‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 16 sur 27 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LA R^VdLUTIOW m KUROPK, — PÉTEHSBOURG, — ViJPWf* •— IflLAI^. T*r- BERLIN. -^ EXPÉPITIOM DflS CORP^^R^Cl&v

Si rélonnement de la France démocratique fut ^ranj lorsqu'elle apprit de Paris qu'elle n'avait plus d© roi, que dut penser l'Europe monarchique et aristocratique en entendant tout à coup résonner à ses oreilles cette nouvelle incroyable : les Français viennent de chasser la dynastie d'Orléans et ils ont choisi pour les gouverner un poëte lyrique» un avocat radical, un astronome et un prolétaire!

Aucune explication vraisemblable d'une telle énorn^ité ne venait à l'esprit ni des souverains, ni de leurs cours. Depuis bien des années déjà la diplomatie européenne considérait la force révolutionnaire comme très affaiblie, sinon détruite, en France par la longue application d'une politique savamment combinée. Les ambassadeurs des puissances étrangères, captivés par l'accueil et l'entretien aimables de Louis-Philippe ^ éblouis par le luxe élégant de la société parisienne qu'ils voyaient s'abandonner dans une sécurité parfaite à l'ivresse des plaisirs, avaient fini par réconcilier leurs maîtres avec la royauté illégitime. Les colères et les inquiétudes que l'usurpation de 1830 avait fait naître, s'étaient peu à peu dissipées avec les préventions conçues contre le favori de la bourgeoisie libérale, devenu roi par la grâce du peuple ; et, comme la surprise exagère tout, quand on vit Louis-Philippe sacrifier sa popularité au maintien de la paix et se retourner si résolument contre la révolution qui l'avait mis sur le trône, les hommes d'état de tous les pays le portèrent aux nues ; çfli sagesse devint proverbiale ; on l'appela le Napoléon de la paix; on en vint à le regarder comme le régulateur de Tordre européen, et le bruit de sa chute étonna les souv^^|^jplus

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encore peuWlre que ne l'avait fait le retentissement de son élévation.

€e changement dans les dispositions des tètes couronnées était surtout remarquable à la cour de Russie. L'empereur Nicolas avait mis fin , en ces derniers temps, aux ^sarcasmes et aux épigrammes que pendant plusieurs années il s'était plu à lancer à tout propos contre Louis-Philippe et sa famille. Depuis qu'il avait vu tous ses desseins favorisés par l'attitude passive delà diplomatie française, qui n'osait même plus parler de la Pologne , il s'était singulièrement adouci. On assure que la connaissance personnelle qu'il fit, dans son voyage en Italie, du duc de Bordeaux et de ses conseillers, acheva de lui ôter la pensée d'une restauration \ et qu'à dater de ce jour, le ton de ses agents auprès du Gouvernement français marqua, dans plusieurs circonstances, un désir de rapprochement très sensible. L'indifférence qu'il affecta en public lorsque se répandirent, à Saint-Pétersbourg, les premières nouvelles d'une insurrection à Paris, ne trompa que peu de gens; bien qu'il répétât d'un ton railleur « qu'après tout, les Français étaient les maîtres chez eux; que peu importaient à la Russie les fantaisies parisiennes, etc.; » bien qu'il voulût montrer au bal et au spectacle un front serein, il ne commandait pas à sa pâleur qui trahissait sa préoccupation secrète. Toute la ville avait les yeux sur lui. Les hommes de cour, voyant que l'empereur voulait paraître insouciant, se composaient le visage. Le peuple au contraire lui attribuant, comme à Dieu, tous les événements, disait que le Goçoudar * avait fait chasser Louis- Philippe, parce que ce prince déloyal refusait de lui rendre

1 Selon le bruit général, Tempereur Nicolas aurait paru charmé de U dignité parrailc, de la politesse et même de Tintelligence du duc de Bordeaux, makf en même temps, il n*aurait pas dissimulé qu*il ne lui supposait pas les qualités d*esprit et de caractère propres à gouverner la France dans des conjonctures aussi difGcilcs.

* Goçoudar : nom que le peuple russe donne à Tempereur, quand il est content de lui.

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les millions qu'il lui avait empruntés. « Nous irons reprendre notre Paris ! nasz Pariz^ ». s'écriait-on dans les groupes po* pulaires. Mais l'empereur ne se laissait pas distraira par ces naïvetés de l'orgueil national. Les dépêches qui lui arrivaient à la fois de tous côtés l'assombrissaient d'heure en heur^ Au. bruit bientôt démenti d'une contre-révolution dont on faisait honneur, tantôt au maréchal Bugeaud; tantôt au ^é^ néral Lamoricière, avait succédé la nouvelle officielle de la proclamation de la. République, et presque au même moment des lettrés particulières annonçaient cotnme accomplies les révolutions qui devaient éclater, quinze jours plus tard, i Berlin et à Vienne.

Il devenait indispensable de prendre , sinon un parti , du moins une attitude politique. L'empereur le sentit, et malgré son trouble ilpublîa ur manifeste dans lequel il se déclarait prêt à combattre pour la justice de Dieu et pour les principes sacrés de V ordre établi sur les trônes héréditaires ; il ordonna que l'on fît avancer sur la frontière deux corps d'armée et renvoya immédiatenitent à Varsovie le maréchal Paskewitch, En même temps , un agent diplomatique * partait pour- Paris, chargé de porter à tous les Russes l'ordre de quitter la France au plus vite.

Sur ces entrefaites,.rarrivée du manifeste de M. de Lamartine rendit à l'esprit agité du czar quelque repos. Il éprouva d'autant plus de satisfaction de ce langage pacifique qu'il avait ressenti d'inquiétudes en se préparant à la guerre. Il sembla respirer plus librement. « Il n'aurait pas cru, répétaitil à son entourage, qu'un poète fût capable d'autant de sagesse. Puisqu'il en était ainsi, et si là France demeurait fidèle au programme de M. de Lamartine , la Russie ne prendrait pas l'offensive et resterait chez elle.» Mais ce calme et cette '

^ M. Balabine. On raconte que dans son audience de congé, Tempereur tuî dit en lui frappant sur Tépaule : c Prends bien garde au moins de ne pas le faire écharperpar ces Parisiens; toutes leurs peaux ensemble ne valent pas la tienne. »

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satisfaction relali>*e furent de courte durée, et Tempereur releniba dans, un état violent. Tantôt il se parteit haut à loi- Bsème, cemme un bomme qui n'est plus maltrs de ses pan* sées ; plusieurs fois on le rencontra très avanl dam ki Huit , seul, à pied, enveloppe de son manteau , se dirigeant vers h demeure de son ministre de la guerre. ' Le récit dea dvéaaments de Vienne et de Berlin , dont le bnut prématuré wmii lût place à une certitude accablante, causait en lui oatte pertiurhatîon nouvelle '. Toute dissimulation, tout» ré«»ve hii devenaient impossibles. Aucune expression ne lui semUail trop méprisante quand il parlait du roi de Prueae, dee ardb^ ducs, du prince de Metternich, de tous ces gén» sans iêH eêsêm eomr qui déshonoraient, disait^il, les races royales. D'^autres i(MS, en des entretiens intimes avec le duc de Leuchtenberg, qpi'absorbait le souci de ses perles pécuniaires sur les valeurs industrielles françaises, le souverain de toutes lea Ruasies peignait dans un langage d'une éloquence* amère, la ruine éts espérances grandioses qu*il avait conçues *pour lui-même et pour sa nation. « Nous voici , disait-il alors d*UB accent navré, nous voici , moi et mon peuple, par la faute de ces misérables, refoulés vers l'Asie. La France triomjAe en Oo«dent; l'Europe nous repousse. Avant môme que de TavOT pu combattre, les Slaves sont vaincus par la Révolution française ' ! »

Ainsi, par une de ces divinations subites doiit la natwe accorde le don à ces hommes de pouvoir en qui elle personnifie une idée, un siècle, une race, un peuple, et qui leurre-

' L*arriyëe de la grande, duchease Hélèue à Péteisbourg avaU a^toé di tiroublerTeraperear. Cette princesse, qui fuyait Tltalie insurgée,^ s'était «nètéê à Vienne, où eUe avait trouvé le prince de Metternich tt^s' peu énra. « tel événements sont graves sans doute, lui disait le vieux ministre; mais m ^^ moins nous $omjne$ à Tabri. Jamais la révolution ne vÎMMlpi^ iltfqa*à Vienne. »

3 « Vempire de Russie voudra subjuguer TÇurope et seca fut^Hgté k tour,» a dit J.-J. Rousseau. {Contrai social^ liv. II, ch. 9.)

