MARSEILLE. — TOULOUSE. — BORDEAUX
Quaâd la première ivresse d^ la victoire se ^ fot dissipée dans cette incroyable expansion de la joie populaire doni f ai essayé de rendre quelques aspects, lé gouvernement et- fes partis se prirent à songer aux départements et se demandèrent dans quel esprit allaient se faire les élections généqiles dont le jour était proche. Il était difficile de s'en former mie idée exacte. Nous avons vu comment la ppovrnce reçut Tayis d'une révolution à laquelle elle n'avait pris, par le moYivement réformiste, qu'une part lointaine et très indirecte-. Son attitude passive, sa soumission inquiète et comme involoalaire, ne surprirent personne. Si la société officielle, -au centre même de son action politique, si les trois grands pour voirs de l'État j réunis sur le point le mieux défendu du pays légal, s'étaient laissé disperser presque sans combat, comment la représentation affaiblie et partielle de ces pouvoirs se »çrait-elle maintenue ? En vertu' de quel principe une administration locale, dépendante, étrangère-aux populations sur lesquelles elle n'exerçait qu'une action passagère, superficielle et en' quelque sorte mécanique , aurai t-ëlte provoqué une résistance dont la royauté ne donnait pas le signal? D eût fallu pour cela un fanatisme de dévouement dont nos mœurs avaient depuis longtemps èfitacé jusqu'au souvenir dans fes âmes. Le pays, d'ailleurs, eût-on Voulu lepôusser^ laguerrefeivile pour-un motif purement politique, iw)n seulement n'aurait pas répondu à l'appel, mais ne l'aurait pas même" compris. Sous ce rapport, la France si diverse de traditions et de coutumes, si variée d^opiniôns, si inégale dans la cultui'e întel-
iBà HISTOIRE DE LA RËVOLITION DE iM8.
lectuelle et le bien-être matériel, était possédée d'un seul espril. La prépondérance des intérêts positifs sur les sentiments et les croyances était universelle. Or, depuis 1789, les deux intérêts de la France, Tagriculture et l'industrie, ne relevaient plus que d'eux-mêmes. Le sillon et le métier, égft' lement afiranchis, ne recevaient plus d'en haut la fécondité et lé mouvement. La démocratie, qui ne se montrait pas encore à découvert dans l'établissement politique* avait pris racine dans le sol ; elle dominait les mœurs ; et» bien que ce Caractère nouveau de la nation ne lui fût pas encore cora^ tement révélé à elle-même, il était trop prononcé 4éj& pour qu'il fût possible de lui donner le change et d'entraîner les populations, même les plus ignorantes, à combattre la République, c'est-a-dire le gouvernement le plus conforme aux principes et aux intérêts de la démocratie.
Cependant , malgré ce caractère démocratique te mœurs nouvelles , les particularités originelles et .far«£tionnelles, les conditions de sol et de climat , la nature des travaux, imprimaient aux provinces du nord ou du midi, du centre, de l'est ou de l'ouest une physionomie- individuelle ; et les commissaires du gouvernement rencodtrèreot des difficultés locales suivant qu'ils furent envoyés A deli populations plus ou moins en rapport avec Paris, plua Ou moins en proie surtout à la crise économique qui, depuis te.cûmmencement du siècle, allait menaçant et désolant chaque jour davantage la production industrielle et agricole. Le caractère et la réputation des commissaires, le respect qu'ils surent inspirer, eurent aussi une part notable dans l'accueil que r^t en leur personne la République. Si les choix arrachéi i M. Ledru-Rollin n'avaient pas été si contraires à ceux qu'il fit de son propre mouvement ; si dans tous les départemenis on n'avait eu affaire qu'à des hommes honoraUes et prudents, tels que MM. Lichtenberger, Gréx-) , Emile OUivier, Miirchab, Guépin, Bordillon, etc., etc., bien des divisions, ou ne fussent pas nées, ou du moins n'eussent pas dégénéré en collisioDS
MttTOlRE DE LA KKVOLtTÏON DE 18ftê. Sâ5
sanglantes. L'autorité du gouvernement n'eût pas été cornpromise par le renvoi de plusieurs commissaires, et l'on n'cûl ]pas vu des électeurs démocrates voter pour des candidall orléanistes ou légitimistes, dans le seul but de protester cûfitre les sôttbes administratives des fonctionnaires fépu* blicains.
Jetons uti coup d'œil sur les points principaux d'après lèSh quels nous serons le mieux en mesure d'apprécier l'eAsemblè do mouyem(nit qui agita le pays, pehdantradministrationdes comnhissaires, jusqu'à l'ouverture de l'Assemblée nationale.
ftoueh, tout d'abord, fixera notre attention. Assise au sein des plus fertiles campagnes de France, la vieille capitale de laNeuslrie, dont les traditions féodales semblent vivre encore dans ses nefs imposantes qui furent au moyen âge l'exprtS^ Sion française du génie de l'art catholique, Rouen, sous ses flèhors de grandeur et de prospérité, recèle des misères Si profondes et d'une telle nature que le seul récit en paraît iftduppor table à notre imagiiiation. La population rouennaise, qui porte l'activité dans le travail, l'intelligence dans les afttàtés ; que tout favorise , son climat tempéré , sa situation géographique, ses communications faciles avec les deûi tih" tioûS les plus commerçantes du monde, l'Angleterre et lés Ëtats-tJnis, vit agglomérée hors de toutes proportion^, daris des conditions d'existence auprès desquelles l'esclavage Atttique pourrait paraître enviable. Par une fatalité que h tbftscience moderne repousse, et que la science économique h tttise dans une effrayante évidence, plus l'activité de la fabrication s'accroît, plus les machines se perfectionnent, plufc Ids produits excellents et nombreux font honneur au génie de kt tiation qui en enrichit le monde, plus aussi la misère s'appesantit sut les travailleurs, et plus, eiichatnés sans répit A uh travail abrutissant et ingrat, ils perdent le temps, la faculté et parfois jusqu'au désir de cultiver leur être moral. Une hostilité profonde entre les maîtres et les ouvriers est l'effet d'un état aussi anormal quitréè, pour les uns, l'impérieuse obligé-
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tioi) de produire vite, beaucoup, à vil prix» afin de souteuir toutes les concurrences intérieures et extérieures ; pour les autres, un travail de quinze à seize heures, Femploi prématuré des forces de la jeunesse, Tabandon des enfants en bas âge par leurs mères assises tout le jour au métier , la cruelle nécessité, enfin, pour pouvoir exister, de se mesurer chaque jour plus avd^ement le pain dont on se nourrit, la paille sur laquelle on couche et jusqu'à l'air que l'on respire.
Et je parle ici de l'état habituel de la fabrique dans les temps où rien ne la trouble. On peut se figurer ce quîvm secousse politique doit jeter de perturbation violente dam ce désordre régularisé, et jusqu'à quel point d'exaspération elle doit porter les passions et les haines qui couvent sourdement, mais constamment, au sein du prolétariat industriel. .
Eni830, quelques semaines seulement après les événements de Paris, ime révolte générale des ouvriers éclatait à Rouen^Le tocsin sonnait dans les vallées ; des milliers de combattants sortaient à la fois de toutes les usines. Leur nombre et leur ré- ^lution paraissaient formidjEibles ; mais l'insurrection, n'ayant ni drapeau, ni chef, ni but déterminé, avorta misérablement, et, pendant toute la durée du règne de Louis-Pbi* lippe , la paix extérieure ne fut plus troublée. En 1833, la Société des droits de Vhomme essaya d'organiser à Rouen des sections. Mais elle ne réussit pas à embrigader au delà de 1,600 hommes que la loi de 183A vint presque aussitôt forcer à se dissoudre. Depuis lors, la population ouvrière laissa ftire à la bourgeoisie son opposition politique. En dernier Ueu, die ne parut prendre aucun intérêt au mouvement réfonnisjl^ et n'inquiéta plus le pouvoir. Mais tout à coup , en apprenant la nouvelle de la chute de Louis-Philippe , et conune à un signal attendu, 30,000 ouvriers entrèrent en grève, demandant à la fois la réduction des heures de travail , la hausse du salaire, l'interdiction du travail dans les prisons et l'expulsion des ouvriers étrangers. En présence de ces exigences du prolétariat, les chefs d'industrie voyaient toutes les eom-
HISTOIRE DE LA RÉVOLl'TloN W. 18.W. 537
mandes suspendues et le crédit anéanti >. Personne, d'ailleurs, pas plus à Rouen qu'à Paris, n'était préparé en aucune manière à cette std)ite explosion de la crise industrielle , et l'on n'y sut trouver d'autre remède que la création des até^ liers nationaux j d^où sortit incontinent la guerre civile.
H. Ledru-Rollin avait nommé commissaire dans le dépar* tement de la Seine-Inférieure un avocat radical d'un talent distingué, M. Deschamps, qui, depuis bien des années, rivalisait d'influence au barreau et dans la lutte politique avec M. Sénard, dont les opinions se rapprochaient davantage du libéralisme de la bourgeoisie. C^était encore là comme partout laquerdle du National et de la Réforme. La campagne dés banquets venait d'envenimer très fort cette querelle. Le parti radical s'était laissé battre sur la question du toast au roi, et quand M. Deschamps se présenta officiellement à Rouen en qualité de premier fonctionnaire de la République, la bourgeoisie, qui se croyaitmaitresse du terrain^ se tint pour offensée de ce choix. Elle envoya immédiatement à Paris une députation de gardes nationaux , chargée de protester contre la nomination de M. Deschamps et d'exiger qu'il fût remplacé par M. Sénard» Mais comme les accusations qu'elle portait contre M. Deschamps étaient des plus vagues et accompagnées de menaces, le ministre n'y fit pas droit. Dès lors, la ville de Rouen se partagea en deux camps pleinsd'animosité, et il fut aisé de prévoir qu'ils ne tarderaient pas i en venir aux mains.
L'armement de la garde nationale dont , sous différents prétextes, on éloignait les ouvriers, fut pendant tout le mois de mars le sujet de plaintes de leur part et l'occasion de pro^ vocations imprudentes de la part de la bourgeoisie. L'irrita* tion des ouvriers était grande, et loin de chercher à Fapaiser, on la porta au comble en les menaçant brusquement- de faire fermer les ateliers nationaux. Enfin , l'agitation causée par
I Oa a eoDêUté que le dëpartemeot de la Seioe-Iofërieure avait perdu une valeur d'environ 100 millions, pendant les premiers mois de Tannée 4S4S.
tSI HISTOIHI:: DE 1.A HhVOLLTiON DE i8&8.
les élections et reclus de la liste exclusive très impoUlique* ment suggérée aux prolétaires par le comité paiisien, ameliërent rexplosîoa, prévue depuis longtemps, des colères du peuple.
