II
i9A HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848.
pittoresque l'élément comique presque toujours mêlé aux plus tragiques vicissitudes de l'histoire. '
Le l*' mars , à neuf heures du matin , deux cents délégués des différentes corporations ouvrières prenaient place sur les sièges de cette pairie , chargée naguère de condamner à la mort et au cachot les soldats et les confesseurs de Tégaliié répul;)licaine. M. Louis Blancoccupait le fauteuil du chancelierduc Pasquier. L'ouvrier Albert , en qualité de vice-président, était assis au bureau , à ses côtés. M. Louis BlAnc nous dit lui-même ' qu'il éprouva en ce moment une impression solennelle et profonde ; mais combien cette impression eût été douloureuse, si Ic^ joie qu'il ressentait à présider au triomphe extérieur de ses idées lui eût permis de voir dans un avenir bien rapproché l'impuissance d'un système et d'une volonté, si énergique qu'elle fût , à changer les conditions essentielles de la vie sociale. Bien que M. Louis Blanc eût deviné les motifs qui déterminaient le Gouvernement provisoire à lui faire tenir loin de l'hôtel de ville, ce qu'il nomma plus tard les msiies de la faim^ il croyait néanmoins, et cette croyance très vive faisait tout à la fois sa force et sa faiblesse, qu'il s'eniparait ainsi de la révolution sociale et s'imposait à l'opinion. M. Louis Blanc avait trop d'élévation dans l'esprit pour jouer comme M. Ledru-Rollin à la terreur ; il respectait trop sincèrement le peuple * pour le vouloir faire servir d'instrument à ses desseins personnels. Mais il ambitionnait d'être reconnu par tous comme l'organe éloquent des Vertus et des douleurs sans voix de la masse populaire ; il voulait donner à cetJe maiise incohérente la conscience de sa force; il espérait opérer dans l'esprit de la bourgeoisie, par le déploiement de cette
* Voir Pages â^histoire, p. 49.
2 Un jour, dans un entretien intime, M. Louis Blanc fiarlant des sentiments que lui inspiraient les prolétaires jusque dans leurs, fautes ou leurs erreurs, dit ce mot d'un sens profond et qui mérite d'être cité : « J'aime le peuple, non pas tant pour ce qu'il est, que pour ce qu'on V empêche d'être! »
HISTOIRE DE LA RËV-OLUTION DE i8&8. 195
force cfitlme, mais inébranlable du prolétariat, une conversion qui rendrait toute violence inutile.
Le caractère de M. Louis Blanc et le rôle qu'il a joué pendant le& premiers mois de la révolution méritent une attention sérieuse ; non pas qu'a son nom doive rester attaché le souvenir de quelqu'une de ces grandes .réformes ,. gloire des hommes d'état venus à l'heure favorable ; non pas même qn'il ait su embrasser en philosophe l'ensemble d'un nouvel ordre social, maisparce qu'ail a,Vun des premiers, révélée la société des classes moyennes la lutte sourde élevée dans son sein Sans qu'elle eût encore osé se l'avouer à elle-même ; parce qu'il a découvert d'une main hardie le mal qu'il fallait qu'elle sdndàt, dont il fallait qu!elle fût épouvantée pour chercher a le guérir; parce qu'enfin s'il n'a pas donné. à la masse du prolétariat l'organisation promise , il a , du moins, fortement suscité en elle une tendance organisatrice qui pourra s'égarer longtemps encore, mai» dont le résultat définitif ne saurait plus être mis en doute.
Par une anomalie, assez fréquente dans l'histoire des hommes célèbres , le caractère et les histincts naturels de M. Louis Blanc étaient en opposition manifeste avec les idées qu'il s'était faites. Jamais le sentiment de la personnalité ne fut enraciné aussi profondément que chez cet adversaire opinifttre à/bVifidividualùnie; les théories communistes-n'eurent jamais pour champion un esprit moins propre à s'absorber dans la communauté, une nature qui répugnât dtvantage^à l'assimilation, a l'abnégation du moi sous le niveau égali taire. Sa vie tout entière est le combat de ce moi indestructible contre le sort et contre les hommes.
Né le 28 octobre 1813, à Madrid , où son père , originaire de Rhodez, était inspecteur général des finances du roi Joseph, parent, par sa mère, du général Pozzo di Borgo, M. Louis Blanc reçut' avec son frère cadet , dans la maison paternelle, des impressions et des leçons qui devaient lui inculquer l'horreur de la Révolution française. Son aïeul avait expié sur
199 lUSTOlRË DE LA RÉVOLUTION DE ia48.'
l*échafaud une exist^fiee entachée d*arisU>cratie , et la piété catliolique de sa mère puisait dans ce souvenir de sévères averliesemejits. Mais le collège et Tétude effacèrent peu à peu ces impressions de Tenfance ,. en ouvrant à l'imagination du jeune homme des vues plus vastes sur le passé et sur Favenir. Au sortir des classes, il perdit sa mère; son père; complètement ruiné par la chute du roi Joseph , entra dans une mélancolie sombre qui lui faisait appréhender dans tous ceux qui l'approchaient, et jusque dans ses fds, de secrets ennemis- Sous ces tristes auspices, M. Louis Blanc vint en 1S3Ô cher^ cher a Paris quelques moyens d'exercer des aptitudes que ses maîtres avaient jugées extraordinaires et que lui-même sen* tait incompatibles avec l'obscurité *où le retenait l'indigenee. Doué d'un visage charmant , d'un esprit où la vervô de l'expansion méridionale s'alliait à une rare faculté de coneentration et à une maturité précoce , il intéressait, il captivait tous ceux dont il sollicitait le patronage; mais, de protection efficace, il n'en rencontrait pas. Et les heures et les jours passaient; et les plus rudes privations comprimaient dans un cruel isolement sa jeunesse avide de se répandre. Plus d'une fois il feignit d'avoir pris ses repas au-dehors afin de laisser à son frère, moins robuste que lui ou moins stoïque, sa partdu pain quotidien ; plus d'une iois il fit de sa plume , déjà éloquente., un emploi servile pour procurer à son vieux père un soulagement passager. Enfin, voyant l'inutilité de tous ses efforts pour sortir de peine, il céda quoiqu'avec répugnance au conseil d'un de ses oncles qui , depuis longtemps déjà, l'exhortait à se prévaloir de sa parenté auprès du général Pozzo di Borgo et à réclamer , chose bien naturelle , l'appui d'un parent de sa mère.
Soit pressentiment de ce qui devait arriver, soit tout autre motif, M. Louis Blanc prit lentement, à contre cœur^ le chemin de l'hôtel Pozzo di Borgo. L'accueil qu'il y reçut fut plein de politesse. Le général l'interrogea avec bienveillance , promit de songer à son avenir ; puis , quand il estima que l'entretien
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION 0fi ft8M; 197
s'était suffisamment prolongé , il sonna et donna à demi-voix un ordre à son valet de chambre. Celui-bi, au bout de peu d'instants, rentra, tenant à la main une bourse convenablement garnie. A cette vue, 51 . Louis Blanc qui avait répondu avec effort à l'interrogatoire de son nouveau protecteur, sentit la rougeur lui monter au front. Se contenir lui devint impossible lorsqu'il vit qu'un serviteur du frère de sa mère lui remettait de sa part une aumône. Toute sa fierté personnelle , tout son orgueil tlé famille se révolta: Jetant la bourse au loin et donnant un libre cours aux sentiments qui le suffoquaient, ilrepoussa sans plus rien ménager une protection qui prenait des formes si'offensantes, et quitta brusquement, pour n'y jamais revenir, une demeure où désormais son nom ne fut^plus* prononcé qu'avec colère.
