SUITES DE LA JOURNÉE DU 17 MARS. — JOURNÉE DU 46 AVRIL
— LE G^ÉRAL Ç^ANGARNIER. — FÉÎE DE LA FRATERNITÉ.
La manifestation du 17 mars (c'est le nom qui resta à ce long défilé des corporations et des clubs dont j'ai rapporté plus haut le but, l'ordonnance et Tissue), avait produit sur les imaginations une impression profonde. La puissance du prolétariat dans t^aris était aj^arue visiblement à tous leç yeux. Du moment que les prolétaires se montraient capables de discipline et d'organisation , par cela seul qu'ils savaient régler leurs mouv/ements, contenir leurs passions, et de l'état confus de masse s'élever à la notion distincte de nombre , ils devenaient formidables ; la nécessité de subir leur loi rie paraissait plus pouvoir être conjurée. Dans le même temps, par la plus étrange anomalie, un mouvement opposé de l'opinion se déclarait dans les provinces, et l'on recevait de tous côtés l'avis que , selon toute vraisemblance , les élections pour la garde nationale et poiir l'Assemblée donneraient la majorité à là bourgeoisie conservatrice.
Cette contradiction dans lés faits simultanés ,. le contra^tft fortement tranché entre le triomphé incontesté à Paris et la défaite à peu près certaine dans les départements , suggéra aux meneurs du parti révolutionnaire une idée qui devait achever dç brouiller des affaires déjà fort embrouillées, et compromettre gravement les intérêts de la démocratie. Us
31/ii HlSmilftË DE LA KÉVULUTION DE 1S48.
convini'ent entre eux qu'il était urgent de faire ajourner des élections dont on ne pouvait pas se rendre maître, et qu'il faudrait, pendant la prolongation de l'état provisoire , saisir la première circonstance propice pour renverser la majorité du gouvernement, et remettre un pouvoir dictatorial aux hommes les plus prononcés du radicalisme et du socialisme. De cette conception impolitique, des trames, des intrigues et des complots qu'elle fit ourdir dans l'ombre» nous idlons voir sortir au grand jour un dénouement inattendu qui changera le cours des événements , et sera pour le prolétariat le corntnencement d'une série d'échecs dans lesquels il perdra peu à peu les avantages qu'il avait conquis en quelques heures, et dont il avait usé avec générosité, il est vrai, avec grandeur, mais sans discernement ni prévoyance.
L*eOet instantané de la journée du 17 mars avait donné dans le conseil du Gouvernement provisoire une prédomi* nance marquée à MM. Louis Blanc et Ledru-RoUin ; mais dI run ni l'autre n'en surent tirer parti.
M. Louis Blanc, qui manquait d'instinct poUtique, se contenta d'une démonstration vaine en faveur des ouvriers et d'un,e mesure dont l'utilité était douteuse. A sa dênnande, le 'Gouvernement provisoire rendit une visite officielle à la reunion du Luxembourg , et autorisa Tenvoi dans les départements de quelques ouvriers en qualité d'agents électoraux. Après quoi, M. Louis Blanc, sans plus se concerter avec M. Ledru-Rollin , ni avec aucun des autres chefs révolutionnaires, reprit isolément ses conférences, oh beaucoup de paroles, et très éloquentes, accusaient des résolutions peu judicieuses, et nourrissaient dans le prolétariat des illusions dont tous les esprits clairvoyants apercevaient déjà Tînévitable, le prochain réveil.
De son côté, M. Ledru-RoUin, bien que mieux informé (k rétat général des aflaires et plus capable que M. Louis Blanc de comprendre, du moins par moments, ce qu exigeaîtfa dlversîié extrême des opinions et des intérêts qui partageaient la
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE i8A8. Si6
France, $e. laissait pousser cependant par les plus aveugles et les plus compromettants de ses amis à des menées dangereuses*
Livré isa propre inspiration, M. Ledfu^RoUin avait, autant que pas un de ses collègues, le dc^ir d*abréger pour le pays répreuve difficile de Tétat provisoire^ Il souhaitait de Voir reconstituer une autorité bien assise, une hiérarchie de pouvoir Inen défini, et ne confondait pas la. licence avec la liberté. Aussi, le soir même du 17 mars, dans tout Tenivrè^ ment d*un triomphe populaire , résistait-it avec beaucoup d'éoer^ et la multitude qui lui demandait l'éloignement des troupes, et il bravait l'impopularité en terminant saharangtle par le cri de vive l'armée! Ce n'était pas là chez lui l'effet d'un entratoemént passager ; car, dans le même temps, il prenait^ pour la rentrée de plusieurs régimdnts dans Paris , des me* sures sérieuses xle concert avec ses collègues; et$ bien qu*il eût signé avec eux l'ajournement au 6- avril' dâs élections de la garde nationale-, et parufavolrable à Tajournément dèi élections pour FAssemblée , il demandait loyalement aux commissaires , avant de prendre un parti définitif, leur avis sur l'utilité ou l'inconvénient de ce retard%
Mais,, par midheur, l'entourage du ministre de rititérieur était possédé d'ambiâons plus impatientes ; t>n y rêvait pour lui la dictature ; on voulait avec lui -et par lui gouverner révolutionninrement la France. Ce rêve de quelques homitae^ passionnés prenait diaque Jour plus de consistance par Tib*tervention très directe et «très efficace de M. Gaussidièk^.l^ a peu, il se transformait en projet ; du projet au complot, il n'y avait pas loin pour des hommes habitués aux pratiquer dès sociétés secrètes. Sans y tremper tl'une manière active, M. LedPtt^flollin prêtait une oreille quelquefois disttâitê^ mais souvent complaisante , aur discours des conspirateuNi ; ' et, tout en agissant contre eux delà manière que je viens de dire, en pressant la rentrée des trotrpes, il ne les dissuadait pas de leur entreprise et laissait faire leur tèle. Madame Saod était l'un des agents les plus animésdela conspiration, ittoins
316 HlSTOmE DE LA KËVULUTlOiN DE i«4a.
dans l*inlérét de M. Ledru-RoUin quo dwas cdui de VL Louis Blanc. Elle y avait amené M^ Barbes^ et' travaillait dieuisoe seos resprit.des oa\Tiers qu'elle réunissait tous les soirs'dans un petit logement voisin du Luxem1x>urg^ où elle étaitdesceiidue. Vers la fin de la soirée, elle ÀjiJBil rejoiadre au ininistère de.rintérieur le petit cerele des initiés, parmilesquels on comptait habituellement MM. Jules FaTi^e, Landrin, Fortalis, Carteret, Etienne Arago, Barbes, etc. Là; soit en présence de M. Ledru-Rollin , soit en son absence, on dis* cutait les moyens de remettre entre ses mains le sort de la République. Ces moyens, <lepms le, succès de la joanifestjBttion du 17 mars, paraissaient très simples* Provoquer, sous un prétexte quelconque , une réunioi^ générale de prolétaires , tenir des armes et des munitions prêtes , ce qui était d'autant plus facile qu'on avait pour soi le préfet de police, entrer à Fhôtel de ville, et en chasser ceux des meâibres du Gouvernement provisoire qui déplairaient, quoi île plus élémentaire et d'une exécution plus prpmpteJ Uûe seule inquiétude, mais grave, troublait les conspirateurs. On avait vu, le 17 mars, M. Blanqui paraître inopinément en scène; on l'avait vu sur le point de remporter en un quart d'heure tout le fruit d'une journée préparée de longue-omain et combinée en dehors de lui par ses adversaires. Quelle garantie avait-on qu'un homme aussi expert en matière- de complot n'avait pas vent déjà de celui qui se tramait et qu'il ne saurait pas le faire tourner à son avantage? . • ^ .