Sous beaucoup de rapports, la ville de Lille était ea i8&8 dios des conditions analogues à celles où se trouvait Rpueii. Chef-lieu d*un département qui compte ua million d*habi- Unts répartis entre les travaux de Tagriculture, de |a navigation et de la fabrique; centre actif et en apparence florissant d'une province où les progrès de la culture, savammcut oombinés avec ceux de Tindustrie et l'extension du conuoercOi ont atteint , dans les genres les plus variés^ une perfection lidmirable , Lille est comme Rouen , malgré ses aucienw institutions de bienfaisance municipale plus nombreuses et jdus larges qu'en aucune autre ville de France, dévorée pir un effroyable paupérisme ' •
Mais l'opinion républicaine et les traditions révolu tiomiijra sont demeurées plus vives dans le département du lîord (IM dans le déparlement de la Seine-Inférieure. La ville de Liilo qui s'était signalée en 1789 par son patriotisme, et sous II restauration par son esprit libéral, avait eu, dès les prpiii|èrss années du règne de Louis-Philippe, une société républicaioB formée des débris du carbonarisme , qui fit par la presse si par des ai&liations secrètes une propagande active. Peu i peu, le radicalisme se dégagea du libéralisme avec Ieqij|4 il s'était d'abord confondu. On se rappelle comment, au banquet réformiste , il l'emporta définitivement sur Toppositioa dyuastique représentée par M. Odilon-Barrot , dans la perspQDfi de M. Ledru-Rollin à qui son ami, M. Delescluze, rédacteur en chef du journal Y Impartial du Nordy avait ménagé
^ De pltu amplef détaili ne feraient pai ici k leur place. Selon ts rtpP4f^ (|*UP médecin de Lille, on a calculé que dans lei temps prospères Lille compte 1 indigent sur 3 habitants. Sur 21,000 enfants dans la classe pauvre, il en est mort, dans une année ordinaire, 20,700 avant Tâge de sept ans. (Voir te Jiopporl de M. Blanqui à l'Académie des sciences morales H poUlique^,
HISTOIRE DE U RKiYOLITION DE i8A8. S39
ce triomphe. Quant au socialisme, il existait à peine encore à rétat théorique; et Técole phalanstérienne, qui comptait à Lille un certain nombre d*adeptes, repoussait toute dliance avec les radicaux révolutionnaires ^
Lorsque parvinrent à Lille les nouvelles de la fuite de Louis- Philippe et de rétablissement d*un Gouvernement provisoire, le préfet, M. Desmousseaux de Givré, quitta précipitamment ta préfecture et se retira chez le commandant de la division militaire. Le 27 février au soir, M. Antony-Thouret, chargé par M. Ledru-RoUin d'une mission assez vague, mais qui s'an» nonçait comme préfet provisoire du département du Nord, arriva i Lille escorté de quelques jeunes gens des villes d* Amiens, d'Arras et de Douai où il venait de faire proclamer ta République. M. Antony-Thouret fut accueilli sans démonstrations hostiles, mais avec une extrême froideur. Ni la famille , ni la personne du nouveau fonctionnaire ne jouissaient dans te département du Nord d'une notoriété considérable. Né i Tarragon d'un père espagnol, qui prit du service en France et habita Douai , M. Antony qui porta plus tard le nom de sa femme, M"* Thouret, faisait son droit à Paris en 1880, et il y devint, après la révolution de juillet, gérant d'un joamal républicain. Successivement condamné à plusieurs anpées de prison et à de fortes amendes à la suite de procès de presse , il s'occupa do littérature et écrivit des pièces de théâtre qui ne réussirent pas. A sa sortie de prison, il tenta de refaire sa fortune très ébréchée par des spéculations industrielles qui lui causèrent beaucoup d'ennuis et le brouillèrent avec la plupart de ses amis politiques. De tels antécédents ne donnaient pas à M. Anlony-Thouret une grande autorité dans
1 M. Hennequin, l*un des chefs de l'école phalanslérienae , se troavantà Ulle, le Jour du banquet, dod seulement ne s'y présenta pas, maU poar mieiix protester, il flt annoncer pour la même heure une conférenee publl* que. De son côté, M. Ledru-Rollin, à qui, dans un souper que lui offrait la loga maçooniquc, Tun des convives posait cette question : « Étes-Tous commu* niste? » répondait catégoriquement : <( Je ne suis ni communiste, ni socia* liste, n
•J^ii^ HISTOIRE DK 1 A RÉVOLITIOX DE 1848.
le département qu*it venait administrer, et cette autorité se vit encore fort amoindrie par la lutte qui s*engagea immédiatement entre lui et M. Delescluze, à qui il avait apporté, sans le savoir, une dépèche de M.Ledru-RoIlin,qui conférait à ce der« nier les pouvoirs extraordinaires de commissaire général dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais. Des conflits qd furentla suite de ce malentendu, de l'extrême négligence dans les instructions données au ministère dé l'intérieur ' , et de leur peu d'accord avec celles qui émanaient des ministères de la police, des finances et de la guerre , il résulta ceci , que le
< J*ai déjà eu occasion de f^ire remarquer combiea cet iostmctîODi, beancoaptrop vagues au point de me administratif, étaient modérées et conciliantes au point de vue politique. La lettre ci -Jointe de M. Jules Favre, adrcisée à M. Delebecque, rédacteur en chef du Libérai du Nord^ en date Ai 2 mari, le montre avec évidence :
Paris, 2 mars 1S48.
« La République doit être partout accueillie avec Joie, parce qu'eHe est la fin d*un système de compression et de honte nationale, et le oommencemeBt d*unc ère vraiment démocratique. Pacifique, parce qu'elle est forte, elle doit se montrer calme et généreuse. Vous devez donc éviter avec soîd tout ce qui peut effrayer la bourgeoisie qui est avec nous par le cœur, qui le sera dans peu par Tintérét, mais qui sMnquiète d'un état de choses si nouveau ponr ses idées. Annoncez partout que la République n'est pas la destmctioa de ce que la bourgeoisie peut croire menacé : la propriété, la famille. Elle en est an contraire la consolidation. En favorisant les travailleurs , elle intéresse an plus grand nombre de citoyens au repos social. Elle réalise ce qne bien des gens traitaient hier d'utopie : tout pour le peuple et par le peuple. Ne cnignez pas du reste les clubs qui vont s'ouvrir en province , comme ils sont ouverts déjà ici. Les libres réunions, les discussions publiques des actes da gouvernement et des théories politiques sont la conséquence du système dmveau. Contraxlées, elles le renverseraient. Tolérées, encouragées, elles le fortifieront. Que vos amis s'empressent de se faire affilier à ces sociétés, et soyei sûr que la raison et le bon sens du peuple feront justice de foutes les eugérations, de toutes les excentricités de quelques esprits mal faits.
» En résumé, nous sommes forts; nous pouvons être modérés. Nipenécotions ni menaces. Mais n'oublions jamais que nous sommes les iostrameali du peuple et que si nous cessions un instant d'obéir à ses inspirations, dPétie guidés par le désir de tout faire par lui, nous travaillerions à désorganiser le nouveau gouvernement. »
Le secrétaire-général provisoire,
.lï'LES FaVRK.
ms(rom£ de la révolution i^e ms. 241
département du Nord resta comme abandonné à^ lui-même , et que les ccmimissaires n'y eurent que l'apparence du pouvoir, m'est dans cette situation qu'on se prépara aux élections. Los républicains, mal dirigés par le commissaire qu'irritait sa situation fausse , se montrèrent ombrageux , excessifis , im* politiques* *
La réaction s'organisa sous l'influence du procureur général H. Corne. Tousles partis monarchiques s'y j<Hgnirent. M^ De* lescluze s'irrita de plus^n plus ; M. Ântony-Thouret, qui avait tenté d'attirer les. anciens conservateurs , fut renvoyé de la préfecture et accepté comme candidat de la réaction en haine de M. Delescluze. Une polémique très vive s'engagea ; on ré** vêla alors des faits inconnus ou oubliés, relatifs aux spéculations industrielles de M. Antony-Thouret, qui se vit rayé des deux listes. . - -
Tous les républicains prononcés échouèrent, et M. dé Lamartine, porté sur toutes les listes, réunit plus de 200,000 voix. ' .
Le commissaire nommé à Strasbourg , M. Lichtenberger, eut une tâche ai3ée par comparaison avec celle des commissaires de Rouen et de Lille. Aucune hostilité entre la bourgeoisie et le prolétariat n'existe en Alsace. La distinction des classes s'y fait à peine sentir. Un esprit très libéral et des habitudes très démocratiques dans cette population laborieuse ont depuis longtemps rapproché et presque confondu les rangs. L'ancienne noblesse est d'ailleurs peu nombreuse 4ans ce pays où le sol extrêmement fertile appartient à une multitude de petits propriétaires. Lahautç bourgeoisie industrielle s'y était montrée équitable, et l'ouvrier n'avait pas songé, encore, à chercher dans les utopies communistes un remède désespéré à des maux qu'il voyait compris et allégés par les chefs d'industrie* De grands établissements de charité prévenaient ht misère ou la rendaient plus tolérable. L'instruction était généndeçient répandue^ même dans, la population catholique, par snîtQ de Vém^iatioD des de»- " ments cban-
i!!^ lIlSÏOlhE bt LA R£VOLLTlUiN D£ iSM.
gemenls de religion depuis la Réfonnation, et Vusage étaUi de prendre alternativement les magistratures dans run et dans l'autre culte, y avaient enseigné une tolérance mutuelle singulièrement favorable au progrès de la liberté. IL ne faut pas oublier non plus, parmi les causes essentielles de ee progrès, qui faisait de TAlsace le pays de France le mieux pr^peré aux institutions républicaines, les études scientifiques dont Strasbourg était le centre, et dont l'origine remontait à.sa vieille université, protestante. De brillantes écoles dé droit el de médecine y avaient continué jusqu'à nos jours ce mouvement ininterrompu de la science ; la présence des régiments d'armes savantes servait encore à l'entretenir.
Le contre-coup de la Révolution de févricfrfut donc ^jteine sensible en Alsace, où tout concourait depuis longtemps,' dans la pratique de la vie , à familiariser les esprits avec Inégalité républicaine. Une partie seulement de la population eut à en souffrir. Dans un grand tiombre de localités, les paysans se soulevèrent contre les usuriers, qui appartenaient presque tous à la religion Israélite, et avant que Tautorité pût les protéger, ils furent chassés du territoire. Des villages entiers furent saccagés ; mais il ne se mêla à ces soulèvements aucune idée de politique ni de socialisme. Ge Ait une vengeance brutale du débiteur sur le créancier, pas autre chose.
On n'ignore pas combien le prêt à usure cause dâkis la population des campagnes de détresse et de ruines. La passion de la propriété foncière, dont le rapport, dans les meilleures conditions, ne représente pas au delà d'un intérêt de S pDur 100, livre le paysan, qu'elle entraîne à acquérir une plus Miide étendue de sol qu'il n'en saurait payer avec son épai^e, à la rapacité des usuriers. Dès qu'il est entré en relatÎMde commerce avec cette race rusée, dès qu'il a mis son nom <ti bas d'un papier qu'il a lu et relu vingt fois sans apercevoir la clause cachée qui le perd, le paysan, malgré toutes ses finesses, île parviendra plus à recouvrer sa liberté. Bésor-
HlSTOiRE \m LA RÊVOLlTIOiN DE.1M8. 24S
mais son activité, son intelligence, les bienf&its d^ la Providence qui lui envoie de riches moissons , ne profiteront plue i loi, mais 4 son nouveau niattre. L'intérêt exorbitant d*un tout petit capital absorbera son temps et ses sueurs. €haq[tte jour ii verra diminuer l'aisance de sa famille et grossir ses embarras. A mesure qu'approche le jour fatal de l'échéance, le visage plus sombre de son créancier l'avertit qu'il n'a point de répit à en attendre. Il faut se résoudre, il faut entrer pluiÉ avant dans la voie de perdition ; emprunter encore, emprunter toujoujrë^ jusqu'à -ce que la ruine soit consommée , et que vharnps , frés et boi§ , maison , troupeaux et ménage , tout soit passé de ses mains laborieuses dans les mains rapaees de l'usurier; Que de ressentiments alors, que de haine dans lé cœur du malheureux dépossédé 1 Avec quelle ardeur il soù«^ hait^ra, avec quelle patience il saïUtt attendre, épier l'oeca^ sion des représailles ! La pensée de commettre une injustice ne«e présente pas même à son esprit lorsque , comme on Pr vu en Alsace, il saccage la demeure, il poursuit la famille, il {Hlte les biens du juif usurier, et qu'il se venge en un jour des aouffk*ances endurées pendant tdute une vie ! Et , chose incompréhensible, l'expérience n'éclaire ni l'un ni l'autre de ees ennemis. Les juifs de l'Alsace, rentrés dans leurs demeures ravagées, recommencent à tendre leurs embûches au paysan qui ne manque pas de s'y prendre encore. De part et d'autre, la passion d'acquérir fait tout oublier et rapproche dans une même hypocrisie des esprits tout chargés* de hainei^ irrécondliables.
Hormis cet incident, qui n'avait rien de commun avec la révolution politique, les départements du Rhin virent s'accomplir sans trouble le changement de l'administration. L^ comptoirs! d'escompte suffirent à parer aux difficultés de la crise financière ; le parti républicain avancé sut ajourner ses prétentions et seconda l'action conciliante de M. Lichtenberger.. les partis royalistes étaient sans influence dans le pays, et les élections v fuient, malgré les intrigues du clergé cathé-
U!x HISTOIRE DE LA aEVOr.UTIO.N DE LUS.
lique, Texpression modérée , mais sincère de Topinion républicaine.
