‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 10 sur 27 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

LES CLUBS. — M. BARBES. — « M. RASPAIL. —M. GABBT. <— UfiS JOURNAUX. — M. PROUDHON. — M. DE LÂMElVIfAIS. — - AStWî DE PARIS. — LES FEMMES.

Une révolution faite au nom du droit de réunion, an ^oih vernement qui invoquait pour unique raison d'existenoe h volonté du peuple, ne pouvaient ni limiter, ni entraver aucoii des modes d'expression de Topinion popidaire. Les organisateurs des banquets , les rédacteurs du National et de la JUforme étaient engagés d*honneur et contraitits par la nécessité politique à reconnaître la liberté absolue de la presse et de Fassociation. C'est ce que fit le Gouvernement provisoire en abrogeant les lois de septembre 1885, en abolissant Timpôt du timbre sur les écrits périodiques, le cautionnement des journaux, et en laissant enfin s'ouvrir des clubs dans Paria et dans toutes les villes de France. En même temps,, il (H*diNHiait la mise en liberté des détenus politiques et rendait'ainsi à l'a^ tation de la place publique des noms connus , des honunes considérés par le peuple comme les martyrs de sa cause , et autour desquels allaient se grouper et s'organiser les forces révolutionnaires qui , ne se sentant pas suffisamment représentées au pouvoir, aspiraient à s'en emparer à leur tour.

L'origine des clubs , le mot l'indique assez , est anglaise. Le nom de club (massue) fut pris au temps de la lutte des têtes-rondes et des cavaliers par les premières assemblées po-

pulaires qui se fo^rmèrent dans le but de terrasser la monaN chie. Plus tard, en changeant d'acception, le mot pa^sa datl^ le vocabulaire de la royauté représentative^ L*engouement de la noblesse française peur les modes britanniques et l'ad** mnration de nos hommes d*état pour les mœurs politiques dQ FAtîgleterre, préparèrent l'introduction des clubs en France. Plusieurs clubs se formèrent spontanément à Versailles., en 1789, autour de f Assemblée nationale '^ et la suivirent quand elle vint s'établir à Pàrili. Le, au fsein d'une populatioû effervescente , les clubs crurent rapidement en nombre et eâ force ; ik rivalisèrent bientôt d/infUienee avec l'Assemblée eit finirent, en ^«e pr^pc^eànt sur tout le territoire ^ par's'em* parler presque absolument de la direction des affaires. Leur influeitçe expira , tomme on 'sait , le 9 thermidor avec la do* miifiition des jéooMds ^ui leur avaient donné une orgam$a-» tion formidable \ Il serait hor» de propos d'examiner ici leur aetion dans dés détails ; il convient seulement de remarquer que les chifai oontribuèrent puissamment à répandre dans les masses'cetté opinion finîeste , béiaucoup trop accréditée en* oore dans certains esprits,^qite la liberté/ se peut fonder pnr le despotisme; et que la compression violente des adversaires de la révolution est une œuvlre de raison politique. Le noor vel essai tenté pendant leS' trois premiers mois dé la révohn tion de février, ne tnontre pas l'influence dés clubs beauoocq[l plus favofabkiaupr<)i^ès des idées^ et l'organisation 4es rédr nions. popttlairtBséemeure encore aujourd'hui , après cei^ ^*

t LejNmiildr ckib anit été oarert à Paris , par le (fbnseillér Dapôirt, dhftk M ntiiOB BM Maraw. U étak composé de parlementaires. Il s^ MùSfotUtk Yersailles k Touverture de TAisemblée, et prit le nom de dub breton, Re- ▼enu à Paris, il s^établit dans Tancien couvent des Jacobins et changea complétemeiH de eimietère et dé tendances sous Tinflaence d^Da'nton et de Camille Detmoinins. >.

^ Il y eut pendant le cours de la RévoKitiOD, Jusqu'à 2,400 sociétés jacobines qui formèrent un gourernemenfrTéPltàble, MÉidant des^ décrets, ]pro* iu»Câ«tM]b|{teiM»il; etc.; e(kf. ^ .

169 HISTOIRE DE LA RËYOLUHON DE iM».

périences réitérées , une des difficulté les plus cposidàraUes de rétablissement républicain ' .

Le Gouvernement prûvisoire avait conscienoe 4^!, ù^ dan* gers , mais il pensa que , manquant du temp^ néf^e^swe |Diir préparer une sérieuse et utile organisation 4^ €lub§ , U agirait néanmoins sagement en favorisant leui? propagfttkuija&l que par leur nombre et leur diversité piènie , toute .action commune leur devint impossible. En opuséquence ^ le main de ParJ^ mit à la disposition des réuoipns populaires. des 9idles convenaM^s daiis les monumenU. publics *» et chacon des membres du conseil s'pcqipa d'avoir dans leg duba m agents particuliers chargés de détourner les diacusaioivi daiH gereuseSy de distraire, en les flattant, les, passions |révolt>* tionnaires, de semer la division entre les meneun;. de 1^ ]^acQ publique , et surtout d'avertir à temps Iq QOQSi^il dea entr^ prises concertées contre Thôlel de ville.

J'ai raconté cooiment s'improvisa, le 25 février aoir, auf tioor de M. Blanqui, le premier club. Le lendemain^ M< Xavier Durrieu , rédacteur en chef du Courrier frs^aù , publiiit iine note par laquelle il invitait à se çonstitMer en assoc^atioa et à s'entendre dans un but commun tou9 Ushomm^â à'iniuif* ligmce et de dévouement consacrée par dix^êeptAmn^-de lutk cmtre la tyriofinie. Un très grand nombre d'émvBÎjoa do nyanees diverses répondirent à cet appel. Pn vil i la réonîoR préparatoire de la société, qui pritlejiôm,de^oi»ftf^cffMi^ r^bUcaine, MM; Vidal et Tou^senel, éoonoiQÎSI^a.d(Q TécolQ socialiste, M. Renouvier, M.Tlioré, publiciste, ami de M» Barbes, M. Lachambaudie, fabuliste populaire, ancien saint-simoni^«etc^,etc. Mais beaucoup, soit qu'ils devinassept aussitôt que l'orgapisation de la êociété centrale avait , aoua «ma ap»

1 fi Bien n'est plus mal eombloé^ dit madame de Staâ( {ÇaMi^rmitm Mf la Révolution française) y dans un temps où les esprits sont f^Uifir H^^ r^uaiQOf d'hommes dont les fonctions se bornent à parler f mk aidta «faisi d'MLUn^ plus Topinion qu'on ne lui donne point d'issue» »

> Le 14 mal suivant, les établissements de TÉUit fmn\ ^x^f nrif ifljtl

inStOîRE tE lA Rl^VOLUTION DE iM8. lîiO

carence da libre discussion , un dessein secret et qu'elle subissait déjà la loi d*utt homme ; soit tous atitres motifs particuliens^» ne suivirent point M. Blanqui,* quand celui-ci traasr porta les séanbes dans la salle du Conservatoire de musique ; et ils'rfljoignireiit M. Barbes qui, de son câté, ouvrait au Palais national le duh de la Révolutioti.

