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reproche « d'avoir fait de l'absolu, d'avoir prétendu dicter les oracles et de m'être débarrassé de ceux qui me gênaient. >• L'amour de la vérité a été la passion de toute ma vie; je puis le déclarer la main sur la conscience, et cette déclaration, mes actes ne la démentirent jamais. Je continue à vous citer :
« M. Louis Blanc est l'antipode de M. Proudhon. Celuici veut l'anarchie en haine de l'État, celui-là veut l'État en haine de l'anarchie. Cette proposition peut paraître singulière, mais elle est juste : M. Louis Blanc est un fanatique d'ordre, à ce point qu'il réduirait la société, par amour de l'ordre, à n'être qu'une mécanique bien montée dont tous les mouvements s'opéreraient avec une régula^ rite mathématique, sous la pression de l'État mécanicien, n
Quoi! monsieur, vous m'avez lu, et vous avez pu croire cela! Ainsi, je rêverais de despotisme réglementaire, moi qui ne combats le régime actuel que parce qu'il contient le despotisme, celui des choses, celui du hasard, de la misère et de la faim! Je serais prêt à immoler la liberté à l'ordre, moi pour qui l'ordre sans la liberté n'est que la paix des cimetières et le silence des tombeaux ! moi qui, dès le lendemain de la Révolution de Février, disais, à l'Hôtelde-Ville, en réponse à un discours du président de la Cour des comptes : « L'ordre et la liberté ne sont qu'une seule et même chose; notre devise sera : L'ordre dans la liberté! 99 Et pourquoi, je vous prie, ai-je si vivement, si résolument attaqué le système de la concurrence illimitée? N'est-ce point parce qu'il déchaîne des luttes où périt, infailliblement et misérablement écrasée, la liberté du faible et du pauvre? Oui, certes, je hais l'anarchie, je la hais d'une haine ardente et passionnée. Mais pourquoi? Parce qu'elle n'est qu'une oppression tumultueuse. Que m'importe que la tyrannie s'exerce par voie de commandement ou par voie de laisser faire? Dans l'un et l'autre cas, elle me fait horreur, et, quand elle frappe, je regarde, non pas à son masque, mais à ses coups. Qu'en vertu d'un ordre
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faux et de règles oppressives, Tassassinat par Tusure ait son coi^s, ou bien qu'en vertu de Tanarchie, un brigand puisse égorger sur le grand chemin les voyageurs désarmés, c'est toujours la tyrannie, et je ne me sens disposé à saluer de ce beau nom de liberté ni les droits légaux de Shylock, ni la supérioité de fait de Mandrin.
Moi vouloir pour la société d'une existence automatique, d'une sorte de vie à ressorts! Ahl monsieur, laissez-moi vous avouer qu'un tel reproche me confond d'étonnement. Ce que je voudrais, au contraire, et ce que j'appelle de toute la puissance de mes vœux, de toute Ténergie de mes efforts, c'est un état de société dans lequel chacun recevrait le pouvoir de développer librement toutes ses aptitudes, en même temps que le pouvoir de satisfaire complètement tous ses besoins. Car, enfin, quel est l'idéal de la doctrine que je sers? Le voici : De chacun selon ses facultés par V association des forces et des aptitudes, et à chacun selon ses besoins au moyen de la participation de tous aux produits.
Que si cela vous paraît impossible à réaliser, soit. Portez la discussion sur ce terrain, je verrai à la soutenir; mais ne venez pas donner comme adversaires de la liberté ceux qui demandent que la nature humaine reçoive, en chacun, sous le double rapport des facultés à exercer et des besoins à satisfaire, le plus complet développement qui se puisse concevoir !
