‹ Histoire de la révolution de 1848Chapitre 47 sur 70 · DB LA NATUBB DB L'ÉTAT · texte numérisé non relu

DB LA NATUBB DB L'ÉTAT

Après avoir cité la définition donnée par moi des diverses formes de gouvernement, M. Proudhon dit :

« Il paraît que personne, parmi les citoyens délégués, n'a appris le grec. Autrement, ils auraient vu que leur maître et ami Louis Blanc, au lieu de dire ce que c'est que l'Etat, n'a fait autre chose que traduire en français les mots grecs monos^ un; oligoï, quelques-uns; am^o^, les grands; démos, le Peuple, a privatif, qui veut dire non. C'est à l'aide de ces qualificatifs qu'Aristote a différencié les différentes formes de l'État, lequel s'exprime par arcAi, autorité, gouvernement. État. Nous en demandons bien pardon à nos lecteurs, mais ce n'est pas notre faute si la science politique du président du Luxembourg ne va pas plus loin que l'étymologie. »

C'est la première fois, peut-être, depuis qu'on déraisonne en ce bas monde, qu'on s'est avisé de reprocher à une définition d'être conforme à l'étymologie (1). Mais ne nous étonnons pas pour si peu : nous allons en voir bien d'autres.

« L'État est la constitution extérieure de la puissance sociale. ••

<• Cette constitution externe de la puissance collective, à laquelle les Grecs donnèrent le nom à'archêt principauté,

(1) Et le reproche, dans la bouche de li/L Proudhon, est d'autant plus ungulier, que, pour montrer combien lui-même respectait l'étymologie. Il a eu soin d*éorire le mot qui résume son prétendu système : an-orcAte.

autorité, gouverneuent, repose donc sur cette hypothèse, qu'un peuple, que Tétre collectif qu'on nomme une société, ne peut se gouverner, penser, agir, s'exprimer par luimême d'une manière analogue à celle des êtres doués de personnEilité individuelle; qu'il a besoin, pour cela, de se faire représenter par un ou plusieurs individui, qui, à un titre quelconque, sont censés les dépositaires de la volonté du Peuple, et ses agents. Il y a impossibilité, suivant cette hypothèse, à ce que la puissance collective, qui appartient essentiellement à la masse, s'exprime et agisse directement, sans l'intermédiaire d'organes constitués exprès, ety pour ainsi dire, apostés ad hoc. »

Comment! c'est là une des hypothèses fausses dont on nous parlait tout à l'heure. Gomment I nous aurons fait une hypothèse fausse quand nous aurons supposé que trente-quatre millions d'hommes,, disséminés sur cette vaste étendue qu'on appelle la France, ne peuvent pas s'entendre sans se servir d'intermédiaires, ne peuvent pas former un être collectif sans s'être associés, ne peuvent pas s'associer sans que l'association ait des bases convenues, ne peuvent pas convenir de ces bases sans donner une réalité, une action, une vie, à ce qu'il y a de collectif dans la volonté de Pierre, de Jacques, de Paul, de François, lesquels ne forment justement un être collectif qu'au moment où ils s'unissent pour suivre des règles communes et choisir de communs mandataires! Et de quelle façon l'être collectif, sans cette hypothèse qu'on déclare fausse^ se dégagerait -il du milieu de trentre-quatre millions d'hommes dont chacun, après tout, a son organisation particulière, une vie individuelle, une volonté qui lui est propre? Si cet être collectif dont M. Proudhon avoue l'existence est autre chose qu'une collection de syllabes vides de sens, il faut bien qu'il se réalise. Mais l'être collectif réalisé, c'est précisément l'Etat. De sorte qu'en voulant prouver que l'État ne doit pas exister, M. Proudhon établit lui-même, sans y prendre garde, qu'il est nécessaire que 1 État existe ; car, s'il n'y a point d'État, l'être collectif II. H.

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n'est point réalisé f et, s'il n'est point réalisé, c'est comme sll n'était pas.