On n'ignorait pas que l'influence de M. Blanqui allait croissant dans les clubs. Il parut donc urgent, et de la plus savante politique, de ruiner cette influence. Pour le cas où Ton n'y parviendrait pas assez vite, on concerta le moyen dese débarrasser de M. Blanqui à l'instant même où l'on se rendrait maître de l'hôtel de ville.
Le hasard vint servir à souhait la première de ces résolutions. Parmi les nombreux papiers trouvés au ministère des affaires étrangères , on avait mis la main sur un rapport
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE !S4«. 3i7
adressée M. Duchatel.,.le 22 octobre 1839, au sujet de la conspiration di; 12 mai. Gë ra!pporf non signé, mais d'un style très partieulier et très indisif que l'on crut reconria!(i?e, contenait des détails circonstanciés sur l'organisation dès sociétés secrètes, et spécialement sur lés hommçs ^ui avaient monté le coup du 12 mai. Dans le conseil du Gouvernement jTOvispif e, personne ne révQqu(( en douté Tauthenticité de ce document, car il venait confirmer des soupçons qui depuis longtemps déjà planaient sur la probité politique de son au« teur présumé. Tous y virent un moyen assuré de perdre ûri ennemi dangereux, H l'on s'entendit. aussitôt avec un écrivain du parti républicain, M.'Tascheréau, pour la publication d'une /tet7tie.composée de pièces historiques relatives à la mo« narohie déchtie, et dont le l'apport en question quvriraitla série.
Le premier numéro de la Revue rétrospective parut le 31 mars. Ce fut un coup -de foudre. A peine M. Barbés eut-il parcouru les premières lignes du rapport que, tout frémissant d'indignation, ^sans admettre une seule minute l'hypothèse d'une pièce supposée ou falsifiée, il nomma M.Blanqui.' Blanqui seul au monde avec Barbes avait eu cette connaissance intime des qfioindres circonstances de la conspiration. Ou Blanqui ou Barbes était le. délateur. Poser ainsi la question, c'était assurément la résoudre. ' *
Uite rumeur efiroyable agita les clubs. M. Blanqui, frappa d'un coup.si imprévu , protesta dans son club contre un document qui n'était ni écrit, ni signé de sa main, et déclara qu'il ne veiTait plus personne jusqu'à sa justification complète^ De son côté, le club de Barbes sorhmait Blanqui de s'expliquer devant un tribunal d'honneur chargé d'examiner l'aifaire, d'entendre les témoignages et de. prononcer la sentence ; mais Blanqui récusait ce tribunal et refusait obstinément d'y comparaître. A huit jours de là, il publiait sa réponse qui étaii bien moins une justification qu'une accusation contre ses accusateurs. M. Raspail qd, malgré sort
318 HbSTOIRR 1)K LA RÉVOLUTION DE tlA8.
^prit soupçonneux, prenait seul alors dans la presse parti pour M. Blanqui, trouvait bien, i la vérité, que «sé^ réponse s'élmit fait attendre un peu trop longtemps f , mais il l'excusait ea rappelant que M. Blanqui était sorti de prison em* ténue ^ incapable d'un travail pénible ; et il terminait en sommant M. Tasciiereau de comparaître devant le peuple : € O'est devant le peuple que Ton triomphe, s'écriait Raspail; c'est devant des juges opprimés par vous que l'on -opprime. » *
Cette intervention d'un homme aussi défiant* que M. Ba»* pail, en faveur de M. Blanqui, rendit courage à ses partisans, un moment déconcertés en le voyant assimilé à rinfame de Lahodde. Ils relevèrent la- tète -et menacèrent à l^ur tour. Cepeiulant, le tribunal- d'honneur présidé pir MM. Schœlcher et ^tienne Arago, composé deMM; Lamieu»* sens, Cabet, Dupoty, Langlois, Proudhon et Lacbambeaudie, tenait ses séances ; il appelait en témoignage tous les compagnons de captivité de M. Blaqqui à Doullens crt. ma mont Saint-Michel; ou recueillit un grand nombre de Gaits qui pouvaient constituer une présomption morale, mais dont aih cun ne produisait de charge judiciaire '• £eu à peu lés dâi»
» \oïr l'Ami du peuple, n°du 16 avril 1848. . , .
- 3 Par suite d'uoe plainte en diffamation , portée vers la fin d^avril contre II. Blanqai par M. Taschereau, la chambre da conseil du tribunal dé première instance entendit en témoignage MM, Pasquier, Zangiaeeo^, DiH làure, etc. M. Duraure, qui était ministre en 1839, dit qu*à cette ^ que M. Blanqui avait demandé à être mis en rapport avec an membre da gouvernement; que M. Duchàtels*était rendu trois fois à laprigondelf.BItiiqui et avait reçu de lui des révélations importantes. S^a uae vertûm ré* pandue par quelques uns des hommes qui composaient le tribunal d^honneur, M. Blanqui, pour obtenir sa grâce après le 12 mai , aurait consenti à faire connaître au ministre de Tintérieur les détails du complot. Il aurait didél sa femme le rapport en question. Celle-ci, suivant le^ conventiooa acceptée par M. Ducbàtel, aurait été à plusieurs reprises lui faire 4a lecture dti rapport en détruisant chaque fois les feuilles lues; mais un sténographe, cacbé derrière une tenture, aurait écrit h mesure que madame Blanqui lisait ce docomeot, où, d'ailleurs, Barbés et ses amis prétendaient reconnaitre^non leolementli style de Blanqui, mais Jusqu'à certaines locutions non usitées, dont il Ciisait firéquemment usage. La défense de M. Blanqui portait éur'ce que la pièee était eontrouvée. Quelques uns de ses amis admettaient rhypothèae i|ne ta hmm
HI$T<^RE m U REVOLUTION. ne ij^tf- 319
bératioDS perdirent leur intérêt ; les [^rocè^-verbaux s'amassèrent sans éteiblir aucune preuve matérielle ; et bientôt I9 (K)ur3 des événeq»ents qui se pressaient entraîna les accusateurs el l'accusé dans une même déroute politique.
