‹ Histoire de la révolution de 1848Chapitre 49 sur 70 · II · texte numérisé non relu

II

à la concentration de tous les instruments de travail!

Et lorsqu'ils déclarent le droit de propriété un droit naturel, un droit essentiel à la nature de Thomme, C6 qui est vrai, ils ne voient pas que c'est à cause de cela même qu'il faut, par l'association, rendre ce droit accessible à tous, aûn que nul ne manque de ce qui est essentiel à sa naturel

Et ceux qui ne doutent pas de l'équité d'un système général d'impôts qui appelle tant de travailleurs à contribuer au maintien d'un ensemble d'institutions dont profitent tant d'oisifs, ils s'indignent à l'idée d'une taxe ayant pour but de fournir du travail à ceux qui, voulant travailler, meurent de faim, faute d'emploi!

Et ceux qui n'ont rienvà objecter à l'intervention de l'Etat quand, sous forme de gendarme, de soldat, ou de sergent dé ville, elle protège la propriété du riche, ils lui crient anathème, quand on lui demande de s'exercer, sous forme scientifique, pour la protection de la vie du pauvre I

Et il leur échappe que , dans une démocratie, l'Etat, c'est tout le monde prenant souci de ce qui est l'intérêt de tout le monde I

Et parce que, en droit, nul abîme ne peut se creuser entre le travail et le capital, » ils ne veulent pas qu'on fi'inquiète de savoir si cet abîme se creuse en fait !

Et parce que « le capital a autant besoin du talent et de la main-d'œuvre, que le talent et la main-d'œuvre du capital, » ils s'imaginent que le capitaliste a autant besoin du travailleur, que le travailleur, du capitaliste, ne prenant pas garde que le premier stipule pour son gain, et le second pour son pain, le premier pour s'enrichir, le second pour ne pas mourir ; — ce qui établit entre eux toute la différence qu'il y a entre pouvoir attendre et ne le pas pouvoir, entre être libre et ne l'être pas I

Et ils pensent être des partisans de la liberté, quand ils ont dit que « le marché s'établit par la.force des choses, » comme si la loi du plus fort était la liberté^ et comme s'ils n'avaient jamais lu, sur ce point, une des plus saisissantes fables de la Fontaine 1

Et ils nient le droit au travail : pourquoi pas le droit à la vie?...

Si Ton me demandait quel est le mot dont on a le plus abusé dans notre civilisation moderne, celui qui a le mieux servi à masquer l'oppression et à déjouer le désespoir de ses victimes, je répondrais : c'est le mot liberté.

De ces deux hommes, faits tous les deux, dit-on, à l'image de Dieu, le premier vend la vie, oui, la vie même, ot le second Tacheté : laissez passer la liberté des transaclionsl

Shylock, un contrat dans une main et un couteau dans Tautre, va tailler dans la poitrine de son débiteur Antonio la livre de chair convenue : laissez passer la liberté du capital I

La concurrence donne la nature inanimée pour rivale à la nature qui pense, qui sent et qui souflfre ; elle remplace par le travail d'une machine, qui n'a jamais faim, celui d'un être vivant, qui meurt si l'emploi manque; elle montre à la place de l'homme disparu une manivelle qui tourne : laissez passer la liberté de l'industrie!

La Bourse est ouverte : laissez passer la liberté de Tagiotage !

Mais que ce malheureux au visage pâle n'invoque pas la pitié du passant; que ce prolétaire sans asile ne s'endorme pas sur le pavé entre deux rangées de palais vides; est-ce qu'on laisse passer la liberté de la misère?

Dieu en soit loué! On n'est pas encore parvenu à s'approprier exclusivement les rayons du soleil. Sans cela, on nous aurait dit : « Vous payerez tant par minute pour la « clarté du jour, »• et le droit de nous plonger dans une nuit éternelle, on l'aurait appelé liberté!

Liberté! Liberté 1 déesse des cœurs fiers, que de tyrannies se sont donné carrière en se couvrant de ton no m !