Jlgnore si M. Proudhon Tondra bien consentir, jusqu'à nouvel ordre, à conserver une forme quelconque de société; mais, dans ce cas, il serait urgent qu'il daignât nous dire enquoi consistera le lien de ceux qui la composeront et ce qui constituera Yuniti sociale. Pour peu que Van-archie de M. Proudhon borne ses bienfaits à nous assurer Tindé* pendance du polype sur son pied de corail, plus de che« mins de fer, plu& de canaux, plus d'écoles, plus d'ateliers, plus de bazars. Seulement, il restera un je ne sais quoi qui flottera dans l'air, pour que M. Proudhon l'appelle Jétre collectif! Mais l'échange, mais le crédit gratuit par la mutualité des services, mais la Banque du Peuple... Un instant. Tout cela ne dispense pas de l'État le moins du monde. Lorsqu'il s'est agi d'expliquer la chute de la Banque du Peuple, le citoyen Proudhon s'est plaint de n'avoir pas été suffisamment secondé : on avait voulu lui imposer des idées qui n'étaient pas les siennes; on avait fait obstacle à son pouvoir; enfin, il avait subi l'épreuve de sa obère an-archie, et la Banque du Peuple avait péri, en partie, faute d'une constitution assez unitaire, assez forte, de l'État-Proudhon.

M Nous nions le gouvernement et TÉtat, parce que nous affirmons, ce à quoi les fondateurs d'Etat n'ont Jamais cru, la perssonnalité et l'autonomie des masses. »

Permettez. Nous croyons parfaitement à l'autonomie des masses, c'est-à-dire à leur gouvernement par ellesmêmes. Mais nous ne nous contentons pas du mot, nous voulons la chose ; et c'est pour réaliser cette autonomie, que nous affirmons l'État.

Jusqu'ici, on le voit, le citoyen Proudhon n'a procédé que par assertions tranchantes : sur quelles preuves les fonde-t-ii ? Il établit, dit-il, la nécessité de Yan-archM de deux manières :

• D'abord, par la méthode historique et négative, en

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démontrant que toute constitution de pouvoir, toute organisation de la force collective par extérioration est devenue pour nous impossible. — C'est ce que nous avons corn* mencé de faire, dans les Confessions d'un Révolutionnaire y en racontant la chute de tous les gouvernements depuis soixante ans, en dégageant la cause de leur abolition, et signalant en dernier Ueu Tépuisement et la mort du pou^ voir dans le règne corrompu de Louis-Philippe , dans la dictature inerte du Gouvernement provisoire, et la présidence insignifiante du général Cavaignac et de Louis Bo^ naparte. »

En d'autres termes, le pouvoir de Louis-Philippe étant mort de corruption, il est clair qu'un pouvoir non corrompu périrait de même ; la dictature du Gouvernement provisoire ayant été inerte, un gouvernement actif est impossible; et la présidence du général Cavaignac et de Louis Bonaparte montre de reste que FÉtat ne signifie rien du tout. Ah I cela se nomme la méthode historique? On fait bien de nous en prévenir. Jamais nous ne rauriont deviné. Passons à la seconde preuve.

a Nous prouvons, en second heu, notre thèse, en expliquant comment, par la réforme économique, par la solidarité industrielle, et Torganisation du sufi'rage universel, le Peuple passe de la spontanéité à la réflexion et à la conscience; agit, non plus par entraînement et fanatisme, mais avec dessein; se comporte, sans maîtres ni serviteurs, sans délégués comme sans aristocrates, absolument comme ferait un individu. Ainsi, la notion de personne, l'idée du moiy se trouve étendue et généralisée : il y a la personne ou le moi individuel, comme il y a la personne ou le moi collectif ; dans Tun comme dans Tautre cas, la volonté, Taction, r&me,resprit, la vie, inconnus dans leur principe, insaisissables dans leur essence, résultant du fait animiqueet vital, Torganisation. La psychologie des nations et de rhumanité devient, comme la psychologie de Thomme, une science possible. C'est à cette démonstration positive que nous avons préludé, tant dans les publications que

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nous ayons faîtes sur la circulation et le crédit, que dans le chapitre XIV du manifeste de la Voix du Peuple, reJa* tif à la Constitation. »

A la suite de ce passage que, dans Tirrespectueuse crudité de son bon sens, Voltaire aurait appelé du galimatias double, croirait-on que Fauteur s'écrie fièrement: « Il nous semble, qu'en dites-vous, lecteurs? que la question de rÉtat commence à devenir quelque peu claire! » Oh ! pour le coup, c'est trop fort, et le public n*est pas aussi sot qu*on rimagine.

Tout ce qu'il nous est possible de comprendre, c*est que M. Proudhon compare le moi collectif au moi individuel et veut qu'il se comporte de la même façon. Eh bien, nous admettons d'autant mieux cette comparaison, que, selon nous, le corps humain est le modèle proposé à l'imitation des hommes par la nature elle-même, modèle divin dont, à mesure qu'elles se perfectionnent, les sociétés tendent à se rapprocher de plus en plus, et dont la reproduction fidèle au sein de Torganisme social serait le dernier terme où puisse conduire le génie de la politique.