M. Blanqui, cependant, après le premier étourdissement causé par un $i rude coup, avait compris, avec son grand instinetj qu'au lieu de chercher à se disculper auprès 4'hoin* mes aussi fortement prévenns que MM. Barbes, Lamieussens, Martin Bernard, etc., qui avaient fait partager leur opinion & la presque totalité du tribunal d'honneur, il fallait ffiire di« version, agiter les ouvriers, les entraîner à un coup de main, se montrer plus révolutionnaire que pas un de ses accusateurs, et reprendre ainsi l'avantage que donne infaillible ment, dans l'estime des masses, l'action sur la parole, l'aitdace sur la circonspection. /
Redoublant autour de lui le mystère , qui était un de ses principaux moyens de fascination, il ne resta plus en commit- BÎcation qu'avec un petit nombre d'hommes tout à lui , dont la. confiance n'avait pas été même effleurée et dont l'ardeur s'était encore accrue du désir de venger l'honneur outragé de leur chef. A l'aide de ces hommes trè^ actifs et constamment en rapport avec les ouvriers, il excita partout le sentiment de crainte que donnait l'approche des élections. U fit dire, r^ péter, démontrer que l'Assemblée nationale ne serait cofnposée que de royalistes et que, si l'on ne prévenait pas sa réunion, c'en était iait de la révolution et de la république» De la sorte, il tenait les esprits en éveil, les entretemait dans l'espoir d*un coup de main et se disposait, comme il .l'avait déjà tenté au 17 mars, à saisir la dictature au oioment
avait pu, dans un moment de ftiblesse, acheter la vie de Blanqui k fon tnta par cette communication. Le plus grand nombfe ne voulait voir dans la pu-> bjlcatioD de M. Tascherau qu'une manceuvré de la réaction pour perdre un moemi dangereui, et la popularité de M, Qlanqui n'en sottffrijl pa« d^atieinte •érieuie.
320 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE iStt.
même où ses ennemis, dont il connaissait les menées, se croiraient maîtres de l'hôtel de ville.
La première quinzaine' d*avril se passa aind : préparatib au Luxembourg d'une seconde manifestation assez imposante pour achever de détruire, dans le Gouvernement pfovisoire, le parti que M. Louis Blanc croyait frappé au cœiir par la ma* hifestation du 17 mars; conspiration permanente au ministère de rintérieur et surtout à la préfecture de police, où M. Caussidière servait d'intermédiaire entre les comUriaisons 'de M. Louis Blanc et celles de M. Ledru-Rollin,'SJans toutefois s'en ouvrir ni à l'un ni à l'autre, les sachant inch{>ables de s'entendre pour une action commune; enfin, autour de M\ Blanqui, comme je viens de le montrer, organisation d'un complot enté sur la conspiration, pour agir selon que l'iiidiqueraitla circonstance et que le permettrait la fortune. Telles étaient les complications étranges du mouvement que, d'un jour à l'autre, on s'attendait à voir éclater dans Paris.
M. de Lamartine voyait grossir l'orage, et son esprit, si ferme tant qu'il avait senti la popularité, s'abandonnait à des inquiétudes extrêmes. La journée du 17 mars Favàit troublé profondément. Jusque-là, il ne^hii était pas arrivé de mettre en doute son ascendant sur le peuple ; il avait cru régner sur les volontés parce qu'il enchantait les imaginations populaires. Ce jour-là, son illusion se dissipa : déjà il voyait pâlir son étoile. Malgré les nombreux avis qui lui arrivaient sur le résultat certain des élections dans le sens de sa politique, il n'avait plus de confiance en lui-même depuis qu'il avait passé la revue de l'armée prolétaire. Le triomphe de M. Ledru- Rollin l'éblouissait; il croyait voir toute la force de la révolution se concentrer dans cet heureux rival, et il se reprochait de ne lui avoir accordé dans son estime politique qu'une valeur et une importance secondaires. . '
Dès ce moment son attitude changea. Il se rapprocha du ministre de l'intérieur, le flatta et déploya toutes les ressources de son esprit pour prendre sur lui de l'influence. Il lui repré-
setita avec force les périls auxquels Texposait son alliance avec les ultra-révolutionnaires ; il lui montra Blanqui dans Tombre, minant sous ses pas tous les chemins , disposant des embûches, aiguisant des poignards ; tout prêt, enfin, i donner un signal qui serait la perte, non seulement de lui et des siens, mais de la République.
Pendant qu'il essayait ainsi d'arracher M. Ledru-Rollin aux conspirations et qu'il se servait du nom de Blanqui pour l'effrayer, il voyait secrètement le fameux chef de conjurés, essayait également sur lui la séduction de son beau langage et ne dédaignait même pas de pratiquer les plus obscurs entre les agitateurs de la place publique. Par un effet très naturel de son organisation d'artiste, il apportait dans ces pratiques infiniment moins de duplicité qii'oh né l'a supposé plus tard. Sans doute, quand il se rendait chez M. Ledru-RoUin , quand il se décidait à voir MM. Blanqui, Raspail,Gabet, de Flotte, etc., il agissait par calcul politique; mais, dès qu'il se trouvaiit en présence de ces hommes passionnés, il subissait jusqu'à un certain point leur influence. Dans l'animation extrême de ses entretiens avec des esprits ardents, il se laissait pénétrer par je ne sais quelle électricité révolutionnaire. Il comprenait, il ressentait jusqu'à un certain point la fièvre de ces âmes agitées; par un don naturel depdëte, il parlait leurs langues, il sympathisait avec leurs espérances ; il ne les trompait pas en leur tendant une main qui jamais depuis ne consentit à signer contre eux un acte de rigueur. M. *dé Lamartine, pas plus que M. Ledru-Rollin, n'eut, dans ces circonstances difficiles, de duplicité préméditée. Il parut quelquefois par élan d'imagination ce que M. Ledru-Rollin était par faiblesse de caractère : mobile et variable à l'excès, suivant l'heure et la circonstance; mais il ne fut jamais perfide de parti pris; il n'abusa jamais personne que dans la mesure oii il s'abusait lui-même.
La disposition éminemment bienveillante et accessible de son esprit paraît dans la manière charmante dont il a ran. '21
322 HISTOIRE DK LA HÉVULITION I)£ UM*
conté lui-même sa première entrevue avec M. Blanqiû '• Un officier de marine appartenant à Fécole phabiDstérienne, M. de Flotte, avait conduit au ministère des affaires étran* gères le terrible conspirateur. A ce moment-là , deâ accusations formelles, des bruits sinistres, des soupçons de toute nature et le fanatisme redoublé de ses adepte» ^|tti parlaient tout haut de le venger par l'assassinat, faisaient à Blanqui comme un cortège invisible d'épouvantements. On la disait, on le croyait capable de tout, prêt à tout. Chaque jour M. de Lamartine était averti que dans la nuit suivante il serait enlevé, enfermé dans quelque lieu inconnu, tué peot-étre par les partisans de Blanqui. Ses amis ne le quittaient plus; ils veillaient armés 9lux abords de sa chambre, disposant tout dans rhôtel et dans le jardin, soit pour soutenir ujql si^, soit pour faciliter une évasion. Les domestiques, malgré les plaisanteries de M. de Lamartine, étaient en proie à l'anxiété la plus grande. Qu'on se figure la stupéfaction de cette petite troupe de fidèles, amis et serviteurs, quand, dans la matinée du 15 avril, un homme vêtu misérablement et de visage très sombre, suivi de deux ou trois personnes inconnues, vint demander à rhuissier des afEaires étrangères de l'annoncer à M. de Lamartine, et déclara se nommer Blanqui. Une telle audace avait de quoi confondre; mais l'étonnement fut au comble, lorsqu'au bout de deux minutes on vit la porte du cabinet du ministre s'ouvrir et se refermer aussitôt sur celui que l'on regardait comme son assassin .