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présentent coaune accomplis les événements à peine pr^arés, l'empereur de Russie voyait l'avenir de la démocratie fri«\* Caise plus clairement qu'elle ne l'aperceyait elle-même : il entendait distinctement, à travers le temps et l'espace, la wv^ encore incertaine et les pas chancelants de la Révolur tion; il la voysdt déjà conquérante, souveraine,, s'avancc^r jusqu'à lui , quand , pareille à ce lion du poète que le doigt du Créateur appelle à l'existence , mais qui , resté engagé i demi dans la masse terrestre, s'étonne de sa force ets'efiraîe 4e. son propre rugissement , elle ne connaissait encore ni sa puissance, ni sa destinée ; elle ne s'était pas nommée de son pom véritable^

Ce qui venait de se passer à Vienne méritait bien d'ailleurs le mépris et l'indignation du czar. Quelques écrivains libé« raux, des étudiants , des étrangers, y fomentaient depuis un certain te^ips, par des écrits clandestins et par une juropi^ gande orale assez confuse, une agitation et un mécontentement qui ne descendaient guère au-dessous de la classe bourgeoise. Une intrigue de cour favorisait cette agitation^ L'ar« chiduchesse Sophie , femme ambitieuse et rusée , voulait p^r son mari, l'archiduc François-Joseph , ou par son jeune filSs régner en Autriche. D'obstacles à ses projets, elle n'en voyc^ qijl'un : le prince de Metternich. Aussi travaillait--elle sans relâche, de concert avec une partie de la noblesse qu'avait ^sée la longue domination du vieux minjistre, et secondée par quelques membres influents du clergé, à discréditer une politique et des conseils où elle n'avait point assez de part* Bien qu'elle fût, dans le secret de sa pensée, plus absolutiste que le prince de Metternicli , elle savait , dans l'occa^on» parler .le langage du libéralisme , et , loin de redouter les démonstrations populaires , . elle y voyait un moyen de renverser le cabinet et de néc/essiter l'abdication d'un eQip&> reur inçap^le de gouverner par lui-même. Lorsque parvint à Vienne la nouvelle des événements de Paris , elle s'en rén jouit parce qu'ils devaient précipiter une crise trop lente à

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son gré ; et , comme eile vit qu'en effet la population commençait à s*émouvoir , et se rassemblait dans les rues aux cris de vive la liberté! à bas Mettemich! elle mit en œuyre toutes ses habiletés pour empêcher qu'aucune mesure sérieuse de répression ne fût prise par le gouvernement. C'est par là que s'explique le facile succès d'une insurrection qui n'avait pour fondement, ni une opinion publique fortement constituée dans les classes supérieures, ni même de véritables passions dans la classe populaire.

Les premiers propos avant-coureurs de Finsurrection s'étaient tenus dans un café. Quelques étudiants, causant entre eux des affaires de Paris, tombèrent d'accord que le moment était venu d'agir, et qu'il fallait signer une pétition pour denumder à l'empereur la liberté de la presse. Ce projet n'avait rien de séditieux ; il fut aussitôt mis à exécution. Le soir même, deux professeurs de l'Université portaient à rarchiduc Louis et au conseil d'état la pétition couverte de signatures. Dans le même temps , plusieurs requêtes analogues , entre autres celle de rUnion des arts et métiers , étaient remises à l'archidùc Charles. Les cours n'ont jamais hâte de répondre à ces sortes de demandes, et déjà les rassemblements populaires qui stationnaient sur la place publique, au lieu de s'irriter de cette longue attente, commençaient à se refroidir, quand des meneurs , parmi lesquels on affirme avoir vu des émissaires de l'archiduchesse Sophie, s'écrient que c'est Meiternich qui trompe l'empereur et l'empêche d'accéder aux vœux du peuple. La multitude, crédule à ces propos, se précipite vers la maison de campagne du prince : les maîtres n'y sont pas ; les serviteurs ferment les portes. La foule les enfonce, se répand dans les appartements, brise les glaces, allume dans la cour, avec quelques meubles, un feu de joie ; après quoi elle revient triomphante grossir un attroupement qui entoure la chancellerie d'éfat, et demande à grands cris le renvoi du ministre. Là, le résultat est plus sérieux et le succès plus décisif. Au bout de très peu de temps , un conseiller impérial parait au

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balcon , harangue le peuple , et lui annonee que Sa Majesté l'empereur, plein de sollicitude pour ses fidèles sujets ^ s'occupe en ce moment môme de décréter les libertés demandées* Par une étrange coïncidence, pendant que le conseiller parle encore , les troupes qu'on avait vues jusque-là immobiles, l'arme au bras, et qui partout avaient laissé passer le peu](>le, 5e déploient et s'apprêtent à dissiper les rassemblements. La foule murmure ; quelques enfants jettent des pierres aux soldats; un officier supérieur est atteint au front d'un coup, qui fait jaillir le sang. A cette vue, la troupe irritée oublie l'ordre et fait feu ; cinq à six insurgés .tonoibent morts ou blessés grièvement. Le peuple fuît, mais en criant aux armes! et les barricades s'élèvent. Dans le môme temps, les députations se succédaient au palais impérial , et menaçaient d'une révolution si l'on n'accédait, sans plus tarder, au vœu du peuple. Elles sont reçues d'abord par les archiducs, puis enfin par le prince de Metternich, qui a pris sa résolution et qui vient luimôme leur- déclarer qu'il ne veut pas être un obstacle à ta paix publique, et qu'il va quitter Vienne. C'était bien ce qu'on souhaitait le plus ; aussi un applaudissement général accueillcr t-il ces paroles, et les députés se hâtent de:parcourir la ville pour annoncer partout la^ bonne nouvelle. Alors la joie publique éclate ; les cris de vive V empereur ! ébranlent les maisons. Des lampions, des transparents, des drapeaux décorent les fenêtres ; la nuit se passe en réjouissances, et le lendemain matin la population, ivre de bonheur, lit sur toutes les murailles que les droits féodaux sont abolis, que la liberté de la presse est accordée, que la garde nationale va être organisée, que les condamnés politiques sont amnistiés, et enfin que des Etats-GinérJiux sont convoqués , pour le 3 juillet prochain, dans la capitale de l'empire. A côté de toutes ces proclamations libérales , une affiche était placardée , qui portait en grosses lettres le nom du prince de Windishgraetz , avec le titre de commandant-général de la ville et des troupes. Si l'insurrection avait eu des chefs politiques , il ne leur en eût

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pas MIu davantage pour comprendre à quelles itlspûtttiOtt obéissait la cour, et pour toucher du doigt le piégé où le peuple allait se laisser prendre ; mais tout s'était fait, comme on vient de le voir, sans [Préparation et sans coBCért, àl'av^ ture. Rien de moins révolutionnaire (jue l'esprit de la fopet^ lation viennoise. Aussi, croyant avoir passé leis bornés delà létnérité en brisant les portes de la maison du priocé de Met« temich, elle se contenta de déchirer le placard qui portait fe nom du prince de Windishgraetz, et sut un gré infini au goih vernement de sa condescendance, lorsque, deus: heures ajprèl, elle lut, au lieu de ce nom détesté^ le nom d'un grand ser^ gneur auquel sa familiarité d'allure et dé langage avait vald Une sorte de popularité dans les faubourgs de Vienûé : le prince de Lichtenstein. Tout parut alors terminé ; les librftîM étalèrent à leurs vitres les portraits de Voltaire et de-R^O»^ seau ; les livres prohibés de Michelet, de Lamartine, de Lddi Blanc. La nomination d'un ministère arîstocratîqae', sOUÉltf patronage de l'archiduchesse Sophie , une promenade en !Sft^ lèche de l'empereur, une représentation gratuite au théàtft^ mirent fin à ce que l'on voulut bien appder en Euro)^ la ré^ volution de Vienne.

L'un des incidents les plus remarquables de cette révoii^ tiou, ce fut l'arrivée de la députation hongroise dans la asÉ» tinée du 16 mars. Quand le bateau à vapeur de Preaboaif fut signalé, le peuple se porta en grande foule .à la rencmitnB des envoyés de la diète, et salua de ses acclamations ces ti9^ Ues patriotes qui les premiers, dans l'État autrichien, avuent revendiqué d'une voix virile le droit et la liberté ^ Viveni fai Hongrois l vive Kossuth! vive Batihianyi 1 ce fut pendant plt^ sieurs jours le cri d'allégresse de la population yiennoî^éi Kossuth) plus que tous les autres » excitait une curiosité sym» pathique. Il ne pouvait se soustraire aux empressements 4è la foule qu'étonnait une si grande et si jeune renommée^ que charmaient sa beauté, sa grâce, et qui ne pouvait se lasser d'entendre l'accent irrésistiWe de sa parole.

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Arrétons-nous un moment pour saluer aussi cet homme extraordinaire qui, sorti de la condition la plus humble, étranger au bruit des armes, à Tart de la guerre^ appelle à lui par le seul magnétisme de la force niorale, le peuple le plus belliqueux du monde ; soumet la fierté jalouse des grands, enflamme le patriotisme des masses, ranime au cœur de tous celte foi superbe dans les anciens dieux qui ^ depuis ses origines conquépamtes, a fait à la race magyare une vie indestructible, quoique toujours menacée , au sein dés races ennemies qui i'enserrent et la pressent de toutes parts. Ne craignons pas de suspendre un peu le fil des événements, et disons quel était cet homme signalé que nous aUons voir tout à Theure susciter pour une lutte inouYe un peuple de héros, lui inspirer la sainte folie du sacrifice, et vaincu enfin avec lui, après des efforts prodigieux, paraître aussi grand , aussi glorieux même dans la défaite que [plus d'un conquérant dans tout l'éclat du triomphe.