Or, il y a cela de remarquable dans le corps humain, que tous les membres y sont, sous la loi d'une solidarité parfaite, serviteurs les uns des autres; et, loin d'entraîner l'esclavage d'aucun d'eux, cette dépendance, par cela seul qu'elle est mutuelle, assure leur liberté commune. Pas un membre du corps qui, dans l'accomplissement de sa fonction spéciale, soit tenu au delà de ce qu'il peut. — De chacun suivant ses facultés! — Pas un qui, pour l'accomplissement de sa fonction spéciale, reçoive moins que ce qui lui est nécessaire. — A chacun selon ses besoins! — C'est l'image de l'égalité. Le pied ou la main viennent-ils à être affectés d'une manière fâcheuse, tout le corps souffre, 'c'est l'image de la fraternité. Mais n'y a-t-il rien qui explique ce merveilleux accord, qui préside à cet ensemble? Voici un objet à saisir, qu'arrive-t-il ? L'œil le discerne, le pied y mène, la main le prend. Mais ces fonctions diverses ne sont-elles pas amenées à concourir au même résultat par quelque chose? Évidemment, et ce quelque chose, c'est le

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cerveau, qui représente, non pas l'idée d*oppression, mais, au contraire, celle d'unité et d'harmonie.

2* DU BUT ou DE L'OBJBT DB l'ÉTAT

Comme suite à la définition que j'ai donnée de l'État dans le dernier numéro du Niyu/oewu, Monde, le citoyen Proudhon dit :

« Voilà qui est clair. L'État est une représentation de la société, organisée extérieurement pour protéger le faible contre le fort; en d'autres termes, pour mettre la paix entre les combattants et faire de Tordre I Louis Blanc n*est pas allé loin, comme Ton voit, pour trouver la destination de l'État. Elle traîne, depuis Grotius, Justinien, Cicéron, etc., dans tous les auteurs qui ont parlé de droit public. C'est la tradition orphique, rapportée par Horace. »

Je suis tout à fait charmé qu'on en convienne. Cela prouve que le bon sens n'est pas d'hier.

« Le pouvoir est né de la barbarie^ son organisation atteste, chez les premiers hommes, un état de férocité et de violence, effet de l'absence totale de commerce et d'industrie. C est à cette sauvagerie que l'État dut mettre fin, en opposant à la force de chaque individu une force supérieure, capable, à défaut d'autre argument, de contraindre 8a volonté. La constitution de l'État suppose donc, nous le disions tout à l'heure, un profond antagonisme social, Aowo homini lupus : c'est ce que dit Louis Blanc lui-même , lorsque, après avoir distingué les hommes en forts et en faibles, se disputant, comme des bétes féroces, leur nourriture, il fait intervenir entre eux, comme médiateur, l'État.

« Donc, l'État serait inutile, l'État manquerait d'objet comme de motif, l'État devrait s'abroger lui-môme, s'il venait un moment où, par une cause quelconque, il n'y

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eût plus dans la société ni farts ni faibles, c'est-à-dire où l'inégalité des forces physiques et intellectuelles ne pût pa5 être une cause de spoliation et d'oppression, indépendamment de la protection, plus fictive d*ailleurs que réelle, de l'Étai.

« Or, telle est justement la thèse que nous soutenons aujourd'hui.

« Ce qui adoucit les mœurs, et qui fait peu à peu régner le droit à la place de la force qui fonde la sécurité ; qui crée progressivement la liberté et Tégalité, e'est, bien plus • que la religion et TÉtat, le travail ; c'est, en premier lieu, le commerce et Findustrie; c'est, ensuite, la soîeooe, qui le spiritualise; c'est, en dernière analyse, l'art, sa fleur immortelle. La religion par ses promesses et ses terreurs, l'État par ses tribunaux et ses armées, n'ont fait que donner au sentiment du droit, trop faible chez les premiers hommes, une sanction, la seule intelligible à des esprits farouches. Pour nous, que l'industrie, les sciences les lettres, les arts, ont corrompus, comme disait Jean-Jacques, cette sanction réside ailleurs: elle est dans la division des propriétés, dans l'engrenage des industries, dans le développement du luxe, dans le besoin impérieux de bienêtre, besoin qui fait à tous une nécessité du travail. Après la rudesse des premiers âges, après l'orgueil des castes et la constitution féodale des premières sociétés, un dernier élément de servitude restait encore : c'était le capital. Le capital ajaht perdu sa prépondérance, le travailleur, c'està-dire le commerçant, l'industriel, le savant, l'artiste, n'a plus besoin de protection : sa protection, c'est son talent, c'est sa science, c'est son industrie. Après la déchéance du' capital, la conservation de l'État, bien loin de protéger la liberté, ne peut que compromettre la liberté. »