La Société centrale , appelée bientôt du nom de eelui qui m était r^me : le cIubBlànquî, devint ainsi la réunion à peu près exclusive des eommuûistes matérialistes. Présidé ]par Uanqui , ou quand Fépuisement de ses forces le retenait chez lui, par Vun ou l'autre de ses plus fanatiques adeptes, le dot>teur Lacambre qu le i^uisinier Flotte , ce club attira une af^ fluence considérable , no^ seulement de prolétaireâ , mais aussi de bourgeois, curieux de voir de.près l'homme qui passait pour le plus terrible des révolutionnaires, et flattés dans leurs secrètâ penchants par les critiques acerbes qui se faf* saient là de toutes les personnes et de tous les actes du Grouvernement provisoire.

La société parisienne, après le premier moment de conster^ nation , trop troublée encore pour reprendre ses réunions et ses plaisirs accoutumé , mais trop avide de distractions pour rester chez elle, courait de club en club et se donnait, comme elle l'eût fait à un spectacle mélodramatique , une exdtatioft de nerfs qui la tirait de son abattement. Entre tous les elubr, le club Blanqui avait la faveur des curieux de cette trempe. Les loges et les galeries où, dans les années précédentes, une société d'élite venait entendre avec recueillement les ohefii«- -d'œuvreide l'art musical, la Symphonie pastorale, le Requiem ou la Création , étaient chaque soir envahies par un poUie singulièrement mélangé e^ tapageur; Les femmes^ du monde sous des. vôtementst plus que modestes s'y glissaient fortiver ment, protégées par la himîère. crépusculaire des quinquets où l'huile était parcimonieusement « mesurée. On se rpcpi»naissait de loin,- on se sc^uârt d'un signé rapide^ éperdu qu'on était dans cette foule en blcAise et en veste que Ton

f 60 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 48W.

croyait acmée , et qui s'amusait souvent dàlns tes harangues et ses apostrophes à qualifier les riêhes d*une façon pecrflàtteosé, à les menacer , à leur prédire , s'ils osaient lever Ift tète ; un châtiment exemplaire.

Le elub de la Réf^olntion avait un cartictère tout diCKrent. M^ Barbes attirait à lui, non par art ni pair effioK ie tolontè, mais par Taseendant naturel d*une âme honnête, «e^qn^H y avait dans la Révolution de mieux iïrtentionné et de ph» droit. Des hommes plus doués que lui dé talent et de capacité rendaient hommage à sa supériorité morale. Il était en vénération au peuple. Le rare accord de ses actes et de «es paroles dans tout le cours d'une vie jetée à kt tourmente révolutionnaire, la dignité parfaite qu'il avait su gi(rder toujours dans les échecs de ses tentatives, dansle$ dissensions^ de son parti, devant ses juges, devant ses geôliers, dievant latnort qu'il vit de près* en plus d'une rencontre, donnaient à Barbes Une autorité toujours croissante dans le déclin d'une fortune depks en plus contraire. On ne lui demandait pas compte de ses doctrines. On ne s'inquiétait pas de savoir s'il avait ou non delà prudence et du discernement. La pureté de- ses intention^ la candeur et le dévouement qu'il portait dans dés entreprises nuidbles à sa propre cause, lui tenaient lieu de tout dans l'esprit des masses et forçaient au respect ses rivaux et ses adversaires.

L'enfance d'Armand Barbes avait été sans joie. Il étdt le fruit d'une union qui fut pleine d'amertume. Son père, d'une famille aisée de Carcassonne, était entré jeune dans les ordres. Aux premiers jours de la Révolution , il quitta l'habit ecclésiastique , passa à la Guadeloupe et y pratiqua la médecine pour vivre. Une jeune fille, sauvée par ses soins d'un© maladie mortelle, s'épritJe lui et Tépousa. Lorsqu'elle revint avec lui dans sa ville natale , elle y apprit ce qu'il avait eu la faiblesse de lui cacher. Elle connut qu'elle avait contracté un lien réprouvé par l'église. Sa piété s'épouvanta. L'énormîté de son sacrilège Involontaire charçrea sa conscience d'un poids acca-

flasaPMRE DE LA RÉVOLUTION IN£ i8à8. 161

blant. Elle languit dans les larmes et mourut bîenlôt^ laissant deux fils et deux filles aux soins d'un homme atteint aussi et troublé par le remords. La fatalité acharnée contre Barbes ne devait pas s'arrêter là. Sa fille aînée inspira à un jeune homme très distingué , appartenant à use famille honoredUe du pays , une passion qu'elle partagea. Le mariage était convenu quand lepére du jeune homme apprit qufil allait recevoir dans sa maison la fille d'un prêtre marié. Il rompit aussitôt avec éclat. L'infortuné Barbés , déjà fortement ébranlé parla mort de sa* femme , ne put supporter ce nouveau coup ; il se donna la mort.

Ces événements sinistres et peut-être l'influence du sang imprimèrent de bonne heure à l'âme d'Armand Barbés un caractère d'abnégation et de tristesse religieuse. On eût dit qu'il se sentait prédestiné au martyre. Il adopta avec une ferveur concentrée la cause de ceux qui souffrent. Héritier de biens considérables, il proféra les doctrines communistes dans ce qu'elles ont de plus absolu '. La compassion, en pénétrant dans son eœur, absorba toutes ses autres facultés. La pensée incessante des douleurs du peuple fit sur lui l'effet de ces vœux intérieurs qui consacraient les chevaliers du moyen âge à une entreprise héroïque. Une douceur et une égalité d'âme parfaites parurent constamment , depuis qu'on le vR mêlé aax (roubles politiques , dans toute sa personne. Quand il revint a Paris , après neuf années passées dans les prisons d'Etat , sa belle tête , devenue un peu chauve, semblait encore plus fière ; sa démarche , avec plus de lenteur, avait pris plus de dignité ; son œil voilé et son visage pâli décelaient la souffrance , mais son sourire gardait une sérénité inaltérable et sa voix louchante n'avait pas perdu dans l'isolement le don de la persuasion.