L'entretien se prolongea de façon à donner lieu aux interprétations les plus étranges ; ce qu'il fut en réalité, je doute que personne le sache avec exactitude. Une chose certaine, c'est que l'impression qu'en rapporta M. de Lamartine, et qu'il communiqua le soir même à des personnes fort^nent prévenues, n'était pas défavorable. Blanqui, selon M. de Lamartine, était un caractère aigri, mais non pervers; un es-
> Histoire de la révolvtion de 1848, t. II, p. 237 el suiyantef.
Hi&TOlEC DE LA RÉVOLUTION DE IMt, m
prit fourvoyé^ mais capaUe de rentrer dans le vrai ; un cœur ulcéré, mais qui sous Fécorce impénétrable qu'il s'était faite^ battait encore arec force ; Blanqui, enfin, et comme homme et comme citoyen, n'était pas indigne des enthousiasmes, et xles dévouements qu'il faisait naître.
Pendant que M. de Lamartine essayait par la séduction de son éloquence, par le charme de ses entretiens, auxquels il savait donner l'accent d'une intimité confidentielle,. de dis« soudre les éléments de conspiration ; pendant qu'il concw* tait avec le général Négrier un plan de résistance dans les départements y en cas que Paris tombât aux mains des conju-* rés, les autres membres de la majorité dii conseil ne demeu^ raient pas non plus inactifs.
Obligés, au lendemain de la. manifestation du 17 mars^ de feindre la satisfaction, de proclamer leur reconnaissance .pour le peuples et de donner de nouveaux gages au parti radical par l'ajournement des élections générales et par la suppres* sion de l'impôt sur les boissons, se voyant dans le conseil hors d'état dé résister à la domination de M. Ledru-Rollin, ils sentirent la nécessité de se créer au dehors une force capable de lutter avec la force populaire.
M« Marrast entreprit avec beaucoup de suite et d'halnleté de former à l'hôtel de ville un centre de résistance composé d'éléments tirés en partie de la bourgeoisie, en partie du peuple. Secondé par MM. Bûchez, Recurt et Edmond Adam^ de concert avec M. Marie, il pratiqua des intelligences dans la garde nationale, dans les ateliers nationaux» et s'assura le concours de la garde mobile par le général Duvîvier, qui était en ce moment fort irrité contre M. Ledru-Rollin, auquel il, attribuait à tort les retards apportés à l'habillement de ses bataillons en blouse. M. Màrrast, tout en cherchant son prin* cipal point d'appui dans la garde nationale, n'était pas
< Voir aa Monitmir du 19 'mars , ta prodatnalion da Gouvernemenl provisoire et Votàn do Jour 4m fendrai Gourtaif à la garde Aaiîmiale.
32ik IIISTOIRK Di: LA KÉVDLITION DE m».
ei^empl d'inquiéludes sur ses dispositions. Il faut se rappeler que le décret du 25 février, en appelant tous les citoyens à en faire partie , l'avait complètement renouvelée. L'ancien effectif des légions (56,751 hommes) était porté à 190,299 hommes. Les ouvriers y étaient conséquemmeAt en majo^ rite'. A l'élection des officiers, on avait posé aux can^dats une question captieuse & laquelle la pluplirt avaient répondu en termes évasifs ou ambigus : «Si l'Âsseniblée nationale n'était pas avec nous, disaient les chefs de clubs, marcherie2&-vous contre elle j » On comprend que la majorité du conseil ne devait pas se sentir très solidement appuyée sur une garde civique à la'|uelle on avait imposé un pareil programme. M. Marrast, en sa qualité de maife de Paris^ était chargé de présider à la reconnaissance des oflBciers. U en prit occasion pour les rassembler fréquemment, les haranguer, s'ouvrir plus ou moins, selon qu'il les trouvait disposés, sur les attaques projetées contre l'hôtel de ville et «uf la nécessité d'une défense énergique de la société. Parlant, tantôt vaguement, tantôt d'une manière précise, du jour prochain où la lutte ne pouvait manquer de s'engager entre les communistes et les républicains modérés, défenseurs de la famille et de la propriété, il les animait, il les préparait au combat.
Dans les rangs de la garde mobile, il n'était question aussi que de se battre. Contre qui? On ne le savait pas trop, et, à vrai dire, on ne s'en inquiétait guère. Depuis quelque temps on avait des fusils de munition, les gibernes étaient remplies de cartouches, on savait à fond l'exercice et le maniement des armes, on exécutait des charges et des feux avec une précision admirable, la caserne paraissait fastidieuse; n'était-il pas bien temps de marcher à l'ennemi? Sur ce point, tous étaient d'accord dans les rangs bigarrés de cette bizarre miUce. Recrutée, comme on l'a vu, au lendemain des
< Dans les premiers jours d^avril , 60,000 ouvriers des ateliers natioaaui furent par les soins de M. Marie inscrits sur les DOuveam rôieê.
barricades, la garde mobile était composée en presque totalité de l'essaim turbulent, et qu*on avait cru jusque4àindisci« plinable, de ces enfants, vagabonds de rues et de carre* fours, qu'on appelle gamins de Farts» Le reste était un mé* lange d'hommes de toutes conditions. Plusieurs venaient de ces régiments de soldats insubordonnés auxquels on donne en Afrique le sobriquet de xépkirs. Des fils de famille, croyant les temps glorieux de 02 revenus pour la République, s'étaient engagés dans un esprit tout patriotique, pour marcher à la frontière, et pour échapper ainsi honorablement aux malheurs delà guerre civile. Des officiel^ et des sous-officiers de différents régiments de l'armée avaient été appelés pour instruire toute cette jeunesse dans le métier de soldat. Au temps dont je parle, le plus grand nombre était encore dé<^ guenille ; beaucoup manquaient de chemises, de chaussures. Irrités de la lenteur qu'on apportait à les vêtir, ils allèrent plusieurs fois aux ateliers de Clichy réclamer leurs uniformes. Il y eut à cette occasion des querelles très vives «ntre eux et les ouvriers tailleurs. Ce fut l'origine de la scission qui s'opéra entre ces enfants de prolétaires et les prolétaires, entre le peuple en blouse et le peuple en uniforme ; scission qui, à peu de jours de là, parut, passive encore et comme inavouée, dans la journée du 16 avril, et qui se révéla deux mois plus tard dans un combat sanglant.