Il est temps de s'entendre. Vous me parlez de ce qu« la Liberté vaut? Je veux d'abord savoir ce qu'elle est.

Or, je la trouve définie avec autant de netteté que de profondeur dans la Déclaration des Droits. « La liberté est • le pouvoir qui appartient à rhonime d'exercer, à son

« gré, toutes ses facultés : elle a la justice pour règle, les « droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe et « la loi pour sauvegarde. »»

Qu*on remarque bien le mot pouvoiTy car il contient toute une doctrine.

Droit, pouvoir/ Entre ces deux idées, il existe la même différence qu'entre la théorie et la pratique, Tabstraction et la réalité, Tombre et le corps. Qu'importe que vous disiez à ce paralytique qu'il a le droit de se lever et de marcher? Il lui en faut le pouvoir. Donnez-le-lui, médecins qui voulez le sauver : il vous bénira.

La question se réduit donc à rechercher quel est Tordre social dans lequel cheLcnn pourraitle mieux développer, à son gré, toutes ses facultés, sans nuire au développement de celles d'autrui.

On a reproché aux idées que nous servons de conduire à l'anéantissement de la liberté individuelle, au pur despotisme. Nous, ennemis de la liberté? Mais ce qui a fait couler en nos veines, dès notre entrée dans la vie, Tamour de la République avec le sang, ce qui a toujours été l'objet de nos aspirations les plus vives, ce qui nous rend le principe d'association si cher, ce qui nous pousse à réclamer si ardemment Tintervention démocratique de l'État dans la grande affairé du Peuple à affranchir, c'est... la liberté.

Et voilà ce que je me propose d'établir ici d'une manière péremptoire, une fois pour toutes.

Et d'abord, dans quel monde nouveau a-t-elle la prétention de conduire, cette doctrine au bout de laquelle on nous montre d'un air effrayé la compression de tout élan spontané, l'étouffement d'un régime réglementaire à l'excès, la discipline d'un couvent, comme a dit quelque part M. de Lamartine, ou le gouvernement de Méhémet-Ali, comme disait, un jour, du haut de la tribune, M. de Lamoricière?

Le monde au milieu duquel, sous tant d'aspects divers, on s'étudie à faire apparaître le spectre du despotisme, c'est celui que j'ai décrit déjà (1), c'est celui :

Où, grâce à l'éducation commune, g:ratuite ci obliga^

(1) Catéchisme des êocialitks, 1849.

APPBNDICB 2C5

toire, tous les citoyens seraient admis à s'élever aussi haut que possible par Fintelligence et par le cœur;

Où, par conséquent, seraient étouffés, à leur origine, les vices, les crimes et les malheurs qui naissent de l'ignorance;

Où la religion consisterait dans une philosophique et sincère application des lois morales de TÉvangile;

Où le domaine de l'industrie et celui de Tagriculture , au lieu de présenter le spectacle d'un champ de bataille couvert de ruines et de morts, seraient fécondés par des associations fraternelles, solidairement liées l'une à l'autre;

Où la distribution du travail et la répartition de ses fruits seraient basées sur ce principe, qui est aujourd'hui le principe constitutif de la famille : De chacun selon ses facultés et à chacun selon ses iesoins ;

Où, l'intérêt de chacun se trouvant inséparablement uni à rintérét de tous, l'émulation cesserait d'être dans Tenvie, dans la cupidité, dans l'orgueil, dans la haine;

Où la richesse publique, dont la concurrence aveugle et anarchique arrête les progrès, recevrait de l'harmonieuse combinaison de toutes les aptitudes et de toutes les forces un accroissement indéfini ;

Où ne se presserait plus, pour en dévorer la substance, cette foule d'agents parasites que la séparation des intérêts et leur antagonisme rendent seuls maintenant néces* saires;

Où la fraternité, rapprochant les peuples après avoir rapproché les individus, finirait par rendre la guerre impossible et aboutirait à la suppression des armées ;