Un spectacle bien différent nous attend dans le départemort
du IUi4ne«
Lyon , la seconde ville de France par sa force de production , la première peut-être par son énef gie , mom spontané qi;ie Paris , moins prompt aux révolutions < politiques , est le centre véritable , le foyer toujours incandescent de la guerre sociale. L'antique cité d*Âuguste est aujourd'hui la capitale du prolétariat. Sur un sol qui présenté des .traces visibles d'immenses bouleversements , au-dessus des cryptes et des catacombes qu'arrosa le sang des premiers chrétieDS, et qui , d'âge en âge, ont enfoui péle-mèle les ossements à& martyrs de toutes les croyances, s'élève sous unt^el pluvieux, enveloppée de brumes épaisses , une ville dont la richéKe assombrit l'imagination, que l'on dirait mau<Mte d^ns sa prospérité, où s'observent, se mesurent, se menacent incessamment, en silence-, des haines invétérées.
La population lyonnaise , que ses origines druidiques et romaines, son christianisme mystique et longtemps persécuté, sa lutte prolongée contre les Sarrasins, les Francs et les Bourguignons, son esprit de secte et ses libertés consulaires, ont faite, à travers une succession de calamités inouïes, d'une trempe héroïque , était réservée encore à souffrir les plus cruelles angoisses de la vie moderne. Pas un des fléaux de la guerre industrielle ne devait lui être épargné, et la richesse croissante que produisait son industrie devait là précipiter au dernier degré de la misère.
A partir de ces premiers métiers pour le tissage de la soie qui , sous le règne de Louis XI , furent* le commencement modeste de l'industrie lyonnaise, jusqu'au xvni* siècle, oè la fabrique organisée occupait 60,000 ouvriers, on peut suivre, dans la ville de Lyon , un progrès constant de la production et du commerce , -malgré la révocation de l'édît de Nantes qui lui porta un rude coup, malgré des impôts très.ooéreux,
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE i84S. 2&5
très mal répartis , et malgré de fréquentes séditions d'ouvriers provoquées, par des règlements injustes '.En i7Ai,Ie8 ouvriers, réduits par ces règlements à une extrême disette, se soulevèrent et se rendirent maîtres de la ville. L'autorité, prise au dépourvu ^ leur accorda l'augmentation de salaire qu'ils exigeaient ; mais dès qu'elle les eut ainsi pacifiés, elle les surprit à son' tour et fit occuper la ville militairement. En 1708, une nouvelle sédition dans laquelle il y eut beaue6iip daAués et de blessés n'eut pas pour les ouvriers des résultats, meilleurs. Enfin, dans les premières années du règne de Louis XVI, l'industrie étant devenue très florissante ' , ils se crurent en droit de demander ime augmentation de salaire de 2 sous par aune. Pour toute réponse, on en pendit quelques uns et Ton menaça les autres* Tout rentra dans r(U*dre ; mais la discorde intestine entre les maîtres et les ouvriers n'en devint que plus profonde, et lés passions poli tiqués^e la Révolution trouvèrent dans cette irritation comprimée de la masse ouvrière un puissant levier de guerre <3 vile .
Les péripéties sanglantes du drame lyonnais, depuis le coraçiencement de la Révolution jusqu'à la fin du règne de Louîs-Pbilippe ,^ sont connues. En 183A, la construction de douze forts et d'une enceinte crénelée qui coupe en deux la ville des bourgeois et la ville des. prolétaires, et renferme dan» un cercle de fer la population la plus nombreuse, rendit sensible à tous les yeux la menace d'extermination toujours suspendue sur le prolétariat * .
1 Ed 1667, OD eompUit ôèik dans la fabrique de Lyon 8,000 coropagnooa àuployé» Unlôt dans un aCeKer, untôt dans un autre; 8,000 maîtres ayant dMcmi plusieurs métiers ; et environ 9ù marchands qui , sans prendre part an Ussage, supportaient tous les risques de ropératien commerciale. Diaprés le receaseraent général fait en 1846, on comptait à Lyon 31,399 métiers de tous genres.
' L*iinprimerie et la chapellerie étaient alors ^rès florissantes à Lyon et sont aujourd'hui en pleine décadence. Le tissajge dea étoffes de coton et surtout le tissage des étoffes de soie sont à peu près les seuls qui occupent en ce moment la fabrique lyonnaise.
3 L'enceinte foitiGée de Lyon date de plus de l^ois siècles. Détruite après
3M HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE iM8.
Toujours vaincus, jamais découragés, les ouvriers lyonnais avaient réussi, depuis ta révolution de i&30, malgré une surveillance rigoureuse et des persécutions de tous genres , i ûe donner, par le moyen des sociétés secrètes, une orgamsation très forte. Sous Tinfluence de ces sociétés aflBliées i telles de Paris, Tesprit républicain 8*était infiltré dans ces masses que les questions de salaire avaient jusquer^là exclusîvemeiit absorbées. La vaste société des Muêuetltstèê^ entre autres, purement industrielle à l'origine^ avait j^is peu ip6u un caractère politique. Bientôt les tliéories communisles y pénétrèrent ; mais la rivalité des systèmes et la controverse n'engendrèrent pas comme à Paris la division :.le lien indestructible d*une solidarité tant de fois cimentée^ dans le sang tenait fortement unis ces hommes intrépides. Rien ne pouvait leà ^Mteurner de leur but commun ; un même soitfQe vengear lesjiirimait; une même destinée les ferait vaincre où périr ensemble.
Moins lettré que Touvriér de Paris, moins avide de ^îve^ tissement , d*une race moins mélangée , moins sociaUe et moins artiste, l'ouvrier Lyonnais couve , sous une impassibilité apparente, des haines inextinguibles. Sa passion , pour rester taciturne, n*en est que plus intense. Rien ne distrait, ne rebute, ni ne décourage sa patiente énergie. H est rhoinme de la fatalité. Tel il était par nature et teVil devient de plus en plus, en se heurtant à la dure loi sociale qu'il ne parvient pas à briser.
Cependant , vers la tin du dernier règne , la population lyonnaise paraissait sensiblement calmée. L'active persévérance d'un clergé habile secondé par une noblesse très opulente, les congrégations religieuses multipliées depuis vingt ans et qui occupaient , dans de vastes ateliers, des ouvriers
le siège, en 1793, elle a été reconstruite en 1831. Cette constnictibn et celle des forts, ajoutés en 1834, défectueuses sous le rapport miUtaire, en yuede la défense extérieure, sont disposées de telle façon que les meortrièrès du mur d^enceinte plongent h portée de pistolet sur les fenêtres et dans TÎQtérieor des mébages de l'ouvrier. Aussi le peuple lyonnais les a-t-il en eiécràtioo.
mSTÛlHE DE LA RÉVOLUTION DE iU%. '*»
en grand nombre , le gouvernemenl occulte des jésuites dont rétablissement, rue Sala^ formait le centre de la Compagnie en France, toutes ces influences morales, combiiiées^ aveo Finlimidation 4e8 forts, inspiraient au pouvoir une sécurité entière* Dans le corps des électeurs censitaires > , les répu« Uieains formaient une imperceptible minorité qui, à Lyon comme partout, se dissimula pendant la campagne des ban« quets, derrière Topposition constitutionnelle. Un seul orateur, au banquet de Lyon, osa parler des misères du prolétariat. Le parti radical avait si peu de confiance dans ses propres forces qu'une adresse aux députés de Topposition , signée le 17 février 1848, dans les bureaux du journal démocratique ( fo Cenêeur)^ ne fut pas même envoyée à Paris. La tiédeur poli* tique était générale. Les afllsâres d'ailleurs allaient bien : 26,00&métiers étaient en pleine activité, quand lés premièret nouvelles de Tabdicatioii de Louis-Pliilippe arrivèrent i Lyon par dépêchés télégraphiques.
Un étonnement qui voulait encoi*e douter accueillit dans tous les partis' cette nouvelle incroyable pour les hommes politiques; mais dès que la population ouvrière eut entendu le mot de r^uhliquê^ elle fît éclater sa joie, et, se répandant par toute la ville, elle se montra préparée, décidée, au triomphé où au combat. Personne n'essaya de disputer aux bandes populaires la préfecture , où elles se portèrent en premier lieu. Li elles nommèrent par acclamation une commission préfectorale et une commission executive, qui aussitôt alla s'installer a Thôtel de ville où elle arbora le drapeau rouge. Le lendemain matin, le maire provisoire, M. Laforest, qui avait été à deux reprisés diiïéreiUes le candidat de toutes les nuances de l'opposition, fait connaître ofliciellement à la ville de Lyon que Tautorité républicaine est définitivement consti* tuée et que le commandement des troupes est confié au général Néumayer,qui vient de prêter serment à la République.
^ ni étaient au nombre de 1,05» |tour une population de 'ioa,<loe^
2&8 UISTOIEE DE LÀ RËVOLUHON DE IBM.
Nais rînquiétude est vive dans le peuple, au sujet de la gar« nisgii des forts. Lyon est en ce moment occupé par S^OOO hommes de troupe de ligne, sous le comuMindement d-(^Bciers supérieurs que Ton sait très mal disposés. Le général Perrot qui commande en chef, en Tabsence du général de Laseours, a refusé, dit-on, de faire acte d'adhésion à la République et a donné Tordre de concentrer la troupe dans la presqu'île de Perrache.
Bien que cet ordre ne soit pas mis à exécution , il. soflSt pour causer une fermentation extrême. Le peuple afflue à rhôtel de ville pour y prendre des fusils ; il exige 4 grimds cris qn'on lui remette les forts ; il menace de brûler I^ machines et de chasser les communautés religieuses. On ne parvient aie modérer un peu qu'en lui annonçant la procbaÎBe arrivée du commissaire du Gouvernement pro^i^isoire et en organisant sur l'heure un comité de subsistance, qui dâivre des bons de pain à tous les malheureux que la brusque cessation du travail laisse sans ressource ; mais cet apaisement momentané est suivi d*uu redoublement de fièvre pcpidaire, et quand M. Emmanuel Arago arrive à Lyon , la viHe est en proie à toute l'exaltation des passions révolutionnaires.
M. Emmanuel Arago, avocat , fils aîné de M. François Arago, membre du Gouvernement provisoire, était envoyé à* Lyon en quelque sorte malgré le ministre de l'intérieur, qui lui croyiût trop peu d'expérience et d'autorité pour occuper un poste aussi périlleux.
Sur aucun point de la France, en effet, la tempête révolutionnaire n'est plus violemment déchaînée. La noblesse et la haute bourgeoisie, saisies d'effroi, émigrent en toute hâte; les ateliers sont fermés ; les bruits les plus sinistres se répondent et portent partout la terreur. Le gouvernement^ assuret-on, a promis aux ouvriers cinq millions et deux heures de pillage. La vérité est que les prolétaires sont maîtres des forts. Ils ont trouvé dans les casernes de Saint-Laurent et des Bernardines des armes et des nmnilions en abondance. Les as-
HISTOIRE D£ LA RÉVOLUTION DE iUt. Ur
sociations ouvrières communistes et jacobines, les Charbon-mm^les Ventres creux on VoraceSyles Vengeurs fies Vautours^ ont constituée la Croix-Rousse un pouvoir kidépendant de rbôtel de ville, et ils dirigent avec une autorité souveraine le mouvement {K)pulaire. Il n y a plus dans Lyon aucune force de résistfM^ce. L*aatoritéimilitaire est anéantie. Le général Perrot, (fax semblait d'abord disposé à engager la lutte, ne donne plus aucun ordre. Les ^Idats, qui ne sentent plus la main dets cb^s, fraternisent :avec les ouvriers. Une multitude de clubs se sont ouverts ; une presse violente les excite. Malgré Tadhé^ sioade l'arcbevèque, M; le cardinal de Bonald, la baine du peuple coBiTe les congrégations religieuses Ta emporté à des excès déplorables. Plusieurs fabricants sont menacés ; déjà la soierie mécanique de Vaise , Tatelier de construction des bateaux à vapeur sont détruits. Le pénitencier d'OuUins, dirigé par l*abbé Rey, est réduit en cendres. Les souvenirs de la terreur se dressent dans toutes le^ imaginations.
Le premier acte par lequel M. Arago essaye de rétablir Tautorité centrale , qui dans toutes nos luttes civiles a rencontré à Lyon plus de résistance que dans aucune autre ville de France, c'est de substituer au drapeau rouge les couleurs oificielles adoptées par le Gouvernement provisoire. La foule très agitée, à qui Ton avait déjà insinué que le gouvernement de Paris n!était pas républicain^ ne paraissait guère d'humeur à souffrir ce changement. Cependant, quand M. Arago eut expliqué que le drapeau rouge était le drapeau du combat et qu'en signe de victoire il fallait arborer le drapeau tricolore, il fut applaudi, et les cris de Vive Arago ! lui donnèrent quelque espoir de pouvoii* se faire accepter par ce peuple en déliance.