J'ai dit que M. Marie secondait activement M*. Marrast dans ses préparatifs de résistance. Le ministre des travaux publics fondait s^ plus grandes espérances pour le jour de la lutte sur les ateliers nationaux. ^ c Veillez à ce qu'ils soient armés, disait-il à M. Emile Thomas; ne ménagez pas l'argent i le jour n'est peut-être pas loin où il faudra les faire descendre dans la rue*. » Et ne s'en tenant pas aux paroles, il leur avait fait allouer un crédit de cinq millions, moyennant quoi, du 12 au 20 mars, on avait fait des embrigadements supplé-
^ Histoit'û des aMiers nafionaujr, par M. Emile Thotnab, p. 1 47 et suivaiiles.
aS6 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION MS 1M8.
meataires de 1,000 ouvriers par jour '. Le 28 mars, on mnonça une revue générale des atelier» nationafix^ M. Marie harangua les ouvriers, les oomUa de louanges, leur aecorda l'étecUon de leurs brigadiers. H. Marrast ajouta ses Ibuanges i celles du ministre. Son influence était devenue très grande dans les ateliers. Chaque jour, par..9on ordre, MM. Budiez,
Recurt, Edmond Adam avaient de longuek conCérenees avec
M. Emile Thomas. Enfin, de ce côté, le parti de la résistance se tenait pour assuré de garder à sa disposition une force considéraUe.
Dans la première semaine d'avril, M. Marrast s'occupa plus particulièrement de la défense de Thâtel de ville. Deux bataillons de gardes mobiles bien armés et bien équipés y forent installés. Le général Bedeau et le général Ghangamier aidaient M. Marrast de leurs conseils et lui dictai^it des mesures stratégiques. Le général Changamier surtout se montrait plein de zèle. A son arrivée d'Alger, dans les premiers joars de mars, il s'était rendu tout d'abord chez M. de Lamartine, parce qu'il le considérait comme le moins révolutionnaire d'entre les membres tiu (jouvernement provisoire et qu'il n'était pas éloigné, la guerre devenant fort douteuse, d'accepter une mission diplomatique, si on venait à la lui offrir. Sa surprise avait été grande d'apprendre de la bouche du ministre sa nomination aux fonctions de gouverneur gèaérû de l'Algérie, en remplacement du général Gavaignac nommé ministre de la guerre.
M. de Lamartine insistait même pour que le.général Ghangamier repartit sur l'heure, et celui-ci avait témœgné plus d'humeur que de satisfaction de se voir ainsi éloigner du théâtre des événements. Il s'était beaucoup plaint du mal de mer, des fatigues du voyage, et pour se montrer aussi désagréable que possible à un gouvernement qui ne l'enaployait pas selon son gré, il s'était répandu en éloges des princes de
1 HiM/oiri ifes ateliers nattotiotKr, |)ar M. ÉmUe THomas^ p. 1 iT el- toîTautei.
illSTOlRE DE LÀ KÉYOLLTION DE i84S. 3t{7
la maison d'Orléans et avait exprimé avec affectation et exagération ses regrets de la monarchie.
Le général Ghangarnier était possédé d'ambitions d'autant plus, impatientes qu'elles avaient été longtemps comprimées. Né i Autun , d'une famille obscure, il avait pris jeune du service; mais, sans protection, ^ns occasion de se signaler» il était resté pendant touio la restauration dana les grades inférieurs. En 1886, il n'était encœ'e que chef de bataillon, lorsqu'à la retraite de Gonstaniine, comme il commandait l'extrême arrière-garde, il couvrit l'armée par une manœurre aussi hardie'que savante, et mérita dans le rapport du maréchal Glauzel, cette phrase devenue célèbre et qui donna en quelque sorte l'essor à sa fortune : € Le commandant Ghangarnier s*est couvert de gloire > . » A partir de cette heure» il eut un avancement rapide et marqué par des actions d'éclat«
Lieutenant général en 18AA, il fut obligé de quitter l'Algérie parce que son caractère hautain et provoquant np pouvait se plier à l'autorité absolue du maréchal Bugeaud , et il n'y retourna qu'en 18A7 pour fortifier de sa présence et de ses conseils l'autorité du duc d'Aumale. Nous avons vu comment il remit le commandement au général Gavaignac. Pendant qu'il faisait routepour aller le remplacer, celui-ci adressait au Gouvernement provisoire un refus formel d'accepter le ministère de la guerre ^, 3e sorte que le général Ghangarnier , à peine débarqué en Afrique , reprit la route de Paris, o& le pressentiment de quelque événement favorable et d'une carrière politique nouvelle l'attirait puissamment. Get événe-
1 Histoire dedixanst t. 5, p. 172.
2 Voir aux Documents historiques, h la fin du volume, n* 18. La lettre de M. CavaigDae avait fortement indispoié le conieil, qui répondit an Bénécil par une lettre d*un ton très sévère. On y Usait, entre autres, la phrase suivante rédigée par M. Louis Blanc : « Le moment est proche où le pays aura besoin de tous ses généraux ; restez en Afrique, général, le gouvernement vous rordonœ. » M. Marrast, nui avait ajouté en marge des expressions Ibrt dures, se réconcilia dans la suite avec le ministre de la guerre. Cette lettre Ait Forigine de Téloignement que témoigna plus tard le général Gavaignac pour celui qui avait été Tami le plus cher de son firère.
328 HISTOIRE D£ LA RÉVOLUTION D£ i8àS.
loenl favorable ne tarda pas. La journée du 16 avril mit en évidence le général Changarnier et le plaça en quelque sorte à la tète du mouvement réactionnaire.
Cependant les discussions au sein du Gouvernement provisoire prenaient un caractère d'acrimonie qu'elle n'avaient pas eu jusque-là. Il semblait que, lassé enfin, de ménagements réciproques, on se reconnût ennemi et qu'oD renonçât à le cacher. M. Ledru-Rollin, de plus en plus circonvenu et engagé par les conspirateurs, s*absentait fréquemment du conseil où sa présence irritait la discussion ; et Ton disait hautement qu'il se préparait au combat. M. Louis Blanc donnait des avertissements qni ressemblaient a dés menaces. Le peuple, disait-il, ne se contenait plus, et le jour approchait d'une manifestation semblable à celle du 17 mars, mais beaucoup plus décidée, cette fois, à ne se retirer que satisfaite. Le ih avril, dans une séance qui se prolongea U^ avant dans la nuit, il annonça positivement que cette manifestation aurait lieu le surlendemain. Déjà M. FJocon, qui, malgré ses relations intimes avec M. Ledru-Rollin, désapprouvait les entreprises violentes et se tenait politiquement avec M. de Lamartine, avait appris à ce dernier de la manière, la plus précise le plan et le but de la conjuration. Enfin le Bulletin de la République , placardé le 16 au matin sur les murs de Paris , parut le signal décisif et comme l'appel aux armes des conjurés.
