uns.
L'État, en un régime aristocratique, c'est le pouvoir d^uné classe, la tyrannie dans plusieurs.
L'État, en un régime anarchique, c'est le pouvoir du premier venu qui se trouve être le plus intelligent ou le plus fort, c'est la tyrannie dans le chaos.
L'État, danâ un régime démocratique, c'est le pouvoir de tout le Peuple, servi par ses élus, c'est le règne de la liberté.
Oui, l'État, la liberté I ces deux termes sont corrélatifs.
(1) Lb polémique qn'on ya lire est extraite du Now>9au Monde, Le leoteur remarquera que je me suis fait un devoir de reproduire les arguments de M. Proudbon d'une manière textuelle. Je n'ai supprimé de ma réponse, telle qu'elle parut à cette époque, que quelques passages qui, provoqués par le ton des attaques de M. Proudhon, étaient empreints de ' trop de vénémence et ne méritent pas de figurer dans une discussion de principes.
236 LA BlàvOLUTION DE FfiVBIBB 1848
En quoi consiste la liberté? Dans le développement complet des facultés de chacun.
Tous les hommes ont-ils les mêmes facultés? tous sontils égaux en force et en intelligence? Non.
Qu'arrivera-t-il si on laisse le plus intelligent ou le plus fort mettre obstacle au développement des facultés de qui est moins fort ou moins intelligent? Il arrivera que la liberté sera détruite.
Gomment empêcher ce crime? En faisant intervenir entre Topprésseur et Topprimé tout le pouvoir du Peuple.
Si Jacques opprime Pierre, les trente-quatre millions d'hommes dont la société française se compose accourrontils tous à la fois pour protéger Pierre, pour sauvegarder la liberté? Le prétendre serait une boufTonnerie.
Comment donc la société interviendra-t-elle? Par ceux qu'elle aura choisis pour la représenter à cet effet.
Mais ces représentants de la société, ces serviteurs de tout le Peuple, qui sont-ils? L'Etat.
Donc, rËtat ici n'est autre chose que la société ellemême, agissant comme société , pour empêcher... quoi? L'oppression; pour maintenir... quoi? La liberté.
Donc, demander la suppression de l'État, même quand il n'exprime que le pouvoir de tous^ à l'égard de chacun^ c'est demander que la société soit dissoute en tant que société; c'est livrer les hirondelles aux oiseaux de proie; c'est faire qu'il y ait toujours des exploiteurs et des exploités, des riches et dos pauvres ; c'est installer la tyrannie au sein de la confusion universelle; c'est non-seulement sortir des voies du socialisme, mais prêcher l'individualisme dans ce qu'il a de plus frénétique ; c'est pousser droit à la destruction de la liberté.
Ceux qui s'en vont criant : « Que l'Etat soit ceci ou cela, il nous importe peu , nous n'en voulons plus d'aucune sorte, f* ceux-là se rendent-ils bien compte de ce qu'ils veulent? le comprennent-ils eux-mêmes? Je n'hésite pas h répondre non.
S'ils n'acceptent pas le principe de la souveraineté du Peuple, qu'ils en conviennent. S'ils l'acceptent, tout est dit. Car il est bien manifeste que la souveraineté du Peu-
pie ne saurait consister dans le droit reconnu à plasienrs millions d'hommes de s'entr' égorger jusqu'à ce que les plus forts régnent sur des cadavres.
Si par souveraineté du Peuple on ose entendre une eohue de volontés se livrant, en toute liberté, une guerre l'extermination, il faut qu'on s'en explique franchement. Nous saurons alors à quoi nous en tenir; et, s'il nous faut absolument choisir entre deux tyrannies, eh bien, noua nous résignerons à subir celle qui se montrera prête à nous frapper sans nous tromper.
En attendant, nous dirons, nous qui croyons d'une foi profonde à la souveraineté du Peuple, nous qui la voulons pleinement et nettement réalisée, et qui ne mettons pas des mots à la place des choses, que la souveraineté du Peuple est le pouvoir exercé^ au nom du Peuple, sous son regard, sous sa dépendance, dans son intérêt, par ceux qu'il a choisis pour l'exercer.
Or, voilà justement ce qu'exprime, au point de vue démocratique, le mot État.
Prétendre qu'on aspire à remplacer l'État par la société, dans un régime vraiment démocratique, c'est mettre en avant une sottise qui ne vaut pas qu'on s'y arrête ; cela revient à dire qu'on aspire à remplacer la société... par la société.