Son premier soin fut d'annoncer publiquement le décret du Gouvernement provisoire qui garantissait l'existence de Vouvrier et de nommer une commission, à l'instar de celle du Luxembourg, pour rechercher les moyens d*organiser le travail; puis il fit ouvrir des ateliers nationaux et commencer
S50 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE iM§.
dfts travaux de terrassement et de construction qui occupèrent une partie des ouvriers auxquels on avait distribué jusqueJà des bons de pain ' .
Mais à Lyon comme i Paris, le gouvernement devait ren« contrer dans le corps des ponts et chaussées U plut inueii^ sable inertie. Il n'y a rien d'exécutable surJe-champ; lis projets sont à l'étude, disent les ingénieurs : i peine trouveoU ils de l'ouvrage pour une centaine d'hommes, quand plus de S0,000 prolétaires demandent de l'emploi. Heureusement, les chefs du génie militaire font preuve de plud de xëlç*
Cependant le travail reste bien au-dessous des besoins , et le mauvais système de salaire à la journée, joint à «m affreui gaspillage dans l'administration, produit bientôt les résultats les plus pitoyables'.
L'état des finances rendait d'ailleurs la situation infiniment critique. La caisse municipale était très obérée depuis long* temps ; un emprunt était irréalisable, et chaque jour tt fidhût pourvoir aux achats de vivres, d'habillements, aux paiements des ateliers nationaux, etc. Les souscriptions volontaires, malgré la générosité du peuple, étaient insuffisantes. Les pro* létaires exaspérés s'en prenaient aux riches qui émigndtntt emportant, disait-on, des trésors ; ils accusaient les fabricants qui fermaient leurs ateliers , attribuant ces effets spontanés de la peur à une savante machination contre la République. Dans l'espoir de déjouer ce complot, la multitude se porta aux barrières de la ville, et se mit en devoir de fouiller toutes hs
< Da 26 février au 1*' mai il a été délivré à Lyoa pour 338,000 4^aiiçi ée bons de pain.
^ nhe moindre des inconvénients de* ces chantieirs, Ail TAnnwUr9i$Lif» (1S49), c'était de coûter chaque jour à la ville, et en pure perte, de^ loaiaQi énormes ; le plus considérable Tut la démoralisation des classes ouyrièrcs.D Je trouve révaluation suivante des pertes éprouvées dans les ateliers nationaoi tnr divers points, dans un rapport de Tingénieur en chef âëê ponlt ei elMiii* sées du déparlement des Bouches-du-Rhône : u A Paris , valeur il«s invao eiécutés à peu près nulle; à Lyon, 75 francs pour 100 de perte; à Nantes, 65 pour 100 ; à Ntmes, sommes dépensées presque en pare perte ; à Arles, 6S pour 100. »
HtôTÛlRE DE Là KlîiVULUTlO^i DE 18A8. Ui
voilures. On peut se figurer de quels désordres une j^areillè exécution fut Toccasiônou le prétexte. M. Arago, qui tnal* gré ses instances, réitérées ne recevait du ministère de Yiû^ tàrièur ni ordres, ni instructions, ni secours, eût dans cette pressante nécessité Tidée de donner une satisfaction appa-> rente au peuple et de prévenir ainsi des désordres plus graves , en rendant un décret qui prohibait la sortie du nu- -mérinre s et un autre qui frappait les quatre contributions directes d^up impôt .extraordinaire^ avec exemption des cotes au-dessous de 26 fr. , et. des patentes au-dessus de 100 fr. ISn mtoie temps, il prenait sur lui de consacrer une somme ide 600,000 fr. envoyée par M. Garnier-Pagès pour fonder le comptoir d'escompte , à solder la paye arriérée des ateliers nationaux'.
L'occupation des forts par les ouvriers donnait aussi de graves inquiétudes au gouvernement. M. Arago décida de se r«Mbre à la Croix-Rousse et de tâcher d'obtenir par la peraiiasioB ce qu'il n'avait aucun moyen d'obtenir d'une autre manière : la remise des forts à la garde nationale. II comptait dans cette circonstance difficile sur le Concours de quelques unes des principales associations ouvrières, entre autres wr' celles des Voracés , avec laquelle depuis son arrivée à Lyon il entretenait de bons rapports, et qui s'était engagée d'honneuf à exercer dans la ville une poHce rigoureuse. L'attente de M. Arago ne fut pas déçue. La réunion cotivoquée
1 « Aucune somme numéraire au-dessus de 500 francs ne {worri sorUr de Lyon sans un laisser-passer du commissaire d, disail le décret. U produisit uo effet inverse de celui que M. Arago s^était proposé. II provoqua, au lieu de racrèlef, la sortie du numéraire, etftit révoqué le 23 mars.
' Ce duingement de destination, devenu le texte de calomnies grossière», ne fut décidé par M. Arago qu'après qu'il eut pris TavSs de M. Laforest, maire de Lyon, de M. Ddahanle, receveur général, de M. Magimel, inspecteur des finances, de M. Olivier, directeur du comptoir d^esoonpte. Tout le monde tomba d'accord qu'il fallait courir au péril le plus pressant, el f|a*mi ne pouvait, sans s'exposer à d'horribles malheurs, ajourner la paye de 19*^100 ouvriers en armes. Le Gouvernement provisoire approuva d*ailleiir' ' sure de M. Arago.
252 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE iêW.
par lui à la Croix-Rousse et composée du maire, du conseil municipal , des chefs de la garde nationale , de plusieurs ouvriers influenls, se montra favorablement disposée, et U obtint sans beaucoup de difficultés la promesse que les forts seraient rendus le jour môme. Mais comme il se disposait i rentrer dans Lyon, M. Arago, qui était venu seul et i pied à la Croix- Rousse, se voit tout à coup entouré d'une foule immense qui crie : À la Irahison! et s*oppose de force à son passage. iD essaye de haranguer cette foule et de lui faire comj^reBdre l'utîlité de la mesure qui vient d'être adoptée par le conseil municipal ; mais des cris redoublés étoufiTent sa voix. Une trentaine d'hommes furieux ferment les grilles de l'octroi , saisissent H. Arago, le poussent contre le mur, le couchent .en joue et menacent de le fusiller sur l'heure, à moins qu'il ne jure au peuple de lui laisser les forts. Cependant l'alarme s'«st répandue, on entend sonner le tocsin de la ville, une compagnie de Voraces parait. A cette vue, la foule se range, et le t^ommissaire, délivré, est reconduit solennellement à la PréiectiHe. Le lendemain , une longue procession d'homme$ , de femmes, d'enfanter, descend de la Croix-Rousse, tambours et drapeau en tête, défde devant Thôtel de ville, oà M. Arago, prévenu de celte manifestation, vient recevoir le témoignage des regrets que causaient à la population les violences dont il avait failli être victime. Les trente hommes qui l'avaient oooché en joue marchaient ensemble et portaient en signe de repentir le crèj>e non* au fusil. L'un d'eux essaie de prononcer quelques paroles ; mais son émotion est trop forte, les sanglots le suflbqueni, ses camarades se prennent à pleurer avec lui. Pendant que la procession défilait encore, on entendit les coups de feu que les ouvriers tiraient en l'air en remettant les forts à la garde nationale. Dans les fluctuations orageuses de ces masses indéterminées, où, pour parler avec Bossuet , tout est en proie, des colères sauvages faisaient place à des docilités d'enfant ; à des révoltes confuses succédaient des repentirs aveugles; et la raison, confondue encore avec l'instinct, jetait
UISTOIRE DE LA RËVOLITION DE 1848. 253
comme au hasard, sar ce chaos mouvant, ses clartés rapides.
Pour se dédommager de la reddition des forts/ les ouvriers s'étaient mis à démolir le mur d'enceinte, et poussaient avec un acharnement extrême cette œuvre de destruction et de représailles. M. Arago, pour prévenir les accidents causés par un travail précipité et désordonné, obtint qu'on en laisserait Inachèvement à la direction du génie militaire. Au bout de quelques joiurs, l'enceinte crénelée avait disparu. Il ne restait debout que le fort Saint-Jëan , nécessaire , disait le décret , i la défense eommune du faubourg et de la ville.
Toutes ces mesures , bien que révolutionnaires, ne souIe<^ vaient encore dans les classes riches aucune opposition apparente; la noblesse et la bourgeoisie savaient gré au commissaire du gouvernement de ses efforts pour maintenir l'ordre, et elles conniaissaient trop la force populaire pour trouver mauvais qu'il composât avec elle ; mais il n'en fut plus de même quand les jésuites et le parti ultramontain se virent menacés, l^e signal de la résistance partit de ce côté, et la lutte commença, d'abord à demi avouée, mais bientôt ouvertement conduite avec une auduce incroyable. M. Arago avait ciru devoir prévenir le général des jésuites et le supérieur des capucins des dispositions hostiles de la population, et les avait engagés à quitter la ville, se déclarant dans l'impossibilité de protéger contre l'animadversion du peuple des congrégations nùâ autorisées par la loi. Peu de jours après, le 12 mars, il rendait undécret qui, rappelant les décrets de la Constituante, la loi de 1792, celles de 1817 et de 1825, prononçait la dissolution de toutes les congrégations non autorisées.
Aussitôt une plainte des moins mesurées fut portée au ministre des cultes par l'archevêque de Lyon contre le commissaire ; et comme le Gouvernement provisoire refusait de lui donner satisfaction en rapportant le décret, le parti ultramontain, à défaut de satisfaction, se mit en devoir de se procurer vengeance.
La presse cléricale et légitimiste se répandit en calomnies
3M H1ST01H£ DE LA HÉVÛLITION DK OtS.
contre M. Arago, le traitant tout àla fois depacha etàeçom^ maniste ; elle n'appela plus son décret que Yukmêe et démonira qu'il aviùt entrepris la destruction de la famille ^t de k propriété. Le langage des clubs et des émissaîres da pacti clérical fut plus violent encore. Us dirent, ils répétèrent partout, dans les villes et dans les campagnes, que les diâeipUi de Voltaire écrasaient les catholiques^ que la République était une numstruasité. Us appelèrent sur elle les vengeances, H* vinesy^ et prêchèrent ouvertement le refus de Fimpôt.
Ces violences, inexcusables au point de vue 4e réqpûté, étaient de la dernière imprudence au point de vue de^la sécurité publique , car les ouvriers que Ton provoquait «nsi étaient encore, a ce moment, maîtres de la ville. Sous la dictatiM des Yoraees , ils ne reconnaissaient ni Tautorité du eiMUAiis- Mire, ni celle de la municipalité, obéissailt exclusivement an censeil exécutif ^ constitué révolutionnairement le 25 février, et qui depuisf lors n*avait pas quitté Thôtel de viliev Le qottr- ^er général des Veruces était établi à la Croi^t4[loii8SCk Sa relation directe avec les clubs populaires, très mal avec te partie bourgeoise de la garde nationale, ils faisaient la policé et maintenaient Tordre dans les rues ^, mais à leur manière, et par des moyens qui causaient plus de frayeup qu'ils m donnaient de sécurité. Les Visites domiciliaires étaient extfè* mement fréquentes, et Ton se sentait id>solument à leur merri. Ni la troupe de ligne, où l'insubordination faisait 4îtiaque jour de nouveaux progrès, ni la garde nationsde, où la bourgeoisie était en minorité , ne rassuraient personne.
Le général Bourjolly, qui remplaçait M. de Laseours dns le commandement de la division, sentait Tautorité nrilitaire
* Lé^ mots soulignes sont extraits teituellement des joarnaux ukrtmoii* laiDâde Lyon.