Le Bulletin de la République ^ affiché de deux en deux jours sur la place publique et envoyé dans toutes les conununes de France , avait pour but , ainsi que l'indique l'article d'introduction au premier numéro du 13 mars , de niettre les habitants des campagnes et les ouvriers des cités en communication directe avec le gouvernement, et de leur faire connaître les droits et Jes devoirs de la vie politique q^uî commençait pour eux. « Le plus solide lien entre un gouvernement et le peuple, disait, avec une raison parfaite, le premier Bulletin, c'est un perpétuel échange d'idées. La royauté, qui
HISTOIRE DE LA RËVOLlTlOiN DE 1868. 329
dédaignait le peuple, iravait pas besoin de lui parler ; le gou* vernenient républici|in, (piiest une émanation* du peuple, doit lui parler sans cesse pour l'éclairer ; car l'éclairer , c'est le rendre meilleur, et le rendre meilleur, c'est le rendre plus heureux. »
C'était là une pensée éminemment philosophique, républicaine, et qui répondait exactement aux vœux et aux besoins d'un peuple où commençaient à s'agiter les nobles curiosités de la vie politique. Si la rédaction* des Bulletins eût été conforme à ce premier dessein, il n'est guère douteux qu'ib n'eussent fortement contribué à former dans le pays mie opi* nion publique plus stable et plus réfléchie. Mais les intentions droites et sages du Gouvernement provisoire furent encore en ceci mal servies dan3 l'application. Rédigés dans l'o^ rigine par MM. Elias Regnault et Jules Favre, les Bulletins passèrent à peu près inaperçus jusqu'au commencement d'avril où, sur la proposition de M. Etienne Ârago, madame Sand en devint le rédacteur principal ' et donna au langage du ministre de l'intérieur, et à son insu », un accent d'impatience et en, dernier lieu un ton de provocation qui dénaturaient complètement le caractère ofliciel et le but politique de. cette publication. Si le Bulletin u? 12, où madame Sand peignait avec une éloquence admirable les souffrances de la femme du peuple et les hontes de la prostituée, trahissait plus qu'il n'était acceptable pour l'opinion et utile dans la circonstance, un talent de femme et d'artiste, le Bulletin ïV 16 parlait la langue des factieux et proclamait hautement l'intention secrète des clubs : à savoir, que si les élections ne se faisaient point au gré du peuple de Paris, il manifesterait
> Voir au vol. R, p. 30, du Rapport de la commission d'enquête. « Le Gouvernement provisoire autorise le ministre de Tlntérieur à s'entendre arec madame George Sand, pour fournir des articles au Butletin de la République, » Le Bulletin ne devait paraître que sur un bon à tirer de Tun des membres du gouvernement ; mais cette clause iic fut pas exécutée.
2 M. Ledru-Rollin a formellement désavoué, entre autres, le Bultelin n" 16, afficiiéle 15 avril.
HISTDIRE DE LA RÉVOLUTION DE iMi.
•ffie êeeonde foie sa volonté et ajournerait les déciêionê i^unê fmuise représentation nationale <. Cette imprudente menace produisit immédiatement un effet tout contraire à celui qu'en attendait sans doute Tauteur. Au lieu d'intimider, elle animi le parti de la résistance. Averti de la sorte vingt-quatre heures i l'avance, il eut tout le temps de -prendre ses mesures et d'opposer à une conspiration si mal conduite des moyens bien concertés.
Cependant les clubs directeurs, persuadés que M. Ledni- Rollin marchait avec eux et que la majorité du Gouvernement provisoire, encore sous le coup de la manifestation du 17 mars, serait aisément expulsée de l'hôtel dé ville, fusaient, sans beaucoup de mystère, leurs préparatife pour le lend^ main. Dans une réunion qui délibéra pendant la nuit chez M. Sobrier, on avait arrêté la liste des noms qui devaioot composer le comité de salut public. On y gardait de Fancien gouvernement, MM. Ledru-Rollin, Flocon, Louis Blanc et Albert auxquels on adjoignait MM. Raspail, Blanqui, Kersaosie et Cabet.
M. Sobrier que M. de Lamartine tenait pour sien, et qui l'était A demi selon que le vent révolutionnaire soufflait avec plus ou moins de force sur ses pensées flottantes, avait reçu quelques jours auparavant, sur un ordre exprès du ministre de la guerre, 400 fusils et 8000 paquets de cartouches ». On était autour de lui parfaitement résolu aux dernières extrémités; mais M. de Lamartine se flattait que dans l'incroyaMe mêlée dont il connaissait, par M. Sobrier et par d'autres honmies bien instruits, tous les fils, Sobrier, comme au 17 mars, après avoir poussé à l'attaque, tournerait à la défense du Gouvernement provisoire et servirait à faire échouer la conspiration.
Pendant qu'on délibérait et quon s'armait rue de Rivoli,
^ Rapport de la commission d'enquête, v. II, p. 73. ^ Voir au vol. I , p. 227 , da Rapport de la commission d'enqnête , la ^iépositiondeM. Arago.
UKTOIRB DE LA RËVOLUTION DE iSàS. 331
M. Gausffidière, à la préfecture de policé, faisait également des distributions d'armes et de munitions ' et prenait, en se concertant à demi avec le Luxembourg et avec le ministre de Fintérieur^ ses mesures pour le lendemain. Assez mécontent de M. Ledru*RoUin, qui, malgré sa vive opposition, venait de pht« eer au d^rtement de la police un ancien agent de M. Du» cl|àtel, M. Carlier, M. Caussidière agissait néanmoins encore en vue de la dictature du ministre de l'intérieur, le jugeant plus propre i gouverner révolutionnairement que M. Louis Blanc, qui d'ailleurs se refusait à conspirer et se berçât, avec les délégués du Luxembourg, d'espérances trop vagoes pour satisfaire l'activité pratique du préfet de police. La grande préoccupation de M. Caussidière, c'était M. Blanqui. D se demandait parfois si, en poussant au renversement du Gouvernement provisoire, il ne travaillait pas pour le compte d'un adversaire.'S'il avait fait si grand bruit les jours précédents, c'est qu'il avait, lui aussi , souhaité, en intimidant le conseil et la bourgeoisie ', de rendre superflue une manifestation populaire dont il n'était pas certain de demeurer miUtre.
A l'exception des clubs où dominait l'influence de M. Blanqui, le prolétariat n^était pas non plus sans hésitation. Le club de la Fraternité avait décidé de ne pas se rendre à la manifestation, et d'envoyer des délégués au Gouvernement provisoire pour l'assurer de son entier dévouement*. Le club de M. Gabet désapprouvait la conspiration. Au club de M. Barbes, on tenait en grande suspicion les menées de
> Par ordre ministériel eoToyé le 14 ayril à Vincennes; il lui ayaitété délivré 600 toùH et 3,000 paquets de cartouches.