Mnsi, Ton accorde que, lorsqu'il n'y avait ni commerce ni industrie, TÉtat « dut mettre fln à cette sauvagerie, en opposant à la force de chaque individu une force supérieure. I» Ce* n'était pas de la sorte qu'on s'exprimait dans les Confessions d'un Sévolutionnaire (p. 6), en rappelant l'origine de l'idée État; mais enfin, n'importe I Avec

M. Proadhon» les contradictions ne comptent pas. .Voici donc nn premier point de gagné : Lorsque le commerce et l'industrie n'existaient pas, lorsque la force physique décidait de tout, lorsque le plus faible était la proie du pina vigoureux, il a fallu que l'État mît an à cette sauva^^eiie, au droit du plus fort.

Mais, depuis qu'à cette première phase des sociétés a succédé Tère de l'industrie, est-ce qu'un autre genre de tyrannie ne s'est pas produit? Est-ce que nous n'avons pas TU succéder à l'inégalité des forces musculaires celle des moyens de développement, à l'abus de la supériorité physique celui de la supériorité intellectuelle^ au règne des Antée et des Procaste la domination des Bothschild, et au droit matériel du plus fort : le pugilat, le droit industriel du plus fort : la concurrence? Or, si l'État a été nécessaire contre l'inégalité sous sa forme ancienne, pourquoi ne le serait-il pas contre l'inégalité sous sa forme moderne? Si l'État a dû être invoqué pour couper court à Técrasement des faibles parles forts, pourquoi ne l'invoquerait^on pas pour empêcher l'asservissement du travailleur au capiliste?

Et à ce propos, comment M. Proudhon peut-il prétendre que ce qui fait peu à peu régner le droit à la place de la force, c*est le travail? Fait-il régner le droit à la place de la force, le travail du nègre américain, qui se courbe et gémit sous le fouet du commandeur? Fait-il régner le droit à la place de la force, le travail du prolétaire d'Europe, qui, après avoir creusé le sol nourricier, fabriqué des étoffes d'or et de soie, bâti des palais magnifiques, est exposé à manquer de pain, de vêtement et d'asile? Tel qu'il est compris aujourd'hui, le travail, loin de faire régner le droit à la place de la force, est le produit de la force remplaçant le droit. Ce n'était donc pas du travail pris en lui-même qu'il fallait parler ici, c'était de la manière de l'organiser. Or, nous le prouverons plus loin, qui dit meilleure et équitable organisation du travail, dit transformation et intervention de l'État.

Il ne sert à rien d'affirmer qu'aujourd'hui la sanction du sentiment du droit est dans la divit^ion des propriétés ; —

car, de quelle divisipn des propriétés s'agit-il ? ou dans Fengrenage des industries ; — car de quelle espèce d'engrenage est-il question? ou dans le développement du luxe; — car en vertu de quelle organisation sociale ce développenient sera-t-il profitable à tous? ou dans le besoin impérieux du bien être, — car à quelles conditions ce besoin sera-t-il, dans tous également, reconnu légitime et satisfait? Si le citoyen Proudhon entend, par division des propriétés, la loi agraire ; par engrenage des industries, la concurrence; par développement du luxe, l'essor de ce faste insolent au moyen duquel on cherche à éclipser ou à humilier son voisin ; par besoin impérieux du bien-être la soif d'un bonheur solitaire ou violemment conquis.. , ce ne sera point le règne du droit, ce sera celui de la force. Si, au contraire, M. Proudhon veut que la propriété soit le trésor des joies communes, que les industries deviennent solidaires, que le luxe se développe collectîve*ment, que le besoin de bien-être soit satisfait chez tous par Tapplication de cette formule : A chacun mwant ses besoins,., y oh! alors, c'est à merveille I la force expire aux pieds du droit triomphant. Mais alors aussi, voilà M. Proudhon condamné à avoir la môme doctrine que ces pauvres délégués du Luxembourg; le voilà condamné à vouloir l'unité sociale, c'est-à-dire l'État dans la société, •t, dans le corps humain, la tête 1

3® d'unb destination ultébibubb de l'état

« Quant à une transformation utilitaire de l'État, nous la considérons comme une utopie que contredisent à la fois, et la tradition gouvernementale, et la tendance révolutionnaire, et l'esprit des réformes économiques désormais admises. Dans tous les cas, nous disons qu'à la liberté seule appartiendrait de réorganiser le pouvoir, ce qui équivaut aigourd'hui à une exclusion complète du pou* voir. »

Quatre assertions dans ce passage : quatre erreurs fon< damêntales.

