CHAPITRE XU
BEAUX- ARTS. — LOI ÉLECTORALE. — PROFESSIONS DE FOI DES CANDIDATS A LA REPRÉSENTATION NATIONALE. — OUVERTURE DE E*ASSEMRLÉE CONSTITUANTE. — LE GOUVERNEMENT PROVI- SOIRE A BIEN MÉRITÉ DE LA PATRIE.
Personne, dans le gouvernement, ne reçut du spectacle que présenta la Fête de la fraternité une impression aussi vive que le ministre de Tintérieur. M. Ledru-Rollin avait Tâme jeune; il se prenait aisément au côté extérieur des clioses. Plus qu'aucun de ses collègues il se considérait comme Tauteur de la révolution , et portait à la République un amour qui tenait un peu de la paternité. Il aurait voulu que toutes les classes , que toutes les opinions fussent séduites par la grandeur clémente du gouvernement républicain, et, comme il savait que l'appareil guerrier plaît par-dessus toutes choses aux fds des Gaules, il s'était singulièrement réjoui de cette journée de baïonnettes fleuries qui, pourtant, aux yeux de tous les hommes politiques, marquait le terme de sa propre autorité et la dernière heure de son pouvoir éphémère.
C'est à celte sollicitude pour l'honneur et le renom de la démocratie qu'il faut attribuer aussi le soin particulier que prit M. Ledru-Rollin de rassurer, dès son entrée en fonctions, les artistes très inquiets de leur avenir, et de convier tous les arts à célébrer l'avènement de \a jeune République ^ M. Ledru-Rollin n'avait pas craint, à cet égard, un peu (Fostentatîon en signant, le 24 février, au plus fort de la mêlée révolutionnaire, dans un moment où sa propre existence, celle de Paris, l'existence même de la République et de la société
1 (Tétait à ce moment-lè répithète obligée dans le langage politiqoe.
348 HISTOIRE DE LA RËVOLLTION DE i84S.
semblaient menacées, un décret qui fixait au 15 mars Toqverture de l'exposition annuelle de peinture, de sculpture et d'architecture.
A peu de jours de là, il nommait à la direction des Musées M. Jeanron, qui devait y marquer son passage par une excellente classification, selon les écoles et les siècles , des Ubleaux disséminés auparavant sslïïè méthode, sansgaûtet sans profit pour Tétude de fart. Enfin, M. Ledru-Rollinfiôsait ouvrir un concours de musique pour les ehant3 républicains, et un autre concours d'esquisses peintes et modelées, de médaillons et de timbres gravés pour une figure symbolique de la République. Dans le même temps, le Théâtre français recevait Tordre de donner des représentations gratuites pour le peuple.
De cet appel adressé aux artistes, de ce louable efifort poor attirer leur attention sur le peuple, il ne devait malheureusement ressortir, pour l'observateur attentif, qu'une seule chose : l'absolue incapacité des arts à créer l'image, la forme sensible d'une idée qui n'est plus ou qui n'est pas encore vivante dans la généralité des esprits. La même fatalité, inexplicable pour le vulgaire , qui rend aujourd'hui la main de l'architecte inhabile à bâtir des temples ou des cathédrales, qui éteint sous le pinceau et sous le ciseau de nos artistes le courroux de Jéhovah ou la divinité du fils de Marie, glace leur inspiration quand ils cherchent un symbole aux vagues tendances du xix" siècle. Dans l'étude même de la métamorphose qui s'accomplit, l'intelligence pure, la raison abstraite trouvent un vaste sujet de méditation et la satisfaction qui leur est propre ; mais l'art hésitant, déconcerté, inhabile à rendre par l'image le mouvement indéterminé d'une société qui se transforme à son insu par la science et par Tindustrie, n'en saisit que les accidents individuels, les sentiments particuliers et conséquemment inférieurs, dont la reproduction, si parfaite qu'elle soit, n'a droit d'intéresser que la curiosité, et ne saurait ni enflammer la passion ni exalter la pensée.