2 Le 3 avril, M. Caussidière avait convoqué à la préfecture tous tes commissaire^ de police; il leur avait reproché leur tiédeur, leur inaction. Paris» disait-il, était menacé d*une destruction complète; il ne serait besoin poor eela que d'un paquet d'allumettes chimiques» etc.; 400,000 ouvriers n*altendaient qu*un signal pour exterminer la bourgeoisie. Un pareil langage, tenu devant un si grand nombre de personnes, n'était assurémeni pas d'un conspiraleiir sérieux.
' RtHtpori é$ la commMon d'miquét$y v. U, p. lOS.
a»s lusTumË D£ la révolution de is&s.
M. Blanqu). M. Pierre Leroux ^ arrivé^ la veille da Berry, et qui avait vu MM. Ledru-Rollin, Louis Blanc, M"^ Sand, etc., augurait très mal d'une manifestation dont il voyait les éléments si confus et si opposés. Très inquiet cependant de b tournure que prenaient les élections dans les départeàients, il venait avertir le ministre de Tintérieur que si Ton n'avisait pas au plus vite , la révolution serait étouffée par une assemblée réactionnaire. Il proposait, dans ce péril pressant, nn moyen qui, pour être différent du plan des conjurés, n'en était pas beaucoup plus praticable; il voulait ^que Ton rqn portât sur Theure la loi électorale, que l'on formât un conseil d'état composé des principaux chefs du socialisme et du radi* calisme, et que le ministre soumit à leur approbation m projet de loi électorale imité du plan de Saint-Just, d'après lequel tous les électeurs, votant sur toutes les candidatures, les neuf cents candidats qui obtiendraient le plus de suffrages formeraient l'Assemblée nationale. Mais ni M. Ledru-Rollio ni M. Louis Blanc n'avaient goûté cette proposition. Ce dernier ne concevait pas la moindre inquiétude Sur l'esprit dé la future Assemblée. Il pensait qu'une fois réunie à Paris, elle se sentirait trop dominée par la force populaire pour oser agir contre la République. Il voulait, d'ailleurs, rester dans la léga* lité, au moins relative, du gouvernement, et se sentait engagé d'honneur à ne pas revenir sur les décisions prises en conseil. M. Ledru-Rollin était, lui, plus soucieux de Tavenir. Informé par ses commissaires, il savait que sa politique reoe* vrait aux élections un échec considérable. Cependant il refusait de revenir sur la loi, ne voulant pas se séparer de M. de Lamartine ', et tout en rêvant le renversement delà majorité et en souhaitant de se débarrasser de MÎMI. Gamier- Pagès, Marie, Marrast, il craignait de travailler pour M. Blanqui et n'était pas trop sûr de pouvoir s'entendre avec
1 «M. de LamartîDe u'enlend rien à la politique, ne s'en mêlera pu, laissera faire, » disait M. Ledru-RollÏD en expliquant k ses amis sa résolation de garder dans le gouvernement son collègue des affaires étraogères.
HISTOIRE DE LA RKVOLITION DE iSûs: S83
M« Louis Blanc, dont le soeialisme ne lui convenait guère. Quelques uns de ses amis les plus clairvoyants commençaient â craindre beaucoup pour lui qu'il ne restât pas vainqueur de la double et; triple conjuration dans laquelle ils Tavaietlt si l^;èrement engagé, et s'efforçant un peu tard de le retenir, ils agissaient sur son esprit dans le même sens que M. de La*martine. M. Carteret combattait Tinfluence de M. Caussidière ; MM.^ Jules Favre et Landrin le rendaient attentif aux menées de M. Manqui^ M. Flocon le fortifiait dans la volonté, de ne point se sépi^rer de ses collègues. L'indécision naturelle de M. Ledru-Roltin leur venait en aide ; et & la veille même du jour de Fexécution, lorsque l'un des conjurés apporta au futur dictateur la liste de ses nouveaux collègues dans le comité de salut public , il entra dans une violente colère, déclara avec emportement qu'il n'entrerait jamais dans aucune combinaison avec M. Blanqui, et malgré les vives instances de MM. Caussidière» et Sobrier» il refusa obstinément de recevoir Flotte. . .
Les choses ainsi brouillées et tous les fils de la conspiratioa.à la fois mêlés et détendus de la manière que nous venons de voir, le jour parut sans qu'il fût possible aux hommes les mieux informés et le plus avant dans le complot, de prévoir ce qu'il apporterait.
Dix heures avaient sonné. Déjà les corporations du Luxembourg se rendent au champ de Mars, bannières déployées. Les moiS' organisation du travail ^ abolition de l'exploitation de Vhomme.par l'homme^ inscrits sur ces bannières, montrent qu'ostensiblement du moins, les corporations suivent la direction du Luxembourg. Dans les jours précédents, il. Louis Blanc a obtenu de l'intervention de M. Guinard, jpour contre-^ balancer l'effet des élections de la garde nationale qu'il juge mauvaises, quatorze places d'officiers d'^état-major au choix des ouvriers; et le motif apparent de la réunion au champ de Mars, c'est le scrutin préparatoire pour les candidatures populaires. On a décidé aussi de faire une collecte et de la
dU HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DU
porter eu signe d^hommage tu Gouvcmemait pnmMrt»
Pour la majeure partie des prolétaires, c'eiA là, cmnoie m 17 mars, tout le but de la réunion. Pour d'aatras nûdiUL iniormés» c'est un moyen de pénétrer dans rintérieor de YïÉià de ville et d*y seconder le coup de main préparé pw M. H» qui. Cependant, sauf un infinin^nt petit nombre, tooa ioat venus sans armes, et ils ne sont.pas plus de 8,<MK). Dam k même temps, les ouvriers des ateliers nationaux, diéisBaoti rimpulsion donnée par M. Gaussidiëre, se rassemUentà l*Hi|h podrome. Il était convenu entre les meneurs que les deux colonnes parties du champ de Mars et de rHîfqpodrome^ k rejoindraient en route et marcheraient ensemble ver» YhaM de ville.
Nous avons vu qu'on s'y préparait depuis quelque tetttfÊ i la résistance ; mais a mesure que le jour^e la lutte iipipt^ chait, on s'inquiétait davantage, car malgré la vîgilancd Am agents de M. Marrast, et malgré ses informations nombreuM) il n'était guère possible de connaître avec exactitude ih le nombre des agresseurs, ni l'état des forces défen^yes. Les dispositions de la garde nationale, qui n'avak pas encore été réunie depuis sa nouvelle formation, et les éléments fncroyi^ blement mêlés delà manifestation populaire ne pouvaient être appréciés que d'une manière conjecturale^ Tout d^iendait, d'ailleurs, selon la plus grande vraisemblance, du parti qu'allait prendre M. Ledru-RoUin. Et à cet égard on était et Ton avait mille motifs d'être dans la plus complète incertitude.