Par (m hasard heureux, à peu de" temps de là l'un de ses amis finlroduisit çhezM. Hallette, riche fabricant d'Arras, qui cherchait pour son fils un précepteur. Celui-ci vit M. Louis Blanc avec plaisir, l'écouta favorablement, mais il ne pouvait se résoudre néanmoins à revêtir de la grave fonction de pédagogue un homine dont la taille enfantme , te geste et le rire faciles exprimaient l'insubordination d'une adolescence espiè^ gle bien plus que l'autorité du professorat. Une femme intelligente intervint et fit taire les scrupules du père de famille. M. Louis Blanc partit pour Arras. Ce fut son premier pas^dans une caitiére où la célébrité vint pour ainsi dire à sa rencontre. Ce fut là qu'il entra dans la publicité en donnant à un journal radical des articles d'une facture excellente, et qu'il exerça pour la première fois ce talent d'enseignement et de propagande qui devait, au bout de si peu d'années , appeler sur son nom une popularité dont il avait au plus haut degré Finstinct, la passion , le pressentiment. La fabrique de M.Hallette occupait plus de trois cents ouvriers. M. Louis Blanc les vit, les aima , les associa aux leçons qu'il donnait à son élève. Bientôt, ayant trouvé le temps de leur faire des cours particuliers , il reconnut avec surprise chez ces hommes dé-
IM HISTOIRE DE LA REVOiA T10N DE 1848.
nuè« de tous moyens (riii^trurtioii, un désir ardent d'i^qpmdre qui contractait singulièrement avec la repukîonpoariK libres et la paresse systématique qu'il avait vu pratiquera collège. Uès ce moment, il résolut de se consacrer à reneignement des niasses , et rechercha les lois de récononm» ciale les plus propres à procurer le dé^-eloppement intdlednl d*un peuple instinctivement spiritualîste , qui subissait nv honte et tristesse rinfériorité de sa vie morale.
De retour âParis en ISSi, M. Louis Blanc fut mis enrditiB par le rédacteur en chef du journal d'Arras, avec MM. Cn* chois-Lemaire et Rodde qui dirigeaient alors dans le mdlhv esprit un journal intitulé le Bon sens. Les articles sérieoxfli 1 solides qu*y publia M. Louis Blanc eurent un succès tropincoilesté pour qu'il en retirât Thonneur. Comme le temps etTidversité glissaient sur son \isage et sur son humeur sain y laisser de traces, on ne lui donnait pas plus d'une quinzw d'années, et personne n'admettait qu'à cet âge il fût possift de penser et d'écrire ain^i. Enfin , s'étant rencontré un jov, dans une réunion de journalistes , avec Armaiid €arrd qoi [Kissédait le don bien rare de reconnaître et d'aimer la supériorité d'autrui, celui-ci le provoqua à la discussion, s'élonv de trouver un contradicteur si opiniâtre et, se sentant attiic par cet^e riche organisation d*artiste, lui offrit de coopérera la rédaction du National. Malgré la résistance de la plupart des rédacteurs, Carrel leur imposa l'insertion d'une série d'articles de M.Louis Blanc, qui tranchaient avec Tespritpufement politique de la feuille radicale par la nature même des questions abordées, questions dont l'ensemble devait plus tard , sous le nom de socialisme , occuper et épouvanter b monde. Quelque temps après, et comme M. Louis Blanc s'était déjà fait un nom par ses travaux dans le National et dans la Revue du progrès, Godefroy Cavaignac , avec lequel il s'était lié intimement et qui subissait rascendant de ses idées socialistes de plus en plus systématisées, le fit entrer à la rédaction de la Réforme. Là, après la mort de Cavaignac, il prit à côté
HISTOIRE D£ LA RËVOLUTiON bï, IBA». 109
deM.Ledru-Bolliu et des autres coutinuateui^s de la politique jacobine, une place à part et une importance toute persoDr nelle.
J*ai dit dans la première partie de cette histoire quelle ^ été la suite des travaux de-M. Louis Blanc a partir de ses articlef isolés jusqu à la brochure de ÏOrganûation du travail. Ses doctrines, ou plutôt son système, avalises racines dans Iç saint-sinionisnie ; mais , laissant de côté les formules relipenses de Técole, il concen lia .toute son attention sur un seul point de la vie sociale et lit de Tatelier industriel le pivot du monde. Le babouvisme , c'est-à-dire le communisme gouvernemental appliqué spécialement à Tatelier, futTidéal qu'il se proposa de réaliser dans une société dont il voulait, avec les théoriciens de 93, ramener l'essor naturel et libre , la vie historique et. organique sous les lois d'un Ëlat abstrait qui n'avait d'existeace que dans son esprit. L'Etat, considéré comme dépositaire delà richesse commune , l'État capitaliste distribuant à la société des travailleurs la tâche et la récompense, réglant la -production et la consommation, anéantissant la concurrence et avec elle toutes les inégalités de la fortune^ telle était l'utopie que le talent abondant de M. Louis Blanc reproduisit sous toutes ses faces pendant plus de dix aimées et que le prolétariat, rassemblé cà sa voix sur les bancs des législateurs du passé , devait prendre pour base d'une législation renouvelée de fond en comble.
Nous allons maintenant assister jour par jour à l'évanouissèment de ces illusions gigantesques ; mais , pour être équi^ table , nous constaterons en même temps les résultats excellents qui, en dehors du rêve inapplicable, furent obtenus par les conférences du Luxembourg , et auxquels on ne saurait reprocher que leur disproportion avec les espérances inlinies dont M. Louis Bhuic avait bercé l'imagination populaire. Le bien que firent les conférences du Luxembourg, c'est-à-dire les nombreuses conciliations entre ouvriers et patrons dans ce rai'is incandescent où les moindres contestations pou-
300 HtSTOIRË DE LA HÊYOLCTION DE ItttS.
vaieul à chaque minute altumer la guerre civile; H rhnfpulsion donnée aux associations ouvrières qui fbilneront;*'avee le temps, l'organisation naturelle du travail « se pouvaient obtenir avec moins d'appareil et de bruit. M; Louli' BtÉkic,-qai l'a compris sans 'doute, a rejeté sur le mauvais vooloir de se» collègues dans le gouvernement cette^ disproportion famm* liante entre l'effet et la promesse. Il a dit qa'en llii fefusâfit un budget et un ministère, on l'avait réduit a l'impuissttiioe: c'était étrangement s'abuser. Un budget ne peut servir ^iipi'â l'application de principes acceptés par la'conscïence publique; et les siens, qu'une grande partie de la nation ne coniurisMÎt seulement pas, n'étaient pas même adaptés encore *{Harr' le prolétariat, dont ils caressaient cependant tous les instincts* Le peuple aimait la personne de M. Louis Blanc et le senfr» ment qui lui inspirait ses théories. Lui , toujours prompt i l'illusion, en conclut que ses idées étaient populaires. Ce fat une erreur dans laquelle un homme d'état ne serait point tombé, et qui l'entraîna en mille écarts de jugement. Nous ne tarderons pas à nous en convaincre en reprenant le fil des événements où nous l'avons interrompu.
Nous avons laissé les ouvriers en séance dans la salle des délibérations de la pairie. M. Louis Blanc leur expose le but delà commission, qui est d'éludier toutes les questions relatives au travail , d'en préparer la solution dans un projet qui sera soumis à l'Assemblée nationale, et, en attendant , d'entendre les requêtes urgentes pour faire droit à toutes celles qui seront reconnues justes. Quelques ouvriers montent à la tribune et déclarent que deux demandes sont l'objet d'une insistance particulière. Les ouvriers mettent pour condition à leur rentrée dans les ateliers la réduction des heures de travail et l'abolition du marchandage, c'est-à-dire de Texploitation vexatoire des ouvriers par des sous-entrepreneurs de travaux qui, sans être d'aucune utilité réelle, absorbent une part considérable des bénéfices. Cette première réclamation, si modérée, si équitable qu'elle soit en principe, Soulève des
HISTOIRB DE iA RÉVOLUTION OB fbSâaV SOI
diflScuUés dopt M, Louis Blaoc sent sur le coup toute Timportaoce. Secondé par M. Arago qui, M^^ à sa promesse , venait lui prêter Vappui «de -son nom et de ses années, il essaie de gagner du moins im peu de temps, en refusant de riea statuer • avant q<jie des élections régulières aient constitué ime représentation complète des eorpoirations. Il ajoute que l'avis des patrons, qui ne souffrent pas moins de la crise que les ouvriers, et dont les intérêts sont aa fond semblables, mérite aussi d'être entendu, si l'on- ne veut risquer de <^ompromettre par une précipitation trop grande le succès- des mesures den(kuidées«
Cette convocatioa des patrons a lieu le soir même. La plupart témoignent à l'égard des ouvriers les intentions, le;5 plus libérales et agréent les requêtes <|ui leur sont présentées. M. Louiis Blanc, isoulagé d'une inquiétude très vive, fait rendre aussitôt par le gouvernement up décret qui abolit le mardiahdage et diminue d'une heure la durée de la journée de travail par toute la France, ce qui la fixe pour Paris à dix et pour les départements à onze heures. Mais la facilité, qu'il rencontre dans ce premier essai de réforme est complètement illusoire. A peine rendu; le décret du 2 mars, qui n'est passible d'aucune sanction pénale *, devient l'objet d'une résistance à peu près générale. Le plus grand nombre des chefe d'industrie refusent formellement de s'y conformer ; d'autres vont plus loin et renvoient leurs ouvriers; beaucoup d'ouvriers ne veulent- plus travailler que huit ou neuf heures.