Louis Kossulh (Lajos) est né en 1804, d'une famille hongroise, protestoTite,;dans un village du comitat de Zemplin; non loin de Theiss. Son enfance fut comme bercée par la légende païenne et chrétienne de cette contrée fameuse, qui vit se dresser la tente nomade d'Attila et s'arrêter, dans le IX* siècle, sous la conduite de son chef Arpad, la première invasion de ces tribus asiatiques auxquelles le peuple hongrois se plaît à rattacher son histoire. L'imagination très vive de Kossuth s'imprégna tout entière de ces récits merveilleux. On ne peut se défendre de l'idée d'une prédestination en voyant sa jeunesse se tremper ainsi aux sources primitives de la tradition magyare. Et plus tard , l'ardeur généreuse de ses pensées, l'abondance de sa parole, l'inexprimable mélancolie de sa fierté orientale , rappelleront involontairement à l'esprit les contrées où il vit le jour : celle Egypte hongroise^ comme là nomment les chroniqueurs, celle Theiss, semblable au Nil, dont les débordements enfantent de riches moissons, ces monts Karpalhes qui renferment l'or, H. 18»

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ces versants de rilegyalja où lleurit la vigne grecque ', et lo ciei toujours clément de cette terre sans seconde '.

.Resté jeune orphelin, dans un état voisin de l'indigence, à portée seulement de ces écoles ou gymnases des petites villes de la Hongrie, où le gouvernement autrichien perpétue systématiquement l'ignorance, Kossuth parvint néanmoins à cultiver les facultés éminentes dont la nature ravait doué. A une époque où la littérature hongroise était tombée dans l'ouUi , où les magnats et les gentilshommes affectaient de parler latin, français, allemand, Kossuth marqua une prédilection constante pour l'idiome national, que l'on n'entendait plus ailleurs que dans les rangs du peuple. Venu à Pestb à Tàge de dix-huit ans, il se lia avec deux écrivains distingués, les irères Kisfaludyi , et fit , sous leurs auspices , ses essais littéraires en langue magyare. Dès ce moment, il s'appliqua à développer, à rajeunir l'idiome de ses pères, qui prit sous sa plume, et plus tard dans ses harangues, une souplesse et une clarté admirables. Lorsque Kossuth parut pour la première fois, en 1830, dans l'assemblée du comitat-de Zemplin où sa condition de gentilhomme et sa profession d'avocat lui donnaient accès, et qu'il appela les sympathie^ de ses concitoyens sur la Pologne insurgée, une acclamation immense l'interrompit à plusieurs reprises; il fut décidé aussitôt qu'on enverrait à Vienne des députés afin, de demander pour les Hongrois l'autorisation de lever à leurs propres frais un corps d'armée de 50,000 hommes destinés à secourir l'insurrçction polonaise. Seize comitats se joignirent en cette occasion au comitat de Zemplin. Ce premier succès donna au nom de Kossuth un retentissement dont lui-même, sans en être ébloui,

* On sait que des ceps envoyés de Pile de Chypre et plantés sur les versants méridionaux des Karpathes, par ordre de Tcmpereur Probus, sont Porigine du fameux vin de Tokay.

2 « Ubertate locormn , cœlique benignitcUe ^ nulli terraYiun secunda^ m disent les chroniqueurs.

sentit toute Timportance. Kossuth était déjà possédé alors d'une haute ambition. Il voulait ranimer le patriotisme magyar et former en Hongrie un grand parti politique pour défendre la constitution contre les empiétements arbitraires de là cour de Vienne, N'ayant ni rartg, ni biens, ni fonction dans l'État, son unique moyen de conquérir de l'ascendant sur les grands et sur le peuple c'était son éloquence et le prestige qui s'attache' à la célébrité. Il saisit, il multiplia en conséquence les occasions de haranguer dans les réunions de gentilshommes {Kortes; Bocskoros) et réussit à se faire envoyer par eux, en 1832, àla seconde chambre de la diète en qualité de dé* puté suppléant. Bien que cette position ne lui donnât danâ les délibérations qu'une voix consultative, et malgré la jalousie des magnats que l'éclat de son nom commençait à offusquer, il sut prendre en plusieurs circonstances une initiative très heureuse et qui marqua sa place à la tète du parti national. Ce fut lui qui le premier conçut l'idée d'adresser aux comitats des lettres circulaires où l'on rendait compte des discussions de^ la diète. Jusque-là, le pays ii'apprenait le résultat des délibérations que par des résumés très succincts et très inexacts donnés par la presse censurée. La pensée de Kossuth, en répandant autant qute le permettait la surveillance de la police ces comptes rendus, qui rappellent les fameuses Lettres de Mirabeau à ses commettants ^ était éminemment politique. Aussi le gouvernement autrichien ne tardait-il pas à en prendre ombrage et la correspondance parlementaire fut interdite. Mais elle avait déjà porté ses fruits. L'opinion pubHque avait reçu une impulsion décisive, et Kossuth se sentait appuyé à ce point qu'il pouvait tenter de résister ouvertement aux ordres despotiques de l'Autriche. Trois années dans la forteresse d'Olmûtz châtièrent sa hardiesse ; une popularité immense la couronna. L'attention publique se concentra sur sa personne; il préoccupa toutes les imaginations, absorba toutes les sympathies, et quand les portes de II. l«

2W HISTOIRE DR LA RÉVOLUTIÛN DE ilM.

la prison s*ouvrirent devant Kossuth, le pays tout entier crut avoir retrouvé la liberté.

Pendant les trois années qu'il vécut enfermé à Olmûti, il s'appliqua à l'étude de la révolution d'Angleterre et de la ré* volution française, particulièrement dans la conduite des assemblées. A peine hors de prison, en 18A1, il prit la direction d'un journal démocratique (Ptsti Hirlap) fondé i Pesth par le baron Wesselényi, chef du parti national en Transylvanie. Le succès de ce journal, le premier oii les- aflhires publiques eussent été traitées avec talent et liberté, et qui lut bientàt tiré à 10,000 exemplaires, passa toute espérance. L'adhésion du comte Louis Batthianyi, chef de l'opposition dans la chambre des magnats, fut la marque la plus signifiettive de ee succès. L'union du grand seigneur; resté jusqœ-U dans la mesure politique du parti tory,-'aveo l'agitateur démo* cratique acheva de constituer sur des bases désormais inébranlables le parti national.

En 18A7, le comte Batthianyi proposa la candidature de Kossuth aux électeurs du comitat de Pesth, et ceux-^i le nom* mèrent avec acclamation. Dès son entrée à la diète de Près* bourg, et malgré les vives attaques du parti conservateur à la tête duquel était le comte Széchenyi, Kossuth se vit implicitement reconnu comme chef de l'opposition. lier hommes les plus considérables dans les deux chambres, Wesselényi Ladislas Teleki, Majlath, Dèak, Szemere, Eotvos recherchaient son amitié et rendaient à l'envi hommi^ à un tal^t dont aucun autre ne pouvait déjà plus balancer rinfluoQce. Rien ne saurait donner l'idée du caractère tout à la fois antique et moderne de cette éloquence religieuse, enthousiaste, mais positive aussi et ramenant tout à l'action. Chacun des discours de Kossuth devint un événement politique. Les applaudissements que lui prodiguait l'assemblée éveillaient des échos jusque dans les profondeurs du pays : chacun de ses succès de tribune relevait l'orgueil national et grandissait dans tous les cœurs l'image de la patrie.

I^orsque arriva à la diète la nouvelle de la révolution de février^ ce fut Kossuth qui, dans un discours où il se surpassa lui-même, en donnant un libre cours aux sentiments d'espérance dont son âme était tout électrisée, fixa les points principaux où Foppositiop devait porter l'attaque, et posa m quelque sorte les bases du nouveau droit c^n^itutionnel mit lequel ses concitoyens auraient à édifier l'indépendance de k Hongrie. Son grand sens politique lui faisait comprendre dès lors que la Hongrie ne devait pas combattre isolément pour des droits particuliers, mais se faire le champion dû droit général de toute la monarchie autrichienne. « L'avenir de U dynastie, s'écriait-il dans ce fameux discours du 3 mars, est selon ma ferme conviction intimement lié à la confédération fraternelle des peuples sur lesquels s'étend son empire ; et cette confédération, elle n'y peut parvenir qu'en inscrivant le droit des nationalités dans une constitution libérale. Ni le bourreau, ni la baïonnette ne seront jamais un moyen d'organiser et d'unir les peuples. » Et ce discours, accueilli par des applaudissements p^ssionaés, déterminait l'assemblée à envoyer à Vienne une députation où toutes les nuances d'opir nion étaient représentées, et qui , sous la conduite de l'ar^ chiduc palatin i se chargeait de porter à l'çmpereur les vœux delà nation hongroise.

Nous venons de voir comment cettedéputationfut^ccueillie par le peuple. Le nom de Kossuth, déjà populaire à Vienne^ avait plps d'une fois retenti pendant Iqs jours précédeût^. Son discours du 3 mars, lu^ à haute voix par un étudiant sousle3 fenêtre^ de la princesse de Metternich \ avait passé. de main en main et éveillé de vives sympathies pour sa personne et pour sa cause. La cour impériale, en voyant arriver ladépu^ tation de Presbourg , comprit qu'elle allait être forcée d'étendre à la nation hongroise les concessions qu'elle venait de faire à l'Autriche, et, malgré la répugnance du parti qui

* On sait que la princesse de Mettemich, née comtesse Zifchy, e»t liongroise.