1 U comparait la sociétë actQelle, défendant ce qu'il appelait Tidole du capital contre les coramunrstes, au paganisme défendant Jupiter et Mercure contre le Christ qui venait apporter au monde iiiie religion nouvelle, n. il

les HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE ISU.r

Le jour même de son arrivée, M. Barbes, après avoir entendu ses amis , et sondé avec chagrin la profondeur des dis^ntiments qui séparaient Tun de l'autre les membres du Gouyernement provisoire, résolut de tenter une conciliation; et comme M. de Lamartine lui paraissait ^ ainsi qu*à presque tous les chefs du parti populaire , F homme le plus propre 4 réunir sous le drapeau républicain les différentes -opinions du pays, ce fut lui qu'il alla trouver. II lui offrit un concours désintéressé, s'engagea a soutenir le Gouvernement proyismre dans la tache qu'il s'était donnée de traverser sans effusion de sang les jours qui devaient s'écouler jusqu'à k conv€K!atioa de l'Assemblée , promit de modérer l'impatience des prolétaires- et de veiller sur les hommes suspects, dont il voyait déjà poindre les mauvaises menées. Il témoigna à M. de La-n martine une grande confiance, et, satisfait de ses entretiens avec lui, il ouvrit son club par une adhésion explicite à la politique du Gouvernement provisoire.

Dans une des premières séances du conseil, M. Barbes avait été fait gouverneur du Luxembourg, et, peu de temps après, on le nomma colonel de la 12' légion de la garde nationale. Malgré les instances de M. Louis Blanc , il refusa la première de ces fonctions, la jugeant une sinécure, et n'accepta qu'avec peine le commandement de la légion. Sa simplicité et sa modestie répugnaient à toute distinction. Barbes était, entre les démocrates, l'un des plus sincèrement pénétrés du sentiment de l'égalité, et le plus conséquent à ses principes dans les habitudes de la vie. Son club, moins exclusif que d'autres, assidûment fréquenté par un auditoire sérieux, réunit un grand nombre d'hommes influents sur le peuple. MM. Pierre Leroux, Bac, RibeyroUes, Martin-Bernard, Proudhon, Lamicussens, Greppo , s'y rendaient chaque soir. On y traitait avec beaucoup d'animation les questions politiques et sociales. Le communisme y eut des orateurs passionnés, mais pendant très longtemps on écarta toutes les propositions hostiles au Gouvernement provisoire, et les discussions les plus vives se

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE iêA8. 163

terminaient toujours par des paroles de conciliation et des conseils de prudence.

Le club des Amis du peuple^ ouvert par M. RaspailauMaraiSy et qui rassemblait chaque soir environ six mille personnes, n'avaitpas,dansrorigine, un caractère plus agressif que celui de M. Barbèsv M. Haspail y parlait à peu près seul et ramenait le plus possible les délibérations à Texamen des questions de doctrine. Bien qu'il fût d'une nature soupçonneuse à Texcès, et que le langage du Gouvernement provisoire lui inspirât peu de confiance S M. Raspail était un esprit capable de poli** tique, etil comprenait mieux que personne la nécessité d'accoutumer peu à peu, par un gouvernement ^ns violence, Im classes bourgeoises à la République. Il pensait aussi que le nom et la personne de M. de Lamartine devaient raUiffl^ tous les partis, et qu'aucun chef populaire, pas plus lui-même que Barbés ou Blanqui^ Louis Blanc, Pierre Leroux ou Cabet, ne pouvait sérieusement prétendre imposer à la nation un gouvernement dictatorial et des institutions communistes.

Quoique se$ doctrines, fortement liées dans un système de philosophie panthéiste, allassent à un communisme radical, et qu'il considérât le droit de propriété comme une illusion de r amour ^pr opr e , il s'élevait en toute occasion avec beaucoup de force contre la pensée d'une réforme immédiate et violente; il combattait la loi agraire, qu'il appelait une cAt? mère de répartition^ une idée absurde. « Ceux qui rêveraient la réforme sociale par le bpuleversement subit de la propriété, disait^il, seraient plus que des coupables; ce seraient des insensés ; ce seraient des sauvages qui se vengent de leurs ennemis en dévastant leurs moissons, et qui couronnent de leur propre mort le succès d'une stupide vengeance. Légd^ lité des droits est une loi immuable^ V égalité des biens ne durerait pas deux heures, »

^ En passant le 26 février devant un« affiche du gonvemement où le mot cUoyen avait fait place à une M majuscule, M. Raspail signala à Pun de ses •mis cette substitution Qu*il considérait comme un premier acte significatif de réaciioa eoQtre régalité démocratique.

le/i HISTCIHE DE LA RÉVOLUTIOiN DE i84S.

Ce qu'il y avait d'absolu dans rexpressioQ même de ses idées les plus sages, son caractère ombrageux, son austérité, isolaient Raspail des partis et des coteries. Il exerçait an ascendant personnel très grand sur la population des faubourgs. Son savoir médical le mettait à même de secourir efiicacement, à toute heure, des maux et des soufifraoces que les rbéteurs des clubs se contentaient de peindre, et que lesam* bitieux savaient exploiter; mais c'était une action morale, isolée, secrètement jalousée et contrecarrée par les che&de parti, et qui n'eut jamais l'initiative dans le mouvement révolutionnaire. A l'exception deM.Kersausie, noble bretc^ % son inséparable compagnon dans la lutte et danslacaptiyité,i)n ne voyait autour de M. Raspail que les solda ts obscursdei la démocratie. Les membres les plus radicaux du gouvernement, MM.Ledru-Rollin et Louis Blanc, le jugeaient dangereux. M. Gaussi* dière, qu'il alla trouver le jour de son installation pour avoir communication des registres de la police et connaître ainsi les noms de ceux qui avaient trahi dans les sociétés secrètes, se refusa obstinément à cette confidence*. Peu de jours après, le journal de M. Raspail, VAmi du peuple, fut enlevé des maî&s des crieurs et déchiré par. une troupe d'étudiants à qui Ton avait su le rendre suspect. Le bruit se répandit , on ne sait trop comment, que Raspail prêchait, comme l'avait fait Marat, l'extermination des riches*. Alors, profondément blessé , jur

^ Kcrsausie (Théophile-Guillard) de Latour-d'Âuvergpe, était capitaine de hussards en 1830. Il donna sa démission et entra bientôt dans les soeiétés secrètes^ Condamné à la déportation, en 1835, il rentra en France après l'amnistie, alla combattre en Espagne contre les carlistes et passa de là en Italie, ob il apprit, dans les premiers jours de mars 1848, la proclamation de la République.