2 tt Nous devons être impartiaux, même pour eux (tes Voracet)^ 4H l'ir nuaM-e de Lyon (1849), publié par un conservateur; on n'eut à leur refirodKf aucun attentat contre les personnes, ni contre les propriété^ : 1U ne co^U^rm^ Hé» è lÀvUls^ etc., el€. »
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE iU8. ^5
lui échapper et ne répondait pluâ de rien. Pre8<|ue joumel* lement les scènes d'insubordination se renouvelaient dans les casernes < ; une insurrection générale des soldats paraissait imminente. . >
Le 29 mars, un bataillon du 18* de Ugne et quelques s^dats du 12* léger, las des consignes sévères qui leur étaient imposées, entrèrent en révolte contre leurs officiers, et, apr^ avoir passé la nuit à chanter la Ift arseillaise ^ ils allèrent le matin rejoindre sur la place Bellecour les groupes populaires féqnis; pour escorter les ouvriers étrangers qui se disposaient à rentrer dans leur patrie. Au retour, se formant en colonne, les soldats se promenèrent par la ville, musique en tète, pré? eédés d^un large écriteiui sur lequel on lisait la demanije d'élargissement d'un de leurs camarades^ le fourrier Oigotfx, du à* régiment d'artillerie, emprisonné la veille pour CMSÇ d'insubordination. La colonne , conduite par un maréebal des logis de ce même régiment d'artillerie, se présente devant les pointes de la caserne et menace de les enfoncer si^ Ton ne livre immédiatement le prisonnier. Le général Neumayer parait i^ors i Tune des fenêtres , harangue les soldats et le peuplé, yet s'engage à demander, en leur nom, au général Bourjolty la liberté du sous^officier . Mais la foule défiante ne se paye pas de cette promesse; elle exige du général qu'il ae rende sur l'heure avec elle à Thôtel du lieutenant-général. Celui-ei, prévenu de ce qui se passe, fait ouvrir les portes, annonce à la foule que la grâce est accordée, et qu'il vient d'envoyer chercher en poste à Grenoble le prisonnier, qui r'y trouve en ce moment.
Le peuple, satisfait de cette concession, se retire ; nmt ee n'était pas Tafiaire des clubs qui entendaient tirer un meilleur parti de cet incident. Le 29 mars, dans la nuit, ils envoyèrent à M. Arago une députation pour demander, au nom du peuple et de l'armée^ que les corps de la garnison, dont le départ était
< Le général Rey, commandant de rartillerie, et M. Arago 8*entre-a€CQ« surent pUis tard, dans une polémique trèa ¥iTeyde te$ wènet rffieltaMft,
256 HISTOIRE DE LA RÉVOLUnON DE iU8.
fixé AU lendemain , restassent jusqu'à Farrivée du sous^)fficier afin de prendre pari à l'ovation qu'on loi préparait. M. Arago, tout en essayant de leur foire entendre ta -nécessité d'obéir aux ordres précis du Gouyemement provisdiî et de ne pas entraver la formation de cefte- armée des Alpes, qui va sur la frontière défendre la patrie , accorde aux didM un délai de vingl-*quatre heures.
Le tofidemain, le fourrier Gigoux arrivait i Lyon. Une foule Innombrable, qui Tattendait sUr la place de Hôtel de ville, demande à grands cris qu'il paraisse au balcon , -et lorsqu'il se montre entouré des autorités municipales, une acckunatioD ifl^nense le salue à plusieurs reprises. Quand le eabtie est rétabli, Gigoux prend la parole. A la surprise universelle , il harangue la foule du ton le plusi modéré; il reccmimanàe aa peuple le bon ordre, le respect à la loi ; puis, s'adressaot particulièrement aux soldats , il les sùj^lie de rentrer dans leurs casernes et de faire acte de soumission à leurs oflSciers. Il insinue même qu*il regrette d'avoir donné lieu; par 'un moment d*oubli de la discipline, à ce qui se passe. Sans trop s'arrêter au sens de son discours, la multitude bat des mains, crie : Vive Gigoux I et une heure après, une oiarche triomphale parcourt les rues et les quais de Lyon en célébrant, en quelque sorte malgré lui, le héros involontaire et repentant de rindiscipline.
A la suite de cette journée, qui se termina par la niiseen liberté de tous les soldats détenus au pénitencier militaire, le colonel du &« régiment d'artillerie donna sa démission, et le général BourjoUy sollicita un changement de commandement.
Le commissaire commençait aussi à se décourager et à désespérer d*amener une conciliation entre la population ouvrière, qui s'exaltait de plus en plus, et les partis conservateurs qui, au lieu de seconder l'action du gouvernement, entretenaient par leurs actes et leurs discours provocants la méfiance et l'irritation dans les masses.
Cette méfiance donna lieu, pendant ces mêmes jours, à une scène dès plus étranges. Un bateau à vapeur, nommé le Fowtour, venant de Valence, arriva le 30 mars au soir à l'embarcadère, portant à son mât une flamme blanche. Les ouvriers, qui travaillaient au remblai du quai , l'aperçoivent et se persuadent que c'est une manifestation légitimiste. Us se précipitent vers l'embarcadère, et au moment où le capitaine du Vautour aborde, il est entouré, saisi et menacé de mort, sans pouvoir même deviner de quoi on l'accuse. Un poste voisin de gardes nationaux le tire des mains de la foule. Pendant ce temps, le drapeau arraché au mât du Vautour est traîné dans la boue et porté à l'hôtel de ville. L'animation causée par cet incident est si vive qu'elle se prolonge très avant dans la nuit , et le lendemain matin, pour éviter le pillage du bateau, le commissaire est obligé de le faire saisir au nom de la République et garder militairement en le déclarant propriété nationale. Le capitaine, conduit en prison, y reste trois semaines, pendant lesquelles le gouvernement est sensé poursuivre l'enquête ; après quoi la population étant occupée d'autre chose , on rend au prisonnier sa liberté et son bateau.
Ce trait montre jusqu'à quel point le peuple de Lyon était excité, hors de lui. Il demandait avec une instance menaçante qu'on lui remît les forts que la garde nationale avait très imprudemmeut remis à la troupe de ligne ; et comme M. Arago se refusait à les livrer, les clubs et le comité exécutif menaçaient de les reprendre de vive force.
- C'est dans une pareille fermentation que les élections se préparaient. M.|Arago, complètement découragé, voyant qu'il n'exerçait plus le moindre ascendant sur personne et qu'il avait réussi à se rendre également impopulaire dans tous les partis, demanda son rappel ^
Il fut remplacé par M. Martin-Bernard, ancien ouvrier im-
. < L^annuaire conservateur déjà cité lui rend ce témoignage : « M. Emmanuel Arago a montré du courage et du dévouement dans quelques ci rcon-
35S HISTOIRE DE 1.A RÉVOLUTION DE iS&ft.
primeur, homme honnête, exalté, violent en paroles comme toute cette école de démocrates que Fon appelait, depuis II circulaire de M. Ledru-Rollin, républicains de la veiUe^ mais bien intentionné et ennemi des mesures arbitraires. Ce ne fut pas sans de grands efforts que le nouveau commissaire parvint i contenir de nouvelles explosions , et qu'il gagna le jour fixé pour les élections générales.
Rien assurément n'est plus propre à faire comprendre le caractère nouveau de la révolution de 18&8 que le contraste entre l'agitation extrême des villes industrielles de Rouen, de Lyon, et un peu plus tard de Limoges, avec la tranquillité des villes de l'ouest pendant toute la durée du Gouvernement provisoire. Pour la première fois dans nos troubles civils, Nantes, Rennes, Angers, Saint-Malo, Rrest, ces foyers naguère si incandescents du vieil esprit breton et vendéen, ne répondent point au défi que leur jette l'esprit du siècle. Les populations catholiques et royalistes de la Rretagne, de l'Anjou et de la Vendée, le noble, le prêtre, le paysan intr^ide, que ni la Convention ni l'Empire n'ont pu dompter, et qui, forts de leur intime union, avaient à tant de reprises bravé le pouvoir central et repoussé la domination de Paris, se taisent cette fois, et, sans presque interrompre leur activité paisible, ils se conforment au gouvernemmit de la République. Cette soumission des populations royalistes , opposée à l'insurrection qui, au sein des populations républicaines, menace dès le lendemain de son établissement la République, rend, selon moi, d'une évidence incontestable, cette vérité à laquelle tant de bons esprits refusent encore leur assentiment, à savoir : que la République de 18i8 ne faisait guère que déclarer, nommer un état politique préexistant dans les mœurs, tandis qu'elle annonçait seulement un état social dont les uns, n'en concevant encore aucune idée, rejetaient jusqu'à l'hypothèse,
#tflice8critiquef ; il avait mission d^empécher à tout prit r«ffQiiiaii 40 singr tl il a révffi. » (p. ^4).
HISTOIRE DK I.A HÉVOLITION DK IS/iS. 259
et que les autres, s*en formant une idée fausse, supposaient immédiatement réalisable.
Si quelques éléments de la lutte ancienne entre la Monar* chieet la République, entre TEglise et l'Etat, avaient encore existé en France, à coup sûr on les aurait vus aux prises dans ces contrées de l'ouest où la sincérité des croyances, la passion forte et grave eut dans tous les temps ses béros et ses martyrs. Le sang breton n'a pas dégénéré, et si le mot da république n'a pas rallumé ses ardeurs belliqueuses , c'est que les esprits et les cœurs désabusés, détachés des objets de leur culte , rendus à eux-mêmes par l'expérience, étaient au fond plus véritablement républicains dans leur indépen** dance un peu sauvage que l'esprit de parti qui si souvent ailleurs usurpe le nom de républicanisme.
En 18ii8, la ville de Nantes, dont le commerce colonial et l'industrie avaient pris un grand développement sous le der*> nier règne, et qui comptait une population d'environ 100,000 âmes, était devenue assez indifférente en matière politique. Les querelles de partis s'étaient fort assoupies depuis 1830. La majorité du clergé, de la noblesse et de la haute bour* geoisie restait comme presque partout légitimiste, plutôt par bienséance que par conviction. La classe moyenne s'accomr modait fort de la paix qui favorisait les entreprises commerciales et se croyait orléaniste. Le parti républicain, en très petite minorité, se composait de radicaux proprement dits qui suivaient la politique de la Réforme^ et de socialistes appartenant pour la plupart à la classe ouvrière.
Le commissaire, chargé par M. Ledru-RoUin de proclamer la République à Nantes, le docteur Guépin, professeur àfécole de médecine, connaissait bien l'état des esprits. L'exercice de sa profession le mettait journellement en rapport avec, toutes les classes de la société ; ses études scientifiques le disposaient à la tolérance; aussi, quoiqu'on le sût favorable aux tendances socialistes, sa nomination produisit-elle une bonne impression sur l'opinion publique. A la vérité, quelques
260 IIISTOIHK hE LA HKVoLlTlON DE iUS.
communistes exclusifs, mécontents de ce que le ministre de l'intérieur n'avait pas nommé leur chef, envoyèrent à Paris une députation pour demander la révocation du docteur Guépin. Leurs principaux griefs se résumaient à ceci : qfxe le commissaire faisait trop peu de destitutions et qu'il avait rendu une visite à Tévêque. L'accusation, passionnée en raison même de sa puérilité , trouva au ministère des oreilles complaisantes. M. Guépin fut révoqué, mais pendant quelques jours seulement. A peine cette décision prise, M. Ledru-Rollin, mieux informé, faisait jouer le télégraphe et réintégrait dans ses fonctions le commissaire, sans toutefois lui donner aucun éclaircissement ni sur l'une, ni sur l'autre de ces mesures.
L'administration conciliante de M. Guépin lie tarda pas, du reste, à justiGer la confiance du gouvernement et àgagner jusqu'à ses dénonciateurs. Nantes et le département du Morbihan, oi!i il fut envoyé un peu plus tard, restèrent paisibles; le jour des élections arriva sans que, malgré la perturbation jetée dans le$ affaires et la nécessité de créer, comme partout, des ateliers nationaux, aucun conflit eût écktté, ni dans les villes, ni dans les campagnes.
L'administration prudente de M. Bordillon , à Angers, eut à peu près les mômes effets que celle du docteur Guépin, i Nantes, et l'ordre ne fut pas un moment troublé sur ce point si important de l'ancienne chouannerie.
Un homme, tout jeune encore et qui ne pouvait avoir aucune expérience des affaires publiques, M. Emile Ollivîer, commissaire dans les départements du Var et des Bouchesdu-Rhône, eut aussi l'heureuse fortune de retenir dans la soumission, sans recourir à aucune mesure violente, lés passions et les intérêts que la révolution mettait aux prises, et cependant les populations auxquelles il venait annoncer le gouvernement républicain, étaient les moins préparées qu'il y eût en France à la République. Le très petit nombre de républicains que l'on comptait en Provence appartenaient â la vieille école jacobine, dont la mémoire était restée en exé-
HISTOIRE DE LA HÉVOLUTION DE 18W; 26i
cration au pays. WuUe part peuirètre les souvenirs de la terw reur n'étaient aussi vivants que dans les iinaginati(H)s méridionales. L*échafaùd de 1793 restait debout encore dans les esprits, et le mot de république, malgré la belle tradition qui y rattachait l'origine même et la grandeuç première de Mar-* seille, ne s'y prenait que dans le sens étroit et haïssable de terrorisme.
