‹ Histoire de la révolution de 1848Chapitre 50 sur 70 · DU LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

DU LUXEMBOURG

Monsieur,

Dans V Indépendance belge du 20 octobre, vous avez porté sur mes doctrines et sur mes actes un jugement qui, pour être sévère, n'en révèle pas moins,' de votre part, l'intention formelle d'être juste.

Ainsi, vous élevant au-dessus des grossières calomnies dont on m'a poursuivi bassement jusque dans mon exil, vous avez eu la bonne foi de reconnaître et la loyauté de faire savoir :

Que, loin d'avoir soufflé au Peuple, en 1848, une farouche impatience, je m'étais, au contraire, étudié, à la prévenir;

Que, loin d'avoir bercé les ouvriers d'espérances chimériques, comme on me l'a tant et si injustement reproché, je ne leur avais rien dissimulé des obstacles à vaincre;

Qu'aucune pensée de violence n'était entrée daus moa esprit;

Que mon action avait toujours été sourdement combattue même par ceux de qui je devais attendre aide et secours;

Qu'en butte à des inimitiés systématiques et sans scrupule, j'avais été, après la révolution, « le bouc émissaire qu'Israël avait chargé de toutes ses iniquités; >»

Que, par exemple, ces fsimenx Ateliers nationaux au sujet desquels j'ai c<Juru risque d'être assassiné à Paris, en plein jour et en plein boulevard, n'avaient été ni mon ouvrage ni une application, même indirecte, de mes doctrines, mais l'œuvre exclusive de mes adversaires au sein du Gouvernement provisoire; de sorte que j'étais tombé victime d'une imposture... la plus audacieuse et la plus infâme qui fut jamais.

Oui, monsieur, tout cela résulte de votre article. Je suis donc fondé à voir en vous un critique sincère, un censeur honnête; et comment, dès lors, le désir de vous répondre ne me serait-il pas venu? Rechercher la discussion quand elle ne doit point profiter à la haine ou au mensonge, n'est-ce pas rendre à la fois hommage et service à la vérité?

Vous commencez par dire : *

« Si j'avais le malheur de croire nécessaire une révolution, et le malheur, plus grand encore, de travailler à la faire venir, je jugerais de mon plus strict devoir de préparer, pour mes associés et pour moi, un plan de conduite si bien combiné, que, la Révolution faite, elle n'aurait plus qu'à marcher dans la voie que je lui aurais tracée. »

Serait-ce donc, monsieur, que vous regardez une révolution comme pouvant jamais être l'œuvre de quelqu'un? Est-il un homme assez présomptueux pour se croire capable d'embrasser, de dominer, de modifier à sa guise ce vaste et mystérieux ensemble de circonstances historiques dont une révolution est le produit? Lorsque ces grands changements arrivent, c'est en vertu de lois générales et logiques dont les individualités, même les plus puissantes en apparence, ne sont que des instruments à demi aveugles. 11 n*y a que tout le monde pour faire la besogne de tout le monde. Le mouvement des sociétés en travail n'a jamais été aux ordres de tel ou tel : l'histoire ne porte la livrée de personne.

« Je suppose, sgoutez-vous, que, dans l'effervescence,

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on ne tiepiie compte de mes moyens : j'aurai fait, du moins, ce qui était humainement possible pour adoucir la pente abrupte de la Révolution, j'aurai montré le port et Tabri, je ne me serai pas engagé dans les défilés du labyrinthe sans le fil conducteur qui doit sauver le pays. »

Si par là vous voulez dire que ceux qui travaillent à une révolution, parce qu'ils la jugent nécessaire et légitime, ne doivent pas marcher au hasard ; si vous voulez dire que chacun est tenu de chercher d'avance la meilleure route à suivre, sauf à y appeler ensuite les autres, conformément à ses convictions et dans la mesure de ses forces; je suis tout à fait de votre avis ; mais pourquoi vous écriezvous : « Ce n'est pas de cette manière qu'a procédé M. Louis Blanc ! »

Je vous en demande bien pardon, monsieur : c'est justement de cette manière que j'ai procédé. Est-ce que j'avais attendu 1848 pour me préoccuper de la direction qui, selon moiy devait être donnée à une révolution sociale? Est-ce que je n'avais pas publié, depuis dix ans déjà, un livre qui, à cet égard, exposait mes croyances? Est-ce que, dès le premier jour de la Révolution, je ne m'en suis pas clairement expliqué? Est-ce que, non content d'indiquer ce que, selon moi, il y avait à faire, je n'ai pas demandé avec instance les moyens de le tenter? Et cette demande, obstinément repoussée, n'a-t-elle pas été le premier épisode des luttes intestines du Gouvernement provisoire? Vous me blâmez d'avoir mis, au Luxembourg, les questions à l'étude quand il s'agissait de les résoudre. Ehl sans doute, monsieur, les résoudre eût mieux valu : au moins aurait-il fallu l'essayer, sans emportement, sans précipitation, et toutefois avec fermeté. Mais ignorezvous que c'était là précisément ce que je voulais et ce que la majorité du Gouvernement provisoire ne voulut pas? Ignorez-vous que mon grand crime à ses yeux fut d'avoir ce plan dont vous parlez et d'en désirer le succès avec toute l'ardeur d'une conviction que, aujourd'hui encore, je sens en mon cœur plus vivante que jamais? Ce qui était mûr pour moi ne l'était malheureusement pas pour mes