^ Jusque vers le milieu du mois de mai, M. Raspail ne cessa d'insisté dans son journal , l'Ami du peuple , sur la publicité des dossiers et du livre rouge de la police.

^ On trouve dans le n" 3 de l'Ami du peuple, 12 mars, le pas^ge Buivant qui montre sufOsamment combien ces assertions étaient ca|omn|eu8ea : « La terreur de 93, aujourd'hui, en 1848! elle n'a plus de sens; elle ne seraiti^lns qu'une atroce folie, un drame à la Néron, un incendie de Rome, pMir tra-

géant la République perdue , puisque le plus convaincu des républicains était persécuté et calomnié , if s'enfonça plus ayant dans sa retraite, ne garda |Aus de ménagement et se mit à dénoncer au peuple les actes du Gouvernement provisoire, inspirés, disait-il , par l'esprit de réaction et funestes à la cause démocratique.

Un homme d'u«e valeur scientifique bien moindre que M. Raspail , mais infiniment plus propre au gouvernement du vulgaire, et préparé de longue main à jouer un rôle dans la révolution, M. Cabet, ouvrit dans une salle publique de la rue Saint-Honoré, pour ses adeptes, au nombre de 6 à 8,000, mi club qu'il conduisit avec une autorité et une habileté remarquables. M. Cabet tenait par sa naissance au prolétariat dont il

daireen aetion l'incendie de Troie. La terreur contre qui? Contré nous-mêmes donc, puisque nous pensons tous de même.

I^ prêtre, qui rougissait, en 93, de se dire assermenté, ne prête- t-il pas aujourd'hui, les deux mains sur le cœur, serment à la République? la République dont le programme est dans TÉrangile, au premier chapitre des actes des disciples du Christ ! La République qui seule peut réaliser le rêve de Tapocalypse et ramener le règne de mille ans sur la terre , en reproduisant la fraternité admirable qui s'établit parmi les disciples , au pied de la croix da Christ, le plus sublime républicain de ce monde ! Qui a effacé cet âge d'or du christianisme, si ce n'est la royauté avec ses catégories de classes et d'ordres, de privilèges et d'incapacité. Le christianisme, c'est la liberté en Dieu ; la monarchie, c'est l'esclayage du paganisme. Par la République, le christianisme a donc triomphé.

La noblesse, épurée comme nous au creuset de la souffrance, a compris dans les montagnes de l'exil ce que nous comprenions sur la paille des cachots, combien Pair de la liberté est doux dans sa propre patrie , combien les rayons du soleil de France réchauffent le cœur et le portent à aimer, son pays quand même, la terre natale quand même et fût-elle marâtre ! combien, enfin, le titre de citoyen ft'ançais a en loi quelque chose de plus noble et de plus grand que celui de baron étranger. La voyez-vous secouer hardiment le peu qui lui restait de la poussière monarchique, en venant s'enrôler dans les rangs des soldats citoyens ! Caporal! relevez la sentinelle n** 1 (c'est un Choiseul) parla sentinelle n» 2 (c'est un Larochejacquelein) . Vienne l'étranger troubler notre fête de famille ! et Coblentz et Yalmy se donneront la main pour Taccueillir en bons Français.

Depuis quinze jours je vois des Français partout et des ennemis nulle part. Au milieu de ce peuple de frères, promenez donc la guillotine, si vous l'osez ! on TOUS conduira vous et elle à Bicêtre, le dernier jour du. carnaval. »

166 fflSTOIRE PE LA RÉVOLUTION DE !8ftS.

avait embrassé les intérêts, et dont il servit la cause avec zèle et persévérance. Il était fils d* un tonnelier de Dijon. Élevé pour la magistrature, il fit connaître son nom au peuple par la publication d*une Histoire universelle populaire ^ par celle d'une Histoire de la Révolution françaiêe^ que la presse démocratique appela le Manuel des patrioteà^ et par la fondation du journal le Populaire. Le parti démocratique le porta à ]a députation en 1831. En 18SA, un procès politique Fobligea à s'éloigner. Il passa cinq amiées en Angleterre. C'est là qu'il entra en relation avec le -célèbre Owen et qu'il étudia ses doctrines. A l'expiration de sa peine, M. Cabet, deretour à Paris, en 1839, désabusé des conspirations par l'expérience, ennemi par tempérament des luttes à mm armée , se proclama communiste ; et comme il était doué de l'esprit d'aspostolat, il entreprit de prêcher ses nouvelles théories, les rattacha à l'Evangile, et en composa un système d'organisation sociale dont il décrivit dans un ouvrage d'imagination (Voyage en Icarie) les lois, les mcBurs, les CoùtunKss et surtout les plaisirs, Des publications multipliées, Une polémique très vive contre le National ^ l^ création sur de nouvelles bases et dans un esprit ouvertement conmnilniste du journal le Populaire, groupèrent autour de M. "Cabet des esprits simples, des hommes honnêtes qu'attiraient la morale bienveillante et le ton paternel d'un enseignement qui' n'empruntait rien à la scfence ni à la philosophie. M. Cabet possédait à un haut degré le talent de l'organisation et cachait sous les dehors d'une bonhomie communicative l'instinct et mféme les habiletés du pouvoir. H sut plier à une discipline aveugle des hommes d'une grande énergie, les fanatisa doucement par insinuation, et prit en peu d'années sur la secte particulière du communisme qui retint le nom à'icarienne ^ une autorité dont la nature et les moyens, petits en apparence, mais forts par leur multiplicité et leur unité, tenaient du despotisme clérical plutôt que de l'ascendant d'un chef populaire. M. Cabet avait eu pendant qu'il était député des relations