Une noblesse ancienne, illustre ei opulente, mais entêtée de préjugés, y garde une influence considérable, subordonnée toutefois à la puissance du clergé, qui pénètre jusqu'au plus profond des masses populaires. Le catholicisme, à demi païen dans le midi de la France comme en Ralie, possède le cœur et anime l'existence de ce peuple amoureux de sym* boles et de solennités. Le miracle est partout sur cette terre ardente. La légende peuple ces campagnes, splendides dans leur aridité, où le poëme divin de la Judée semble se continuer à l'ombre de l'olivier mélancolique qui en rappelle les plus suaves accents'. Tous les habitants sont reUgieusement associés et partagés en confréries. La mystérieuse organisation du compagnonnage^ dont Marseille était une des villes capitales *, et qui prenait ses couleurs à la Sainte-Baume^ a créé au sein des corporations ouvrières un esprit d'aristocrar tie qui domine tout, mais qui est dominé lui-même par l'autorité ecclésiastique.
La révolution démocratique de 1848 ne trouvait donc aucune disposition favorable ni sur les degrés inférieurs, ni sur les degrés supérieurs de cette hiérarchie cimentée par l'esprit catholique. Elle devait encore moins espérer se concilier la classe moyenne, où régnait un esprit mercantile très habile, très hardi, mais avide et égoïste, qui voyait tout à epup
> On sait que, selon la légende, Madeleine demeura sept ans dans la grotte de la Sainte-Baume. De pieux pèlerinages attestent le Heu où saint Lazare et saint André moururent.
' Les trois autres étaient Lyon> Nantes et Bordeaux.
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son essor paralysé par la suspension des affaires et l'anéantissemeni du crédit.
Une absence aussi complète des sympathies préexistantes commandait au commissaire de la République une politique sans faiblesse, mais sans provocation. Il en trouva Tinspiration dans la droiture naturelle de son caractère et dans on don heureux d'expansion et de persuasion qui loi ourrait Taccès des esprits les plus défiants. L'amour du bien puUic, dont il était pénétré, parut avec tant d'évidence dans tous ses actes et dans tous ses discours, qu'il désarma les préventions, les susceptibilités de classes et de partis, et lui rendit facile un problème en apparence insoluble : rétablissement, sans violence et sans ruse, de la République chez le peuple le moins républicain du monde.
Lorsque M. OUivier arriva à Marseille le 3 mars, il trouva la préfecture et la mairie encore occupées par les fonctionnaires de la royauté. Appuyés sur l'opinion publique, ils avaient aisément repoussé les tentatives du comité révolutionnaire, qui s'était résigné à attendre le représentant o£Bciel du (jouvernement provisoire. Tout se passa donc régolièrement. Le préfet, M. Lacoste, et le maire, M. Renard, remirent sans difficultés aucunes leurs pouvoirs à M. Ollivier. Le commandant de la division, le général d'Hautpoul, vint avec un empressement obséquieux faire acte d'adhésion à la République; l'évoque prévint la visite du commissaire et lui exprima dans des termes affectueux les dispositions les meilleures; la magistrature se montra, comme partout, beaucoup plus zélée qu'il n'était nécessaire ou convenable ; enfin , les rapports entre les anciens fonctionnaires et le nouveau pouvoir s'établirent avec une facilité et une courtoisie parfaites. Mais c'était là le côté apparent des choses, et M. Ollivier ne se dissimulait pas qu'il ne pourrait faire sérieusement accepter le gouvernement républicain par les populations qu'en ménageant le clergé et le parti légitimiste, et en tenant grand compte de leur puissance. Il s'employa d'abord a contenir
riiiipatience des vieux républicains, qui n'avaient, non plus que les royalistes delà Restauration, rien appris et rien OK^ blié; il entra en rapport direct et constant avec la classe ouvrière, et fit des ouvertures, dont la franchise fut rbabi<* leté suprême, aux hommes éminents de tous les partis pour les [engager avec lui , pour intéresser leur honneur i une œuvre commune de progrès. Dans la commission municipile, il introduisit des ouvriers républicains, mais sans exclure ai les bourgeois orléanistes ni les nobles légitimistes, et sut leur inspirer à tous un bon esprit de conciliation et de zèle pour la chose publique ' . Par l'heureuse initiative de cette conunis* sion, la ville s'imposa des ^critices qui permirent d'imjMrimer aux travaux publics une impulsion extraordinaire. Au miUeu de la confusion et de la précipitation de toutes choses, l'organisation des ateliers nationaux, qui occupaient 9,0Q0ou* vriers, se fit avec sagesse et discernement. Des améliorations et des embellissements d'une utilité générale' occupèrent les ouvriers d'une manière qui satisfit les classes riches. Enfin le comptoir d'escpmpte, organisé avec une promptitude n^er*» veilleuse par les soins de la chambre du commerce et le concours de la corporation des portefaix, vint en aide au commerce de telle façon qu'après un embarras momentané il reprit son mouvement normal sans avoir eu à souffrir la honte d'aucune failhte '.
Tout allait donc bien, et la popularité que M. OUivier
Cette commiftsioa s*acquitta de «es fonctioag avec une kitelligence et ua dévouement si parfaits que lors des élections municipales, et bien qu'on rat alors en pleine réaction contre Tesprit républicain, tous les membres toeni réélus.
^ Particulièrement les immenses travaux du canal qui conduite Marseille les eaus de la Durance et les distribue dans la ville ; le nivellement de li place de la Corderie, qu'aucune des administrations précédentes n'avait pi^ mener à bonne un, à cause de Topposltion opiniâtre du génie militaire; ù promenade du Prado, etc., etc.
3 Le comptoir d'escompte de Marseille fut le premier qui foi^ctionna dans les départements. La chambre du commerce en fit les fonds principaux. LfM portefaix déposèrent une somme de 60,000 francs.'
-• Ci\ »v. ■
ii'i
264 lliSTOlKE DE L.V HÉVOLLTJON DE 18^8^
s'était acquise dans tqnles les classes préparait des ciec* tions excellentes, ((uand M. Ledru-RoUin, inquiété par les dénonciations qui lui arrivaient de tous côtés contre les commissaires, crut devoir, par une mesure générale, conférer des pouvoirs extraordinaires à des commissaires généraux auxquels il subordonna les commissaires particuliers.
Déjà les circulaires et les bulletins du ministère de l'intérieur, et surtout le retard impolitique des élections % avaient jeté l'incertitude et le trouble dans les esprits. La complication qu apportèrent dans la direction des affaires' les mésintelligences inévitables entre les commissaires généraux et les commissaires particuliers, offensés de cette espèce de surveillance et de suprématie qui leur était imposée, enlevèrent au gouvernement sa plus grande part d'action, et achevèrent de détruire le bon effet que l'établissement paisible de la Ré* publique avait produit partout.
Le commissaire général nommé pour les quatire départements des Bouches-du-Rhône, du Var, des Basses-Alpes et de Vaucluse, M. Reppelin, avocat de Grenoble, appartenait à la fraction exclusive des républicains de la veille. A peine arrivé
^ En réponse à une dépêche du ministre de Plntérieiir qui deiBaiidaitr<H pinion des commissaires sur Tulililé d'un retard, M. Ollivier répondU par les considérations suivantes qui pouvaient s'a))pliquer à la presque totalité des départements :
a A Marseille et dans les départements que je représente, la respiration sociale, si je puis parler ainsi , est suspendue jusqu'aux élections. Jusqu'à cette époque aucune afTairc ne se fera, et si le délai se prolonge la stagnation pourra devenir un immense désastre. L'opinion du commerce, en miùoii^ ici, ne saurait être douteuse; elle se fortiûe de celle des travailleurs qui souffrent beaucoup delà suspension d'un grand nombre d'usines; Letf malheureux consentent à ajourner leurs prétentions jusqu'à l'Assemblée constituante, mais à la condition qu'on n'éloignera pas cette époque désirée» Certes, les élections prochaines ne permettront pas à certaines personnes inconnues, qui tombent sur nous de Paris comme des nuées de sauterelles, de préparer leurs candidatures; mais, d'autre part, elles empêcheront les partis vaincus de nouer leurs trames. Les conservateurs du passé ont besoin de temps pour préparer leurs intrigues; nous, pour faire consacrer nos principes, nous nV vous besoin que d'enthousiasme. » {Le commissaire du gouvernement au ministre 4e V Intérieur f Marseille, le 22 mafs 18i8.^
HISTOIKE DE LA RÉVOLLTION DE 1848.' 26&;
à Marseille, il se laissa circonvenir parles plus exagérés entre les révolutionnaires, et blâma la conduite de M, OUivier. La garde nationale, selon lui, était beaucoup trop bourgeoise; il la fallait immédiatement dissoudre et reconstituer ; le comptoir d'escompte était présidé par un réactionnaire qu*il fallait destituer; enfin, l'alliance avec les légitimistes et le clergé était une alliance adultère, et la candidature de M. Berryer» que M. OUivier avait promis.de ne pas combattre^ devait- être ouvertement repoussée .
A toutes ces prétentions d'un républicanisme absolu qui n'avaient aucun point d'appui dans une ville od la révolution de février n'avait pas trouvé plus de cent républicains, M. 01livier opposait : -
L'impossibilité d'opérer de vive force le désarmement de la garde nationale, qui certes ne se laisserait pas dissoudre de bonne grâce ;
Les heureux effets produits par les opérations dti comptoir d'escompte qui, n'étant point une institution politique, avait dû considérer dans la nomination de son président la probité et le crédit bien plutôt que le zèle républicain ;
Enfin, il affirmait que la nomination de M. Berryer, impolttiquement combattue, n'aurait pour tout résultat, en rompant l'alliance antérieure à la révolution des légitimistes et des radicaux, que de procurer l'élection de Ml Thiers, considérée parle gouvernement comme infiniment plus dangereuse.
Des débats très vifs entre les deux commissaires se renouvelèrent sur ces trois points principaux, pendant une huitaine de jours; après quoi, le ministre de l'intérieur ayant donné raison à M. OUivier \ M. Reppelin dut céder et quitter Marseille, non sans avoir singulièrement nui à la cause qu'il
' Dans une dépêche du iniDistère 'de 1-Intërieur, adressée le 18 mars & M. Emile OUivier, le secrétaire-général, M. Jules Favre, s'exprime ainsi, «u nom du ministre :
«Je partage votre opinion, que vous ne devez apporter aucun obstacle à la réélection du citoyen Berryer, qui, légitimiste seulement dans la forme, est au
eroyait devoir servir par des moyens absolument tiUes avec Téiat des esprits.
Indépendamment des eiCcellents résultats qûè je viens de rapporter, Tadministration de M. Ollivier, i MarBeifle ,. fut marquée par un incident d'un singulier intérêt. Le jeune commissaire, qui croyait le gouvernement républicain «ogagé d'honneur à réparer toutes les fautes et toutes les injustices du dernier règne, voulut avoir un entretien avec Abd^eUKaAn* et porter à TiUustre victime de la politique dynastique quelques paroles de consolation, si ce n*est d'espérance, au nom du gouvernement de la République. On se rappelle que l'émir Abd-él-Kader était, depuis les derniers jours de l'année 18i7, détenu au fort Lamalgue, malgré les stipulations expresses de sa soumission au général Lamoricière et malgré l'engagement formel pris par le duc d'Aumale. La politique conservatrice en avait ordonné ainsi. L'honneur éternel et sacré delà ps: rôle française invoquée par Témir > avait été sacrifié, dans les conseils du roi, à la sagesse vulgaire de cette politique aux vues bornées. En vain les hommes les plus- éminents dans la presse et à la tribune avaient réclamé; M. Guizot, tout en déclarant aux chambres qu'il fallait tenir gnmi et loyal compte des paroles dites et des promesses faites , etqu'U H proposait en effet de tenir la parole donnée «, annonçait l'oih
verture de négociations avec le pacha d'Egypte dans le but d'obtenir de lui qu'il reçût l'émir à Alexandrie, en donnant au gouvernement du roi des garanties de survetllance. En
fond un patriote sincère, et dont l^éloquence, comme vous le dites^iYec raisoDi est une des gloires du payç.