Où l'État ne serait qu'une réunion d'hommes dévoués et intelligents, librement choisis par leurs égaux, pour jouer, à l'égard de la société, le rôle que, dans l'organisme humain, la tête joue à l'égard du corps ;

Où l'impôt ne serait qu'une portion du bénéfice commun affectée aux choses d'utilité générale ;

Où, les méchants étant considérés comme des malades, on songerait moins à s'en venger qu'à s'en préserver, et moins à lesr torturer qu'à les guérir;

Où, enfîo, la ciyilisation, qui fait reculer devant elle»

en s'avançant, les botes fauves et tend à en détruire la race, serait arrivée de môme à détruire la misère, et, avec la misère, tous les vices, tous les crimes, tous le$ malheurs dont elle est la source.

Voilà le nouveau monde : voyons comment le despotisme pourrait y avoir accès.

Dans un pareil état social, la société tout entière étant appelée à veiller à Texistenoe de chacun de ses membres, les enfants grandiraient sous Taile des parents sans avoir à souffrir de la pauvreté paternelle. Donc, plus de malheureuses créatures forcées pour vivre de travailler à sept ans ou de se prostituer à dix-sept ; plus d'infanticides par misère; plus d'hospices ouverts à la maternité qui s'abdique; plus de tours ménagés à la pudeur de la femme qui, en sacrifiant le fruit de ses entrailles, ne garde plus que la force de rougir. Et ainsi, pour des milliers d'êtres, la liierté de vivre se trouverait au seuil même de la vie.

L'éducation étant commune, gratuite et, au profit de tous, obligatoire, nul n'aurait à gémir de cet étouffement de l'esprit, de cette compression du cœur, par où se révèle le despotisme de l'ignorance ; nul ne serait privé de cette éducation qui est au libre développement de l'homme ce qu'est l'eau dont elles sont arrosées au libre développement des plantes.

Toutes les fonctions utiles étant réputées également honorables et leur diversité n'ayant point pour effet de mettre les jouissances d'un côté et les privations de l'autre, plus d'obstacle à ce que chacun choisît la fonction qui correspondrait le mieux à ses goûts et à ses aptitudes; un homme né pour être, comme Louis XVI, un brave et excellent serrurier, ne serait pas mis au faîte de l'État, proie destinée à l'échafaud; un homme né avec du génie ne se trou • verait pas relégué, dès sa naissance, dans l'abrutissante obligation de façonner, sa vie durant, à douze heures dd travail par jour, des tètes d'épingle; de sorte que le despotisme du hasard serait chassé du classement des fonc« tiens sociales et remplacé par la première des libertés : la liberté des vocations.

La répartition des jouissances sociales ne se réglerait

APPENDICE îOT

plus sur la différence des grades hiérarchiques; ces grades, quels qu'ils fussent, ne conféreraient plus aucun privilège, et, d'un autre côté, nul n'aurait pour supérieurs hiérarchiquement que ceux qu'il aurait eu lui-même intérêt à élira tels. Il y aurait commandement désintéressé de la part des UDS et volontaire obéissance de la part des autres : où serait le despotisme ? Et quelle part plus grande pourrait être faite à la liberté?

Comme nul ne serait tenu de travailler ni au delà de ses forces ni en dehors de ses aptitudes, et que nul — dans un état de société où la masse des richesses serait centuplée par l'union des forces substituée à leur ruineux antagonisme — n'aurait à recevoir moins que ses besoins et ses goûts n'exigeraient, le despotisme du travail répugnant et imposé ferait place à la liberté du travail choisi, en même temps que la liberté de V abondance se montrerait où nous ne voyons aujourd'hui que le despotisme de la faim.

Et qu'on n'objecte pas l'impossibilité ou la difficulté d'atteindre à cet idéal; car, il ne s'agit pas, en ce moment, pour nous, de prouver que nos doctrines sont graduellement réalisables, chose bien facile, du reste, à démontrer : ce qu'on nous oppose, ce à quoi nous avons à répondre, c'est qu'elles contiennent le despotisme. Là est l'unique point en discussion, et on ne doit point s'en écarter, sous peine de tout confondre.