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION BE iBà8. 167

bienveillantes avec M.^de Lamartine. Il avait confiance dans ses intentions et souhaitait de prendre de Tinfluence sur lui pour, le soustraire aux intrigues du National qu'il jugeait funestes à la République. Il ajournait de lui-même l'applica* tion des doctrines communistes. Les proclamer prématurément ce serait, pensait-il, effaroucher l'opinion et ruiner l'établissement républicain. Aussi se montra-t-il sincèrement .di3pQsé à soutenir le Gouvernement provisoire. Le jour qu'il ouvrit son club, il fit afficher dans tout Paris une déclaration xle principes, où il disait explicitement que les Icariens ^en^ tendaient ne porter aucuns atteinte ni à la famille , ni à la propriété.». Pendant toute la durée du fiouvernement provisoire, M. Cabet demeura fidèleà ce programme, et, malgré son mécontentement très vif et sa défiance extrême, il contribua en plusieura. circonstances à sauver la majorité du conseil des complots qui se tramaient contre elle.

Indépendamment de ces clubs principaux , il s'en formii une multitude d'autres' dans tous les quartiers populeux de Paris;< Le directeur des ateliers nationaux institua, le 2 avril, un. club central composé de délégués élus par les travailleurs et qui se réunissaient sous sa présidence plusieurs fois la semaine. Les rédacteurs du National organisèrent le club ou comité central des élections, sous la présidence de M. Recurt.

Les phalanstériens , présidés par MM. Considérant , €antagrel, Laverdant, Hennequin, continuèrent, sans y mêler beaucoup de politique, l'enseignement de l'école. Le club de ï Arsenal et le club des Quinze-Vingts ^ très violents, mais très surveillés, attiraient chaque soir les prolétaires. Les étudiants du quartier du Panthéon se rassemblaient au club de la Sorbonne et au club du 2 Mars,

Quelques clubs conservateurs ou légitimistes, le club republicain pour la liberté des élections , sous I^ présidence de

1 Voir aux Documents historiqws, à la fia du volume, n*' 11. 3 Voir aux Documents hiHoriques^ à la fin du volume, n* 12.

168 limTOlRlC DE lA RÉVOLUTION DE lSil9.

M* Vienoet, le club du iO""* arrôndisiemênt ^' présidé par M» de Vatisménil, essayaient aussi;, mais iimidemeAt, de tempérer le iDOuvement révolutionnaire, fiofiii, l'un des fondateurs de W Réforme, M. Grandmesnil ^ ami particulier de M. Ledru-RoUin, réunit le 2 mars dans les coaUes- de la préfecture de police, sous les auspices deM^Caussidi^y un eer* tain nombre d'hommes énergiques qui constituèrent-, sous le nom da club des droits et des devoirs, une société organisée militairement, dont le but secret était de faire passer aux mains de M. Ledru-Rollin le gouvernement dictatorial de la République. Ge club se fondit plus tard avec la Sûeiéêé 4es droits de l'homme >, présidée par -M. Villaîn , et tint ses séances au Palais-National où il se prépara sans beaucoup de mystère au combat à main armée. j:

Bientôt tous les clubs sentirent le besoin de s!enten4re et de centraliser leur action pour agir sur les Sections ^^^p^ prochaient et dont on pressentait le caractère p«i révokitio&naire. Le. club des clubs fut organisé dans ce but par un nommé Longepied, et s'installa dans la maison qu'occupait H«: Sa** brier. Il se composait de trois délégués de chacun des aiitr^ clubs. Le ministre de l'intérieur lui alloua un crédit de 120,000 fr., afin qu'il put envoj^er dans les départements des agents secrets, chargés de surveiller l'action des commissaires officiels , de les seconder ou de les dénoncer suivant l'occasion % et de faire une propagande active dans les villages, dans.les régiments, dans tous les lieux de réunions pc^ulaires. Ge fut dans ce club que s'exerça la police la plus active*»

* La Société des droils de l'homme, qui fut un grand sujet de terreur pNOor les Parisiens, et que Ton croyait Torte de 30,000 hommes, n'en compta jamais plus de 3,000.

2 II n'y eut pas moins de 450 agents envoyés par le cluh des cUibs, Us reçurent tous des instructions imprimées, et touchi'reut une solde de 10 fr. par jour. 1} y avait parmi ces agents des sous-orficiers chargés spécialement de désigner aux soldats les chefs suspects. (Voir le Rapport de la commissUm chargée d'examiner les comptes du Gouvernement- provisoire.)

3 Voir au volume I, p. 247, du Rapport de la commission d'enquête, la déposition de M. Carlier sur les quatre polices de Paris.

HISTOIRE D£ LA: {(ÉVOLUTION D£ mS. 169

MM. Ledru*RoUin , Laonartiné , Marrast y répandirent des sommes cooaidérableSy prises sur lesfonds secrets dé leurs dé^ partements. CbaeuncheÉ^diaH à s'y faire* des partisans. M* de Lamartine entretenait de fréquents rapports avec H. Sdbrier. M. Ledpu4Udilin y agissait par MM. Grandmesiril et Longepiedi MM. VitlaÎQ eib Cahaigne appartenaient plus particulièrement à M» Gaussidîèare. Mais, malgré tant d*intrigues, ou plutôt i cause de ces intrigues , le club. de$ clubs et le journal la Commune de ^Po/tis qui lui servait d* organe, eurent un eflel diamétralement contraire à celui qu'on en attendait. : Ils déconsidérèrent dans l'opinion plusieurs des membres du Gooveriiement provisoire qui s^abaissaient à chercher de pareils auxiliaires, et jetèrent datis la population des campagnes les plus déplorables préventions contre la République.