«En principe, d'ailleurs, je ne crois pas que le succès des candiditiifsi l^itimistes, bien entendu toutefois à défaut d'autres, présente un danger réel. Les hommes les plus remarquables de ce parti, comprenant eoSn qu'ils représentent des idées sans racines dans le pays, ont sincèrement adhéré à Tordre de choses nouveau, les autres seront sans actioB sur TAssemblée. »
1 Abd-el-Kader avait une si entière conflance dans l'honneur flrançiis qa*fl se serait livré à la France, disait-il, sur la parole d'unjikr^f^le soldaU
2 Chambre des pairs, 17 janvier iS4$ ; Chambre des députés, 5 février 1918.
HIStOlRE DE LA RÉVOLUTION DE mS. 267
attendant Tissue àe ces négociations, disait le ministre, Abd-el-Kader serait provisoirement retenu au fort Lamalgiie. Dans la bouche de M. Guizot ces paroles signifiaient que, n'osant violer ouvertement la foi jurée par un fils du roi, on là voulait éluder. Chacun avait compris, par le ton et l'accent du ministre, que la captivité d'Abd-el-Kader était désormais, à ses yeux, l'un de ces faits accomplis dont la conscience publique n'avait plus à discuter lé principe et dont on ne parlerait même plus ^ue de loin en loin, pour jeter quelque promesse vague en pâture aux honnêtes gens, c'est*à-dire aux niais de la politique.
La révolution populaire de février, en donnant le pouvoir à des hommes qui représentaient plus particulièrement l'instinct dés masses et le sentiment national, devait, selon toute apparence^ faire prévaloir dans les conseils une politique différente, plus loyale, plus généreuse, et dont la délivrance d'Abd*el-Kader serait l'un des premiers effets. C'était l'opinion générale ; c'était l'espérance positive du commissaire des B6uches-du-Rhône lorsqu'il fit annoncer sa visite à l'émir. U voulait aussi voir par lui-même si la captivité que le fils deUfahi-Eddin s'obstinait fièrement à appeler l'hospitalité du fort Lamalgue, était adoucie par tous les soins et tous les égards compatibles avec l'exécution des ordres militaires. Il souhaitait enfin, tout en intercédant auprès du Gouvernement provisoire pour que la liberté fût rendue à Abd-el-Kader, de persuader à celui-ci, en cas de refus, de demander ou du moins d'accepter une liberté relative dans quelque belle résidence de l'intérieur du pays.
Abd-el-Kader se montra sensible à la démarche de M. Olliviër ; mais il se refusa constamment aussi bien à se plaindre d'une sévérité ou d'une négligence qu'à solliciter une faveur de ses geôliers. Dans l'étroite enceinte où le sultan du désert se voyait confiné, il n'oubliait pas qu'il avait conquis naguère et possédé un royaume sans limites. En tendant sa main déliccàte k ce jeune inconnu qui venait lui offrir son appui , il
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$e rappelait que cette même main avait porté Tétendard triomphant du prophète , tracé à d'innombrables tribus les lois d'une civilisation nouvelle, reçu des présents de nos plus illustres chefs d'armée et signé avec le roi de France des traités superbes. Aussi ne voulait-il entendre parler cpied'une seule chose : le maintien de la foi jurée. Le mot- clémence blessait son oreille ; il n'en prononçait jamais d*autre que justice. € Vous n'avez pas blessé mon cheval, disait-il & M. Emile OUivier, en attachant sur lui son grand œil nœr plein de douceur et de passion , et vous ne m'avez pas pris les armes à la main. J'ai envoyé volontairement mon sceau et mon sabre au général Lamoriciëre, qui m'a envoyé le sien en échange. Je me suis rendu parce que j'étais fatigué de lutter avec des hommes que je méprise. J'ai goûté la mort. Aujourd'hui , l'on peut me rendre sans crainte à la liberté; je ne demande plus qu'à aller dans un pays où je puisse élever mes femmes et mes enfants suivant ma religion. Je ne souhaite autre chose que de suivre la voie de mon père et de mes aïeux, que de m'ensevelir aux lieux saints, dans Tadoration de Dieu, jusqu'à la mort.» Et à la prière deM. Ollivier, il signait le serment solennel de ne jamais reprendre les armes contre les Français*. Quant au séjour en France, t cela n'est pas possible , disait-il encore avec son inflexible douceur. Nous sommes trop différents , répétait-il , en roulant dans ses doigts les grains de son chapelet ; vous montrez vos femmes et nous cachons les nôtres ; vous portez des vêtements étroits et nous en portons de larges ; nous n'écrivons pas du même côté ; nous n'avons pas la même religion ; nous ne pouvons pas vivre sous le même soleil, i
Cependant M. OUivier fit de vives instances auprès du Gofr vernement provisoire pour obtenir la mise en liberté d'Abdrél- Kader, mais ses demandes restèrent sans effet. A la vérité, M. Arago écrivit à Témir une lettre pleine d'égards où il
. ' Voir àui Documents historiques f h la fin du volume» n** 17.
promettait d'examiner ce que le gouvernement était à même de faire ; mais Texamen de M. Arago, pas plus que les négo* dations de M. Guizot, ne devait apporter aucun changement dans la condition d*Al)d-el-Kader, et la République agit envers l'illustre captif exactement comme l'avait fait la mo« narchie. ^
Le commissaire envoyé par M. Ledru-RoHin dans les quatre départements du Gers, du Tarn, de Tarn-et-Garonne , et dé Lot-et-Garonne, appartenait, ainsi que M. Reppelin, à l'école de la république dictatoriale. M. JoUy, avocat, député dé TAriége en 18S1, élu a Toulouse en 1839, non réélu en 1846, défenseur des accusés républicains dans le procès d'avril, était l'un des plus caractérisés entre ces républicains armés de toutes pièces/auxquels, depuis la circulaire du 8 mars, on donnait un peu ironiquement le nom de républicains de la veilh: n possédait à fond la pratique et le langage des anciens patriotes, aimait l'appareil militaire et croyait fermement ce que M« Ledru-Rollin ne parvenait pas toujours à se per* suader : que le gouvernement républicain devait se montrer jalousement exclusif, et qu'entrer en accommodement avec le temps , les hommes et les choses, ce serait une trahison à la cause déofiocratique •
On se rappelle le triste procès intenté au frère Léotade^ dans le courant de l'année 18A7. La ville de Toulouse en était encore tout émue« Les passions religieuses s'étaient Téveillées en cette occasion avec une ardeur qu'on ne leur croyait plus. Catholiques et protestants, nobles légitimistes et bourgeois libéraux se retrouvaient en présence , armés de tous leurs préjugés et de tous les souvenirs de leurs anciennes luttes.
M. JoUy, défenseur des parents de Cécile Combette, la victime de Léotade, était le 20 février à l'audience, où il se disposait à plaider, lorsqu'on lui remit une lettre qui lui aj^renait les événements de Paris. D'autres correspondances, arrivées par le mèitie courrier, annonçaient à plusieurs personnes
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présentes au Palais la régence de M"' la duchesse 'd*OrUai» et le ministère de M. Odilon-Barrot. Le trouble causé par ces nouvelles fut si grand quil fallut sui^ndre raudience*
Les amis politiques de M. JoUy, qui Fattendaient àla sortie du palais, au nombre de quatre à cinq cents environ , déddèrent qu'il fallait faire la révolution à Toulouse, et sans attendre d'autres nouvelles de la capitale , proclamer à leurs risques et périls la République.
Aussitôt cette résolution prise, une vingtaine d'étudumts se répandent, par les rues pour soulever le peuple. M. JoUy, à h tête d'une colonne, de républicains, très petite au départ^mais qui grossit en marchant, va droit à la place du Capitule, où la troupe, sans trop comprendre de quoi il est question, b laisse passer. Il entre dans la salle du coRseil municipal qui, en l'absence du préfet, M. Duchàtel, administre le département, et , après avoir destitué de sa propre autorité kl membres présents, il parait au balcon, harangue lé peuple, fpû dans cet intervalle s'est rassemblé en grande foule sur h place, proclame la République et.ordonne aux ôfSciers qiâ le regardent tout ébahis, de faire rentrer les troupes dans le^ casernes. A. la préfecture, M. Jolly ne rencontre pas plus de difficultés. Le secrétaire général, apprenant ce qui se passait au Capitole, avait jugé prudent de s'éloigner en laissant les clefs à un garçon de bureau. Trois cents homnàes du régiment d'artillerie, qui occupaient riiôtel, ne firent pas mine de le vouloir défendre. Du 26 au 29 février, où le télégraphe apporta à M. Jolly la nouvelle officielle de l'établissement d'un tiouverneipent provisoire et sa propre nomioatiou auK fonctions de commissaire, la ville de Toulouse demeura dans le plus singulier état qui se puisse imaginer. La République était proclamée, à la vérité, mais elle n'avait qu'une existmice lout à fait abstraite, car, en cas de lutte, la petite nainç^ité d^ la population qui l'aurait soutenue était sans armes et sao^ organisation. Depuis sept ans la garde nationale était di^ isoute ; tandis que le parti conservateur, s'il avait eu la igarâidlv
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veiréilé de combat, disposait de 6^000 hommes de troupes ré» gulières dans la ville et de 12 à 16,000 dans les .environs. Les républicains eux-mêmes ne pouvaient croire à un si facile succès. Plus tard, quand- les royalistes se vengèrent du dé» dain qu'on avait trop laissé paraître pour eux, ils oubliaient qu'ils devaient surtout s'en* prendre à eux-mêmes de tout ôe qui les avait blessés ; ils oubliaient c[u*une attitude plus ferme eût rendu les procédés dont ils se plaignaient absolument impossibles dans un pays où le courage tient le premier rang entre toutes les vertus dans l'estime publicpie.
Cependant M. Jolly se trouva bientôt dans une situation embarrassée entr.e le ministre de l'intérieur, qui désapprouvait formellement des destitutions, des« suspensions et d'aur Ires mesiires un peu trop conformes au vieux programme de la politique jacolûne, et le dub communiste par lequel il se vojait trtfité de réactionnaire.
Les défiarïees en étaient venues à ce point parmi les Ouvriers qui fréquentaient ce club dirigé par un partisan de M. Blanqui ^ que le 9 avril ils se portèrent à la préfecture dans le dessein de s*en emparer et d'en chasser le commissaire; mais M. Jolly avait été prévenu. La garde nationale accourue à sa défense eut aisément le dessus dans la lutte qui s'engagea, malgré l'extrême animation de$ ouvrier^, parce que ceux-ci, au nombre de neuf cents environ, étai^t très mai armés, «et que leur chef se laissa prendre dès le com^mencement de la lutte. Le lendemain, le club communiste fut fermé, son journal suspendu, et la garde nationale vint féliciter le commissaire de la victoire que le parti de l'ordre» comme on disait déjà, avait remportée en sa personne.
Cette mesure, cependant, était beaucoup trop complète aut yeux de M. JpUy, car elle rendait aux royalistes, i.U Y^e des élections , une force qu'ils n'avaient jamais perdue en réalité, mais dont ils avaient perdu le sentiment, et qui par conséquent leur était devenue inutile. M. Jolly crut donc 4evQir^ sans plua tarder, combattre leur influence, et il s'atta-
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tpia, sans beaucoup de prudence, à l'un des hommes les plus considérables du parti orléaniste , M. Charles d'Arragon, qui devait à ses relations personnelles avec M, Garnier-Pagès sa Domination au commissariat d*Alby et le patronage presque officiel du gouvernement pour sa candidature. H. JoIIy tenta d'autorité, sans aucun motif sérieux, presque sans prétexte, de révoquer M. d'Arragon, et il installa un avocat , nommé Boguely à sa place; mais ht force morale de l'opinion -publique l'emporta sur la volonté cependant très énergique de M. Jolly. On écrivit de tous côtés à Paris pour protester contre la réTOcation de M. d'Arragon, et bientôt, à la grande surprise du -commissaire, il se vit désavoué par M. Ledru^RoHin , qui réintégra M. d'Arragon dans ses fonctions.