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collègues. C*étalt aûn qu'on allât droit à la solution que je demandais la création d'un Ministère du Travail; ce fut afin qu'on s*arrétât dans Vétudây qu'ils proposèrent, eux, rétablissement de la Commission du Luxembourg. J'ai retracé dans les Pages d'histoire les scènes orageuses qui, à cette occasion, éclatèrent au sein du Conseil; j'ai rappelé combien vive fut ma résistance à un projet qui, au lieu de me fournir les moyens requis pour l'application, 'm'envoyait faire un cours sur la faim devant le Peuple affamé. — Mais alors, pourquoi ne vous retirâtes-vous pas? — Parce que ma démission, offerte, fut repoussée avec une véhémence presque tragique ; parce que mes collègues, effrayés, me déclarèrent d'avance, si je persistais, responsable de la guerre civile, résultat prévu de ma retraite; parce qu'enfin je me disais que le Luxembourg promettait au socialisme une tribune sonore, et que, faute de mieux, l'action par la propagande n'était pas un moyen révolutionnaire à dédaigner.

Maintenant, monsieur, faudra-t-il que je me justifie d'avoir tant dit et répété que, pour être réalisés, les vœux populaires ne devaient pas être trop impatients? Ahl ce n'était point là, du moins, ce qui m'avait été reproché jusqu'ici, et je vous suis reconnaissant d'une accusation qui me rend justice. Il est donc faux que j'aie embrasé le sang du peuple par des promesses impossibles à tenir I II est donc faux que je l'aie égaré dans le pays des chimères, au risque de le rendre, plus tard, furieux par la déception! Voilà ce que vous constatez, monsieur; voilà ce que vous prouvez par mes propres paroles : encore une fois, je vous en remercie.

Vous dites : « Les séances du Luxembourg étaient reproduites dans le Moniteur, Le journal officiel ne manquait pas de publier tout au long les discours et les opinions dé M. Louis Blanc; quant aux discours et aux opinions de ses adversaires, il les réduisait à quelques lignes ou les passait sous silence, n

Ceci, monsieur, est complètement inexact, et l'erreur vient d'une confusion. Les discours de moi que le Moniteur reproduisait in extenso étaient ceux qui étaient prononcé»,

en Tabsence de tout contradicteur, dans la Chambre des pairs, devant l'assemblée générale des délégués. Quant aux discussions qui avaient lieu dans le sein de la Commission spéciale du Luxembourg, comme elles étaient trop longues pour trouver place dans tous les journaux si on les avait reproduites textuellement, on n'en publiait qu'un résumé, mais le résumé a toujours porté sur ce qui était dit par moi, aussi bien que sur ce qui était dit par mes adversaires, et la preuve en est dans cette même séance du 19 mars que vous mentionnez; car, dans la reproduction par le Moniteur, les paroles de M. Wolow^àki tiennent, à cinquante lignes près, la même place que les miennes !

Vous ajoutez qu'un discours prononcé par M. Victor Considérant, dans une séance suivante, fut supprimé par le Moniteur, Mais cette séance suivante ne se trouve point dans le Moniteur f et, par conséquent, la suppression porte sur ce que j'ai répondu à M. Considérant, tout aussi bien que sur ce qu'il m'a objecté. Le fait est que, dans ces journées haletantes et si prodigieusement remplies, le temps nous manqua souvent pour les choses que nous avions le plus à cœur, de sorte que plusieurs séances de la Commission spéciale du Luxembourg n'eurent pas de compte rendu. Mais, dans ce cas, le Moniteur ne connaissait pas de privilèges, et il passait sous silence tout ce qui s'était dit de part et d'autre. Eh! par quelle étrange inconséquence auraîs-je donc enlevé à mes contradicteurs le bénéûce de la publicité, moi qui, libre de composer à mon gré le personnel de la Commission, m'étais fait un devoir d'y donner des représentants à chaque doctrine, moi qui avais mis un empressement qu'on ne niera pas à appeler dans la lice mes adversaires les plus connus et les plus habiles? Comment concevoir, surtout, qu'il eût pu me venir à la pen- %ée d'étouffer la parole d'un homme tel que M. Victor Considérant, socialiste dont, plus que per^sonne, j'honorais la sincérité, le savoir, les lumières, et dont j'avais été autrefois le premier, dans la presse quotidienne, à recommander les écrits, même sans partager toutes ses convictions?

Permettez-moi donc, monsieur, de ne pas accepter le

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