Cependant l'imagination de M. Louis Blanc, un moment éblouie par la pensée des grands débats parlementaires qui dû Luxembourg allaient retentir dans toute FEurope, se calmait singulièrement en voyant dans la réalité, d'une part, des difficultés incommensurables à la moindre amélioration ,
* Le gouvernement essaya plus tard de lui en donner une. La peine de rtmenrdeefr, en cas de récidive, celle de la prison, fut décrétée contre les chefs d'ateliers qui laisseraient leurs ouvriers travailler au-delà du temps prescrit par la loi. Mais ce décret ne reçut jamais d'application.
202 HISTOIRE D£ LÀ HËVOLLTIOiN D£ 18&8.
de Tautre, d*intiniment petits détails auxquels, du sommet de ses tliéories, il lui fallait descendre dans le domaine de la pratique. Son début en matière de gouvernement n'avait pas été heureux. Son premier décret du 2 mars n'était que très imparfaitement exécuté et jetait déjà le trouble dws Fin? dustrie. Son second décret, qui portait création dans les dou:^ mairies de Paris de douze bureaux de renseignements, chaiv gés de^ dresser des tableaux statistiques de l'offre et de la demande du travail, et de faciliter ainsi les rapports entre le^ chefs d'industrie et les ouvriers, ne reçut pas môme un commencement d'exécution. C'étaient là des échecs sensiiiles et qui tempéraient beaucoup sa première ardeur. Des coqciliations, après d'interminables détails , entre les entrepreneurs et les conducteurs d'omnibus et de cabriolets de place, entre les maîtres et les ouvriers couvreurs, boulangers, paveurs, etc., quoique d'une utilité réelle, ne pouvaient suffire 4 une amr bition qui rêvait de changer le monde. On voit dans les réunions de pubUcistes et d'économistes qu'il provoque à plusieurs reprises au Luxembourg, et où. se rendent MM. Considérant, Vidal, Pecqueur, Dupont-Wbite, Duveyrier, Dupoty, Wolowski, Toussenel, combien ses espérances de réformateur sont déjà réduites, car il n'expose i^ucun plan général de réforme industrielle, et il.se borne à proposer des palliatifs momentanés à la misère des ouvriers , tels que la création de cités ouvrières et la suppression du travail dans les prisons. Le laugage de M. Louis Blanc aux ouvriers se ressent aussi de ce découragement intérieur. Il insiste de jour en jour davantage sur le danger de la précipitation; sur la nécessité de méditer profondément les problèmes ; sur la patience et la prudence qu'il convient d'apporter dans les délibérations; sur l'impossibilité d'aucune réalisation immédiate ; il reporte constannnentla pensée de ses auditeurs sur la prochaine convocation de l'Assemblée nationale, et, pour remplir les heures de séance , il use amplemeiit des moyens oratoires que M. de Lamartine employait à l'hôtel de ville, en recommençant à
HISTOIRE DE LA RËVÛLUTIÛN DE 18A8. 2î08
tout propos le récit épique de la révolution et le tableau des grandes choses accomplies par le peuple .
La réunion générale des délégués ouvriers légalement ooih stîtués au nombre de quatr'e cents, et la réunion dés délégués des patrons qui se fit le 17 mars, dans laquelle ceux-ci témoignèrent de nouveau des dispositions les plus conciliantes, n'eurent d'autre effet sur l'esprit de M: Louis Blanc que de lui mqntrer avec plus d'évidence' combien son rôle allait s'amoindrissant, et combien il lui importait d'occuper d'une autre manière l'activité des hommes que son éloquence ca^^ livait encore, il est vrai, mais qu'elle ne pourrait longtemps abuser sur le peu de fruit qu'on en devait attendre,
Désabusé lui-môme de l'utilité de ces assemblées nom* breuses, où la multiplicité des intérêts particuliers fait àchaque instant perdre de vue l'intérêt général, M. Louis Blanc fit élire un comité de vingt membres ' qUi dut rester en permanence au Luxembourg, pour élaborer les questions et les soumettre, lorsqu'elles auraient été suffisamment élucidées , à Tassem*blée générale des ouvriers. MM. Vidal et Pecqueur, dont les ambitions plus modestes que celles de M. Louis Blanc n'étaient aucunement découragées, poursuivirent avecjzèle au sein de ce comité Tœuvre dont celui-ci s'était si vite rebuté, et travaillèrent consciencieusement à un projet d'organisation du travail industriel et agricole, dans lequel les idées de M. Loui^ Blanc reçurent des modifications considérables. Ce projet, dont l'éclectisme faisait une part à tous les systèmes socialistes, et qui se fondait sur la supposition erronée qui leur est conv mune à tous, que TÉtat est en puissance de régler la production et la consommation générales, fut déposé sur le bureau de l'Assemblée, mais il ne fut pas lu à la tribune. On n'en At aucune mention dans la grande discussion sur le Droit au travail; il passa inaperçu aussi bien de« législateurs (|ue du public, et de la plupart des ouvriers*
' Ce comité iStait composé do dix ouvrierg o( de dix délégués <)e8 patroni.
30& HISTOIRE DE LA RËVOLUTION DE 18ft8.
Cependant les prolétaires, que le sentiment de leur droit rendait persévérants /continuaient de se réunir, apprenaient ainsi à se connaître, à se considérer en corps et comme une force collective. Peu enclins & s'absorber dans Fexamen des théories, ils commençaient à s'entreteftir des avantages pn^ tiques de l'association ; ils discutaient ses divers' modes , se communiquaient des projets de société, des plané; de règlements disciplinaires . se confirmaient insensiblement les uns les autres dans ôette salutaire pensée que c'était en euxmêmes et par eux-mêmes , en substituant à l'ancienne association partielle, incomplète et égoïste du compagnonnage une solidarité générale des corporations ouvrières, qu'ils devaient chercher la réalisation de leurs vœux. La sagacité de M. Louis Blanc comprit toute l'importance de cette noiivèlle direction des esprits; il se flatta de ressaisir par cette voie l'ascendant qu'il compromettait par ses harangues trop multipliées et trop vagues. Il encouragea les désirs manifestés par les ouvriers tailleurs, qui forment la corporation la plus nombreuse, la plus intelligente et la plus souffrante de Paris', de former une association; il les aida à rédiger des statuts , leur fit ouvrir, le 28 mars , l'ancienne prison des détenus pour dettes à Clichy, et obtint pour eux, du ministre de l'intérieur et de la ville de Paris, une commande considérable d'habillements pour la garde nationale sédentaire et pour la garde mobile. M. Louis Blanc contribua aussi à fonder une association de selliers et une association de fileurs.
Au bout de peu de temps, ces associations , malgré les difficultés résultant de la crise industrielle et de l'impossibilité où se trouvaient les ouvriers sans fortune de réunir un capital suffisant, réussirent, ainsi que les mécaniciens de l'éta-
^ Le nombre des ouvriers tailleurs paratt être de quinze à dix-huit mille hommes parmi lesquels se trouvent beaucoup d'étrangers; celui des ouvrières est de cinq à six mille. (Voir les excellents articles de M. Cochut Sur les Associalions ouvrières, National du 24 janvier 1851 et des jours suivants.)