Une pareille décision du ministre de l'intérieur avait d'aa^ tant plus droit de surprendre M. Jolly que, dans le moment même où M. Ledru-RoUin donnait cette marque de déférence ^ l'opinion publique en désavouant dficiellement un de ses agents, il nommait à Montauban un conmiissaire choisi comme à plaisir pour heurter l'opinion et provoquer des conflits qu'ailleurs il paraissait soigneux d'éviter. Ce coounissaire, -envoyé dans la ville de France où l'ancienne noblesse légi^ timistè a conservé la suprématie la plus évidente, était un professeur nommé Sauriac qui n'avait ni par lui-même, ni par sa famille, ni par ses relations, aucune consistance dans le pays. Le hasard fil que , dans le trajet de Paris à Montauban, M. Sauriac se trouva dans la diligence en cona- |>agnie d'un étudiant en droit de Tarn-et-Garonne. Celui-ci engagea avec le nouveau fonctionnaire républicain une conversation politique dans laquelle M. Sauriac exposa, avec hien peu de circonspection , ses doctrines et ses vues. Son interlocuteur, content de le voir se livrer de la sorte, l'excita, le provoqua par la contradiction jusqu'à ce que M. Sauriac «en vînt à faire une profession de foi complète^ et à peu de chose près communiste. ,
• Le lendemain, a son arrivée à Montauban, M. SaurîaCj â
HISTOIRE DK lA HÉVOLUTION DE 18^8. 273
sa grande surprise, en parcourant les journaux des départements, y lut, relaté dans le plus grand détail, avec des com* mentaires de toutes sortes , son entretien avec Tinconnu de la veille. Il sentit à Tinstant sa faute , et comprit que cette malheureuse conversation en diligence allait le perdre. QueU ques uns, à la vérité, ne firent que rire du bon tour d'écolier joué au commissaire du Gouvernement provisoire ; mais les me-* neurs du parti royaliste firent prendre à la chose un caractère politique. Le mot d'ordre est donné dans la presse, l'anecdote amplifiée et envenimée court partout; on s'exalte, et bientôt les chefs de la garde nationale , à Cahors, à Agen, dans tous les chefs-lieux de canton , décident que le département ne saurait tolérer d'être administré par un communiste. L'exécution de cette sentence ne se fait pas attendre; on bat la générale, non seulement dans le département, mais dans les départements voisins ; 15,000 gardes nationaux se rassemblent et mardient sur Montauban. Le 9 avril, le jour môme ou M. Jolly triomphait à Toulouse de l'émeute communiste, il voit arriver M. Sauriac, qui, chassé delà préfecture de Montauban, accourt pour lui demander main forte.
Cet incident venait à propos pour M. Jolly, un peu déconcerté, comme nous l'avons vu, de sa victoire, et il saisit avec çmpressement l'occasion de soutenir à Montauban un parti, ou plutôt un mot, icar le prétendu communisme de M. Sauriac n'était pas autre chose qu'il venait de vaincre à Toulouse.
Sur son ordre, le colonel du 41* régiment de ligne part avec deux batteries de canons, pour aller réintégrer M. Sauriac dans sa préfecture. La chose se fait sans difficulté, mais aussi sans avantage pour l'autorité officielle ; car à peine la troupe de ligne a-t-elle repris le chemin de Toulouse que les mêmes 16,000 hommes de garde nationale, qui ont chassé M. Sauriac, rentrent dans la ville, bannière déployée, entourent la préfecture et forcent de nouveau l'infortuné commissaire à fuir, et cette fois pour ne plus reparaître. Après un assez long intérim pendant lequel la commission municipale administre II. 18
2H HISTOIRE DE LA Rl^:VOLtTiON DE iMk
la ville, un nouveau commissaire, M. Laroche, avocat, appartenant au communisme icarien, parvient piir sa prudence et sa modération à calmer les esprits et à rétablir Tordre.
Ces conflits entre la population des villes et l'autorité offi« cielle, n'étaient pas les seuls qui agitassent le pays. Dans les campagnes, des noonvements oh la politique n'entrait pour rien, éclataient sur plusieurs points à la fois, et l'on eut quelque peine à les apaiser. Les départements de la Haute* Garonne, des Hautes-Pyrénées, de TAriége et de l'Aude sont couverts de forêts magnifiques. L*Etat, dans le seul dqparte^ ment de TAude, en possède pour une valeur d'environ 20 millions. Par une anomalie qu'a créée, de restriction en restriclion, un pouvoir plus jaloux de ses droitâ qu'ittlelligentdeses intérêts véritiAles, les populations, pour lesqueUeis la proximité de ces richesses naturelles devrait être un twy croissement de bien-être, souffrent des privations très dures et sont en butte à mille vexations intolérables de la part de l'administration forestière. Le droit des communes qyj'oA appelle riveraines et le droit de TEtat perpétuellement t^ontesté et interprété, donnent lieu sous tous les gouvernements à de sanglants conflits et tiennent les paysans de ces contrées, l^rès braves et très bons tireurs, en état permanent d'insurrection ; insurrection étrangère, comme je l'ai fait observer, a la politique, et qui, sous une forme particulière \wèki n'est autre chose que la protestation aveugle de la misère du peuple contre la mauvaise gérance et le gaspillage de la fortune publique.
En 1830, après de très graves émeutes, le gouvernement rendit aux communes riveraines la plupart des droits anciens qu'elles avaient réclamés vainement sous la restauration ; Biais les concessions qu'on s'était cru forcé de faire en principe, on If s retirait de fait, en mettant pour condition à l'exerdce de ces droits, des formalités telles qu'elles les rendaient plus onéreux que profitables K L'esprit de rébellion qui anime
* n arri?^ ainsi qtie les arbres des forêls de l'État pOurrisKent îxtt ^latf .
HlSIX)IRf: IM: la Hf'VDLUTlON M iftàè. 2ti>
toutes ces campagnes ne pouvait manquer d'édat^i^ tfc nouveau  la |[)reuiière occasion. Cette ôcca§i6h fut là rév6ltilîôtt de février. Trois à quatre mille pnysi&ns, intrépides chai» seurs d'ours^ se répandirent dans le pays en commettant toutes sortes de dégâts. Le château de M. de Goulard, noUé légitimiste, et quelques autres habitations furent bH^lés ; il fallut envoyer deux régiments de troupes de ligne pour réduîi^ê les séditieux^
Entre toutes les villes importantes de France, c'est t Bordeaux que la tévolution de févi ier devait ren^ntrer lèà dispositions les plus <léfav6rafales. Ces disposition!^ se manî^ festèrent tout d'abord par une résistance passive, rtiais Iréô prononcée à la proclamation de la i^épûblique. L'opiniidll orléaniste était prépondérante à Bordeaux dans tes classa aisées, et les ouvriers ne s'oWupaient aucunement de poU-^ tique. Ils avaient formé entre eux des associations de secoufS mutuels qui suffisaient, le travail n'ayant pas manqué dèptub bien des années, à parer aux nécessités pressantes; c'est à peine si l'on aufait pu réunir à Bordeaux une cinquantaine de répuUicains très ignorés, et dont l'influence était nulle à t^ point qu'ils n'étaient pas même parvenus à avoir dans la pre^^sQ un organe de leurs opinions.
Les autorités de Bordeaux^ le préfet M. Sers, et le maire M. Dufour Duvergier^ tous deux attachés à la dynastie d'ON léans, ne mirent aucun empressement i proclamer la Répu^ blique, et comme le peuple ne les y poussait pa^ et que Id garde nationale était avec eux, ils résistèrent à l'eflort dès révolutionnaires et demeurèrent en monarchie jusqu'à fafri* vée assez tardive de M. Ch. Chevallier, commissaire officiel dâ Gouvertement provisoire.
M. Chevallier, publiciste assez peu connu, homme dé bonnes intentions et de peu de volonté, laissa les choses aller leur
tandis que les paysans manquenl de bois à brûler. Dans les liivers rigouicuï» il y aéudes exemples de personnes mortos de Troîd, dans des communçs tout en?irouiiées de forèu.
S76 HISTOIRF: de la RF'VOLUTION de iSAS.
cours naturel, et ce cours naturel était fort pacifique. L'état financier de la ville était meilleur qu'on ne devait Tespérer en une telle crise. La banque, ayant fait sppntanément une souscription considérable pour fonder un comptoir d'escompte, vint en aide aux maisons dont le crédit était menacé. On trouva sans peine assez d'ouvrage pour faire vivre les ouvriers dans un pays od les denrées sont à très bas prix. La secousse commerciale et industrielle fut donc, comparative ment à beaucoup d'autres points du territoire, fort peu ressentie à Bordeaux, et le mouvement révolutionnaire y parut plus factice que partout ailleurs. Ce mouvement partait principalement d'un club composé de fort braves gens, naais absolument dénués d'intelligence politique. Voyant cpie le commissaire ne faisait aucune destitution et qu'il restait en bons rapports avec l'archevêque et les autorités militaires, ils envoyèrent contre lui au ministère de l'intérieur des dénonciations passablement ridicules, et Tun des membres du club fit même le voyage de Paris tout exprès pour exiger la révocation de M. Chevallier ; mais M. Ledru*-Rollin ne tint aucun compte de ces dénonciations qui, en effet, né reposaient sur rien de sérieux, et tout resta paisible jusqu'à l'arrivée à Bordeaux du commissaire général, M. Latrade.
Celui-ci, avant d'avoir pu se faire connaître à la population par aucun acte administratif, fut signalé par les partis royalistes comme un révolutionnaire de 93. On sema le bruit, on affirma qu'il venait établir la guillotine 5ur la place publique. Ces propos trouvèrent des oreilles crédules; on s'ameuta dans les rues, et bientôt un rassemblement immense entoura la préfecture en menaçant de mort le commissaire. M. Latrade, qui ne se sentait appuyé par personne, n'essaya pas de résistera l'émeute. Quelques amis l'aidèrent à s'évader par les toits, le cachèrent dans une maison particulière et le firent partir le lendemain matin pour Paris. M. Clément Thomas, l'un des rédacteurs du National, le remplaça et parvint à calmer l'agitation. Rappelé à Paris par sa nomina-
lion au grade de colonel d*une légion de la garde nationale, il fut remplacé à son tour par M. Henri Ducos, ancien député de Topposition dynastique, qui présida aux électioiâs.
Ces hostilités entré la garde nationale et les* commissaires se produisirent dans plusieurs autres départements et partout restèrent impunies, parce que M. Ledru-Rollin, quand on lui faisait connaître les maladresses politiques de. ses agents, les blâmait et les désavouait ^ D'ailleurs, les pouvoirs illimités qu'il leur avait conférés ne pouvaient, en cas de résistance, se faire obéir qu'au moyen de la garde nationale ; du moment que la garde nationale se tournait contre les commissaires, il n'y avait plus d'autre recours que l'appel aux passions ultra-révolutionnaires, le gouvernement des clubs , la leN reur. Or, je crois avoir montré surabondamment que M. Ledru-Rollin ne voulait, pas plus que M. de Lamartine, de ces moyens extrêmes. Il redoutait la domination des clubs. Nous venons de le voir, à Marseille, à Lyon, à Toulouse, repousser presque constamment les dénonciations qui lui arrivaient contre les commissaires accusés de tiédeur politique. Il y avait donc contradiction flagrante entre ses paroles officielles et ses actes, entre les pouvoirs illimités qu'il proclamait et Tautorité absolument nulle qu'il donnait en réalité ; il en résulta cet efTet déplorable, qu'il fournit à ses ennemis mille prétextes d'accusation contre ses agents, en même temps qu'il ôtait à ceux-ci la seule force avec laquelle ils auraient pu triompher.
La négligence était aussi grande au ministère de Tilitérieur que l'indécision ; la plupart du temps les demandes des commissaires demeuraient sans réponse ; souvent le télégraphe apportait dans l'espace de quelques heures des ordres et des
> A Besançon, par exemple, où sur une question d*étiqaette entre les commissaires, MM. Faivre, Tisserandot et le général Baragoay-d*Hillîeri, une émeute de la garde nationale avait forcé les commissaires à quitter la place. Le commissaire-général, J. Demontry, ayant adressé un rapport (8 avril) au ministre, n*en reçut aurunc réponse.
ÇQQtre-ordres, des révocations et des réintégraticois qui jetaient, le plus grand trouble dans les affaires. Entre les deux partis que le Gouvernement provisoire avait a prendre, admiuistrer doucement» prudemment, sans seeousse, ou gouverner avec une énergie toute révolu tioDnaire, il ae mt se tenir fermemwt ni i Tun ni à Tautre, et Yon vit pjsndant deux mois entiers, d^ns le pays le plus centralisé du monde. Téton- {U^t spectacle d'une multitude de tiraillements partiels et de rébellions locales ; Topinion, tantôt refoulée, tantôt emportée $ous la main d'hommes divisés entre eux; la natioH entière figitée vainement d*un mouvement confus, eontraire à ses ipstincts, et qu'elle ne parvenait pas i s'expliquer à ^e- 0)éme.
HKTOIRE DE LA KÉVOLiriaiN DE 184». S7»