‹ Histoire de la révolution de 1848Chapitre 5 sur 70 · II · texte numérisé non relu

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ces y comme l'apôtre d'une perfection morale et d'un dévouement impossible à pratiquer ou même à concevoir, comme un homme assez fou pour vouloir rayer Tintérét individuel du nombre des mobiles de la vie... Et pourquoi? Parce que j'avais dit, après tant d'autres, que le but des institutions, dans une société bien organisée, doit être d'amener chacun à ne poursuivre le triomfphe de son intérêt propre que dans celui de l'intérêt général, ce qui est le cas dans toute association véritable.

En ce qui couçerne le Luxembourg, le mensonge qu'on 86 mit à répéter avec le plu^ de complaisance, parce qu'il tendait à rendre odieux aux ouvriers Albert et moi, ce fut celui qui nous faisait héritiers du luxe de B^^rras. On ne tarissait pas sur nos habitudes somptueuses; on s'émerveillait du raffinement de nos goûts; on nommait nos plats favoris ; on disait nos soupers épicuriens dans ces magnifiques salons que les LucuUus du Directoire avaient choisis comme théâtre de leurs orgies.

Si jamais imposture fut prodigieuse, c'était celle-là; car, dès notre entrée au Luxembourg, nous avions adopté un système de frugalité tel, qu'on eût pu le taxer avec justice d'affectation , si nous n'avions dû nous rappeler tant de . pauvres gens dont nous représentions la cause et qui étaient alors sans pain. Mais plus la fable était groasière, plus des journaux, indignes de ce nom, s'étudièrent À la répandre.

Tout cela nous ût pitié, rien de plus. A quoi bon nous inquiéter d'une accusation dont plusieurs milliers de témoins savaient l'impudeur? Est-ce que nous n'avions pas fait du Luxembourg un palais de verre? Est-ce qu'il ne suffisait pas de montrer la carte de délégué pour parvenir jusqu'à nous, à chaque heure du jour, à chaque heure de la nuit? Est-ce que le Peuple n'assistait pas quotidiennement à nos repas par quelques-uns de ses représentants? D'ailleurs, devant des accusations et des adversaires d'une certaine espèce, le mépris est une jouissance hautaine à laquelle s'abandonne volontiers la dignité de l'honnête homme qu'on outrage.

Notre silence humilia nos détracteurs, mais il les servit.

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Dédaignée par ceiu qu'elle atteignait, recueilliâ avidement et propagée par ceux dont elle armait les rancunes, la calomnie gagna les départements, oti elle ne devait pas rencontrer de contradicteurs; elle circula dans les salons rojalist^fi; elle se itiéla à la fange des libelles. J'ignore ce que pense aujourd'hui M. Louis Rejbaud du grossier pamphlet qu'il publia sous le titre de Jérûms JPaturot, dans un moment où l'air qu'il respirait était tout imprégné de haine; n»ais, s'il se rappelle de quels mensonges il emprunta le sel de quelques-runes de ses plaisanteries, poignants doivent être ses regrets.

Au reste, il n'est q.u*un temps pour tout ce qui est injuste et vil. L$ Constitutionnel ayant, un jour, fait allusion ^ notre Z«â^, M. Genevay, alors gouverneur du château de Yersailles, et qui avait administré le Luxembourg pendant le Gouvernement provisoire, écrivit au rédacteur la lettre suivante, qu'on lit dans h Constitutionnel dn 2 juin 1848 :

« Monsieur, nommé administrateur du palais du Luxembourg dès que cette résidence fut donnée aux citoyens Louis Blanc et Albert, je crois de ma loyauté de protester de toutes mes forces contre un bruit que plusieurs feuilles publiques ont malheureusement accueilli. On prétend que les citoyens Louis Blanc et Albert ont fait d'énormes dépenses pour leur table : c'est une erreur ou une calomnie. Le premier mois, après bien des résistances, la table des deux membres du Gouvernement provisoire fut servie à 6 francs par Jour et par tête; le second mois, les citoyens Albert et Louis Blanc, ayant trouvé la nourriture encore trop abondante, n'autorisèrent plus qu'une dépense de 2 francs ÔO centimes pour le déjeuner, et de 2 francs 50 centimes pour le dîner. Les preuves et pièces à l'appui peuvent être immédiatement ifournies.

« Ce 31 mai 1848.