Dans un livre publié sous ce titre : les Confessions d'un révolutionnaire, et que je d^ânis sans détour : le
CODE DE LA TYBANNIE PAB LE CHAOS, M. ProudhoU dit :
«< Quiconque met la main sur moi pour me gouverner est un usurpateur et un tyran : je me déclare son ennemi. *> Et moi aussi.
Mais c'est justement pour empêcher ce crime insolent que j'afârme l'État, alors que M. Proudhon le nie. Car, si mon ennemi est plus fort que moi, et qu'entre lui et moi il n'y ait absolument rien, qui l'empêchera de devenir mon tyran?
M. Proudhon croit savoir que, lorsque les premiers hommes s'assemblèrent au bord des forêts pour fonder la société, ils ne se dirent point, comme feraient les action* naires d'une commandite : « Organisons nos droits et noâ
â3S LA B]£V0LtJTI0N DB FÉVBIBR 1848
« deTOirs, de manière à produire pour chacun et pour tous « la plus grande somme de bien-être, et amener en même « temps notre égalité et notre indépendance. » J'ignore si les premiers hommes qui s'assemblèrent au bord des forêts tinrent exactement ce langage; mais je m'assure que les hommes, en formant les sociétés, n'ont pu avoir d'autre but que de se protéger mutuellement contre les entreprises des plus rusés, des plus audacieux ou des plus forts. De sorte que l'idée de VÉtàt est précisément née du besoin de se garantir de la t]franni$.
Maintenant, que, par suite de sa mauvaise constitution. Pautorité ait menti à son origine; que les gardiens de la liberté se soient servis de la puissance qui leur était confiée contre la liberté elle-même; qu'à l'oppression par voie d'anarchie ait succédé l'oppression par voie de gouvernement ; qu'un despotisme artificiel, convenu^ habilement et odieusement réduit en système, ait fait suite à l'ancien despotisme du premier venu, c'est très-vrsâ. Seulement, là n'est point la question. CûmmentI voici des rai* sonneurs qui ont foi au progrès, ils nous le jurent, et, de ce que, jusqu'ici, les moyens n'ont pas été mis en rapport avec le but, ils concluent que le but est chimérique I
Des maîtres, nous n'en voulons plus sous aucun nom, sous aucun prétexte, d'aucune sorte : voilà qui est bien entendu. Nous voulons que les gouvernants — et nous sommes prêts à supprimer le mot, pour peu qu'il choque les puristes de l'anarchie — soient tout simplement les agents du Peuple, ses mandataires révocables et respon^ sables, ses commis, ses serviteurs. Ces conditions une fois remplies, que devient le pompeux anathéme lancé contre l'État comme principe?
Le Peuple a-t-il le droit d'avoir des commis, élus par lui, et qu'il renvoie quand ils s'acquittent mal de leur emploi? Trente -quatre millions d'hommes, par exemple, peuvent-ils se passer, pour faire leurs affaires, de ce dont il est impossible au moindre négociant de se passer? Si vous répondez oui, j'admire l'audace de votre folie; si vous répondez non, votre guerre à l'État est un non-sens.
Chose inconcevable I Pour arriver à cette notion : l'État
serTitéQlr, il 7 a eu mille combats terribles à soutenir, mille révolutions meurtrières à traverser, et, lorsque la puissance exercée pendant si longtemps contre le Peuple est à la veille de s*exercer pour lui, il se trouve des gens qui viennent nous proposer de reculer dans l'histoire jusqu'à la tyrannie du premier venu, de nous rendre libres à la manière des sauvages, de nous rendre souverains à la manière des habitants de la Terre-de-Feu ou de Van-Diémen!
M. Proudhon demande : a Qui osera dire enfin : « Tout « pour le Peuple, et tout par le Peuple, même le gouver- « nement (1)? m
Qui Tosera? Quiconque admet autrement qu*en paroles le principe de la souveraineté du Peuple, quiconque met aâ-*desâu8 des tyrannies individuelles la puissance de tous on rÉtat, quiconque est un vrai démocrate socialiste...
Qtti l'osera? Moi.
^le n'est pas neuve, au surplus, cette théorie de la sou- Vièraineté de chacun, comme négation de la souveraineté de tous : c'est celle des libéraux, qui étaient conséquents, eux. Adorateurs de Baal, ardents à écarter du Capital (2), tout ce qui aurait pu Te gêner dans son action despotique, ils avaient imaginé les belles maximes : Laissez faire, laissez passer; chacun chez soi^ chacun pour soi. C'était la liberté comme on l'entend chez les sauvages : « Je suis plus fort que toi, je te tue. " Seulement, on disait ici : « Je suis «plus riche que toi, je te ruine. " Nous ne nous attendions guère à entendre les adversaires du Capital recommander l'adoption du procédé au moyen duquel ses docteurs sont parvenus à fonder si heureusement son empire I
Quand les Tallien et les Bourdon (de l'Oise) eurent juré la perte de la Révolution, rappelons- nous comment ils s'y prirent. Ils firent sonner bien haut leur haine du pouvoir^
(1) L9i Confinions cPiin J}^«oZu(ionnatf0, p. .