HISTOIRE DU l,A RÉVOLITION DE 18/WJ. 3/i9
" Qui n'a pas senti naître cette réflexion» en parcourant l'exposilion des figures symboliques à laquelle sept cents artistes, dont beaucoup d*un talent incontestable, avaient concouru » et qui pourtant parut si insuffisante qu'on n'osa pas décerner le prix et qu'il fallut la reconïmencer? Le trouble de la conception et l'incohérence des idées étaient visibles dans ces esquisses. La plupart des artistes avaient fait de la République une furie, l'œil en feu, la chevelure au vent, brandissant sur des ruines amoncelées la torche ou la pique. D'autres lui avaient donné les traits, l'attitude et le geste d'une vivandière. Plusieurs, ne s' élevant pas même à l'idée de type,, avaient tout simplement reproduit Tune de ces physionoitiies essentiellement parisiennes, tout à la fois vulgaires et étranges, où l'ardeur des cupidités se combine avec l'ennui d'une dépravation blasée. Pas un seul artiste ne paraissait avoir entrevu l'idéal de cette République fière, calme et douce, sortie tout armée, comme la Minerve antique, du cerveau de la nation française. Tous n'avaient su peindre que la licence ou* la fureur^ là où il fallait au contraire représenter la force paisible de la sagesse.
La plus grande artiste dramatique de ce temps ne réussit pasT)eaucoup mieux dans cette tentative que les peintres et les statuaires. Mademoiselle Rachel, pour complaire à l'auditoire populaire que lui imposait la révolution et pour flatter le nouveau souverain, imagina, un jour qu'elle venait de jouer la Lucrèce de M. Ponsard, de reparaître sur la scène dans son vêtement blanc, la taille ceinte d'une écharpe tricolore, et de déclamer, soutenue par l'orchestre qui jouait pianimma la musique de Rouget de l'Isle , les strophes guerrières de la Marseillaise. Son succès fut immense. Les lignes pures de ses poses empruntées à Phidias, la pâleur passionnée de son visage, son œil qui dardait la colère, le geste impérieux de son bras frôle et jusqu'au sourire de sa lèvre de Méduse, arrachaient au public des applaudissements enthousiastes. Mais la réflexion qui succédait à l'entraînement ne demeurait pas s»-
S50 IIISTOIRK DK I.A KflVÛLrTION DE 184S.
tisfaite. Au lieu (]*aUénuer ranachronisme qui plaçait dans la boucbe d'une République pacifique des paroles de haine et de vengeance, madeinoiselle Rachel en outrait Taccent. Soisb beauté sereine de la forme grecque qu'elle avait acquise pir l'étude , éclatait le sombre génie de la race juive dont die est issue. On ne sentait vivre en elle que l'imprécatioB. Sa voix gutturale semblait altérée de sang. Son œil fixe guettât la proie. Ni la pensée ne rayonnait i i^n front morne, m le cœur ne battait sous le pli droit et immobile de sa draperie de marbre. Les anneaux déroulés de sa chevelure en désorfre apparaissairat au regard fasciné comme les ondulations sinistres des serpen ts maudi ts . Ce tte personnification dramati^ de.laNémésis révolutionnaire formait un constraste frappant avec les sentiments du peuple, auquel on imposait d'y reconnaître et d'y applaudir sa propre image. Jamais, cependant,le progrès des mœurs ne fut plus sensible qu'à ces représentations populaires, où la politesse mutuelle, le silence, Tattention émue de cet auditoire en blouse et en veste, la vivacité et la justesse de ses applaudissements, le montraient accessible à toutes les nobles curiosités, passionné pour la vraie grandeur, pénétré de ce respect des maîtres et de ce respect de soi, qui est la marque certaine du sens moral.
Si les arts plastiques ne parvenaient pas à imaginer h figure de la République, il ne fallait pas attendre que l*art musical en rendît Taccent. A part des effets de rhythme variés et saisissants, mais toujours d'inspiration guerrière, les musiciens appelés à concourir pour la composition de chwits patriotiques ne trouvèrent rien qui méritât d'être retenu. 11 devint évident, pour tous ceux qui dans ces temps debooleversements politiques gardaient la faculté de s'occuper du mouvement des arts, que la République, non plus que la monarchie du xix* siècle, ne verrait se produire des œuvres d'un caractère sublime ou d'une beauté accomplie. La tendance générale de l'art au xix' siècle n'est pas de s'élever, mais de s'étendre, de se vulgariser, de pénétrer dans les masses.