«A. Gbnevat. »

Des dîners de cinquante sous, voilà quelles furent les

4Ô LA EEYOLÙTION DB FâvRIBb 1848

orgies quotidiennes des Lucullas da Gouvernement provisoire I

J*ai parlé d*un petit journal intitulé le Lampion, Ce fat l'atelier où des inains expérimentées dans ce genre de ira* vail forgeaient les calomnies, qui, de l£, passaient dans des feuilles plus influentes, telles que V Assemblée nationale et le Constitutionnel. Or, il est arrivé que, le 31 août 1856, M. Charles Bataille a publié, dans le Diogène^ une biogra phie de l'homme qui, en 1848, rédigeait le Lampion, et cette biographie, favorable d'ailleurs à celui qui en est l'objet, dit du Lampion, après l'avoir décrit comme un journal diabolique et fou de rage : « Là fut inventée la fameuse purée d'ananas, délices des membres du Gouvernement provisoire; là on flt voler à M. Marrast le berceau du comte de Paris pour l'usage du ôls de M. Marrast; là, on découvrit, si j'ai bonne mémoire, que le plus beau cachemire de la duchesse d^Orléans servait de nappe à M. Louis Blanc; là, à toute heure, on tint boutique ouverte de toutes sortes d'invectives sans frein. Les femmes mêmes, qui sûrement n'avaient rien à faire avec les fureurs de parti, ne furent pas épargnées par cette grossière licence... Il y a dans le répertoire de l'éditeur du Lampm deux mots dont je ne voudrais pas être l'auteur pour tout l'esprit de Voltaire. C'était en juin 1848. Une banâe d'hommes désarmés passait, escortée d'un régiment de la ligne, et suivie d'une voiture remplie des fusils des insurgés : Voilà les fourchettes du Père Duchesne, dit amèrement l'éditeur du Lampion, en voyant passer ces malheureux. Le soir même, sous le titre Variétés, le Lampion contenait ces lignes : « On a trouvé sur le cadavre d'un socialiste le billet démocratique que voici : Bon pour trois dames du faubourg Saint ^^ Germain, ^t Et> pendant ce temps, le sang coulait à flots dans les quatre quartiers de Paris. »

La réponse du journaliste, ainsi mis en cause, est d'une étrange candeur et dispense de tout commentaire :

a Dieu me préserve de vouloir galvaniser les passions éteintes d'une époque si près et cependant si loin de nous,

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OÙ vainqueurs et vaincus, nous avons tous péché par exa^ gération. Mais je dois dire que, dans les discordes civiles, le plus coupable n'est pas celui qui répond à des actes de sauvagerie sociale par TartUlene Wun bon mot (1). »

Il serait trop long d'énumérer toutes les invenrtions meurtrières qui, lancées par le Constitutionnel et d'autres journaux de ce genre, passèrent pour articles de foi parmi ceux qui avaient intérêt à y croire. Et puis le moyen de suivre, dans leur affreux progrès, des calomnies qui parcoururent TEurope entière, grossissant à chaque pas comme des boules de neige ?

Je n'insisterai pas davantage sur ce triste sujet. Mais, ayant dit sans détour ce qui est, suivant moi, à la charge du Gouvernement provisoire, je demande à dire avec la même franchise ce qui, suivant moi, est à sa louange.

Quelque opinion qu'on se fasse des vues que ce gouververnement émit ou représenta, et quelque déplorables qu aient été les erreurs où une déAance irréfléchie de toute idée nouvelle précipita la majorité de ses membres, son passage sur la scène orageuse du monde restera comme^un souvenir impérissable d'honnêteté, d'intégrité, d'amour du bien public, et de dévouement. Je ne nieroi pas qu'il n'y ait eu entre ceux qui le composèrent de ces malentendus et de ces divisions qui accusent l'infirmité humaine ; et, néanmoins, ma conviction profonde est que le Gouvernement provisoire, si l'on prend l'ensemble de ses actes, peut soutenir la comparaison avec le meilleur gouvernement qui ait jamais existé. Oui, lorsque les clameurs de parti seront tombées, l'histoire dira que jamais gouvernement, dans I9 court espace de deux mois, ne ren^ dit autant de décrets favorables à la liberté, et empreints d'un aussi profond respect pour la dignité humaine; que jamais, au milieu d'un immense conflit do passions déchaînées, gouvernement ne montra une sérénité plus constante, une confiance plus noble dans l'autorité morale de son principe, un désintéressement plus absolu, et un plus

(1) Figaro du 7 leptembre 1856.