« HISJÛIRE DE LÀ fiJËYOLUXION D£ mS. . 205
blissement Derosnes et Cail , à réaliser des bénéfices modestes. G*en était assez, dans la disposition des esprits, pour que leur exemple fût suivi. L*idée,de l'association gagna de. proche en proche. Le& ouvriers de Paris, mus par un ardent désir d'affra^nchissement, préférant à la loi des maîtres tous les sacrifices queleur imposaiepi ces tentatives imparfaites d'indépendance^ supportant avec un courage admirable, dans une pensée d*ave» nir,, les privations et le joug aggravé du présent , firent à leurs risques et périls une expérience qui devait profiter au prolétariat tout entier ^
L'administration, par des commissions électives, la discipline soumise à un jury également dioisi par l'élection, l'égalité do salaire et l'égale répartition des bénéfices entre tous les associés, sans tenir compte ni de la quantité, ni de la qualité de l'ouvrage, furent la base commune à ces associations diverses. Nous verrons pan la suite comment cette organisation dut se modiGer, l'égalité des salaires ayant été reconnue à l'épreuve aussi contraire à l'intérêt collectif qu'à l'équité. Pour le jnoment, il nous importe seulement de constater comment,, du sein même des délibérations les plus vagues sur des théories conçues à priori par un esprit systématique, sortit spontanément, en vertu même d'une liberté qu'on y attaquait trop souvent avec violence , un essai de réalisation pratique ^ que l'on peut considérer comme le point de départ de l'organisation naturelle du prolétariat, comme l'origine d'une commune industrielle destinée avec le te^ps à devenir pour les prolétaires du monde moderne ce que fut la commune ^ du moyen âge pour les bourgeois : la garantie
^ En 1832, UD essai d'association entre les tailleurs avait été fait à Nantes. n échoua par mauvaise gérance. En 1848, quelques villes départemen- Ules imitèrent Paris, et des associations mutuellistes s'organisèrent à Toan, à Reims, à Lyon, à An{>ers, etc., etc.
2 «En cherchant les chimères, ils trouveront les lois éternelles, » disait Bernard Palissy, en parlant des alchimistes du xvi* siècle.
3 « les communes du moyen âge, dit M. Guizot (2>e la civilisation en France^ t. IV, p. 251), sont sorties d'un sUlon et d'une boutique , »
â06 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE i8A8.
des droits et la sécurité de Texistence' par la combinaisoa et la confédération des forces.
Les soins donnés par M. Louis Blanc à ce qu'il appela les ateliers sociaux^ les arbitrages qui lui étaient sans cesse demandés au Luxembourg, et les séances du Gfouvemement provisoire auxquelles il assistait de moins en moins» ne suffisaient point à occuper L'activité de son esprit. Les éleclioDS de la garde nationale qui se. préparaient, et la convocation prochaine des réunions électorales pour rAssembléQ constituante, éveillaient en lui de vives appréhensions. Il sentait confusément la bourgeoisie passer de la première stupeur à la réflexion : de la réflexion au concert, il n'y avait pas loin ; si elle arrivait à se concerter, c'en était fait, selon toute apparence , de la prépondérance du prolétariat ; il importait donc que le prolétariat se coalis&t fortement pour opposer aux habiletés de la bourgeoisie une action politique bien combinée.
Ce fut la l'objet des conférences particulières et confidentielles qui se tenaient au Luxembourg en dehors des séances à demi-officielles de la commission des travailleurs. La ne furent admis que des hommes absolument dévoués à M« Louis Blanc, et disposés à recevoir de lui le programme de leur conduite politique. Ces hommes, choisis par les ouvriers oumme les plus capables et les plus énergiques d'entre eux , exei^ çaient sur le peuple de Paris une influence considérable; ils connaissaient avec exactitude ses dispositions morales, ses ressources matérielles, et pouvaient se rendre compite, jour par jour, des plus légères variations de l'opinion populaire. Par eux, M. Louis Blanc, qui n'avait aucun rapport direct ni avec les clubs , ni avec aucune police , pas plus avec celle de M. Caussidière que celle de M. Sobrier ou celle de M. Ledru-RoUin, restait cependant en contact avec le cœur de
' Je retiendrai en temps et lien sur les associations et en particolier sur celle des laillears, qui a été très violemment et très injusleroent'aUaqoér.
hi population ouvrière, et comptait en quelque sorte les battements de ce cœur agité. Au moment dont je parle , la fièvre populaire excitée par les clubs correspondait avec les vues intimes de M. Louis Blanc. Le jacobinisme, qui dominait dans Tentourage du ministre de Tîntérietir, après avoir réveillé par des paroles provocantes les susceptibilités de la bourgeoisie, et voyant qu'elle pourrait Kén prendre sa revanche dans Turne électorale, jetait dans la population ouvrière cette pensée fufierfte qu'il fallait à fout prix retarder les élections , et perpétuer entre les mains du Gouvernement provisoire , qu'il serait facile de surveiller et d'épurer au besoin, le pouvoir révolutionnaire.
M. Louis Blanc qui, dès l'origine, avait conçu l'établissement de la République par l'action d'un gouvernement dictatorial indéfiniment prolongé, seconda de toute son éloquence, dans ses entretiens confidentiels du Luxenlbourg, les idées impolitiques suscitées dans les clubs et dans la presse par les agitateurs. Sans se concerter avec eux, il prépara, il organisa de son côté ce que l'on commençait alors à nommer une manifestation populaire, dans le double but de faire passer à la bourgeoisie, qui commençait à l'oublier, une revue du peuple , et d'obtenir de la majorité du conseil l'ajournement dés élections et de la rentrée des troupes dans Paris , deux moyens infaillibles, selon lui , d'affermir et de perpétuer le gouvernement du prolétariat.
Afin de bien comprendre ce que fut cette manifestation, à .laquelle est resté le nom de Journée du 17 mars^ il nous faut retourner de quelques jours en arrière et saisir a son origine le premier mouvement de résistance à la révolution, le premier symptôme de rébellion contre le Gouvernement provi- :visoire qui- se trahit dans la bourgeoisie. L'occasion en fut puérile; les suites immédiates tournèrent à son détriment. Mais l'impulsion une fois doinice ne s'arrêta plus, et les factions royalistes, se fortifiaut chaque jour et par le temps que leur laissait la prolongation d'un état provisoire, et par la tac-
208 HISTOIRE DE LA RÉVOFATION DE 18ft8.
tique absurde des meneurs populaires , regagnèrent insensiblement dans le pays une grande partie du terrain que la victoire clémente du peuple et rétablissement d'une république conciliatrice leur avaient fait perdre.
La désorganisation de l'ancienne garde nationale, de cette armée civique qui représentait, sous le règne de Louis^Philippe, le véritable esprit de la bourgeoisie, en défiance aussi bien contre les usurpations du pouvoir royal que contre tes invasions de la force populaire, portait une atteinte profonde à Torgueil et à la sécurité des classes riches. Par décret da 27 février, le Gouvernement provisoire avait déclaré que tout Français majeur faisait partie de la garde nationale /et, le là mars, sur la proposition du ministre de TintérieuTy iluvait prononcé le changement des anciens cadres , la dissoldlion des compagnies d'élite, grenadiers et voltigeurs', et fixé au 18 avril l'élection des nouveaux officiers par le suffrage universel. Ce décret était tout à la fois le plus régulier dans la forme et le plus révolutionnaire dans le fond de tous ceux qu'eût encore rendus le gouvernement ; ce n*était ni plus ni moins que l'armement légal du prolétariat et sa prépondérance organisée dans une institution dont le caractère et l'esprit primitif avaient été de le combattre. La bourgefHsie sentit le coup qui lui était porté : le sentiment d'égalité jalouse et le principe du droit démocratique qui l'avaient animée pendant sa longue lutte contre la noblesse et contre U royauté, semblaient tout à coup taris en elle du moment qu'elle se voyait forcée d'en étendre au peuple les conséquences, la féodalité industrielle ne voulut pas comprendre qu'à son tour il lui fallait renoncer à ses privilèges. La garde nationale se
1 Les gardes nationales aYaient été jusque-là composées : 1* de chisieBn qui Tormaient la masse des soldats; 2° de voltigeurs; 3* de grenadien. Ut voltigeurs et les grenadiers, recrutés parmi les habitants les pluR coosiiiénblcs, formaient deux compagnies d'élite qui portaient des signes distÎDCliOiet constituaient dans les rangs de la garde civique une espèce d^arislocrtlk bourgeoise.
révolta â la pensée de Tégalité dans F uniforme, et sans prendre souci de l'exemple détestable qu'elle donnait à la multitude, elle- se répandît en murmures contre, le gouvernement.