Or, y eut-il jamais erreur comparable à celle de nos adversaires, lorsqu'ils s'en viennent déclarer contraire à la liberté un ordre social dans lequel chacun recevrait le pouvoir d'exercer toutes ses facultés, le pouvoir de satisfaire tous ses besoins et tous ses goûts, le pouvoir enfin de vivre selon les lois de son organisation et d'accomplir sa destinée sur la terre selon les lois de la nature?

Mais combien Tétonnement redouble quand on songe k la défense de quel régime s'appliquent ceux qui se présentent contre nous comme les amants de la liberté. Interrogeons^ la société actuelle, et cherchons-y Thistoiro de Vhomme libre,

A peine est-il pour entrer dans la vie , que le fils du

268 LA BÉVOLUTION DB FÉTBIEB 1848

pauvre rencontre, debout sur !• seuil, un despotisme impalpable, mystérieux, mais plus cruel mille fois que tous les despotismes à visage humain, lequel s'empare aussitôt de lui comme d'une proie. Ne demandez pas si Tenfant qui vient de naitre a reçu de la nature le goût des arts, la passion de la science, la flamme du génie : est-ce que l'esprit et Tâme du pauvre ne sont pas d'avance condamnés à un étouffement prématuré? Ne demandez pas sa vocation : est-ce que le âls du pauvre n'est pas aux ordres de la misère, tyran stupide, aveugle et sourd, qui, dans la distribution du travail imposé à ses victimes, ne s'inquiéta jamais de leurs aptitudes ou même de leurs forces? Mais voici, pour l'enfant, l'âge de l'insouciance et des jeux : cet âge, du moins, lui appartient-il? le laissera-t*on respirer l'air à pleins poumons, jouir librement de l'espace et courir au soleil? Non : il faut que déjà, déjà! il s'épuise à grossir de quelques centimes, douloureusement gagnés, Tinsuffîsant budget de la famille. Ce qu'on lui donne à respirer, au lieu de l'air embaumé des jardins, c'est une atmosphère chargée de coton. Adieu l'espace! adieu le soleil! La manufacture voisine réclame l'infortuné, et peut-être n'en sortira-t-il, à vingt ans, que le corps débile, le visage hâve, le dos voûté comme un vieillard. Nouvelle phase de sa liberté : il devient soldat. Cette terre où ni lui ni les siens n'ont une pierre où reposer leur tête et que ceux qui la possèdent se dispensent à prix d'or de défendre, il la lui faut défendre, lui, au péril de sa vie, trop heureux s on l'envoie oontre l'ennemi, et si on ne lui fait pas un point d'honneur d'aller tuer, pour obéir à son caporal, des citoyens parmi lesquels peut se trouver son père ! Le temps du service militaire expiré, le voilà gagnant sa vie comme il peut, travaillant jusqu'à dix heures par jour rien que pour ne pas mourir, perpétuellement réduit à côtoyer la faim entre la maladie. et le chômage, puis se mariant et mettant au monde des enfants à nourrir, au risque de renouveler^ non plus dans la solitude d'un cachot, mais sur le passage de ses semblables, au bruit des fêtes, devant des tables somptueusement servies, le funèbre épisode d'Ugolin! Vieux, s'il lui est donné de devenir vieux, qu'il mettre

vite! Le commencement de sa liberté, c'est la mort!

Voilà l'histoire de Vhomme libre.

Que l'on compare, maintenant, et que Ton juge.

Il est vrai que ce qui précède n'est point, dans la société actuelle, applicable à tous : mais n'est-ce donc pas assez, n'est-ce pas trop qu'on le puisse appliquer au plus grand nombre? Encore me serait-il facile, après avoir analysé la mensongère liberté du pauvre, de montrer à combien de vicissitudes le régime aléatoire où nous sommes expose la liberté réelle du riche et combien d'amertumes le vice de nos institutions cache dans le bonheur !