APPENDICE 25â

1* Il n*est Di exact en fait ni vrai en principe que la transformation utilitaire de TÉtat soit une utopie contredite par la tradition révolutionnaire ; car la tradition révolutionnaire nous montre dans le Comité de salut public un pouvoir, violent sans doute comme la situation qui l'engendra, mais intrépide, dévoué, initiateur dans le sens le plus magnanime du mot et dévoué au Peuple jusqu'à la mort. Mais, alors que l'histoire ne nous offrirait rien de semblable, on ne saurait conclure légitimement de ce qui a été à ce qui doit être. Autant vaudrait alors nier le progrès, et, à ce compte, M.Fould s'empresserait d'établir, au moyen de la tradition capitaliste, que l'équation du travail et du capital est une chimère. M. Proudhon raisonne absolument comme les réactionnaires. Qu'il y prenne garde !

2° 11 n'est pas vrai que la transformation utilitaire de l'État soit une utopie contredite par la tendance révolutionnaire. Ce qui est vrai, au contraire, c'est que la doctrine de l'initiative du Peuple dans TÉtat et par l'État est la doctrine de l'immense majorité de notre parti. Et je n'en veux pour preuve que les prédictions de M. Proudhon lui-même, qui, par une de ces contradictions dont il nous a enlevé le droit d'être surpris, nous appelle, Pierre Leroux et moi , les derniers représentants àe l'idée État, et aussitôt, sans changer de plume^ écrit ce qui suit :

a D'après cette disposition de notre chère et malheureuse patrie, et vu la rapidité des événements, ces prévisions, très-impartiales, comme vous allez juger, sont que la République démocratique et sociale s'établira sous l'influence des idées dont vous êtes l'organe; et qu'un jour, bientôt peut-être, vous occuperez ce poste éminent que TOUS ambitionnez dans TÉtat. Il faut que le carnaval démagogique prédit par moi, s'accomplisse. Les événements allant plus vite que les idées, votre théorie de l'État, toute d'imagination, étant plus facilement saisie que la théorie scientifique de la liberté, il me paraît presque inévitable que nous échappions à l'expérience des théories du Luxembourg. » ^

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3* L'esprit des réformes économiques désormais admises, loin de contredire ce que M. Proudhon nomme Tutopie de la transformation utilitaire de TÉtat, est, au contraire, ce qui démontre le plus victorieusement la né*cessité de cette transformation. Exemple : la gratuité du crédit. Pour que les travailleurs jouissent de la gratuité du crédit, ne faut-il pas qu'ils cessent d^avoir besoin du capital individuel, qui se prête à intérêt? Pour qu'ils cessent d'avoir besoin du capital individuel qui se prête à intérêt, ne faut-il pas qu'ils trouvent moyen de se créer un capital collectif? Pour qu'ils se créent un capital collectif, ne faut-il pas qu'ils s'associent fructueusement? Pour qu'ils s'associent fructueusement; ne faut-il pas qu'on leur fasse des avances considérables, qu'ils se partagent en associations solidaires les unes des autres? Et, pour que cette solidarité soit maintenue, dirigée, protégée contre la pres- Bion d'un milieu hostile d'abord, et ensuite contre les prétentions tyranniques de Tégoïsme individuel, ne faut-il pas qu'il y ait un centre, une unité d'action, un pouvoir ; le Peuple résumé, l'État? Le crédit gratuit ne saurait s'établir sans l'association universalisée, l'association ne saurait être universalisée et se maintenir telle sans l'Etat. Donc, entre le crédit actuel et l'État, il existe une relation impossible à nier ou à détruire.

Ici, je ferai remarquer en passant, puisque l'occasion 8 en présente, que l'abolition du prêt à intérêt, le crédit gratuit, constituent justement le fond du système développé par moi, dans Y Organisation du travail ^ alors que je ne connaissais rien de M. Proudhon, pas même son nom. De sorte qu'il aurait fort mauvaise grâce à s'attribuer l'invention de la gratuité du crédit, dont l'excellence a été proclamée il y a si longtemps et avec tant d'éloquence par saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise, et maint Père de l'Église. Ce qu'il est juste de reconnaître, •t je me plais à le faire, c'est que le citoyen Proudhon g puissamment contribué à répandre, à vulgariser cette vérité. Mais il ne sufât pas de crier : « Le crédit gratuit ! le crédit gratuit l » L'important, c'est de le réaliser; et, san» l'association, c'est impossible.