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fier oomuge ; que jamais geuTernement ne traita ses ennemis ayeo plus de magnanimité, ne fit preuve d'une plus grande horreur pour reJETusion du sang, et ne s'abstint plus scrupuleusement de tout acte de yiolence; en un mot, que jamais gouvernement ne réussit d'une manière aussi merveilleuse à se maintenir, tant qu'il le jugea à propos, au sommet d'uM seeiété ébranlée jusqu'en «es fondements ; et cela, sans avoir recours à la force, sans employer juges, police, soldats, et sans appeler à son aide d autre pouvoir que celui de la persuasion (1).

ri) Comme témoignage du respect dn GonTemement piûvisôin pvux la liberté de la presse, nons ne pouvons mieux faire que de reproduira ici les instructions adressées le 8 mai, 1868, par M. CrémiêUX, ministre de la justice, aux procureurs généraux de la Républiqtlé t

c Monsieur le procureur général,

ff La liberté de la presse est le droit reconquis en Février. Là licence est sa plus mortelle ennemie; mais les goUTemements jugent à leur point de vue la licence et la liberté ; o*est une grande faute que le gouvernement de la République ne doit pas imiter.

« Les attaques dirigées contre les fonctionnaires - publics doivent Stre examinées sous deux aspects : attaques oontare les actes, attaques contre les personnes.

« Les premières, il faut leur laisser la plus grande latitude. Si les actes attaqués sont vrais et seulement malapprSîiés ou même poUtiquô' men$ âéfi§vréêt tant que les commentaires n'appellent pas àrinsurrecUon, à la violation des lois, ils sont dans le droit des partis. Pour juger la presse, il fcMt^ en effet, $e supposer toujours dans les rangs où figure le jour^ naliste, avec ses idées, s$s préoccupations. Dans la Réj^ublique surtout, le soupçon marche à côté du pouvoir, il le contient, il le surveUle. Que vous dirai-je ? Le soupçon est un droit après tant de duperies ; il est un devoir dans les temps difficiles ; c'est k rhomme investi de fonctiops publiques à dominer même le eoupçon.

c Quant aux attaques contre les personnes, je ne puis rien dire de précis. A mon avis, à moins qu'elles ne dégénèrent en calomnies qui veulent attenter à l'honneur, rhomme pubbo doit y répondre par sa vie et par ses actes. Chacun sait que le menson^ «e glisse près des hommes publics, donne à leurs paroles, à leurs &its, une couleur défavorable et fausse. C'est le fonctionnaire seul qui doit Juger s'il poursuivra le journal ou s'il laissera tomber le mensonge. Le mieux est de ne pas intenter d'action judiciaire et de conquérir l*estime publique ; on la conserve, malgré l'outrage, quand on déne l'outrage par sa conduite au grand jour et par une vie privée dont l'intérieur se montre à tous les regards.

« Que si la calomnie vent dégrader le représentant du pouvoir, qu'il appréoie les circonstances, les lieux, qu'il examine si l'opinion çubliq[ue est pervertie sur son compte; qu'il pèse les avanta^s de la vérité judiciairement établie, les inconvénients de la poursuite devant les tribu« naux, et qu'il agisse dans sapradence.

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« Seidement, je dois ajouter qu'on n*ist pas homme public quand on n^tu pat euirasté contre la pretse. Il ne faut pas se mettre si fort en colère ooDtre les journaux; leur critique, leurs assertions , leurs injures, quelquefois même leurs mensonges peuvent être utiles. S'il faut vous dire toDte ma pensée, les fonctionnaires publics ne doivent poursuivre que si la nécessité la plus impérieuse, la plus absolue, leur en impose le de» voir.

4 Voilà mes principes; je les avais daps l'opposition, je les garde a« pouvoir; je les soutenais député, je les conserve représentant; je les plaidais avocat, je les proclame ministre.

« Quant aux articles que vous me signalez, je pense qu*il serait difficile, an lendemain de notre République, d'obtenir an jugement favorable à Ift poursuite. 11 faut que notre fibre soit moins sensible que celle de l'homm» privé. Quand on a l'honneur d'être, dans une situation donnée, à la têti» de la puissance publique, il faut se passer la main sur le visage et s» dire : Je ne suis pas blessé,

« Salut et fraternité I

Lt ministre de la justioê^ À». Cbémjxom»

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