M. de Girardin, qui s*irritait chaque jour davantage dans l'isolement où 6n le laissait , épiant toutes les occasions de faire sentir et d'imposer son influence, se hâta de saisir une circonstance aussi favorable. Il attisa les passions de la bourgeoisie, encouragea l'idée d'une protestation de la garde nationale,, s'offrit à la rédiger, el, au risque *d^allumer la guerre civile y iï noua avec les meneurs subalternes des partis légitimistes et orléanistes des intrigues dont le but était d'étendre l'agitation, d'en aggraver le caractère et de rendre ainsii indispensable pour dissiper la sédition une Àiain qui se montrait si habile à l'organiser.
De son côté, M. Ledru-RoHin venait de fournir un motif spécieux aux murmures de la bourgeoisie. Nous l'avons laissé au ministère de Tinlérieur donnant aux commissaires envoyés dans les départements ses premières instructions. Comme ces instructions se trouvaient insuiiisantes en présence des mille difficultés que soulevait à chaque pas une mission très complexe, les commissaires insistèrent viven^ent pour ^u'on leur en adressât de plus précises. Alors le ministre chargea M. Jules Favre de rédiger une circulaire qui parut le 8 niars au itf oni7et<r, revêtue de sa signature, et qui devint aussitôt l'occasion, le prétexte et le signal d'une scission ouverte entre les classes et les partis, scission que la sagesse du peuple de Paris et la balance établie dans le Gouvernement provisoire entre les opinions extrêmes avaient jusque-là retardée. La circulaire du ministre de l'intérieur ne contenait cependant rien , ni dans le fond , ni même dans la forme , d'aussi révolutionnaire que plusieurs des décrets du Gouvernement provisoire. Elle ne faisait autre chose que de confirmer un fait accompli et nécessité par la Révolution, c'està-dire la concentration provisoire de pouvoirs extraordinaires II. 14
210 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE i8A8.
entxe les mains de républicains, ebargés de remplir dans les départements les fonctions que le Gouvernement provisoire remplissait dans la capitale. Le ton delà circulaire était d'ailleurs, sauf une phrase malheureuse et qui donna prise à la malveillance, plein de modération, et en parfait accord avec les paroles que Ton applaudissait chaque jour dana laboudie de MM. de Lamartine, Arago, 6arnier«-Pagès : € L*uiiion de tous, y disait le ministre de l'intérieur, doit être la souree de la modération après la victoire. Votre premier soin aura doue été de faire comprendre que la République ^est exempte de toute idée de vengeance et de réaction, i^ Puis, il recoimnaiidait aux commissaires de rassurer les^ esprits timides et de calmer les impatients : « Les uns, disait-il, s'épouvantent de vains fantômes , les autres voudraient précipiter les événements au gré de leurs ardentes espérances. Vous ^dires am premiers que la société actuelle est à l'àbri des conamoti(»is terribles qui ont agité l'existence de nos pères ;* aux autres vous diriez qu'on n'administre pas comme on se bat. Le sol est déblayé, le moment est venu de réédifier. Or qui, pour l'accomplissement de cette grande œuvre , n'est pas ."disposé à s'élever au-dessus de tous les méprisables calculs de l'égoIsme?La France est prête à donner au monde le beau spectacle d'une nation assez forte pour faire appel à toutes kss libertés,. assez sage pour en user pacifiquement. Dans ce vaste mouvement des esprits si énergiquement entraînés vers l'application des principes de fraternité et d'union, où est le danger pour qui que ce soit? Où rencontr&-t-on le prétexte
d'une crainte ?»
Non content de répudier ainsi, sans aucune équivoque, toute atteinte aux libertés et aux lois, M. Ledru-RoHin, pour achever de rassurer les esprits,, annonçait le terme prochain d'un état transitoire par la convocation de l'Assemblée nationale. Il ne laissait subsister à cet égard aucun doute en disant :
« Quant à nous , salués par l'acclamation populaire pour préparer l'établissement d^nitif de la dèonocratie, nous
HISTOIRE DÉ LÀ RËYOLUTION DE 18&ft. 2ii
avons hâte^ plus que tous, de déposer dans les mains de' la nation souveraine Tautorité que rinsurrection et le sAlut public nous ont conférée. Mais , pour remplir plus dignement cette noble tâche, nous avons essentiellement besoin de confiance et de. calme* Tous nos efforts tendront à ce qu'il ' n'y ait pas une beure de.perdiie, ^t qu'au plus tôt, sortis cette fois sans fiction du sein du peuple tout entier, les représentants du pays se réunissent pour révéler sa volonté et régler les destinées de Tavenir. A cette Assemblée est réservée la grande oeuvre. La nôtre serA complète si, pendant la transition nécessaire,., nous donnons à la patrie ce qu elle attend de nous : l'ordre., la sécurité , la confiance au gouvernement républicain. Pénétré de cette vérité, vous ferez exécuter les lois exis- .tantes en ce qu'elles n'ont rien de contraire au régime nou*veau« Les pouvoirs qui vous . sont conférés ne vous mettent au-dessus de leur action qu'en ce qui touche l'organisation politique dont vous devez être les instruments actifs et dévoués. N'oubliez pa§ non plus que vous agissez d'urgence et provisoirement, et que je dois avoir immédiatement connaissance des mesures prises par vous. C'est à cette condition seulement i|ue nous pourrons les uns et les autres maintenir k paix publique et conduire la France, «ans âecousses nouvelles, jusqu'à la réunion de ses mandataires.. »
n poussait enfin les ménagements envers les classes riches jusqu'à recomm.ander explicitement atix commissaires de réiumer avec précision et ciarlé tout oe q^ui touchait au soft des travailleurs, de ménager les transitions, et de ne point inquiéter dès intérêts respectables, dont le trouble pourrait nuire à ceux mimes que Von voudrait protéger ^
I/Bsprit de conciliation qui dictait de semblables instructîons scrît manifeste dans l'avenir pour tous Iqs hommes de bonne foi ; mais, dans les discordes civiles, la bonne foi des partis qui relèverait la défaite* et téihpéreraît la victoire , dis-
' Voir la premièn circulaire de M. Ledm-RolliB -aa MvmUmr du 9
parait si complètement que la calomiiie trouiFe accès partout, et que la ou Ton tente de la repousseï*; c*èst encore en lui opposant le mcMisonge.
Une indignation vraie à demi, à demi factice, de. même natore que celle qui poussait a la révolte tes compi^niôs prîvilégiéeis de la garde nationale, éclata dans les partis royalistes à la lecture.de la circulaire où se trouvait, entre tous les passages que je >iens de citer, le passage suivant dôiit on se fit contre M. Ledru-RoUi.n une at^me perfide :
< Le pouvoir méprisable que le souffle populaire a fait disparaître , disait la circulaire , avait infecté de sa corruption tous les rouages de l'administration. Ceux quiont obéi à ses instructions ne peuvent servir le pfeuple. A la tète de chaque arrondissement , de chaque municipalité , placez donc des hommes sympathiques et résolus. Ne leur ménagez paâ les instructions, animez leur zèle.' Par les élections qui vont s'accomplir , ils tiennent dans leurs mains les destinées de la France : qu'ils nous donnent une Assemblée nationale capable de comprendre et d'achever l'œuvre du peuple. En un mot, totis homnies de la veîlle et pas du hnieniain^ »
Celte phrase malhabile qui cependant n'exprimait autre chose qu'une idée fort simple acceptée par tout le monde , i savoir que la RépubUque devait enlployer des agents républicains * , fut commentée et raillée de mille manières par la presse royaliste. Comme il 'arrive généralement en pareiUes occasions, ces attaques outrées, au lieu d'éclairer îe ministre
< Cette nécessité était comprise de tous les hommes de^bonae foi. Uo grand nombre d'anciens députés, de persojines influentes dans le parti coDserYateor ou libéral, renoncèrent aux candidatures qui leur étaient offerte? pafce seotiment de convenance politique. M. Paillard-Dacléré , beattr^père de M. de Montalivct, proclamait tout haut riatention d'appuyer Télection de MBf. Garnier-Pagès etLedru-RolIin. Le maréchal Bugeaud déclinait la caodldatare. Un ancien député des Côtes-du-Nord et du Morbihan, M. Bernard, consêiner à la cour de cassation, s'exprimait ainsi dans une lettre à «ea condtoyeu: » Est-ce bien, d'ailleurs, aux députés qui ont soutenu depuU dix-boit ans la monarchie constitutionnelle, qu'il faut demander l'établissemeat de la République? Quelque sincère que fût leur concours, la défiance insfriféepar
1US1X)1RE DE LA RÉVOLUTION DE 18/i8. 213
et de- le rendre plus circonspect , le provoquèrent àdes exagérations nouvelles. Dans la circulaire da 12 mars , il insista sur le point ^ui avait blessé., et lui qui recommandait à ses agents dans ses instructions verbales tous les ménagements de la prudence, il leur adressa dans une circulaire oftkielle, et commet s'il eût pris plaisir à défier Fopinion , de» injonctions aussi inutiles qu impoli tiques.