L'attrait des clubs? était vif pour la population parisienne qui aime la nouveauté , la: parole , et ne hait pas un peu de scandale. Mais leur influence ne fut ni homogène , ni salutaire, La voix de^ hommes sérieux y put rarement dominer le tapage des fous ; les conseils d'une sage politique ne s'y frayèrent qu'un chemin difficile à travers les flatteries et les exagérations perfides dont on commençait à empoisonner l'-oreille du peuple. Au lieu d'enseigner aux prolétaires les grandes nouveautés de l'institution démocratique et le sens profond de la souveraineté du peuple^ on leur souffla dans la plupart des clubs un mauvais esprit d'imitation jacobine ; on leur apprit le langage d'un autre temps qu'ils avaient oublié; on suscita en eux un esprit de despotisme révolutionnaire qui faillit en plusieurs circonstances perdre une cause dont la grandeur n'avait besoin pour triompher que de temps et de liberté. Des improvisateurs , des hommes sans étude et sans expérience , traitèrent à l'aventure , sans préparation , sans réflexion, les plus graves questions de droit politique , les ramenant toutes à je ne sais quelle doctrine de Yinfailli^ bilité du peupk^ qui rendait superflu l'exercice de la raison individuelle. Le mot même de peuple prit dans leur bouche

une acceptioD étroite et- ne sigiûfia plus que le prolétariat industriel '. Ils accoutumèrent les masses à. se payer de paroles sonores et vides , les abusant, les égarant par île détes- Jjibles «dulations, et, quand vint le moment où le peuple dut exercer son droit de citoyen et Caire acte de spuveraineté légale, ils se. mirent i ébranler par avance le respect i^h représentation nationale, et répandirent cette idée subversive qui rendrait, à jamais impossible l'établissement de Vétat dé^ mocratique : que si le résultat des élections ne convenait poin.t au peuple de Paris , il lui appartenait d*en faire boHne justice et de se débarrasser comme il l'entendrait -des élus du suffrage universel, des représentants de la-France.

Un nombre infini de journaux, plagiaires jusque dans las titres qu'ils prenaient, ne secondèrent que trop cette action des clubs« Peur frapper l'oreille des passants et pour 4^tter les curiosités dépravées, les feuilles colportées et criées suf la voie publique rivalisaient de cynisme et de violencQ \ . J^ partis hostiles à la République se servirent de ce moyen ^ ject de propagande et, comptant sur la crédulité des. masses, ils dressèrent leurs embûches dans ce terrain fangeux de la démagogie. Quelques journaux bonapartistes essayèrent de réveiller dans le peuple le souvenir des gloires impériales, afin de préparer l'élection du prince Louis Bonaparte. Les légitimistes aussi cherchèrent à s'insinuer par cette voie détûMrnée. Enfin, de toutes parts, les hoiiimes et les partie politiques , au lieu de faire eflort pour éclairer le peuple, aidej* ses grands instincts et sa droiture naturelle, ne le considérant point en vue de son propre bien , mais en vue de leurç ambitions ,

* Cette antithèse créëe par la presse et les clubs en 1848, entre le mol peuple et le mot hourgeoiSf n^eiistait pas dans la première RévolatioD. On disait alors la nation et les citoyens. Le mot peuple pris pour ia mafise neXot adopté qu'à la un de T Assemblée législative, et encore ne fut-ce jamais pour désigner exclusivement le prolétariat.

3 II y eu eut pendant les quatre mois que dura la liberté inimitée, josqu'à 200. Voir aux DooÊimenti kis0riques, h la ûa du volume, o* 1^

Hl^IRE DE LA RÉVOLUTION Dfr 1641. I7€

prirent à tftche de faus^ier son jugement et de troubler êà raison/ ' ' » ^

Les journaux d^un ordre plus élevé; qui auraient pa contre* •"balancer l'effet dé ces prédications grossiènes , avaient perdu tout crédit. Le National , considéré par le peuple-comme un •organe semî-oflBciel du gouvernement, la iï«f/(Win« môme, dont les prindipamc rédacteurs étaient au pouvoir, n'inspi»raiehtplus de curiosité. LePoj!)trfatr« de M. Cabet n'intéressait que les Icariens ; YÀttlier partageait ht défaveur dont était frappé le National avec lequel il avait un lieh intime. Le Siècle, le Constitutionnel, lesDéhaiêy n'ayant d'autre but, dans ces premiers temps , que de ne pas se compromettre par des opinions trop explicites^, n'étaient lus que dans les classes richesu La Presse seule, où M. de- Girardin redouMait dcTerve, réussite fixer l'attetition publique, d'abord par l'.éclat de son adhésion ià la République, et bientôt après par la hardiesse de ses attaques contre le gouvernement qui n'avait pas su ou voulu * ménager une ambition irritable. Mais, entre tous lés jburnaitx, le âeul qui se produisît avec une originalité et un talent tout à fait extraordinaires, ce fut le Beprésentànt du peuple, publié par M. Fauvety et M. Proudhon. M. Proudhon, dont j'ai caractérisé dans la première partie de cet ouvrage la personne et les écrits, se trouvait i Paris au moment où éclata Tinsurrection. Mais, eommeil n'appartenait à la rédaction d'aucun journal ni à aucune c6ierie politique , et que son tempérament ne le poussait pas ^u combat à main armée, il demeura à l'écart. On ne ie vk ni dans la rue ni à Tbôtel de ville. Son unique coopération au mouvement révolutionnaire fut de composer pour la Réforme l'affiche qui déclarait Louis-Philippe déchu*. Après quoi il retourna à ses occupations habituelles , et du fond de sa retraite , en publiant un journal quotidien , il agita l'opinion plus fortement, plus profondément que ne le firent les hommes les plus mêlés à la multitude. Le Représmtan{ <lu peuple f vit des allures inaccoutumées dans la presse. Il« m mq nu)gea

SOUS aucune bannière. Attaquant d'une verve hautaine aussi bien la majorité que la minorité du gouvernement, gourmandant les clid)s , les journaux , la place publique , jugeant dédaigne\isement et raillant sans pitié tantôt les républicains du National^ tantôt Ie$ jacobins , tantôt les communistes, M. Proudhon surprenait chaque matin ses lecteurs qui avaient peine à concilier le ton et l'allure de sa polémique contre leç révolutionnaires avec ce que l'on connaissait de , ses opinions ukra-radicales. A tout moment, il paraissait en contradiqtion avec lui-même, parce qu'au lieu de [chercher .les moyens d'organiser la démocratie, son radicalisme . négatif s^e donnait pour tâche la désorganisation de tous les pouvoirs. ne croyait pas que la révolution eût autre chose à accomplir que la destruction de toutes les entraves qui gênaient la spontanéité de l'instinct social. Plus de clergé, ^kis d'armée, plus de magistrature, plus de propriété, l'absence de tout gouvernement, Van-archie^^ c'est-à-dire la société livrée à ses propres forces, c'était là l'idéal philosophique de M. Proudhon; mais , comme cette vue générale variait à l'infini dans les applications particulières, il en résultait des inconséquences, des revirements, des soubresauts, toute une manière de dire imprévue, saisissante, qui excitait au plus haut point la curiosité publique.