292 HISTOIRK DE LA RÉVOLUTION DE i84S.

triomphait dans les conseils, le langage énergique des députés, les instances officielles du prince Esterliazy, la déternïinèrent i céder. Le 18 mars, la députation repartit triomphante pour Presbourg, emportant^ la nomination du comte Louis Batthianyi en qualité de premier ministre, chargé de fornaer un ministère indépendant pour les affaires de Hongrie. Cette tiouvelle concession de la cour avait encore exalté les Viennois. Kossuth cependant était loin de s'abandonner à l'allégresse générale. Cette satisfaction immodérée lui semblait de mauvais augure. « Ce peuple croit avoir accompli la révolution, disait-il à ses compatriotes ; il ne se doute pas qu'il ne fait que la commencer. »

A peu de jours de là, la terrible insurrection de Milan venait donner raison à ce pressentiment du génie. Le caractère de cette insurrection n'eut riert de commun avec ce qui venait de se passer à Vienne. Autant la population viennoise inclinait par nature, par coutume, par la douceur d'un joug traditionnel que l'affabilité de ses princes savait lui déguiser, à l'indolence politique et au respect des volontés royales, autant la liaine des Lombards pour la domination étrangère était profonde et irréconciliable. Le gouvernement allemand, établi en Lombardie parles traités de Vienne, était trop essentiellement contraire au génie de la nation italienne, pour que , même bienfaisant et magnanime , il ne dût pas rencontrer dans la seule antipathie de races des obstacles presque insurmontables. Mais loin de chercher k gagner le cœur du peuple par ses bienfaits, il n'avait pas même essayé de se faire accepter de la classe riche par ces înénagements habiles, par ces condescendances superficielles auxquelles la noblesse oisive et démoralisée de notre temps se laisse partout si facilement prendre. Le gouvernement autrichien avait affecté à Milan et à Venise des allures de conquérant. Non content d'opprimer, il avait humilié ses nouveaux sujets. A toutes les lois prohibitives, aux impôts excessifs qui pesaient sur les fortunes, à une conscription odieuse qui enlevait la

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fleur de la jeunesse pour l'envoyer au loin dans des pays inconnus, aux lenteurs calculées de Tadministration, aux vexar* lions incessantes de la police, de la douane, de ta eensure, venait encore s'ajouter, par surcroît d'iniquité, l'insolence soldatesque qui, depuis le feld-maréchal jusqu'au dernier soldat de l'armée, semblait s'être donné pour tâche d'irriter en toute occasion la fibre endolorie de l'orgueil national.

Aussi, au bout de peu d'années, le patriotisme lombard qui s'était un peu émoussé sous l'administration française, se réveilla-t-il avec une vivacité incroyable. Par réaction contre le despotisme autrichien, la noblesse lombarde se passionnait pour les idées libérales en même temps qu'elle flattait les ambitions juvéniles d'un prince de la maison de Savoie, qui promettait d'entraîner l'armée piémon taise à sa suite et de chasser l'étranger du sol italien. On sait la triste issue de cette première alliance lombàrdo-piémon taise. Les cachots du Spielberg s'emplirent ; Charles-Albert se rétracta^ L'exil, la confiscation, la torture mirent à néant les espérances de la jeunesse italienne.

Au couronnement de l'empereur, en 1838, l'amnistie ra* mena en Italie les principaux conjurés de 1830 et de 1834. Ils ne conspirèrent plus cette fois, mais les idées anglaises et françaises qu'ils rapportaient de l'exil, conspirèrent pour eux. Des écrivains distingués, des poètes, des hommes de cflBur et d'intelligence, iSioberti, Durando, d'Azeglio, Bàlbo, Capponi, Mamiani, et enfin Montanelli, Tommaseo, Manin, Caltanéo, Guisti, étendirent à tous les États italiens la propagande libérale et créèrent, par la puissance de leur talent, une force morale capable de lutter avec la force des baïonnettes étrangères. L'opinion publique, nationale, italienne^ prit une consistance qu'elle n'avait jamais eue auparavant* L'esprit aristocratique et l'esprit démocratique qui devaient la diviser plus tard se confondaient au début dans une côm-* mune entreprise de délivrance. Odio e pazienza était la de*

SM HISTOIRE DE LA RËVOLUTION DB iSAS.

vise universelle ; fuor i barbari! c'était la pensée, le cri unique de toute Tltalie.

En 18&6, le libéralisme de Pie IX, Tinipulsion des réformes donnée au Vatican et qui eut son contre-coup en Toscane, en Piémont, dans le royaume de Naples, exaltèrent singulièrement les imaginations. Une presse clandestine, fondée par Monunellr en Toscane et qui répandait par milliers les feuilles démocratiques, entretint l'agitation ; la diplomatie anglaise favorisait presque ouvertement , dans les deux Siciles surtout, cette propagande révolutionnaire '. Le clergé, encouragé par Texemple du souverain pontife, laissait paraître son patriotisme et prêchait la révolte dans les campagnes ^ La population des villes entrait en lutte constante avec la police ; des démonstrations, frivoles en êfparence, mais très sérieuses au fond, telle ({ue TabstentioD du tabac et de la loterie, montrèrent bientôt que la conspiration contre TÂutriche était en permanence, et que la plus merveilleuse entente, si ce n*est dans lés idées, du mcnns dans la haine, animait tous les rangs et tous les partis de la nation.

Cependant, l'opinion purement libérale, représentée par la noblesse, l'emportait en tous Ueux, et à Milan en particih lier, où l'aristocratie par ses largesses et par le concours du clergé exerçait sur le peuple une influence souveraine. Il eût été insensé au parti démocratique , connu sous le nom de

1 La mission de lord MiDto, en 1847, éveilla les appréhensions du cabinel russe et du cabinet autrichien. M. de Metternich, dans ses dépèches au comte Dictriechstein, ambassadeur à Londres (février 1848), se plaint de l'attitude du gouvernement britannique en Italie ; et je trouve dans une dépêche du comte de Nesselrode au baron de Brunow (Pétersbourg, 24 février 1848,) le passage suivant: «Notre intention n'est certes pasde meltrê à sa charge (à la charge du gouvernement anglais} .. . etc. » ArcMvio triennaie dHle oom â^lUh lia, série 1'% Y. I, 1850.

2 Le maréchal Radetzki connaissait si bien cette influence du clergé qu'il fit défendre par an ordre du jour aui soldats de se ce&fesser k des prêtres italieni.

histoire: de là REVOLLTIO^ DE iS4S. 395

jeune Italie, d'entamer avec elle une lutte quelconque ; aussi ne l'essaya-t-il pas. Il se savait en trop petit nombre et trop discrédité par Tissue malheureuse de ses dernières tentatives insurrectionnelles pour se montrer à découvert; et, bien.que très dédaigneux de l'opposition légale des patriciens milanais^ et très peu confiant dans Talliance piémontaise que ceux*ci cherchaient à renouer, il suppliait Maziini de modérer son langage, et se rangeait en apparence a la suite du mouve«ment qu il espérait entraîner plus tard.

Les choses^ en étaient là quand le gouvernement autrichien promulgua en Lombardie la loi d'état {legge êtataria) qui Tautorisait à faire rendre et exécuter ses jugements dans l'espace de dêux heures : c'en était trop. La patience était à soti terme ; un cri d'indignation éclata. A ce cri, répondit comme un écho le cri victorieux de là Révolution française.

Chose étrange, et qui marqua sur l'heure une dissidence inaperçue jusque-là, le parti libéral ressentit plus d'inquié-tude que de joie à la nouvelle des événements de Paris * • Ni l'influence française, ni les idées républicaines n'étaient sympathiques à la noblesse. Elle appréhendait de voir se rompre les négociations à peine entamées avec le Piémont, et crai^ gnait dans Milan une insurrection dont le triomphe lui parais^ sait ou impossible ou redoutable.

Cependant, l'agitation était extrême dans la population milanaise. Le bruit public annonçait tantôt t'entrée en catfi* pagne de l'armée piémontaise, tantôt l'arrivée à Milan de

I Dans une dépêche adressée à lord Palmersiou, le consul général d'Angleterre à Milau s'exprime ainsi : « La majeure partie de ceux qui ont quelque chose à perdre, presque toute la noblesse et les plus raisonnables dans ta classe moyenne, considèrent ces événements avec frayeur. L'appréhension des effets possibles de ce qui s.*est passé en France, l'emporte en ce moment sur la haine contre l'Autriche. »

Gioberti écrivait de Paris à ses amis politiques (3 mars) : «< Quale è il pe* ricolo più grave che ora sovrasti aU' italia? Quello d'imitare adoecamente i Francesi, e di Dir qualche moto per fuisUre alla monarchia la rapublici. » A rchivio trimmêk éeUé cù§e d'IMa, série I» r . I» i 850.