« Vous demandez quels sont vos pouvoirs, disait le ministre; ils sont illimitiê. Agent d*ûne autorités révolutionsiaire , vaus êtes révolutionnaire^ emssi. La victoire du peuple vous a imposé le mandat de faire proclamer, de consolider son œuvre. Pour Vacoomplissement de cette tâche, vous êtes investi de sa souveraineté , vous ne relevez que de votre conscience , vous devez faire ce que les circonstances exigent pour le salut publie. »
Cette seconde circulaire eut pour effe|; immédiat de déterminer dans Paris, et bientôt aj^rès dans les départements, un mouvement prononcé contre la République. Les petits commerçants, les petits capitaliste^ d'opinion libérale qui avaient .accepté .la République comme une conséquence un peu forcée, mais supportable de leur opposition au gouvernement déchu, en voyant qu'on voulait exclure de la représentation nationale les anciens députés de la gauche , s'irritèrent , et plnlùt que d'examiner les choses de sang-froid et d'apprécier à leur rjuste valeur des paroles où Tincon^dération avait plus de part que la volonté d'opprimer, its s.'en priœnt a M, Ledru-RoUin de^tout ce qui les ef&ayait ou les blessait dans le mouvement révolutionnaire, et pour résumer tous leurs déplaisirs en une l>rève formule, ils l'accusèrent, de communisme..
De son côté, la majorité du conseil blâmait -M, Ledru-
leur pass^ ne les frapperai l-el le pas d'impuissance? Il imnorto, à nion avis, que r Assemblée "nationale, sauf un certain nombre d'orateurs et d'écrivains émiaeots de «os deux anciennes chambres, soH composée d'hommes nouveaui. n {Journal de$ Débats, 23 mars 1 848 .) .
216 1112>T01RË DE LA ilËVOLUTlON DE 1848.
compagnies privilégiées à resler en dehors -de. la règle commune; il évita de parler en son nom personnel, mois, en même temps, il promit que le gouvernement tout entier s'eipliquerait.sur la conduite qu'il entendait tenir dans ler élections, et rétablirait ce qui, dans les termes et non dans l'intention des circulaires , avait pu Llesser la fierté puUique. Ces assurances engageaient M. de Lamartine à se retirer si le gouvernement refusait de les ratiQer ; mais il connaissait trop bien la faiblesse du ministre de Tintérieur et son isolement dans le conseil, où MM. Louis Blanc et Albert ne le soutenaient qu,*à demi , pour concevoir à cet égard des iaquiéiudes sérieuses. Il s*occupa donc sans relard à rédiger un projet de proclamation, qui contenait le désaveu des circulaires, et l'apporta le lendemain au conseil réuni a Thôtel de ville.
Depuis le matin, Paris était agité et mille bruits contradictoires jetaient le trouble dans les esprits. On savait qu'il se tramait quelque chose contre le Gpuvernenient provisoire, mais, ainsi qu il arrive le plus souvent .dans ^ nos discordes civiles, rémotion, produite à la fois sur tous les points de. la cité, ou ne s*expli([uait pas du tout à elle-même, ou s'expliquait par des causes opposées.
Aux abords de riiùtel de ville, tout présageait une lutte sérieuse. Quand la 1" légion de la garde nationale, qui s'était mise en marche, tambours en tète, sous la conduite de ses officiers, déboucha sur la place du Cliàtelet, elle se vit tout à coup arrêtée par une masse considérable d'hommes du peuple , qui , avertis la veille au soir dans les clubs , étaient accourus pour défendre, contre les bourgeois elles légitimistes , le Gouvernement provisoire. Des colloqu,es animés s'engagent, des propos injurieux sont échangés. Le général Courtais, escorté de trois chasseurs à chevalet de deux élèves des écoles, paraît à ce moment et, l'épée nue à la main, haranguant la l^'' légion , il lui reproche, en termes très \ifs, l'illégalité de sa démarche et le mauvais exemple qu'elle donne au peuple. Une clameur prolongée l'interrompt; ks cris
lUSTOlRl!: m^ LA HÉYOLUTION DE UU9. 317
didàbas Cottrtmis! à bas les communistes! V j^eten tissent dans les rangs ; k peuple se presse autour du général pour le défendre ; une lutte corps à corps s*engage pendant laquelle un garde naiional, ise précipitant sur le général eï raccablant d'insultes, lui arrache son épée et ses épaule ttes. A cette vue, la foule qui grossissait de minute en minute , se jette en avant, tbmpt les rangs de la garde nationale, la force à reculer, la disperse, et, après Tavoir poursuivie quelque temps de ses buéea > revient triomphante .occuper les quais et la place. .
Mais pendant que la 1'* légion subissait cet échec ridicule; la 10« occupait la place de Thôtel de ville, appuyant les compagnies âlé]iie qui attendaient, dans une attitude menaçante et en proférant les propos les plus séditieux , le retour de la députation envoyée au Gouvernement provisoire. Pendant la délibération du conseil qui nedurapasdnrâis de deux heures, de6 clameurs de toute nature ne cessèrent de retentir. L'arrivée de M. Ledru-Rollin , qui se rendait à riuHel de -ville dans la voiture de M. Arago, porta l'exaspération des séditieux à son comble. Mille propos insultants^ mille outrages furent, proférés sur le passage du ministre de l'intérieur. En vainx M; Arago,- penché hors de sa voiture, essayait de calmer, de. ramener à la raison, au respect d'eux-mêmes ces hommes qui se disaient les défenseurs de l'ordre. « Mort à Ledru-Roltin ! » répétaient ees^urieux sans vouloir rien entendre; L'un d'eux même, en.se rapprochant de la yeittire, fit qn gî^e menaçant. .«• Malheureux ! s'écria M. Araga, enlui saisissant le' bras-> oubliez-vous donc qu'ici même , à cette plaee , périt Foulon ! x> Mais que pouvaient sur de si aveugles passions les avertissements d'un vieillard et les souvenirs effacés de rht&toire! - - .
Parvenu enfin,, à travers cette émeute ocReuse autant que
^ À ce moment-là, la confusion des idées élaitsi grande que la bourgeoisie voyait dans M. LedrurRolUn le chef des coranraoistes.