Il est vrai que dans cette grande, dans cette solennelle question d'une révolution sociale à accomplir, je réclame l'intervention de l'État, et c'est pourquoi d'aucuns me crient : « Vous voulez le despotisme ! » témoin M. Proudhon. Croyez-moi, monsieur, laissons aux enfants la peur des fantômes et aux sophistes l'abus des mots. Qu'est-ce que l'État, dans ma doctrine? Aurais-je d'aventure prononcé ce mot sans le définir et l'expliquer, suivant le précepte de Pascal? L'État, dans la doctrine pour le triomphe de laquelle je requiers son intervention, est-ce Tibère? est-ce le conseil des Dix? est-ce Louis XIV? est-ce Richelieu? est-ce ce que, dans la puérile théorie de l'équilibre des pouvoirs, on appelle le pouvoir exécutif? Non, monsieur, danç
une démocratie, régime où le principe de la souveraineté du Peuple est non- seulement reconnu, mais réalisé par le suffrage universel, TEtat, c'est l'assemblée des mandataires du Peuple, mandataires responsables, révocables et choisis par tous pour formuler en lois la volonté de tous. Comment donc l'intervention de l'État, défini de la sorte, vous menacerait-elle du despotisme? Là où la société fait elle-même ses affaires par des représentants qui dépendent d'elle, qu'elle nomme ou révoque à son gré, ne voyez- vous pas que rÉtat ne saurait être distinct de la société? Si donc l'action lui était interdite, sous prétexte que son action est nécessairement tyrannique, c'est que la société elle-même ne pourrait, sans tyrannie, pourvoir à l'amélioration de son sort, c'est qu'elle pourrait, se faisant violence, être à la fois l'oppresseur et l'opprimé, ce qui implique contradiction.
Je sais bien qu'en réalité la souveraineté du Peuple ne correspond point à Vunanimité des votes; je sais que, dans toute assemblée, fût-elle issue du suflErage universel, la minorité est exposée à être opprimée parla majorité. Aussi ai-je toujours déclaré supérieurs au droit des majorités et absolument inviolables :
La liberté de la presse,
La liberté de la conscience,
La liberté d'association,
Le droit de réunion,
Le droit au travail,
Et, en général, toutes les garanties qu ipermettent à la minorité de devenir majorité à son tour, pourvu qu'elle ait raison et qu'elle le prouve .
Est-ce là, monsieur, la théorie du despotisme; que vous en semble?
Plus loin, et afin de ne pas changer l'ordre de la discussion, tel que vous-même l'avez tracé, j'examinerai si c'est dans le mode d'intervention de l'État que je propose qu'il y a germe de despotisme. J'arrive tout de suite aux observations que vous suggère la guerre déclarée par moi au principe de la société actuelle.
Après avoir cité quelques lignes tirées de m vous dites :
« Il y a du vrai dans le tableau tracé par M. Louis Blanc des effets de la concurrence : s*il n'y avait pas un peu de vérité, personne ne s'y laisserait prendre. Mais M. Louis Blanc se garde bien de montrer le bon côté de la concurrence, autrement dit : de l'activité humaine rendue libre
dans son essor. »
L'activité humaine rendue libre dans son essor I Au lieu de produire cet admirable résultat, la concurrence Tempèche, au contraire, et c'est une des raisons pour lesquelles je la combats. Elle excite puissamment l'activité des uns, l'en conviens, mais à la condition d'étouffer l'activité des autres. Lorsque la concurrence entre ouvriers d'une même profession en force un grand nombre à subir d'homicides rabais et à se vendre pour un morceau de pain, quel encoura* gement la concurrence donne-t-elle et quelle récompense promet-elle à l'activité de ces malheureux? Lorsque, dans les luttes quotidiennes de la concurrence, un fabricant, servi par quelque machine nouvellement découverte, met hors de combat ses infortunés rivaux, en quoi la concurrence favorise-t-elle l'activité de ceux qui succombent et celle des travailleurs qu'ils employaient? Lorsque, dans la poursuite ardente d'une clientèle à conquérir, un marchand est arrivé, par l'emploi de ressources plus considérables et par la baisse systématique des prix de vente, à ruiner ses compétiteurs, quelle rémunération reçoit de la concurrence l'activité des vaincus, réduits à pleurer sur leur boutique fermée et leur capital englouti ? La concurrence est un aiguillon, qui le nie? mais un aiguillon qui tue quand il ne pousse pas en avant. La concurrence est une puissance, incontestablement, mais une puissance en qui le pouvoir de créer correspond au pouvoir de détruire. La concurrence, comme toutes les guerres, fait des triomphateurs ; mais, comme toutes les guerres, elle attelle des victimes à chaque char de triomphe.
Vous parlez, monsieur, du bon côté de la concurrence : voyons en quoi vous faites consister les avantages de ce principe. Je vous citerai textuellement :
« C'est par la concurrence que les dons de la nature iné-