Le 16, de grand matin, M. Marrast, à tout éTénement, avait fait passer dans les mairies des ordres secrets , afin cpe les gardes nationaux prévenus se tinssent prêts à un nq>pel général des légions. Vers onze heures, le général Changardêr était accouru au siège du gouvernement pour offrir ses sa^ vices, et, autorisé par M. Marrast, à qui un pareil aoidliairê venait bien à point, il prenait des dispositions militaires i l'hôtel de ville.
C'était par le plus grand des hasards que le général ChWh
HISTOIRE DE LA RËVOiXTION DE 1841* 335
garnier venait d'apprendre les dangers qui menaçaient le gouvernenent. II était allé au ministèredes affaires étrangères afin de presser son départ pour Berlin, où M. de Lamartine se disposait à l'envoyer en mission. Ne trouvant pas le ministre et voyant sur tous les visages un trouble extraordinaire, il en demanda le motif, et sur l'invitation de madame de La« martine, qui croyait son mari à l'hôtel de ville, il s'y rendit en toute hâte. M. de Lamartine, cependant, n'y était pas arrivé encore. Il ayait veillé toute la nuit précédente, en proie à une tristesse profonde, recevant d'heure en heure les rapports les plus alarmants, et persuadé que le jour qui se levait serait le dernier de la RépubUque, telle qu'il l'avait voulue, et le dernier aussi de sa propre existence. Les nombreux agents envoyés par lui dans les réunions d'ouvriers afin d'y réveillor les sympathies populaires et d'organiser, au sein même de la manifestation générale, une manifestation en sa faveur, avaient rencontré l'accueil le plus froid. M. Ledru-Rollin l'évitait depius quelques jours ; les partisans du ministre de l'intérieur, réunis à ceux de MM. Louis Blanc et Blanqui, ne pouvaient manquer de déterminer un mouvement des masses si formidable qu'il n'y avait pas moyen de songer à en trions pher. Ainsi pensait M. de {iamartiue; et, croyant sa dernière heure venue , il s'y préparait avec calme. Ses dispositioM testamentaires étaient faites ; ses amis devaient conduire sa femme dans un asile sûr ; tous ses papiers compromettants étaient brûlés; son. sacrifice intérieur était accompli. Déjà il se levait pour se rendre à l'hôtel de ville, quand, la porte de son cs^inet s'ouvrant brusquement, un homme entra, hors de lui, en proie à un trouble extrême : cet homme était M. Le*^ dru-RdUn.
« Nous sommes perdus! s'écrie-t-il, sans laissera M. de La» martine le temps même de s'étonner ; cent mille homaies sont en marche sur l'hôtel de ville. Les corporations du Luxembourg sont maîtresses du mouvement; Blanqui, au champ de Mars, les excite et les dirige. Les factieux usurpent mon nom ,
KM iWVMtH Af r t M^^WJ-TH»!?
Lamartiiie. ^rjimnt npiriKomc ap«e îi
AvMwr #fe 4Wer* <*»^<'y^ 4^ mriF^ finir lesroe^ î a"
y«ir fAot^ 1^ met p^^rpemhenbir» aa «{noî^dqpBlfrLMvi^
ifer intfir»itiovHf M, rf^ Lamartmi>^ fiasa i refaC-aia{ur Jm
en méfiM; U^rfrt, r{ij^ Tordre de fcattrelerifpgl avatf:ete^i^R^ titement dr>rffie par k minMtre de rintârKfBr, «IbhL 2 w?vfpeeuit pof la k>yaiif>, mak dont 3 rraignaôt fe tonfefeif? i infJeswe, VfT«» mi/li, #^(in, ilarrîraâllWHelife Wfe. KjeUa d'apprendre a M, Marrait la ré<f>ifition de M. Ledra-SiiiEn. « ^ m^iM prujvon» tenir trois heures ici, lui dit-0, ikmb âonmis MMivi^. » Le général Changamier qui, en quelques ôistaits. a iran<)formé ThAtel de nlle en place de guerre, ci dont Fardeiir »'e^t ernnmMniqiH*e â toute la troupe, où l é gn e me aimation exlrarmJinaire, rfjpond de sept heures .
On attend ainsi Tévénement. Il est une heure enrffoii: on Mit que la colonne pf>pulaire approche; ni M. Louis Bfane ni M* Albert ne paraissent; on n'entend point encore kittre le rappel; le ministre de Tintérieur ne vient pas; anrail-fl trahi M# de Lamartine? A toute minute les émissaires de M. Marrant accourent et jettent l'alarme. Le faubourg Saint-AntoÎDe efit en pleine insurrection, disent-ils; les commanistes ont pris les Invalides et ils y mettent le feu ; deux cent mille prolétaires en armes s'apprêtent à saccager Paris. Sur ces entrefaites, MM. Louis Blanc et Albert entrent dans la salle du conseil. Leur extrême pAleur et leur consternation vi-
HISTOIRE DE lA RÉVOIXTION DE 18A8. 3^7
sible rassurent aussitôt leurs adversaires. On apprend en même temps que le rappel bat de tous côtés ; que la garde nationale occupe tous les abords de l'hôtel de ville; que M. Barbey lui-même, à la tête de sa légion, débouche sur la place de Grève aux cris de : Vive le Gouvernement provisoire ! M. Ledru-RoUiti a tenu parole ; la partie est évidemment perdue pour M. Blanqui ; la conspiration est avortée.
Cependant, entre deux et trois heures, la colonne des ouvriers du champ de Mars s'ébranle. Elle s'avance en bon ordre, portant sa collecte, se grossit en marchant d'une partie des ateliers nationaux rassemblés à l'Hippodrome*, etd'ua grand nombre d'hommes du peuple accourus sur le bruit répandu partout que MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc viennent d'être assassinés. Elle arrive ainsi jusqu'au quai du Louvre sans avoir entendu aucun bruit de tambour, ni aperçu le moindre signe de défiance. Mais là, elle se trouve tout à coup en présence de deux légions de la rive droite qui, sans faire de démonstration hostile, enveloppent les ouvriers, les escortent en séparant les groupes et en les observant jusqu'à l'entrée de la place de Grève. Là, les légions de la rive gauche, arrivées parie pont Saint-Michel, coupent la manifestation, La place entière est hérissée de baïonnettes. Le général Du*vivier, à cheval au milieu de ses bataillons de gardes mobiles, défend l'abord de la ipaison commune. Un cri formidable d'à b(is les communistes ! s'élève de cette forêt de baïonnettes et retentit longtemps. Les ouvriers, resserrés, ne pouvant plus avancer ni reculer, ne comprenant pas pour la plupart cet appareil de guerre opposé cette fois à une manifestation toute semblable à celle pour laquelle le gouvernement leur adressait il y a un mois des ' remerciements publics, restant déconcertés.
' La majeure partie des ouvriers rassembl(*s à l'Hippodrome quittèrent la manircstation en entendant battre le rappel , et rejoignirent les rangs de la garde nationale. Leur jalousie contre les délégués du Luxembourg avait été en ces derniers temps fort excitée; on leur persuadait qu'ils agiraient directement contre leurs intérêts on favorisant les entreprises do M. Louis Blanc*