(2; Inntile de faire remarquer que ce n'est point le capital en lai* même que les socialistes ont jamais attaqué, ce qui serait pure démence : ce qu'ils trouvent injuste, c'est que, dans ses stipulations avec le ti«* vaiUeur, le capitaliste ait la part du lion.
et ce fut avec le mot dictature, aiguisé en couperet, qu'ils assassinèrent Robespierre.
Il est vrai que, bon logicien en ceci du moins, M. Proudhon n'y trouve pas trop à redire. Je cite textuellement :
«... Admirez la puissance des principes. A peine réunis pour venger la Révolution des parjures de la royauté, ces hommes furent saisis d'une véritable fureur de gouvernement. Des mesures de salut public, affranchies des formalités légales, étaient devenues nécessaires; bientôt le bon plaisir des dictateurs fut toute leur raison ; ils i^ surent que proscrire et guillotiner. Ils étaient le pouvoir, ils agissaient comme des rois. L'absolutisme revivait dans leurs décrets et dans leurs œuvres. C'étaient des philosophes, pourtant!... Il fallut réagir contre cette frénésie despotique : le 9 thermidor fut un avertissement donné par le pays à l'autorité conventionnelle. Tant que le Peuple avait craint pour les conquêtes de la Révolution, pour l'indépendance du territoire et l'unité de la République, il avait toléré la dictature des comités. Le jour où la Terreur devint un système, où ce provisoire de sang parut vouloir devenir définitif, où l'utopie pénétra dans les conseils, où Robespierre, l'homme des vengeances plébéiennes, ne fut plus qu'un chef de secte, ce jour-là une crise devint inévitable. La logique du vertueux réformateur le poussait à supprimer les hommes en même temps que les abus : c'est le pouVoir qui a perdu les Jacobins (1). »
Ainsi, lorsque Robespierre et Saint-Just voulurent, non pas que la Terreur devint» mais qu'elle cessât d'être un système, ils ne savaient qne proscrire et guillotiner/ Lors« que, avec un dévouement presque fabuleux, ces héros du salut public abandonnaient, volontairement et d'avance, leur cœur à d'incomparables tortures, leur tête au bourreau, leur corps aux gémonies, leur nom aux mensonges de rhistoire écrite par les vainqueurs, ils agissaient
(1) Confeisions ifun Révolutionnaire ^ p. 10.
comme des roisl Lorsque, succombant à la coalition des fourbes et des égoïstes, des lâches et des corrompus, Robespierre s'écriait : ««Les brigands l'emportent! >» il ne s'apercevait pas que c'était le pays qui remportait, et c'était le peuple qui, fatigué de la dictature des comités, et incarné -probablement dans Fhonnéte Tallien, envoyait à un chef de secte ce célèbre avertissement.., qui fut un coup de hache! ^
Proudhon dit que ce fut le pouvoir qui perdît les Jaco^ bins ; mais il oublie d'ajouter que ce furent les contre-révolutionnaires qui se déchaînèrent contre le pouvoir des Jacobins. Et ce faisant, ils ne se trompaient pas d'ennemis; car, entre les mains de Robespierre et de Saint-Just^ le pouvoir des Jacobins, c'était la Révolution même.
Voilà ce que comprirent bien, quoique trop tard, hélas! les quelques patriotes qui, tels que Billaud-Varenne et Gambon, eurent le malheur de tremper dans l'attentat de Thermidor. Depuis ce moment fatal, Camboia fut poursuivi d'un remords dont il ne parvenait à calmer qu'en l'avouant Tamertume poignante, et Billaud-Varenne est mort en se frappant la poitrine, il est mort en demandant pardon aux mânes de Robespierre.
Quant à nous, nous n'avons pas, ainsi que Proudhon, le fanatisme de l'anarchie, mais nous n'avons pas non plus' celui du pouvoir. Nous l'aimons tutélaire, généreux, dévoué, prenant pour devise ces profondes paroles de l'Évangile : « Que le premier d'entré vous soit le serviteur de tous les autres^ » et nous le haïssons dépravé, corrupteur, oppressif, faisant du Peuple sa proie. Nous l'admirons représentant la partie généreuse et vivante de l'humanité, nous l'abhorrons quand il en représente la partie cadavéreuse. Nous nous révoltons contre ce qu'il y a d'insolence, d'usurpation, de brigandage dans cette notion: VÉtat maître^ et nous applaudissons à ce qu'il y a de touchant, de fécond et de noble dans cette notion : VÉtat ser* titeur.