21X1 UJSTOJKl!: DE LA HËVULUIiON DE i$à$^

A0,000 fusils envoyés par Charles-Albert. Le maréchal Ra* detzki semblait, par toutes . les mesures qu'on lui voyait prendre^ se disposer à une lutte prochaine. Il concentrait des troupes sur la frontière du Piémont, faisait entrer dans Milan des régiments croates et tyroliens ; et enfin, le 47 au matin, sur un ordre exprès venu de Vienne, l'archiduc vice-roi et le comte de Spaur, gouverneur de la ville , partirent pour Vérone en lui remettant des pouvoirs extraordinaires. Maisiout à coup, au lieu des événements prévus, au lieu jde la .déclaration de guerre que Ton attendait de Piémont ou de France, une nouvelle inimaginable tombe comme la foudre sur Milan. Vienne est en pleine révolution ; Mettemich a pris la fuite. Une constitution libérale est promulguée en Autriche; c'est l'autorité autrichienne, le vice-gouverneur O'Donnell luimême qui fait proclamer, le 17 mars au soir, cet attentat inouï du peuple viennois contre la majesté impériale. L'effet de cette proclamation ne se fait pas attendre. Aussitôt, et CQqime par enchantement, le drapeau tricolore flotte à toutes les fenêtres; on entend le tocsin sonner dans les soixante clochers de la ville ; le peuple sans armes, mais résolu à tout, ent(?ure la maison du podestat et l'entraîne malgré lui aux cris de vive Pie IX ! vive V indépendance italienne 1 au palais de la chancellerie. Les factionnaires surpris laissent entrer la foule, qui pénètre jusqu'aux iippartements du gouverneur et le force à signer l'ordre d'œganiser la garde civique.* Dans le même temps , toutes les rues de la ville se hérissent de barricades. Une telle audace , sous les yeux d'une garnison de 20,000 hommes, ne s'explique pas. Le maréchal Kadetzki se persuade que tout est concerté avec les Piémonlais et, dans la crainte d'une surprise, il quitte à la hâte son palais, se retranclie dans la forteresse, et s'apprête de là à bombarder la ville'. Mais rien n'arrête l'intrépidité des Milanais. Letnou-

1 Le 19, le coDsul-général de France, M. Denois, réoDit les consuls des différentes puissances et leur fit signer une protestation qu*il envoya au maréchal Radetzki. N'ayant pas obtenu de réponse, M. Denols demanda au ma-

HJSi'OlHl!: DE LA KÉVOLITION bïù i8/^8. 297

veinent est universel, irrésistible. A défaut de fusils de muni* tion, on se distribue des fusils de diasse, des pistolets, des €Outeaux, des poignards; on parvient même a fabriquer quelques canons en bois , cerclés de fer^ et l'on engage un combat à outrance avec la troupe, restéei maîtresse du centra de la villCf En vain le canon autrichien tonne pendant cinq jours; en vain les bombes, les balles et la mitraille pleuvent du haut des bastions et des édifices publics sur cette héroïque population ;- elle prend d'assaut le dôme , les casernes , et jusqu'au palais du vice-roi , que défend une artillerie formi* dable. Les femmes se mêlent au combat et l'animent ; elles chargent les fusils, portent les pavés, ramassent les morts, pansent les blessés , distribuent les vivres , chauffent l'huilç bouillante que de tous les étages on verse sur la tète des ennemis. L'insurrection tri(to)phe. Le 22, le maréchal Radetzki envoie proposer à la municipalité , qui s'est' constituée en gouvernement provisoire, un armistice. Mais le peuple, exalté par sa victoire, force le gouvernement à rejeter l'armistice et lui arrache une proclamation qui appelle au secours de la ville la population des campagnes. On voit alors un étonnant^ un merveilleux spectacle. Pendant que des hommes , munis de télescopes et postés en observation sur les dochers, signalent au peuple les mouvements de l'ennemi , des ballons, auxquels so»t attachées les proclamations du Gouvernement provisoire , s'élèvent dans l'air, et , ^passant sur la tète des soldats par-dessus les bastions et les remparts, à travers les balles qui ne les atteignent pas, vont porter sur tous les points du territoire l'appel à l'insurrection. Nulle part on ne réfléchit ni on n'hésite. D'immenses masses d'hommes s'ér branlent : le& montagnards du Tyrol et de la Suisse italienne, les paysans de la Brianza , de la Valsassina , ceux du lac de Côme et du lac Majeur accourent en foule ; ils défont sur leur

réchal une entrevue, et le 21, il porta dorns la forteresse les représentations énergiques du corps consulaire. Ce fût lui que^le maréchal pria de se charger pour la municipalité de Milan d'une proposition d'armistice de trois jouri.

route les troupes autrichiennes déconcertées. Une poignée de jeunes gens s'emparent de la porte Tosa; d'autres ouvrent li porte de Gôme. C'en est fait, et Milan est délivré 1 Lemaréobal Radetzki, averti d'ailleurs que l'armée piémotitaise s'approche, lève son camp dans la soirée du 28, et senretire pré* eipitamment en désordre , i travers les rizièreu de la plftim lombarde, vers Lodi et Mantoue, «n vengeant par desatiih cités exécrables l'humiliation de sa défaite.

Les cinq journées milanaises ont mis près de 1 ,000 de m hommes hors de combat. Et ce n'est là, selon toute appArence, que le premier signal de ses désastres. De ces terres d'Italie qu'il foulait impunément depuis tant d*années de son pied lourd, et qu'il croyait, a les voir si mornes, ne plus receler aucune vie, jaillissent tout à coup, comme de cette vallée des sépulcres que traverse le poète, des flammes a^ dentés. Venise, presque sans combat, délivre ^es lagunes d'une odieuse présence. Brescia chasse sa garnison ; Parme et Modène se proclament en république. A Turin, le peuple&émissant force le roi à déclarer la guerre et le pousse en quelque sorte à la tèie de son armée. Enfin, Pie IX laissé s'organiser sous ses yeux un corps de 20,000 hommes prêts à voler au secours de la Lombardie ^ " .

Quel moment à saisir pour cette rivale de la vieille Autriche dont Frédéric-Guillaume guide les destinées, si Tàme étroite de ce prince pouvait s'ouvrir aux grandes ambitions ! 0^^^ jour pour le chef de la maison d'Hohenzôllern que celui où il voit les États d'Italie échapper à la maison de Hapsbourg, la Hongrie revendiquer fièrement ses droits historiques, et l'Allemagne, se détournant d'une fortune éclipsée, attendre, solliciter en quelque sorte de la Prusse une direction nouvelle ! Tout conspirait pour Frédéric-Guillaume, au dehors et audedans» L'éducation parlementaire de la Puisse, très avancée

< Voir Caltaneo, In$urrectioH de Milan ; Pepe, Hévolutions H gw^rrfs ii-

HISTOIRE DE LÀ HlilVOLbïiON DE i8A8. m

depuis quelques années, par Ja publicité des états provinciaux, par celle des débats judiciaires, par une certaine liberté de presse et de^ réunion, et en dernier lieu par les états généraux, où des orateurs éminents avaient soutenu avec éclat tous les principes du droit constitutionnel, la rendiût capable d'une initiative légitime dans la commune entreprise de la nouvelle unité germanique. Toute >la politique du roi de Prusse, dans ses rapports avec les souverains allemands aussi bien que dans ses rapports avec son peuple, aurait pu se définir en un seul mot: sincérité. Mais, il ne parait pas être dans la destinée des maisons royales de concourir volon^ tairement à 1^ formation des institutions démocratiques. Le sang parle en elles plus haut que la raison. Aux oreilles des rois les plus philosophes, le mot de liberté ne sonne pas beaucoup mieux que le mot de révolte. Frédéric-Guillaume devait bientôt mettre dans la plus triste évidence cette incapacité de race à comprendre et à aimer le progrès de la raison politique. La nouvelle de la révolution de Vienne troubla ses esprits au point qu'il ne vit dans la ruine d'une rivale redoutable qu'un sujet d'irritation. Au lieu de quitter résolument le rôle équivoque qu'il avait gardé pendant toute la session des états généraux,- au lieu de saisir une- occasion si belle -de faire cesser une lutte contre l'esprit pubHc, très maladroite* ment engagée et dans laquelle il n'avait pas eu l'avantaget Frédéric-Guillaume erftra plus avant dans ses hypocrisies, et rusa de la façon la plus odieuse avec un peuple loyal, qui ne lui demandait que de grandir avec lui et par lui, et de prendre par une meilleure constitution politique un rang supérieur dans la hiérarchie des puissances européennes. Les premiers bruits de la chute du cabinet conservateur et de l'abdication de Louis-Philippe avaient été accueillis sans déplaisir à la cour de Berlin; mais dès qu'on y apprit la proclamation de la République ei l'entrée d'un ouvrier dans les conseils du Gouvernement provisoire, la satisfaction fit place à la colère. La Gazette d'État publia le !•» mars un article très vif contre la

300 UISTOIHE DE LA KÉV0L13T10N DE 1848.

révolution. Elle accusa d'ingratitude envers ses princes la population parisienne et lit ouvertement des vœux pour que la nation, restée fidèle à la royauté, trouvât un chef capable de la venger de ce qu'elle appelait une surprise de la forée 6rulaie. La Gazette ajoutait que sans aucun doute VAllemagne, avertie à temps, allait s'arrêter dans la voie fatale où elle s'était tfop légèrement engagée. Mais pendant que la feuille semi-* officielle trahissait ainsi la pensée de la cour, toutes les autres feuilles périodiques demandaient d'un commun accord la liberté de la presse et la convocation immédiate des états généraux. Les hommes les plus considérables de l'opposition libérale ap* puyaient ces instances auprès de Frédéric-Guillaume. Mais ni le vœu public, ni Tavis des plus honnêtes gens de son royaume, ni l'exemple de Louis-Philippe, ne furent pour le roi de Prusse un avertissement suffisant. Gagner du temps lui parut la seule chose à faire dans des conjonctures où il fallait au, contraire devancer l'opinion et donner au plus vite de l'espace à la liberté. Aux sérieuses demandes qui lui étaient adressées, il répondait évasivement « que, sans au-^ cun doute, il était disposé à y faire droit, mais qu'il jugeait convenable d'attendre les mesures générales de la Diète germanique. » En même temps, on concentrait par son ordre des troupes nombreuses à BerUn, à Potsdam, et M. de Radowitz partait pour Vienne afin de concerter avec le gouvernement autrichien les mesures propres à étouffer dans son germe le mouvement révolutionnaire.