Il est vrai, aussi, que, dans l'ordre social nouveau, personne n'aurait :

Ni la liberté d'empiéter sur la part de ses frères, dans l'exploitation du grand domaine donné par la nature à l'humanité;

Ni celle de s'assurer, par l'accaparement des instruments du travail, le moyen de jouir des fruits du travail, à l'exclusion du travailleur;

Ni celle d'asservir l'homme au capital, la richesse vivante à la richesse morte ;

Ni celle, comme dit énergiquement saint Ambroise, de s'enrichir par des malheurs, de chercher son profit daps les larmes, de se nourrir de la faim d'autrui;

Ni celle d'armer la moitié des pauvres pour contenir par elle l'autre moitié.

Si ce sont là des libertés dont on redoute la perte, qu'on ose le dire; qu'on ose recommander à nos respects la liberté d'être tyran I

Qu'on reprochât à nos doctrines de reposer sur une hypothèse difficilement admissible, celle d'une égale liberté pour tous, nous concevrions ce reproche, sans toutefois l'admettre; mais qu'on nous combatte comme prôneurs d'un régime de compression et de despotisme, voilà ce qui nous confond.

« Admettons, » dit excellemment Morelly dans le deuxième chapitre de la Basiliade, « admettons que la « libre activité de l'homme verse dans le fonds commun « plus que n'y peuvent puiser les besoins, il est clair que

270 LA BÉYOLUTION DE FÉVRIEB 1848

« les lois, les règlements sont à peu près inutiles, puisque a à toute fonction nécessaire répond un goût natii^rel, une (f Yocation arrêtée dans les individus. Les avis des chefs « seront reçus avec plaisir; personne ne se croira dis* « pensé d'un travail que le concours unanime des efforts « rendra attrayant et varié. Et les différents emplois ne ce seront plus des travaux, mais des amusements. Bien ne « serait plus facUe que la législation d'une telle réunion « fraternelle ; car, de la liberté la plus illimitée résulte- « rait Tordre le plus parfait. C'est bien alors vraiment « qu'on pourrait s'en remettre à la bonne nature et n'ac- « cepter pour règle de conduite que ce précepte inscrit par <« Rabelais sur la porte de Tabbaje de Thélème : Fay ce n que vouldras. »

On a vu qu'en les supposant appliquées dans ce qu'elles peuvent avoir de plus hardi et de plus idéal, nos doctrines réalisaient la liberté pour tous aussi complètement qu'il soit permis de le concevoir. Il neus reste à examiner si c*est dans le système par lequel nous entendons amener leur triomphe que réside ce prétendu despotisme de nos tendances dont on fait peur aux ignorants.

Ce système, on sait en quoi il consiste. Nous voudrions qu'au milieu de la société actuelle, TËtat créât le modèle de la société future, de telle sorte que, graduellement et par le seul fait d'un éclatant exemple, la seconde arrivât à absorber la première. Où y a-t-il là trace de despotisme? Car il importe de ne pas oublier que, lorsque nous invoquons l'intervention de l'État, ce n'est que dans l'hypothèse de la démocratie organisée et de la souveraineté du Peuple rendue vivante.

Ceux devant qui l'on ne peut prononcer le mot ÉCaù sans les faire frémir, s'imaginent toujours que l'État, c'est nécessairement le pouvoir exécutif, tel ministre tout-puissant, tel monarque absolu, tel dictateur, que sais-je? Louis XIV ou Cromwell. Prenant le passé pour mesure et

propre.

Erreur! Dans une démocratie, TÉtat ^. c'est la société même, agissant en cette qualité par des mandataires responsables et révocables.