L'art, comme la politique , a pour mission de faire participer le grand nombre an mouvement de la vie intellectuelle. De là, la rareté de ces cBuvres excellentes <{ui satisfont les esprits délicats; de là, les inventions, les métiiodes, les procédés sans nombre d'un art devenu industriel pour mettre i la portée de tous, parla multiplication et la reproduction, ce qu'im philosophe de nos jours a -si justement appelé le pouvoir yénércU de Vesprit humain, k l'art aristocratique qui ne saurait souffrir les approches du vulgaire , succède un art démocratique qui appelle à lui le peuple tout entier. L'archi lecture élève pour la communication de tous avec toQs d'immenses débarcadères. Elle s'essaie à construire de vastes enceintes, arènes ou jardins d'hiver, pour les plaisirs de la multitude '. La musique, par des méthodes faciles, se rend familière à une population jusque-là très rebelle aux mystères de l'harmonie. Le daguerréotype, la lithographie et la photographie, les procédés du moiilage perfectionnés, arrivent pour les arts plastiques au même résultat', et l'on
1 On prometuit après la révolution de consacrer le Louvre et les Tuilerieft» réunis sous le nom de Palais du peuple, aux amusements populaires. Ce projet ^tait, comme tous ceux que Ton formaitalors, pins ambitieux que sensé. Mais le jour viendra où le gouvernement démocratique sera contraint de toute mé^ cessilé à construire, pour les réunions habituelles des citoyens, de vastes enceintes d'un caractère noble et simple, des salles appropriées à des concerts, à des cours, à des bibliothèques, reliées entre elles par des galeries couvertes, ou promenoirs d*hiver, dont une exposition perpétuelle de fleurs, de peinture et de sculpture formera la décoration toujours renouvelée.
' II est curieux de voir comment, au temps de Catherine de Médici8,1e calviniste Bernard de Palissy se plaint (De Vart de terre y 1580), de cette vulgarisation de TcMivre des maîtres. « As-tu pas veu aussi, dit-il, combien les hnprimeurs ont endommagé les peintres ou pourtrayeurs savants. Tay souvenance d*avoir veu les liistoires de Nostre-Dame imprimées de gros traits, après rinvefttio« d*iio AHemand nommé Albert, lesquelles histoires vindrcnt une fois à tel mépris h cause de Tabondance qui en fut faite qtf on donnait pour deux liants chacune des dites histoires, combien que la pourtrailure fàt d'une belle invention. Vots-tu pas aussi combien la Soûlerie a fait dommage à plusieurs sculpteurs sçavants, h cause qu'après que que1qu*tm d'iceux aura demeuré longtemps à faire quelque figure de prince et de prin* cesse, ou quelque autre figure excellente, que si elle vient à tomber entre les mains de quelque mouleur, il en fera si grande quantité que le nom de
352 HISTOIRE DE l.A REVOLUTION DE I8/I18.
voit les génies individuels, comme efirayés de ce mouvement sans frein, consumer dans un stérile effort* de résistance le temps de la production libre et féconde, se tenir opiniâtrement i la tradition, et s'attacher i préserver sur un autel à part, abrité, inaccessible au vulgaire , le culte de la beauté pure • .
Après bien des hésitations, le Gouvemement'provisoire avait définitivement convoqué les collèges électoraux pour le dimanche de Pâques, 23 avril.
La loi électorale était la plus largement démocratique qui eût encore été appliquée ' dans aucun pays. Tous les Français résidant depuis six mois dans la commune étaient électeurs. A vingt-cinq ans, ils étaient éligibles. Tous les électeurs devaient voter au chef-lieu de canton par scrutin de liste. Chaque bulletin devait contenir autsffit de noms qu il y javait de représentants à éhre dans le département. Le dépouillement devait avoir lieu au chef-lieu de canton , et le recensement au chef-lieu de département. Le scrutin était secret. Nul ne pouvait être nommé représentant du peuple s'il n'avait réuni au moins deux mille suffrages. Enûn, chaque représentant recevait une indemnité de 25 fr. par jour, pendant toute la durée de la session.