Il n'en était pas ainsi du Peuple constituant ^ fondé par M. de Lamennais. L'illustre vieillard, sorti brusquement de sa retraite au bruit du tocsin, apportait dans la lutte quotidienne du journalisme où l'avaient jeté la fougue de son caractère et l'ardeur du sang breton, des habitudes de style d'une majesté toute philosophique. Sa diction superbe et son accent sacerdotal ne transmettaient point à ses lecteurs la

* M. Prondhon empruntait cette expression dont on lui attribua loatThonneur, à J.-J. May, l'un des communistes qui fondèrent en 1841 V^unumitain. Dans Texpositiott des doctrines de Técole, May disait entre autres : « Le goa- Ternement démocratique doit être anarchique dans Tacceptioa scientifique et non révolutionnaire du mot. Une république sans président edt un goorernement aB-archiqne, c'est-à-dire sans chef, etc., etc. »

fièvre révolutionnaire dont son àme était tourmentée. S'il pensait souvent comme Danton , il parlait toujours comme Bossuet. Quand la passion lé voulait faire journaliste, la forte discipline de son esprit le contraignait à rester Père de rÉglise ; et lé peuple, qui ne conmdt pas ces contradictions du génie, demeurait insensible a une éloquence dont le caractère était opposé à l'inspiration, ^t qui n'empruntait rien au temps ni à la circonstance;

Les relations personnelles de M. de Lamennais avec M. de Lamartine, qui le consultait fréquemment dans des réunions intimes, et son aversion profonde pour les théories commuer î)istes, le rangeaient, en dépit de ses entraînements, du côté modéré du Gouvernement provisoire. Aussi désintéressé à défendre la propriété, lui'qui ne possédaitrien , que Barbes, riche propriétaire, à prêcher le communisme ; il exerça pendant quelque temps, sur plusieurs des hommes les plus exaltés de la révolution, une action modératrice, et ce ne fut qu'après la retraite du Gouvernement provisoire qu'il entra dans les voies de l'opposition socialiste.

n ne faut pas l'oublier, d'ailleurs, à ces premiers mois de la République, malgré une certaine violence dans les clubs et dans les journaux, malgré une ostentation de terrorisme chez quelques meneurs, la pensée générale était portée à soutenir le Gouvernement provisoire, et plus particulièrement dans lé gouvernement M. de Lamartine. Nous avons vu que les principaux chefs de secte et d'école, MM. Barbes, Raspail, Cabet, désiraient sincèrement s'entendre avec lui. M. Ledru-Roltin, qui commençait à rêver la dictature , ne croyait pas pouvoir écarter M. deLamUrtine. Madame Sand, accourue du Berri àla nouvelle de la révolution, et qui s'était jetée avec ardeur dans l'agitation révolutionnaire, lui promettait le concours de sa plume éloquente. M. Sobrier le servait soiis maîn ; M. Considérant proclamait tout haut ses sympathies pour lui ; H. Blanqui, nous le verrons bientôt , allait le trouver au ministère des aflaires étrangères. Tous ces aj^tatears sentaient bien qile

i7A HISTOIRE MS LÀ RÉVOLUTION DE iBW^

s'il leur éUnt facile de dispoeer à un jour donné d'une fracti(m plus ou moins considérable de la population ouvrière , ils étaient dans l'impossilnlité de fonder un gouvernement qui ne soulevât pas aussitôt contre lui la masse de la nation f. Ils se savaient trop prpfondément divisés entre eux pour es« sayer de se mettre d'accord: Toute leur ambition était donc de se maintenir en bons termes ayec M. de Lamartine^ qd n'avait de parti pris contre personne , et d'abriter derrière cette popularité peu défiante les projets encore irréalisables dont ils nourrissaient la chimère. Au moment dont je parle, tous les courants de l'opinion arrivaient à M. de Lamartine. La France entière le considérait comme un médiateur providentiel entre les partis et les classes. Le nom et le rôle de Washington lui étaient assignés par le vœu public. La suite des événements nous montrera comment lui éciiàppa cette fortune et comment cette belle concordance des seqtimenls de paix s'évanouit pour faire place à toutes l^s haines, à toutes les fureurs de la guerre civile.

L'aspect de Paris, dans cette première période encore toute pacifique de la révolution, ne peut guère ^décrire. Le besoin immodéré d'expansion de cette grande massé populaire que des lois rigoureuses avaient tenue depuis un demi-siècle exclue deJavie publique, et comme frappée de silence, éclfilait de toutes parts, se répandait en mille manières, prenait les formes les plus excentriques.

Les murailles étaient couvertes de placards de toutes couleurs où vers et prose se disputaient l'attention des passants. C'étaient le plus souvent des dithyrambes en l'honneur de la révolution et du peuple français ; des appels à la fraternité; des actions de grâces au Gouvernement provisoire ; des hymnes à la République; des exhortations au calme, à la concorde,

* II est curieui de consuUcfr à cet égard l'opinion peu suspecte de M. Louis Blanc : «t Est-ce que M. de Lamartine, dit-il, nfe jouissait pas alors (au 17 mars) d'une popularité éclatante , non pas au sein de queliqnea olutis, U est vrai, mais parmi les masses? » (Voir Pages d'histoire, p. 97 et suiv.)