Or, une société ne saurait^elle, sans despotisme, modifier et améliore^ sa constitution sociale aussi bien que sa constitution politique? Dira-t-on qu'un malade se comporte tyranniquement envers lui-même lorsqu'il pourvoit à sa guérison? Eh quoi! La nation résumée dans la réunion de ses mandataires peut améliorer le régime des prisons, et elle ne pourrait pas, sans encourir l'accusation de despotisme, améliorer le régime du travail I II y aurait tyrannie à fonder, au nom de la volonté générale, des associations de travailleurs, et il n'y en a pas à fonder, au nom de quelques intérêts particuliers, des compagnies de capitalistes! Chose étrange! Que des lois soient faites pour protéger et maintenir la possession exclusive par un petit nombre de tous les instruments de travail, ou bien pour livrer à une centaine de privilégiés les voies de communication, c'est-à-dire la respiration dé l'industrie, ou bien encore pour proclamer que la misère est de droit divin et d'essence immortelle, personne ne protestera au nom de la liberté ; mais qu'on propose de faire des lois pour bannir de ce monde l'ignorance et la pauvreté, double forme de l'esclavage du Peuple, vous entendrez crier au despotisme. Comme si l'amélioration morale et physique du sort de tous ne devait pas être la grande préoccupation de tous et leur principale affaire ! comme si la société agissant en qualité de société — en d'autres termes l'État — n'était pas compétente pour rechercher et détruire la cause des souffrances de la majeure partie de ses membres!

Voilà pourtant à quoi se réduit toute la question !

Car, enûn, est-ce que nous avons jamais parlé de doctrines particulières ayant droit de s'imposer par la force?

Est-ce que nous avons jamais reconnu à un homme, quel qu'il fût, le droit de plier violemment les autres hommes au joug de ses convictions?

Est-ce que nous n'avons pas toujours réclamé, vanté, invoqué le suffrage universel comme l'épreuve suprême à laquelle toute idée devait humblement se soumettre?

272 LA. RÉVOLUTION DB pâVRIEB 1848

Est-ce que nous avons jamais tenu pour légitime un pouvoir autre que celui du Peuple, manifestant son vouloir par une assemblée sortie de son choix?

Ëst-ce que la subordination absolue de la puissance executive à la souveraineté législative n*a pas été mille fois présentée par nous comme une des grandes nécessités du régime républicain?

Est-ce que nous n'avons pas , tout en soutenant la centralisation politique, combattu la centralisation administrative, au nom de la liberté communale?

Est-ce que ce n'est point la liberté du faible et du fort que nous avons défendue, en attaquant la concurrence, lutte inégale, dans laquelle le pauvre et le faible sont inévitablement opprimés? '

Est-ce que nous n'avons pas montré, enfin, jusqu'à quel point nous redoutions l'abus, soit de la force, soit du nombre, quand nous avons déclaré supérieurs au droit même des majorités et absolument inviolables :

La liberté de la presse,

La liberté de conscience,

La liberté d'association,

Le droit de réunion,

Le droit au travail?

Notre profession de foi, la voici en quelques mots :

lo Notre idéal est l'état de société dans lequel, chacun ayant le pouvoir d'exercer complètement toutes ses facultés et de satisfaire pleinement tous ses besoins, jouirait de la plus grande somme de liberté qui se puisse concevoir ;

2* Convaincu que cet idéal diffère trop de l'organisation actuelle de la société pour être réalisé immédiatement, nous avons proposé des mesures transitoires propres, selon nous, à y conduire progressivement et sans secousse ; mais ces mesures, nous n'entendons pas qu'on les imposé. Elles appartiennent à la discussion : que l'opinion publique les juge, et que l'opinion publique, s'exprimant au nom du suffrage universel, les rejette si elle les croit mauvaises ou les adopte si elle les croit bonnes. Voilà ce que nous demandons et nous n'avons jamais demandé autre chose.

La liberté! ah! qu'on la définisse donc une fois pour toutes ; qu'on ne la sépare pas de Tégalité et de la fraternité, ses divines compagnes; qu'on reconnaisse qu'elle doit exister pour tous, pour tous sans exception, sous peine de n'exister pas..., et alors nous osons affirmer que jamais homme sur la terre ne porta plus loin que nous Tamour, le culte, la passion de la liberté!

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