4* Affirmer qu'à la liberté seule il appartient d'organiser le pouvoir, c'est dire vrai, en tant que, par liberté, ici, on entend la volonté du Peuple s'exprimant librement par le suffrage universel; mais ajouter que cela « équivaut aujourd'hui à une exclusion complète du pouvoir, » c'est dire une chose tout à fait incompréhensible, et dont nous attendrons l'explication, si toutefois le citoyen Proudhon 6'est compris lui-même.

« Je vous en préviens à Tavance, vous ne gouvernere» pas comme vous l'imaginez, ni vous ni personne. L'ouvrier, quelque faveur qu'il montre pour vos idées, ne vous laissera pas, cette fois, l'initiative : il entend gouverner luimême ; TOUS serez Tinstrument d'une multitude désorganisée, et vous aurez compromis, pour la seconde fois, la Révolution de février, en agitant sans cesse, au lieu de Tidée, la passion révolutionnaire. »

Cette menace de voir le Peuple gouverner, nous l'accep* tons, nous, comme une espérance. Le Peuple gouvernera? Mais c'est bien ainsi que nous l'entendons! Lorsque nous poussons si vivement les ouvriers à s'associer et les associations à s'entendre, quel est donc notre but, sinon d'amiener le Peuple à avoir toujours l'œil et la main dans ses propres affaires ? sinon de préparer l'avènement de l'État serviteur? Nous redoutons peu cette multitude qu'on annonce comme devant être désorganisée^ à moins sans doute que Van-archie ne l'organise I Et, quant à devenir son instrument, ce n'est pas une honte, c^est un honneur quand on est résolu à n'abdiquer devant elle ni sa dignité, ni sa conscience, ni sa raison. Or, vous, mes amis, sous les regards de qui j'ai traversé ces deux mois orageux de mars et d^avril, dites, dites si j,'ai jamais encouragé une exigence injuste, ou seulement une prétention trop hâtive; si j'ai jamais sacrifié le devoir de servir le Peuple au désir de loi plaire* Ah ! ils ne vous comprennent pas, ils vous calom* nient, travailleurs qui serez bientôt le vrai souverain, ceux qui s'imaginent qu'il vous faut, comme aux rois, des complaisants et des flatteurs. Que M. Proudhon l'apprenne et

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s'en souvienne : le Peuple a un instinct merveilleux pour savoir qui l'aime ; jusque sous les paroles qui lui déplaisent, il est capable de deviner les palpitations de tout cœup qui est à lui^ et il applaudit, quand on lui résiste pour lui . être utile.

Et maintenant, accusé par M. Proudhon d'avoir compromis la Révolution de février, essayerai-jedeme défendre? Le citoyen Proudhon lui-même se trouve l'avoir fait à ma place.

Voici ce qu'il a écrit :

« Il y avait au Gouvernement provisoire un homme d'une célébrité précoce, engagé par ses antécédents, et bien décidé par caractère à ne pas manquer l'occasion. Cet homme était Louis Blanc. Ce fut lui qui posa la question révolutionnaire.

•< Quelques années avant la Révolution, il avait publié une brochure qui, malgré son titre. Organisation du travail, ne contenait guère autre chose qu'une critique éloquente de la concurrence, avec quelques aperçus, plus ou moins exacts, sur les associations ouvrières. Je puis dire aujourd'hui, sans faire tort à l'ouvrage pas plus qu'à l'écrivain, ce que je pense de cet écrit, dont le contenu disparaît sous ce frontispice : Organisation du travail. Qu'importe, en effet, le contenu, la valeur scientifique du livre? C'est le but qu'il faut voir. La veille de la Révolution, ]e livre de Louis Blanc n'était qu'un admirable morceau de littérature; le lendemain, c'était un événement politique. L'envie a pu dire que l'auteur, agitant au Luxembourg la question du travail, faisait des réclames pour son libraire : l'historien sérieux ne s'arrête point à ces vilenies. 'L'Organisation du travail^ tel est le problème de la Révolution de février; et ce problème, c'est Louis Blanc qui l'a posé. Cela suffit pour rendre immortels le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage.