9H HISTOIRE DE LA HÉVOLUTION DE iWI.
ridicule, jusqu'à rhùtel de ville, M. Arago en faisant au conseil le récil de ce qui se passe sur la placé/ prête une force nouvelle à Vopinien^e M. de Lamartine. M. Ledru-Rollin n'essaie point de la combattre ; il désavoue les termes de la circidairedont il-rejette la responsabilité sur M. -Jules Favre, et, aprèis qu^ M. de Lamartine, sur les observations de M. Louis Blanc, eut de son côté consenti à modifier plusieurs des expressions de sa proclamation , tous les membres du gouvernement y apposent leur signature: ^' Pendant ce t«nps, AfM . Ârago , Marrast et Bûchez recevaient la députation de la garde nationale et lui exprimaient avec sévérité le Uâme que méritait sa conduite. M. Arago^ surtout, uswtdu droit que lui donnaient son âge et l'autorité de son nom, lui faisait sentir sans ménagement l'absurdité d'une pareille rebeUion et les effets fâcheux qu'elle ne pouvait manquer de produire. c On a parlé de M. Ledru-Rollin , dit M. Arago» comme ayant' pris personnellement la détermination dont il s^agit. En sa quaHté de ministre de l'intérieur, M. Ledru^Rollin a des déterminations à prendre , dont nous le laissons seul responsable. Mais le décret qui vous émeut a été arrêté en conseil du gouvernement, après avoir entendu les chefs naturels de la garde nationale, MM. de Courtais et Ouinard. Nous nous sommes bien imaginé que cette mesure causeicait une petite émotion ; mais nous n'avions pas cru que cette émotion fût aussi profonde, et que surtout elle vous déterminerait à faire une démarche qui a déjà eu ses inconvénients^ méis qui en aura peut-être un bien plus grave encore. Cet inconvénient4i, vousleverrez demain. Demain, nous aurons une manifestation de la classe ouvrière pour répondre à celle de la garde nationale. Noos la calmerons, je l'espère ; mais ne penseaMrous pas qu'il serait déplorable d'établir entre les ouvriers et la garde nationale un antagonisme, quand nous voulons, au contraire, la plus grande union ? »
» Voir aux Dominents historiques, à ]a fin du volume, n" 16.
HlSTOmE DE LÀ RÉVOLUTION DE iSù». SiO
Le lion sévère de cette admonestation et l'annonce positive d'une démonstration populaire pour le lendemain firent tom* ber l'arrogance des députés. Ils se retirèrent en silence; descendus sur la place , ils virent qu'ils avaient agi prudemment, car les masses populaires affluaient de tous côtés aux cris dé vive Ledru-Rollin! et il n'était plus possible à la garde nationaleTdé persister dans sa tentative insensée.
Elle se retira donc , confuse et humiliée, emportant avec elle la honte d'utie démarche puérile et la désapprobation de tous les bons citoyens. Dans une révolution où les masses aveugles s'étaient montrées- si promptes à l'oubli et si facilement apaisées, n'était-ce pas, en effet, une faute impardonnable à la bourgeoisie de donner ouvertemeift , comme .eHe venait de le faire , l'exemple des rancunes et de l'esprit de vengeance^ N'était-ce pas une chose inouïe que le premier âgnd de la lutté entre les classes partit de céUe-là même qui se prétendait commise à la défense de l'ordre , et que let? premiers cris de mort fussent poussés par les hommes de la légà* lité et de la paix ?
Nous allons assister à un spectacle bien différent et voir comment le peuple, si follement provoqué, répondit une seconde fois encore par la modération et la sagesse:
J'ai dit que M. Louis Blanc méditait, depuis quelque temps déjà, une grande manifestation populaire, non dans le but de renverser la majorité du gouvernement, les complots et les conspirations répugnaient à son esprit orgueilleux ' , mais pour exercer sur elle une intimidation morale. Daiis ce but, il était néces^ire que tette manifestation restât calme et ne devînt
le prétexte d'aucun désordre. Aussi, en régla-t-il avec un
^ \ M* de Lamartine iui.reacl ce témoigoage : « U souffla les erreiiK, éeritil dans son Histoire de la Révolution de 1848 (v. U, p. 207), jamais les sédiiions. M En effet, M. Louis Blanc refusa, quelques foarsavant le i7maife,de se rencontrer en maison tierce avec M. Blanqui. k Un membre nement, dit^il à la personne qui rengageait à cette entrevue, ne doit pas un conspirateur. *» Quelque temps auparavant, à dos ouvertures de Girardin, il n'avait pas répondu du tout.
soin minutieux Vordonnance et la discipline. Pas d'armes, pas de cris, pas de violence , mais une tangue, silencieuse et solennelle procession de toutes les corporations à travers Paris; la demande respectueusement apportée au conseil par une députation de Tajournement des élections et de Féloignemc^nt des troupes : tel était le programme donné par M. Louis Blanc aux délégués du Luxembourg, d'accord en cela avec M. Caussidière, qui favorisait le parti de M^ Ledru- Rollin mais ne jugeait pas le moment venu d*agir ouvertement à main armée.
Les clubs qui, de leur côté , sans projets bien arrêtés, entretenaient dans le peuple Tagitation et la défiance, comprirent, en voyant l'émeute avortée ie la garde natiopl^e, que rinstant était favorable pour faire 4a loi au gouvernement, et qu'il fallait le saisir. En conséquence, une réunion générale des d^fs de «lubs eut lieu dans la soirée du 16 , et Ton v tomba d'accord sur la nécessité de convoquer le peuple pour le lendemain. Toute la nuit se passa à écrire, à impriiper des lettres , des proclamations , des affiches. Une foule d'émissaires se répandirent dans les ateliers de Paris et de la banlieue. Le Gouvernement provisoire , disaient-ils , attaqué par les royalistes, avait courageusement résisté ; il fallait aller Ten féliciter, lui promettre de nouveau le concours du peuple et remercier en particulier M. Ledru-RoUin ie son dévouement à la nation.
La proclamation suivante , affichée dans la matinée du 17 sur tous les murs de Paris, et saisie, par ordre de M. Emile Thomas , dans les ateliers nationaux où elle uvait causé une gmnde émotion , fait voir avec quelles précautions infinies ceux d'entre les chefs de clubs qui complotaient le renversement du Gouvernement provisoire , dissimulaient, en parlant au peuple, des projets que sa loyauté eût repousses avec indignation.
ÏHSTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE iSf^S. 921
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
L^ERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.
« Le peuple a été héroïque pendant le combat, généreu^jc après la vietoire, magnanime assez pour ne pas punir...
' » H est «aime, parce qu'il est fort et juste.
» Qtie lesijnauvaises' passions, que les intérêts blessés se (^rdenl de le provoquer!...
V Le peuple est appelé aujourd'hui adonner la haute direction morale ^t sociale. . ,
» ILe6t'€e son devoir de rappeler fraternellennent à Tordre ces hom* mes égarés qui tenteraient encore de se maintenir en corps privilégiés dans le sein de notre cité. '
» Il voit d'un œil sévère ces manifestations contré celui des ministres qui a donné tant de gages à. la Révolution, j» *
Celte* proclaoïation, très hal^le, exprimait exuctement les dispositions naïves de la masse populaire. La plus grande partie .des ouvriers ne connaissaient encore que très vaguement la division qiii régnait entre la majorité et k minorité du eonsefl.' Ils vénéraient par tradition les noms d'Arago et de Dupont (de l'Eure). Ils ne s'occupaient ni-deM.Marrast, ni de M. MariQ, ni de M. Garnier-Pagès. La plus grave accusation qui se fùt encore produite contre M. de Laoïartine, c'est (|u'il était un peu faible et se laissait tromper par les royalistes. Il ne s*agissait donc véritablement, dans l'esprit dépeuple, que de donner confiance au gouvernement et de l'engager à persévérer dans le bien * • Les principaux chefe de clubs, qoi portaient dans ce projet de n^anifestation populaire une vue plus politique et voulaient, en arrachant à la majorité du con-
> Qu'il me soit' permis d^ rappeler ici un propos naïf eoteodiu le 17, dans un groupe populi^, ou tt)0meui.oà4e gouveraeœeot pArntsur Pesirade de rhôtel de ville, et qui peint admirablement le sontimeotie plus général dont la masse était animée : « Quel malheur qu'il y enr ait un qui «soit an peu vieux, disait un ouvrier, en regardant Dupont (de TEuce), les autres en ont bien pour vingt ans. encore à fairt noXtrt hoiiHicwr et à nous défendre cQnire l'étranger, » •
seil rajournement des élections et l'cloignement de Tannée, raffermir dans le gouvernement l'autorité de la minorilé révolutionnaire, étaient loin cependant de se prêter à la trahison préméditée par quelques factieux. Aucun d'eux ne voulait renverser M. de Lamartine. M. Cabet, qui èùt lé 16 au soir et dans la matinée du 17 des entretiens avec .lui , s'employa, avec beaucoup de zèle et d'habileté, à modérer ses hommes et à les mettre en garde contre les suggestion» des agents de M. Blanqui ; M. Sobrier, qui thieui que d^oulâres connaissait le plan des conspirateurs, promettait d'y avoir rœil. Ce plan d'ailleurs , pas plus que lé complot du 25 février, évanoui au souffle même de celui qui l'avait conçu, ne reposait sur rien de solide. Crier bien haut a la trahison du Gouvernement provisoire, dire tout bas qu'on était en force pour s'emparer de l'hôtel de ville , glisser dans l'oreille de quelques uns que Blanqui méritait seul la confiance dés révolutionnaires, c'était toute la tactique des (*onspîrateur^^ #t eette tactique, qui pouvait amener un tumulte passager, était absolument impuissante à remuer la grande masse du-peuple. M . Blanqui lui-même , dans la dernière conférencequ'il eut à une heure du matin avec les conjurés , n'osa pas dire qu'il faUut renverser le Gouvernement provisoire , et ne parla- qoe de Y épurer. La pétition qui demandait dans l'origine Fajoamement indéfini des élections, fut aussi très modifiée par l'influence de M. Cabet;
Cependant le Gouvernement provisoire , prévenu depuis plusieurs jours par M. Louis Blanc de la manifestation des corporations * , et mieux instruit qu'il ne pouvait Tétre lui-
1 M. Louis Blanc apportait dans ses préparatifs une sorte d*enfaDtillage. Ainsi, pour faire impression sur le Gouvernement proyisoire, il imagiiui de se faire écrire par deui jeunes gens des écoles une lettre anonyiiM qa*il reçut pendaBt le conseil et qu'il lut à haute toîi. Mais la rase avait a^iatèmHNat été découverte, car M. Marie, lui frappant doucement sur l*épa«l«, loi <litea souriant : Ncfus connaissons cela, mon cher collègue ; crofei-moi/ atertîfia vos Jeunes gens de changer de paletots, la police les reconnatt Ivap «ûémeat dans les groupes et pourrait, un jour ou rautre, leur jouer un niMifiii Umt,
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE i8à8. 233
même des, éléments perturbateur» qui menaçaient d-en dénaturer le caractère^ attendait avec une inquiétude extrême ^ -à rbôtel de viUe, cq qu'il plairait à la Providence de faire sortir d'un pareil ébranlement de la population.