De son côté, le prince de Prusse, chef déclaré de TopHiion absolutiste et grand partisan du gouvernement russe, flattait la vanité des officiers de l'armée et préifiait à tâche de distraire l'opinion publique, en annonçant d'un ton provocateur la guerre contre la France. Mais une si pauvre tactique aQait recevoir un prompt châtiment. Les rassemblements popu«» laires, brutalement dissipés à plusieurs reprises par la troupe, se reformaient avec obstination et grossissaient d'heure en heure. On y tenait des discours politiques ; on y signait des

pélitions, des adresses. Les députations municipales et provinciales qui arrivaient de tous côtés, des provinces du Rhin, de BreslaUyde Koenigsberg, montraient l'unanimité de ce mouvement constitutionnel dont l'expression était encore aussi légale qu'énergique. Cependant le roi refusait de se rendre i l'évidence. Quand, de guerre lasse, il daignait recevoir l'une ou l'autre de ces députations, il la persiflait ou la congédiait brusquement, en lui disant qu'il n ignorait pas ce qu'il avait à faire. Cela signifiait, dans sa pensée secrète, qu'il voulait attendre le retour de M., de Radowitz etla réunion des souverains, annoncée par la Gazette d'Augshourg pour le 25 mars^ a Dresde.

Qu'on se figure son désappointement et sa frayeur, quai^d, au lieu de ce qu'il attendait, il reçut, le 17 mars, la dépêche officielle qui lui apprenait la révolution de Vienne. Le matin même, M. de Bodelschwing, son ministre des affaire^ étrangères, avait annoncé à l'ambassadeur de Russie que tout était terminé à Berlin. Le roi et ses ministres comprirent alors qu'il était temps de changer de ton, et qu'au lieu de jeter le masque comme on s'apprêtait à le faire, il devenait urgent de redQi>bter d'hypocrisie. Le langage de la Gazette d'État fut cô jour-là aussi vil qu'il avait été arrogant. « Voici donc, disait la feuille stipendiée, en ayant l'air de se féliciter, voici donc l'Autriche entrée enfin , comme la Prusse l'a déjà fait depuis longtemps^ dans la voie des réformes ! » Et les faits , cette fois, répondis rent aux paroles.. Le 18, une députation de la bourgeoisie fut solennellement reçue par le roi, ^t elle rapporta au peuple la destitutipn du ministère. €e fut alors à Berlin, comme à Paris, à la chute du ministère conser\ ateur, une allégresse naïve «t générale. Depuis la plus humble mapsarde jusqu'aux palais des princes du sang, tout s'illumina, tout retentit de cris de joie. Une foule immense se porta spontanément sous les fenêtres du château et demanda à voir le roi. Contraint par l'insistance de ces cris et de ces prières, dont il se tenait pour oft&aaér 4 PW!HR^ ^ ^^

302 HISTOIRE DE LA tlF'ÏVOLljTION VR i%n,

laume, pèle et coiirroiicé , répéta d-une voix mal afifermie l'annonce des concessions qu'on lui avait arrachées • Le peuple salua sa présence ; mais le souverriï des brutalités de^la sdda^ tesque était si récent , et la défiance qu*iris(pîraît le prince de Prusse était telle , qu'aussitôt on demanda à grands ern li retraite des troupes. Militair-fort t ce cri importun retentit pendant plusieurs heures sur la place. Vainement ^ à diffi^ rentes reprises^ le roi essaya de haranguer le peuple et de supplier que du moins on lui laissât le temps de réfléchir; sa voix était couverte par la clameur populaire. A la vue de cette souveraineté nouvelle qui surgissait devant lui, son geste indécis retombait décourage, inhabile à la supplication comme il avait été impuissant au commandement.

Une dernière fois, ayant encore tenté sans succès de fl^ chir le peuple, il faillit se tirouver mal et se retira, pour ne plus reparaître, dans le fond de ses appartements. C'est alors qu'on l'entendit murmurer d'une voix éteinte ces palroles in» dignes d'un souverain : ^ Du repos ! du repos ! j*ai- beseân de repos ! :& Que ces paroles aient été le signal d'une attaque traîtreusement concertée, ou que l'ordre de faire feu fût venu d'ailleurs, il n'en reste pas moins certain que le peuple sans armes et qui criait encore « Vive le roi ! » fut dispersée coups de fusils, de sabres et de baïonnettes par les troupes royales, et que de nombreuses victimes expièrent, sous les yeux du souverain, le tort de l'avoir associé à leur joie et de lui avoir rendu grâce de ses bienfaits. A Berlin, conune i Paris, la révolution qui semblait arrêtée, reprit son cours. Les masses populaires chassées de la ])lace du palais se précipitèrent par toutes les rues de la ville en criant : Aux armés! Le combat s'engagea et fut opiniâtre entre la bravoure en» thousiaste des ouvriers et le courage discipliné des soldais. Après une lutte de seize heures, le bon droit avait triomphé, le peuple gardait l'avantage ; le prince de Prusste fuyait; Frédéric-Guillaume, portant les couleurs germaniques qu'il repoussait la veille encore avec indignation, annonçait pom-

peusemeiTt au peuple : pour la Prusse, une constitution dé* mocratique; pour rAllemagne, une confédération unitaire dont la Prusse allait avoir l'initiative et en quelle sorte la souveraineté, Ubunûliation était grande A coup sûr, mai$ Frédéric-'Guillaume en avait mérité une plus grande encore et qui ne lui fut point épargnée.

Le 21, dans l'après-midi, on aperçut des fenêtres du château une longue procession qui s'avançait à pas lents en psal* modiant des chants d'église. Des femmes et des jeunes filles vêtues de deuil, tenant à la main des branches de cyprès, ouvraient la marche; puis, venaient deux par deux, sur une file dont on ne voyait pa» la fin, des hommes du peuple qui portaient sur leurs épaules des cercueils ouverts. Une foule grave et recueillie accompagnait ce cortège. A mesure qu'il approchait et qu'on distinguait mieux les morts ensanglantés couchés dans leurs bières, on se sentait glacé d'horreur. Personne n'osa se présenter pour arrêter la procession lugubre quand, franchissant la cour intérieure du palais et le seuil de la demeure royale, elle se déploya avec solennité et déposa sous les fenêtres mêmes du rqi ces morts à la face découverte, couronnés de flieiurs funéraires. Autour de chacun des cercueils la famille du mort était groupée et gardait un silence pathétique. Après que ce silence se fut longtemps prolongé, tous ensemble réunis en un chœur religieux, ils entonnèrent l'hymne des funérailles. Mais ce n*était pas encore asses; il fallut que le roi parût à son balcon, il fallut que pile, défait, chancelant, tenant par la main la reine tout en larmes» tl vint faire acte de repentir et d'expiation. Après quoi, le cor» lége s'ébranla, les cercueils $'éloignèi:ent, et Frédéric«6ait laume, aussi blême que les cadavres qu'on venait de^ présent ter à sa vue, remporta dans ses bras défaillants la reiqe évt* nouie.

C'est ici peut-être le lieu d'observer la différence profonde qui, dans des circonstances toutes pareilles, se marque entre le peuple de Paris et celui de Berlin ; entre le caractère^ d'une

:m HISTOIRE DR L\ RÉVOLITION DE §SàS,

révolution allemande, qui reste philosophique et je dirai presque contemplative jusque dans ses vengeances, et cet instinct dramatique, qui chez nous pousse tout à Faction, bit jaillir la poésie de la réaUté, rend l'image vivante et met en quelque sorte Fépée aux mains de la Muse.

Quand le peuple de Paris relève ses morts et les range avec un sinistre aj^reil sur un char funèbre, ira-t-il, comme le peuple de BerUn, les mener en procession au roi et se donner tout à loisir le spectacle de ses remords et de son épouvante? Non, non ! Cette vengeance abstraite n!est pas pour le satisfaire. Le peuple, ici, porte ses morts au peuple ; et quand il se précipite vers les Tuileries, ce n'est pas pour y fanre entendre de3 lamentations ni pour regarder de loin une reine évanouie ; ce n'est pas non plus pour en chasser seulement un roi, c'est pour en bannir la royauté elle-même.