Disons mieux : il est une croyance à laquelle nous tenons mille fois plus qu'à la vie, c'est notre croyance dans la prochaine et définitive transformation du pouvoir. Là
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•st le passage triomphal du monde ancien au monde nou* veau.
« La Révolution éeonomique accomplie, dit M. Proudhon, le gouvernement doit-il subsister encore ? »
Mais la question est justement de décider si Tîntervention de TEtat n'est pas, d'abord, nécessaire pour que la Bévolution économique s'accomplisse.
« Nous affirmons, et, jusqu'à présent, nous sommes les seuls à Taffirmer, — je le crois, parbleu, bien I — que la disparition de l'Etat est la conséquence nécessaire de l'organisation du crédit et de la réforme de Fimpôt. »
G*est ce qu^il faudra voir; mais, en attendant/le citoyen Proudhon s'enfonce de plus belle dans son péché favori : l9L pétition de principe. Car, avant ai affirmer que la disparition de l'État est la conséquence nécessaire de l'organisation du crédit et de la réforme de l'impôt, il serait bon àe prouver que Torganisation du crédit et de la réforme de l'impôt ne sont pas les conséquences nécessaires d'une intervention de l'État. Or, je me permets de croire que la Banque du citoyen Proudhon témoigne faiblement en faveur des essais d'organisation du crédit tentés en dehors de l'État, et j'ose mettre en doute que l'impôt se réforme de lui-môme !
« Pour eux, — Louis Blanc et Pierre Leroux, — la question politique, au lieu de s'annihiler en s'identifiant à laquestion économique, subsiste toujours ; ils maintiennent, en l'agrandissant encore, l'État, le pouvoir, Tautorité, le gouvernement. Ce qu'ils font, c'est de changer les appellatioDs; de dire, par exemple, au lieu de Y État maître, VÉtat serviteur, comme s'il suffisait de changer le» mots pour transformer les choses I »
J'ai défini avec précision ce qu'il y avait à entendre par
APPENDICB 243
VÉtat servUear, J'ai' expliqué que, dans un régime démocratique, le pouvoir devait être issu du suffrage universel; que ceux qui l'exerçaient, en vertu de la volonté du Peuple, n'avaient aucun droit, comme serviteurs du Peuple, à un surcroît de jouissances ou de fortune, et contractaient seulement, en cette qualité, de plus grands devoirs ; que la durée de leur mandat devait être aussi courte que possible; quMls devaient être révcfcables; qulls devaient être responsables; qu'il importait de leur enlever dans la libre disposition de l'armée v/n moyen de tyrannie, et dans le maniement clandestin du trésor .public un moyen de corruption. Est-ce changer 1^ mo^ sans transformer les choses, que de vouloir, à la place d'un maître qui commence à régner dans le ventre de sa mère, des commis chargés par le Peuple de s'occuper des affaires de la communauté? Est-ce changer les mots sans transformer les choses, que de faire du pouvoir une charge et*une haute occasion de dévouement, au lieu d'en faire un appât pour Tégoisme et une proie offerte à ce qu'il y a da^plus cupide et de plus vil dans l'ambition? Avoir des serviteurs qu'on renvoie quand ils s'acquittent mal de leur emploi et posséder la faculté de les punir, est-K^e la même chose que de vivre courbé sous un chef inviolable et qui, pour mainte* nir son inviolabilité, a sous la main des canons chargés à mitraille?
n Pour vider le différend, nous avons à considérer l'État, non plus au point de vue de l'ancienne société^ qui l'a naturellement et nécessairement produit, et qui va unir, mais au point de vue de la société nouvelle. »»
C'est cela même. '
« Or, si nous prouvons qu'à ce dernier point de vue, rÉtat, considéré dans sa nature, repose sur une hypothèse complètement fausse ; qu'en second lieu, considéré dans son objet, l'État ne trouve de raison d'existence que dans une seconde hypothèse également fausse; qu'enfin, considéré dans les motifs d'une prolongation ultérieure, l'État no
peut invoquer encore qu'une hypothèse, aussi fausse que les deux premières : ces trois points éclaircis, la question sera jugée; l'État sera reconnu chose superflue, par conséquent nuisible, impossible; le Gouvernement sera une contradiction. »»
D'accord. Nous écoutons.