» Maintenant, qu'est-ce que rorganisation du travail? Gomment le travail doit-il être organisé?... Louis Blanc a pu se tromper .sur la réponse : nul n'est en droit de lui en i'aiie un reproche. Son droit, à lui, son devoir, sa gloire.

était de dire, de manière à être entendu de tout le monde : « Le problème de la liévolution de février, c'est le pro- • blême de l'organisation du travail! »

« Louis Blanc, pamphlétaire, journaliste, orateur, historien, homme d'imagination, de sentiment et de symbolisme, avait auprès de lui, comme collègue et assesseur, un ouvrier, Albert : le travailleur donnant la main à l'homme de lettres!... Leur mission, à tous deux, fut de préparer les âmes, de répandre la semence révolutionnaire, de la faire germer en l'arrosant de poésie et d'éloquence.

«< Avec la propagande socialiste, naquit bientôt la réaction. Dès que la République connut son nom et son prénom, elle connut aussi ses adversaires. Le temps des tribulations commença pour elle. La secte économiste fulmina contre les conférences du Luxembourg; l'Institut se mit de la partie ; les journaux prêtèrent leurs colonnes. Quiconque alors voulait faire son chemin sous le nouveau gouvernement, gagnait ses grades en attaquant Louis Blanc. Combattre le socialisme devint la meilleure recommandation sous une Ilépublique essentiellement socialiste. MM. Falloux et Faucher sont au ministère : Louis Blanc est à Londres, Albert à Yincennes. Ce fut une mode de dire que V Organisation' du travail de Louis Blanc avait désorganisé le travail. Je voudrais savoir si la conâance-Faucher rétablit mieux nos affaires... (1)? «>

Dans un précédent article, j'ai prouvé que la guerre à l'État aboutissait à la négation de la liberté : je ne quitterju pas la plume sans avoir prouvé qu'elle aboutit du même coup à la négation de l'égalité et de la fraternité.

Et n'est-il pas, en effet, bien remarquable que l'homme i ardent à vouloir supprimer TÉtat soit celui qui ose écrire : A chacun selon ses besoins, c'est moins que V égalité ! Comme si Tégalité pouvait être là où les besoins de l'un sont satisfaits sans que les besoins de l'autre le soient, là où les lois de la nature, obéies chez le premier, sont méconnues chez le second !

(1) Le Pwple du 19 février 1849,

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A chacun selon ses œuvres j telle est donc la doctrine .^ 8aînt*simonienne de ces grands adversaires de l'État. Mais / / qui décidera de la valeur et de la légitimité des œuvres ? \ Sera-ce un pouvoir quelconque? M. Proudhon n'en admet d'aucune sorte, moins conséquent en cela que les saint- ^ simoniens, qui, eux du moins, reconnaissaient un pape. * Sera-ce cette règle tant vantée par les économistes de l'école libérale, cette règle allé du hasard et mère de l'oppression, ce fait brutal insolemment érigé en principe : le rapport de l'offre à la demande? Résignons-nous alors. Nous voilà emprisonnés à jamais dans la société actuelle. Laissez faire le capital, laissez passer la justice de la concurrence.

A chacun selon ses œuvres! Cette loi de répartition est si fausse, si évidemment absurde et injuste, que la société deviendrait impossible le jour où on cesserait de la violer. Est-ce la formule à chacun selon ses œuvres^ ou celle à chacun selon ses besoins^ que met en pratique la mère qui allaite son fils, dont les œuvres présentes sont nulles et les œuvres à venir ignorées?

Est-ce la formule à chacun selon ses œuvres, où celle à chacun selon ses besoins que met en pratique le fils qui soigne son vieux père, sans mesurer les soins qu'il lui rend, soit aux œuvres présentes, soit aux œuvres passées? Est-ce la formule à chacun selon ses œuvres, ou celle à chacun selon ses besoins que les yeux de l'âme lisent sur la porte des collèges où Ton élève les enfants, des hôpitaux où l'on panse les blessés, des hospices où l'on recueille les vieillards, des maisons où l'on nourrit les fous? société inconséquente, qui hésites à appliquer logiquement et complètement un principe sans lequel tu laisserais mourir les vieillards et les enfants, sans lequel tu perdrais ce qui fut et ce qui sera, hier et demain !

Mais, objecte M. Proudhon, comment donner pour règle à la répartition la loi des besoins, puisque le besoin de consommation est infini et la production limitée? Ah! vraiment I Ainsi des gens se trouvent de parle monde, qui ont le besoin infini d'habiter en même temps cent palais et plus, de porter à la fois mille vêtements et plus, de faire

dix mille repas et plus par jour ! Nous aviotiB cru jusqu'iei que la consommation avait pour limites nécessaires les limites mêmes de la production. Mais il paraît que c'était une grave erreur économique , et qu'il est possible à un homme, sans courir risque d'être envoyé à Charenton, de vouloir manger plus de blé que la terre entière n'en pro* duit!