Les deux grandes puissances de l' AUem'agne, Tempire d'Autriche et la monarchie prussienne, réduites, comme nous venons de le voir, à des concessions capitales, il n'était plus possible aux états secondaires de continuer la Hitte. Partout l'opinion publique s'était prononcée dans le même sens qu'à Berlin et à Vienne; partout elle demeurait maîtresse. A Munich, le peuple force le vieux roi d'abdiquer et chasse une danseuse espagnole qu'il avait prise pour maîtresse. A Leipzig, l'insurrection arrache au roi de Saxe son accession au parlement allemand. En Hanovre, dans le Wurtemberg, dans les Hesses, dans le duché de Bade, mêmes démonstrations, mêmes résultats. Hambourg, Brème et Lubeck réforment leurs constitutions. Le Schleswig se prépare à la guerre. La Pologne menace à la fois la Russie, la Prusse et l'Autriche et promet d'entraîner tous les peuples slaves à sa suite. La presse de tous les Etats adresse un appel patrioti([ue aux hommes éminenls de chaque pays, et les invite à former à Francfort un parlement préparatoire chargé de constituer la Diète du peuple. Quelques publicistes, quelques docteurs en droit, quelques professeurs de philosophie et d'économie

politique se réunissent à Hei<telberg, et fixent au 31 mars Fouverture de ce parlement. Cinq cents notables sont désignés pour en faire partie'. L'Allemagne tout entîère va chan« ger de face.

, Ces nouvelles merveilleuses, ou plutôt ces éclairs qui sillonnaient À la fois tous les points de l'horizon embrasé, cau-> jMÛent'à Paris une sensation extraordinaire. On y voyait, non Mns raison, l'indice certain d'un état tout nouveau de l'Europe. Les .prédictions des socialistes s'accomplissaient plqs rapidement qu'ils ne l'avaient pensé eux-mêmes. Les peuples, «i s'affranchissant, se reconnaissaient frères. Par ce bel enchaînement du progrès humain que la Révolution française ivait si bien pressenti , partout la liberté révélait la fraterlité.^i la surface géographique du continent restait encore quei'avaient faite les traités de Vienne, si les royaumes e£ '3S. principautés gardaient leurs noms et leurs limites, on i^^tetdt que les esprits, devenus libres, franchissaient ces froni^^ôf^s artificielles, formaient entre les peuples d'autres asso- 1^^ -dations, d'autres groupes tl'idées, et préparaient en quelque /^Irte, piar un mouvement commun à toute l'Europe et analogue . celui qui fonda l'église chrétienne, une catholicité nouvelle 3 la*rftison. Là, où les hommes aveuglés par la passion ne ^ )uiaient voir que le travail d'une propagande d'émigrés et igitatiôn factice de quelques émissaires de sociétés secrètes, s esprits" attentif discernaient une œuvre providentielle. Ip ss ennemis mêmes de la révolution ne s'y trompaient pas. ma D'où vient, disait alors un recueil que -j'ai fréquemment oc- Hl sion de citer, parce qu'il est l'expression la plus intelligente H^ l'opinion stationnaire, d'où vient cet empire que la jeune Hi -publique exerce déjà sur le vieux monde, où elle est à ne entrée? D'où vient le charme qui transforme, à sa seule paritîon, les anciennes sociétés politiques? C'est qu'elle a le mot du siècle dès son premier pas ; c'est qu'elle a dit

ijue la monarchie constitutionnelle, égarée dans ses voies n. 20

aoG HUTOIRF. I»K LA Rl^iVÙLlTION DE «M8.

par de fausses directions, ne voulait pas et ne savait plus dire : elle a dit qu'elle s'appelait la démocratie ^ >

On se ra[^lle qu'il y avait alors i Paris -un très grand noml)re de proscrits de toutes les nations : allemands, belges, italiens, polonais, etc. La persécution eulte et rexilrend crédule. Tous, à la nouvelle des révolutions- accomplies chez eux, conçurent Içs espérances les plu3 outrées. Beaucoup eurent la pensée funeste de rentrep a main armée dans leur patrie et d'y proclamer la république. Des députations incessantes vinrent a l'hôtel de ville, bannières déployées, demander dans ce but , au Gouvernement provisoire , des moyens de transport et des armes. Ils étaient encouragés dans leurs prétentions par les orateurs des clubs', ei ils s'emportèrent plusieurs fois en menaces, parce que les réponses du gouvernement n'étaient pas conformes à leurs désirs. M, de Lamartine , fermement résolu à ne point favoriser dçs entreprises dont il n'attendait rien de bon » prenait à tâche, par ses discours aux émigrés et par ses avertissements aux cours étraih gères , de bien établir que la France n'interviendrait fmi de cette. façon dans les affaires européennes. Sa réponse aux Irlandais fit hausser la rente À Londres. La hauteur de sa réponse aux Polonais montra qu'il portait jusqu'à l'excès le soin de rassurer les puissances. Quand les Allemands et les Belges firent leurs préparatifs de départ , il en prévint l'ambassadeur de Belgique et le ministre de Bavière. Sur ]p bruit d^une expédition de Savoisiens qui s'organisait à Lyon» il fît

1 Revue des Deux-Mondes, n» du 1*' avril 1848.

3 GepeodaQt, môme dans les clubs les plus violeots, le bon sens et la fierté nationale se révoltèrent plus d'une fois à ces exigences des corps-francs. Uo Jour que M. de Bornstedt venait demander au club Blanqui des «mes peor l'expéditiôD du grand duché de Bade, il lui arriva, dans la chaleur de 11bprovisation, de blâmer le Gouvernement provisoire et de dire « qu'on auraU pu donner des armes en cachette, » De violents murmures robligèrent à K rétracter et à déclarer ^'tt respectait les motifs du coneeH, Le peuple ne vmP- Mail- fu relànUers alors qu'on lui parlât mal die son ^osuverneinent.

HKTOlBt: DK Lk «ÉVOLUTION DE iSW, S07

oflrir au roi de Piémont de protéger par u.n eorp9 de troup^â

françaises la frontière de Savoie. Mais une telle maBière dfi

voir et, d'agir était absolument opposée à Tesprit-^ui régnait

dans les conseils du ministre de l'intérieur. 14, x^omme noua

avons.eu occasioHrde le remarquer, on croyait beaucoup i

rintimidation extérieure et intérieure; on y poussait, et

comme l'action de chacun des. ministres était complètement

indépendante des autres, il en résulta, dans cette occasion ea

particulier, pour le Gouvernement provisoire, une apparence-

de déloyauté qui eût été évitée par une concentration plus

rigour^usa des pouvoirs politiques.- Ni M. de Lamartine, ni.

M. Ledrii-RolUn, n'avaient de vues bien^ arrêtées sur le rôle

nouveau que la République créait à U France, dan& cette

transformation de l'état européen dont i}s se formaicait toiip"

deux une idée assez, vague ; mais du moins M., de Lamartine

restait-il conséquent « lui /jui avait repoossé la guerre gêné*

raie, ea refusant sOn concours à de petites expéditions clan**

destine^ dont Vissée ne pouvait être douteuse; tandis que

M. Ledru«>Ilollin, comme nous Talions voir, entraîné par se

faiblesse, petenu par son instinct, ne sut ni les vouloir, ni let

empêche]^, $t laissa se tramer sous ses yeux des complets

dont le dénouement ridix^ule porta la première atteinte grave

à ce sentiment de grandeur et d'invincibilité qui s'attachait

dans toute l'Europe au seul nom de République--

Entre tous les esprits entreprenants qui exerçaient /le l'influence sur le ministre de l'intérieur, M. Gaussidière était le plus favorable à cette idée de propagande armée. L'émi* gration belge en particulier l'avait circonvenu. Chasser de Bruxelles le gendre jie LouisrPhilippe et proclamer la repu* blique belge lui paraissaient un jeu d'enfant. Dansdes premiers jours de mars, il s'en ouvrit à M. Ledru-RoUin et lui commu* niqua un plan de campagne. Selon lui, 2,000 réfugiés belges sont prêts à partir, et si le ministre consent à mettre à leur disposition la somme de 100,000 francs et à leur adjoindre leji SL,000 gardes municipaux inoccupé^ que l'on tient souf

la main A Beaumoirt-sur-Oise , Taffaire peut être considérée comme certaine. De ton côté; le commissaire de 4a Hépubliqoe dans Jes départements du nord , M. Délécluze , écrivait dans le même sens que parlait M. Caus^dière , et demandait des armes. Mais M. Ledru-RoUin, ce jour-là et les jours suivants, malgré les instances de M. Gaussidière et des réfugiés, refusa de faire, comme ministre, aucune dépense irréguHère; seufement^ il promit d'user, en faveur de Texpédition, de son iiH fluence personnelle et d'accorder le transport gratuit des réfugiés. Bientôt M. Délécluze obtint de lui (Quelque chose de beaucoup plus compromettant: ce fut un ordre, expédié par le ministre de la guerre âp général Négrier, commandant de la 16* division militaire , de délivrer au commissaire de la République 1,500 fusils de l'arsenal de Lille pour VarmemefU de la garde nationale.