Le premier effet de la promulgation de cette loi fut, sinon
l'inventeur, ni soa œuvre ne sera plus connue , et donnera à yîl prix lesdites figures à cause de la diligence que la nioulerie a amenée, an grand regret de celui qui aura taillé la première pièce. »
1 L'école de peinture si fortement retenue dans la tradition grecque et florentine et prémunie contre le dévergondage du temps par la rigoureuse discipline de M. Ingres ; d'habiles travaux de restauration k la Sainte^bapelle, à Fontainebleau, au Louvre ; des monuments d'une érodtiion pleine de goût élevés par MM. Labrouste et Duban, serviront d'exemple à ce que J'avance.
' Onsaitquelaloi de 1791 excluait les hommes à gages et exigeait, comme cens électoral, une contribution égale à trois journées de travail. La loi do 21 Juin 1793, qui établissait Péjection directe des députés perdes assemblées formées de citoyens domiciliés depuis six mois dans un canton, ne fut pas exécutée. La loi du 22 août, qui rétablit l'élection à deux degrés, fut suivie Jusqu'en 1799. <^ ,
une satisfaction, du moins une sorte d'apaisement d'esprit à peu près général. Les dispositions principales, rédigéesd'après les avis de MM. Cormenin et Isambert par M. Matrast, auquel revient plus particulièrement l'idée du scrutin de liste, annonçaient l'intention bien réfléchie de soustraire la population des campagnes aux influences qu'on appelait de clocktr^ c'est-à-dire à l'ascendant dd curé et du gros propriétaire, et aussi d'ouvrir l'accès de l'Assemblée nationale au prolétariat ^ . En n'excluant pas les soldats du vote, en y appelant les domestiques, la loi de 18A8 se montrait plus confiante dans le principe égali taire qu'on n'avait encore osé Fétre jusque-là. Enfin icette loi, défectueuse sans doute, mais la meilleure, selon toute apparence, que pût encore supporter la nation, obtint dans le premier moment l'approbation de tous les hommes sincèrement, animés du désir de voir se fonder en France le gouvernement démocratique. Le suflrage universel était la seule base solide acceptable pour l'honneur des partis, et qui leur permit à tous ce qu'ils souhaitaient sans oser le dire : une défection avouable, et l'abandon, sans indignité, de principes auxquels ils avaient cessé de croire.
Le suffrage universel, c'était le gouvernement de la l^ociété remis à la société elle-même. Si donc , pour aucun parti , il n'en devait sortir l'accomplissement parfait de ses vœux, tous pouvaient se tenir assuçés qu'ils seraient représentés à l'Assemblée nationale daqs une proportion plus ou moins favorable , mais suffisante pour qu'aucune des opinions du pays ne demeurât étouffée.
Aussi aucun des partis n'eut la pensée de s'abstenir ; chacun d'eux, au contraire, redoubla d'efforts pour se faire dan» l'Assemblée une place considérable. Le clergé donnai'exemple de cette politique plus habile que fière. Se pliant aut ^véne* ments, se conformant aux circonstances, il ne perdit pas un
I L'indemnité de 25 francs par Jour , si injpODtidéréiiieat attani presse démocratique, n'avait pas, d'autre bat. .""^i
^bk HISTOIRE m LA RÉVOLUTION DE IMS.