HfiSTOIRB m LA, RÉVOLUTION DE i»W. it5

au respect des propriéiés; c -était enfin Texpression Aalve, confuse^ exaltée , dans un langage incohérent^ souvent gro* tesqoe, des meilleures pensées et des sentiments les plus ho* norables'. A chaque instant on voyait défiler, ens^gne déh ployée-^ tambour en tôte, de longuesproeessionsd'hommes , de femmes, d'enfants, qui marchaient en se tenant par la main, le vis^e tout rayonnant de joie et d'orgueil, portante Fhôtel dé villey dans des corbeilles ornées de rubans et de âeurs, le tribut volontaire, Tbommage reconnaissant d'un peuple qui se croyaitdevenu libre. Il n'y avait si pauvre corps d'état qui ne voulût présenter son offrande ; si humUe^ pro^ fession qui ne tînt pour un devoir sacré de féliciter le gouVer-* nement , de l'eocourager au bie» , de lui denmnder surtout de procurer au plus vite le bonheur universel; il n'y avait si mince contestation qui ne prétendit à être vidée dans le con« seit*. Dans le premier essor de cette vie nouvelle que la révolution faisait au prolétariat , dans cette communication perpétuelle de tous avec tous., le gouvernement était considéré par la candeur populaire comme une justice de paix ou comme un tribunal d'honneur qui devait redresser tous les torts ,*paéifler toutes les querelles, pourvoira tous les besoins. Et comme si le jour n'eût pas suffi à ces démonstrations de là joie et de l'espérance publiques , la jeunesse parisienne imagina de faire des promenades nocturnes , à la clarté des tor- .ches,au bruit des pétards, et de sommer par voie de menaces ironiques les habitants paisibles d'iUuminer partout sur son ^ssage.

Dans le faubourg Saint-Antoine, les petits locataires exî-

> « Les gens rnémes qui s^alarmeot le plus sont obligés de rendre témoigoage à la douceur de la populi^tion Ou o*e8t pas aaseï frappé tfu spectacle inouï que présente laPrance en ce moment. Dans aucun temps, dam ancoh pays pareille chose ne s'était vue ; dans aucun temps» dans aucuo pays, une société de trcnte*cinq millions d'bommes a*aur«U po être livrée à elle-néiiie avec si peu de dommages. » {Journal de$ Débti^, 29 niMrs 1848).

2 Voir aux DocwneiHs /usioriQuas, à la fin du v<»Uum^ a* 14.

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geaient du propriétaire la remise totale , ou tout au moins la réduction du terme échu des loyers. Ceux des pn^riétaires qui obtempéraient à ces requêtes voyaient leurs noms inscrits sur des drapeaux que l'on promenait triomphalement par les rues. Maïs les propriétaires récalcitrants étaient hués et bafoués de toutes les manières. Le plus souvent on plantait sur leur maison un drapeau noir^ et Ton venait pendre ou brûler sous leur fenêtre un mannequin vêtu d'une robe de chambre et d'un bonnet de coton, type consacré du mauvais jproprié* taire *. La plantation des arbres de la liberté deviqt aussi l'occasion ou le prétexte de beaucoup de bruit et de quelques désordres ».

Pour ihoffensives que fussent ces promenades, ces manne* quins brûlés et ce gai refrain des lampions , devenu si pqnh laire , ils ne laissaient pas de troubler beaucoup la sécurité des quartiers riches, et les avis affichés par le préfet de police pour exhorter les citoyens à s'en abstenir augmentarîtat plutôt les craintes qu'ils ne les calmaient * .

* Ces désordres ne se passaient pas sans protestalion de It part des ùOftkst. Je lis dans le Heprésentant du peuple, du 11 avril, une leUre dont J*eilnif le passage ci-joint :

ce Quelques propriétaires préviennent toute demande. Bénis Mnent-ib! Mais d'autres refusent. Ont-ils tort? ont-ils raison? peuvent^l» fiiire remiN? Ce n'estpas à uous à examiner xes Xrois points. Ce <|u'il y a deeerUiOp e*est que des drapeaux noirs flottent sur les maisons récalcitrantes. La propriété tremble sur sa base. Je ne suis qu'ouvrier, mais ]e proteste contre ces acfei d'intimidation. Je ne me fais en aucune façon l'avocat des propriétaires; mm à chacun son droit ; respect à tous ! Il n'y a que les ennemis de la BépuUâfae qui puissent se réjouir en voyant de semblables faits, m

'i Recevez, citoyen, mes salutations fraternelles.

Ad. PARROT, Ouvrier typographe.

2 Le seul arbre qui soit resté debout depuis 1789, se voit etioore à la Ibotaine du marché aui chevaui, au-dessus du Jardin des plantes.

3 Un avis du préfet de police, affiché le 23 mars, disait: « 'Attendons qae la République soit en danger pour agir à la clarté des torches!,., » On Igaorait alors dans Paris que le préfet de police, qui trouvait politl)(|iie d^ftffrsyer la bourgeoisie, encourageait ces promenades nocturnes.

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Le palais des Tuileries était aussi , depuis le 25; le théâtre de scènes étranges. Quand M. Saint-Amand , capitaine dans k première légion de la garde nationale, y fut envoyé parle Gouvernement provisoire pour en prendre le commandement et le préserver de la dévastation, il y trouva des postes d'hommes du peuple qui s'étaient formés spontanément dans ce bat et qui exerçaient une police rigoureuse à la sortie du palais, afin de prévenir ou de châtier toute tentative de vol ' . Le ministre de Viotériew avait chargé MM. Mérimée , Léon de Laborde. Gavé et Ghàlons d'Ârgé de faire retirer les tableaux et les autres objets d'art. M. de Pontécoulant était autorisé par M. Arago à opérer la recherche et le classement des papiers iippartenant à la famille royale. On transporta les dia* mants et l'argenterie au trésor et à l'hôtel de la monnaies, dans des fourgons escortés par des ouvriers et par des élèves de l'école polytechnique* Enfin, malgré la fûule immense qui ne cessa pendant plusieurs jours de traverser la longueur des appartements royaux depuis la porte de h, chapelle jusqu'au pavillon de Flore, il se commit peu de dégâts, et l'on n'eut â regretter la perte que d'un très petit nombre d'objets de prix *•

Le l** mars , conforméjnent au décret du Gouvernement provisoire , on organisa dans les grands salons de réception du premier étage un service d'hôpital pour les Invalides civils. 120 lits reçurent les blessés. M. Leroy d'^Étiolles fut nommé médecin en chef, et M. Imbert , ancien détenu politique , directeur du service. Le clergé accourut avec empressement. Dans la salle du trône, sur une console dont on fit un autel , l'archevêque de Paris vint en grande pompé offrir le sacrifice de la messe. A l'aide de paravents on établit des confessionnaux ; et , comme un grand nombre de blessés recevaient les

1 Cette police fat si rigoureuse, qu'un homme fut fusillé sur l'heure sous le pavillon de Thorloge parce qu'on trouva sur lui un couvert d'argent.

2 Sur une valeur de trois millions d'argenterie, par exemple, il en manqvM pour une dizaine de mille francs.

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