- Pendant ce temps , les réfugiés abusés par M . Gaussidière, qui exagérait beaucoup l'importance des témoignages de syiih patdie qu'on arrachait à M. Ledru-Rollin, s'apprêtaient va départ. Un ancien officier de cavalerie au service' belge, nommé Fosse, organise avec l'assentiment du maire de Paris, dans des bureaux ouverts à cet effet à l'hôtel de ville, one colonne où Ton embrigade ouvertement des recrues. Une autre colonne était organisée par un marchand de vin de Hénilmontant, appelé Blervacq, qui communiquait directement avec le ministre de l'intérieur. La division ne tarda pas i éclater entre les deux colonnes dont les chefs s'accusaient mutuellement d'être des agents provocateurs aux gages de l'ambassade. Le fait est que, de manière où d'autre, le prince de Ligne n'ignorait rien et que par lui le gouvernement belge connaissait avec exactitude le jour et l'heure où les deux colonnes insurrectionnelles, qui comptaient environ 1,200 hommes chacune, prenaient par le chemin de fer la roule de Relgique. Soit trahison, soit élourderie, les wagons du convoi emportant la première colonne se laissèrent remcn^ quer à Valenciennes par des locomotives belges qui les entrai-

HISTOIRE DE LÀ RÉVOLUTipN DE iSAS. 309

nèrent jusqu^à Quiévrain. Là, un bataillon de troupes belges les reçut au débaccadëre ; et, après qu'on eut poliment reconduit les Français sur la frontière, on dirigea les Belges» doàC plusieurs étaient des repris de justice, dans les prbonsde leurs divers domiciles. Le sort de l'autre colonne, bien que moins il^apidement décidé, ne fut guère plus heureux. Sous la coa« duite de quatre élèvesde l'Ecole polytechnique délégués parle gouyemement jpour accompagner les émigrantSy elle rdsta deux jours à Séclin, où, sur l'ordre du commissaire, on lui délivra des rations de pain, les* 1,500 fusils, des cartouches et quelques secours en argent. Cependant, le ministre de la guerre, averti par le général Négrier, qui commandait à Lille, des projeita d'invasion à main armée dont s'entretenaient les émigrants,^ envoyait Tordre exprès aux élèves de l'École polytechnique de révenir à Paris, « le Gouvernement provisoire ne voulant ^ disait la dépêche, ni' violer^ ni aider à violer la frontière belge, »

Voyant la tournure que prenaient les choses, M. Delécluze, embarrassé de sa position vis-à-vis des réfugiés qui le sommaient de tenir ses promesses, écrivit en toute hâte à M. Ledru-Rollin cette simple question : Faut-il autoriser les Belges à passer la frontière? Il demandait, vu l'extrême urgence, qu'on lui transmit par le télégraphe un oui ou un' non, sans plus d'explication. M. Ledru-RoIlin fit répondre nofi. Un signe mal interprété sur la ligne empêcha que cette réponse ne fût transmise, et les réfugiés, qu'on ne pouvait plus retenir, se mirent en marche, le 23 mars au soir, en se dirigeant, sous la conduite d'un contrebandier, vers la frontière à Bousbecque. Une influence, dont on a suspecté la loyauté, fait changer l'itinéraire, et après avoir erré toute la nuit à travers la campagne, la colonne arrive au grand joue à la douane belge. Un régiment d'infanterie et quelques pelotons de chasseurs évidemment prévenus, sortent d'une embuscade ; ils ouvrent le feu ; la colonne expéditionnaire riposte, mais après un combat d'une heure environ où sept

AlO HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 18&8.

à huil hommes sont lues de part et d'autre, elle prend la fuHe et, rentrée sur le'territoire français, se rallie au tillage de fosquons-Tout qui, pour comble de malheuf , \mie à' cette empédilion manquée uA nom ridicule.

Personne, excepté peut-être M]M. Delécluze et Gaussiiâtère, ne fut surpris d'un pareil résultat, tl avait fallu toute leur ignorance de la politique extérieure pour s'être persuadé que Ui Belgique souhaitait, à ce moment-là, le renversement de son gouvernement. Les dernières élections, en donnant la majV rite au parti libéral, faisaient espérer de larges iréformes électorales et municipales qui ranimaient le sentim'èiit patriotique. Le clergé , aisément réconcilié par Une r^ne très eatholique avec un roi peu zélé protestant , aidait de son iihmense ascendant le rapprochement des partis cônstitutiôUilels, fie nombreuses défections dans lé parti radical avaient achevé de donner au libéralisme une prépondérance décisive. La Flandre, qui avait longtemps incliné vers la France, souhaitait aussi dans l'intérêt de son commerce rtinion douanière avec la Hollande, ou le roi abolissait les vieilles institutions restrictives de la liberté. Dans de telles èoûjônctures , l'expédition de RisquonsrTout n'eut et ne pouvait avoir d'autre effet que de resserrer le lien national, étt achevant de discréditer, et pour longtemps peut-être, l'înàiiènce française.

tJne expédition analogue en Savoie, expédition à laquelle Vf. Ledru-RoUin n'eut aucune part, et que le commissaire de Lydn s'efforça d'empêcher, eut un résultat pareil '• La colonne insurrectionnelle, forte de 2,000 hommes, s^empara p&r surprise de la maison de ville à Chambéry; mais, au

** * Lès minMtrés et le public sont mainteâaat bieu contaîdcùs , écrit rambassadeur de Sardaigne'atr ministre des affaires étrangères, qfin H ffia* yernement de la République française n*a pas . excité ce mouvemeiit, et i|m s'il aTait voulu intervenir, même indirectement, la lutte aurait été bien autiMènt âérièu«e. » (Voir lé discours de M. de Lâmartiùe à rAis«ffiftlëe consljUiante, séance da 23 mai 1848.)

HiSTOlKE BË LA RÉVOLlTlOiN DE 1848. 311

bruit. du tocsin, les paysans accoururent au secours de la garde nationale, et, après un combéit très court, ib rcprh rent la ville* .

L'expédition des corps^^rancs allemands entrés dans le grand-duché de Bade ne fut i>i lùieux conceHée ni plus hieû^ reuse. Les concessions que le graâd^ue avait ^itef(,dëiilft première nouvelle de la réyolntioti de Paris,.à Fesprit très démocratique qui régnait dans ses Ëtats^, Tabolition des droits féodauk^la liberté de la presse, l'aceession au parlement allemand, etc., décrétées le & mars, avaient salistfait Topinickl^ Dans le graod-duché de Bade; comme dan^ toute rAllé¥ magne., on attendait de ce prochain parlement le salût dU payjs, et la proclamation a main armée de la répuUiqué dans un pareil moment étéifi l'acte 1er plus intempestif et le pluîi im^* politique^ qui se pût faire%

Lafaiblesse dont le minfstre de llntérieur avait fait {Mi^eUVé dans cette circonstance porta aussi une pfmniëre et fàcbdose atteinte à sa considération; Pendant que Gaussid^e et les clubs Taccasaient de déloyauté, les hommes potitiqu^ àpeiv cevaient dans ces entreprises faites^ en quetqiie sorte avec lôî^. malgré lui, rirréselutibn; de son caractère -et cette absence d'autorité dont j'ai paiié plus haut^ qui le condaihnaient, malgré sa passion révolutionnaire et ses talents, à no jamais rien dominer ni conduire. " . ^

Ces premiers échecs si faciles à prévoir, ces tentatives qui vinrent sfétourdimeiit sç jeter i la traverse^ du mouvement spontané des nationalités, furent extrêmement «uisiUes A la révolution elle-même. Elles fojiirnirent aux princes étrangers des arguments tout-puissants s^ir la fierté offensée des pQixpk^^ et furent partout le signal contre la France d'une réaction dont les partis nionarchiques profitèrent avec une grande habileté. Plus la mission de la République française était grande en Europe, plus il convenait d'y apporter de prudence.

A l'extérieur comme a l'intérieur, cette mission pouvait ^e

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résumer dans un niéioe mot qui est la formule du progrès démocratique : Association.

Association des citoyens libres au sein de TEtat français; confédération ou association des gouverœments libres par groupes naturels au sein de TÉtat européen, c'était, au fond, pour, elle un principe et un but identiques. Mais^ pour aperr cevoir ce but et pour s*en rapprocher, fl fallait tout à la fois une vue pbibsophique tré$ étendue et une action /politique très mesurée. Si la philosophie compte par siècles, la polir tique compte par jours. Ce que Tune prévoit^ Vautre le prépare. S'il avait eu cette conscience des ^écessités^ du- présent et des besoins de l'avenir qui fait le jugement des^ hommes d^État, le gouvernement de la République aurait pu* ébaucher le plan et commencer peut-être la réalisation d*une cçuvre d'unité européenne, analogue à Tœuvre d'unité nationale accomplie parla monarchie sur le sol divisé des Gaul^. Mais la révolution de 18A8 ne devait porter au pouvoir ni ses philosophes ni ses pohtiques. L'esprit de parti s'empara d'elle 6t voulut la conduire. Or, l'esprit de parti, qui ne prévoit ni ne prépare rien, est ce qu'il y a dans le monde de plus opposé à la philosophie aussi bien qu'à la poHtique.

On l'a déjà vu dans ce qui précède, oale verra mieux encore dans les événements qui vont suivre, l'esprit de parti, on sç jetant tète baissée dans des voies sans issue, brouilla tout, compromit tout, et rendit pour longtemps irréconciliables les hommes de spéculation et les hommes de pratique, dont l'action commune pouvait seule amener dans l'état français et dans l'état européen un progrès naturel et durable.

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