Que, dans une société construite comme celle d'aujourd*hui, au point de vue de l'individualisme, la formule à chacun selon ses besoins soit, en sa généralité, d'une application impossible et ne soit applicable qu'au régime de l'association fraternelle ; que même dans ce dernier régime, s'il était immédiatement inauguré, le développement du Trai principe d'égalité et de justice rencontrât des obstacles^ parce que la civilisation corrompue qui nous tient encore sous son empire a créé maint besoin factice et maint goût dépravé qui pourraient donner lieu à des exigences injustes, c'est ce que je suis le premier à reconnaître. Mais il n'en est pas moins certain que c'est là le principe à adopter, le but à marquer, et que c'est en vue de cette réforme suprême que la révolution sociale doit s'accomplir.

Après tout, l'homme a des besoins physiques dont la nature elle-même assigne la limite. Il a des besoins moraux qui, dans une association régulière et progressive, trouveraient à se satisfaire et à se développer collectivement. Pour ce qui est des besoins purement factices que crée une civilisation vicieuse et qui peuvent faire naître des exigences extravagantes, ou ils ne se produiraient pas dans une association régulière, ou ils y constitueraient des maladies individuelles que la société se devrait non pas d'alimenter, mais de guérir. ^

Encore un mot, et ce sera le dernier. Pour prouver qu'en lançant cette thèse de Yan-archie, M. Proudhon n'a voulu que jongler avec des phrases, ou bien ne s'est pas compris lui-même, nous invoquerons l'autorité de qui? De M. Proudhon lui-même, dont voici le programme politique, oité textuellement :

m II fautipour qu'une nation se manifeste dansKion uDité»

que cette nation soit centralisée dans sa religion, centralisée dans sa justice, centralisée dans sa force militaire, centralisée dans son agriculture!, son industrie et son commerce, centralisée dans ses finances, centralisée, en un mot, dans toutes ses fonctions et qualités ; il faut que la centralisation s'effectue de bas en haut, de la circonférence au centre, et que toutes les fonctions soient indépendantes et se gouvernent chacune par elle-même.

« Groupez ensuite, par leurs sommités, ces administrations différentes : vous avez votre conseil des ministres, yoive pouvoir exécutif ^ qui pourra très-bien alors se passer de conseil d'État.

« Élevez au-dessus de tout cela un grand jury, législature ou assemblée nationale, nommée directement par la totalité du pays, et chargée, non pas de nommer les ministres — ils tiennent leur investiture de leurs commettants spéciaux — mais de vérifier les comptes, de faire les lois, de fixer le budget, déjuger les différends entre les administrations, le tout après avoir entendu les conclusions du ministère public, ou ministre de l'intérieur, auquel se réduira désormais tout le gouvernement : et vous avez une centralisation d'autant plus forte, que vous en multipliez davantage lesfoyers,ûne responsabilité d'autant plus réelle, que la séparation entre les pouvoirs sera plus tranchée : vous avez une constitution à la fois politique et sociale.

« Là, le gouvernement, l'État, le pouvoir, quel que soit le nom que vous lui donniez, ramené à ses justes limites, qui sont, non de légiférer ni d'exécuter, pas même de com^ àattre ovL de juger, mais d'assister, comme ministère public, aux débats des tribunaux et aux discussions du parlement; de rappeler le sens des lois et d'en prévenir les contradictions; de surveiller, comme police, leur exécution, et de poursuivre les infractions : là, dis-je, le gouvernement n'est autre chose que le proviseur de la société, la sentinelle du peuple (1). »

Voilà donc que ce terrible adversaire de l'État, de l'État

(1) Confesitiona d'un Réitoluiionnairt^ p. 68.

en principe, de rÉtatquel qu'il soit, vient ici nous parler de centraliser toutes choses, d'avoir une représentation nationale, un pouvoir exécutif, un ministère public, un ministère de l'intérieur; il ne dédaigne pas les vérifications des comptes, il admet un budget, il s'accommode fort de l'existence de tribunaux, il veut des poursuites contre tout infracteur des lois, horreur! il demande une police, et il va usqu'à proposer un gouvernement, oui — le mot est de lui — un gouvernement proviseur!

Ceci dispense de tout commentaire et clôt la dispute !

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