Si la majorité du conseil n*avait songé qu'à son propre sa* lut, il lui était facile d'appeler à sa défense les baïonnettes de la garde nationale. La journée de la veille montrait assez son vifdésir de commencer la lutte avec la révolution. Mais, j'ai déjà eu occasion de le faii% remarquer, les bommes qui composaient lu majorité du conseil, aussi bien que ceux qui s'y trouvaient en minorité , pour différer de vues politiques, n'en restaient pas moins d'accord dans le sentiment du dévouement au pays. Tous souhaitaient sincèrementd' épargner à ht Répu^ Uique les malheurs de la guerre civile.
Les prë^ràtifs de défense du gouvérnemen^se bornèrent tfonc i* faire fermer les grilles de l'hôtel de ville, derrière les* quelles le colonel Rey disposa deux à trois mille volontaires auxquels il commandait depuisr le 24* février. C'était une troupe formée an hasard ^ médioerement disciplinée et plus disposée, i en juger par son origine et par son langage, à se joindre dans l'occasion au peuple qu'à lui opposer une résis* tance sérieuse. Tout allait donc dépendre de la sagesse du peuple, et l'issue de la journée se pouvait d'autant moins prévoir que cette sagesse instinctive et orageuse n'avait pas conscience d'elle-même.
. Vers une heure de l'après-midi , on vit paraître , à Textrémitéde la place de Grève, la tête du cortège populaire. Elle était composée de cinq à six eent» cltibistes, parmi lesquels on comptait quelques femmes, et qui mahchatent en rang, dix par dix, précédés de leurs drapeaux. Après eux venait la longue procession des corporations ouvrières. Séparées l'une de l'autre par des intervalles égaux, chacune de ces corporations suivait sa bannière flottante ; et, s'avançant lentement, d'un pas mesuré , elle se rangeait sous les fenêtres .de l'hôtel de ville dans un ordre parfait* On n'entendait dans cette
T2à IIISTOmE DE LA REVOLUTION DE 1848.
masse compacte d'hommes , de femmes, de vieillards, d'enfants, aucune rumeur. Le commandement s'y faisait sans bruit, et la plus stricte discipline maintenait dans les rangs de cette armée en blouse une régularité que les plus belles troupesdu monde eussent applaudie . Les physionomies mêmes, toutes recueillies et graves , exprimaient la pensée du devoir accompli qui animait et contenait cette multitude.
Quand la place fut entièrement remplie, le mouvement du cortège s'arrêta : les chefs des clubs et les délégués des corporations, s'approchant de la grille , demandèrent i être introduits auprès du -Gouvernement provisoire. M: de Lamartine, qui venaitde recevoir de M. Gabet l'assuranceque les clubs n'avaient aucune intention hostile, -iit-ouvrir les grilles & une cinquantaine de délégués , et le conseil tout entrer se transporta dans une des salles les plus spacieuses de l'hôtel de ville, afin de les recevoir solennellement. Pendant ce temps, le peuple, resté sur la place, entonnait d'une voix mâle, et sans rompre ses rangs^ la Marseillaise.
« Citoyens! que demandez-vous?» dit, en s'adressant à la députalion des clubs le vieux défenseur des libertés constitua tionnelles, Dupont (deTEore). Il y avait dans l'accent avec lequel il. posa cette interrogation une certaine fierté qui contrastait avec Taflaissement de son corps et la tristesse résignée de son visage. Un moment de silence suivit ces paroles. De part et d'autre on s'observait, on cherchait à surprendre sur les physionomies le secret de chacun, à deviner le concert on l'isolement des volontés, la force de l'attaque, les chances de la résistance. Aux deux côtés de M. Dupont (de l^ure) , qm était assis dans un fauteuil adossé à la muraille, les membres du Gouvernement provisoire se tenaient debout : à droite, MM. Arago, Louis Blanc, Albert, Ledru-Rollin ; à gauche, MM. de Lan^artine, Marrast, Crémieux, Marie, Garnier- Pagès.
Dans le groupe des clubistes, on remarquait MM. Barbés, Cabet, Sobrier, Michelot, Suau, Longepied, Lucien, Huber;
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE ilAS. 235
M. Blanqui, qu'entouraient plusieurs de ses hommes les plus intrépides, entre autres MM. Flotte ^et Lacambra, <z figurw. inconnues y a dit M. Louis Blanc, et dont Vexpreision aeait quelque chose de sinistre^, d Un ouvrier nommé Gé/ard^ s'avançant vers Dupont ( de l'Eure ) ,. lut une pétition qui^ an nom du Peuple de Paris, réclamait l'éloign^nent des troupes, l'ajoumement des élections de la garde nationale let celles de l'Assemblée. A peine l'ouvrier avait-il achevé sa lecture, que M.Blanquipritlaparole.IlBeâtàutrechose que répéter àpeu près les demandes formulées dans la pétition ; mais le ton et le geste dont il accompagnait sa requête tenaient plus de h menace quedela prière :il ajouta, d'ailleurs, àee que Touvrier venait de dire , la sommi^tion au Gouvernement provisoire dedélibérer séance tenante et de rendre aux délégués du peuple^ uue réponse immédiate. M. Lotus Blanc, surpris de tant d'au* dace et la croyant sans doute appuyée sur une force dont il n'avait pas le secret, appréhenda tout-à-coup de voir passer en d'autres mains que les siennes la conduite du mouvement populaire. Un regard échangé avec M. Barbés ne lui laissa plus de doute. Si le gouvernement cédait aux injonctions deft dubs, Blanqui, leur ennemi commuA, en remportait l'honneur et l'avantage ; si Blanqui sortait de l'hôtel de ville triomphant, à lui la révolution, à lui le peuple: où les conduirai t-ii?
Dans une pareille situation, il ne restait plus à M. Louis Blanc d'autre parti à prendre que de faire cause commune avec lamajorité du Gouvernement provisoire, et de repousser une intimidation dont il avait eu cependant la première pensée, s'il ne voulait pas se livrer, se subordonner à un chef de factieux dont les desseins lui étaient inconnus et les intentions suspectes. Sa délibération intérieure ne fut pas longue. S'avançant hardiment vers le groupe des délégués : « Citoyens ! ditil, d'une voix à laquelle le sentiment du péril et de l'outrage
* Voir Pages d'histoire, p. îK).