moment et n*omit aucun des moyens d*inflaei)ce que lui donnaient, dans les campagnes surtout, ses relations étroites avec le peuple. Les listes du clergé très babilettient combinées , mélangées, selon les localités , de noms choisis pttmi les moins compromis dans la noblesse et dans In bourgeoi^'e, et parmi les plus catholiques entre les ourriers et les paysans, obtinrent la majorité dans an très grand nombre de dépa^ tements« Les noms qu'ils exclurent positivement ne pAsséreskl pas ou ne passèrent qu'à grand'peine. Enfin, sauf quël- 4(oM évèques ultramontains qui restèrent à part , le clergé, par ce rare don d'interprétation qui lui est prof^ et qu'il appliqua largetnent à la révolution del8A8, se trotirs comme naturellement, sans apparence de lâcheté ou de désaveu de ses principes, placé au centre même du mouvement électoral; et, pendant que les partis politiques disputaient bruyamment sur le droit et sur le sens de la révolution ^ lui, sans rien contester, sans rien prétendre, il s'appliquait, et il réussissait i faire tourner cette révolution à son avânti^^
La politique laïque ne montra pas, à beaucoup près, le tact et la convenance de la politique ecclésiastique t elle passa les bornes; la plupart des candidats royalistes ne gardèrent, dans leurs professions de foi, aucune mesure. Craignant sans doute de ne pas faire assez en se déclarant républicains , ils professèrent le socialisme. Les exemples en sont trop nom^
< Le passage sairant d'un mandement de réréque de Dijon, en dtteda S mars 1848, donne une idée etacte de l^attitnde généralement prise parle* clergé catholique :
ce Ifonstenr le cm'é ,
I» Vous le sarez déjà, le gonvernement fondé en 1830 vient d*étre ea:« porté par un orage lemblable à celui du leia duquel il était aortf. Celui qoi règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires vient encore de donner aux peuples et aux rois cette grande et terrible leçon. Tout pouToir qui méconnaîtra les intérêts généraux du pays ne pourra Jamais y prendre rac'ne. Tout gouvernement qui voudra arrêter les développements progressifs des libertés publiques sera tôt ou tard englouti par ce flot des idées et des besoins légitimes qui monte sans cesse, et qu'on ne peni dominer qa*à la condition de lui tracer un libre ei paisible eours. »
HISTOIRE M LA RÉVOLUTION DE 18/kS. 355
breux pour pouvoir être cités tous ; je choisis les plus conéi^ diables. Dans sa circulaire aux électeurs du Dotibs, M. de Montalembert s'accuse avec componction d'avoir partagé, iiôfi pas V indifférence j maiê l'ignorance de la plupart des hommeê politiques sur plusieurs des questions sociales qui oeeupeni aujourd'hui une si grande et si juste place dans les prioecU'pations du pays; il appelle la liberté l'idole de son âme; il té vante d'avoir toujours proclamé la légitimité du peuple et h droit divin des nationalités*^
M. de Falloux, que l'on verra plus tard si prononcé contre la République , proclame son admiration pour le peuple de Paris y et dit qu'il a donné à la victoire un caractère sacrf; rappelant le mot fameux dé M. de Chateaubriand, qui s'était proclamé naguère monarchique par principes^ républicain par nature y « il afSrme que ce mot est parfaitement sincirB, surtout dans la bouche des hommes de VOuesL »
M. Denjoy, qui vota à l'Assemblée constituante lés kris répressives, voulait alors la gratuité de l'enseignement à tous les degrés y depuis l'agile jusqu'à V école professionnelle ; il exigeait 7a rétribution^ la retraite assurée à tous par l'Etat ei deyenatit un dogme que suive immédiatement l'application*:
M. Léon Faucher affirme que l'État a qualité pour mettH les instruments de travail à la portée du plus grand nombre ^ en développant les institutions de crédit et par là téforme Aypothécaire. L'État peut ^ disait-il, limiter VexpànsionHêê clauses supérieures en les appelant à supporter une pt^s grànide part des charges publiques. • . < ^
M. de Mouchy, dans le département de l*Oîsë, n'est pas moins explicite. Selon lui, l'Assemblée nationale est cotivoquée pour continuer l'œuvre démocratique de la févoluHM sotiale de 1789; il demande que le travail soît orghn\ilé\i^e
t Voirli drcQlaire de M. de MonUletiibert, ain éhcêéùrf dT Doobi,
3 avril 1848. ^'-''* i
Voir pour plus de facilité toutes ces professioDide f<(Mjr^o,lû^llffi|ltle
numéro de la Presse du 25 félFîier 1851 .
356 HISTOIRK DK LA UÉVOIA TION DE iSUH.
rknpôt soit plus équUablement établi; que les taxes sur les denrées alimentaires de première nécessité pour le peuple soient supprimées; que renseignement soit gratuit et obligatoire. Il déclare, enfin, que la République est le seul gouvernement possible pour la France, et qu'il faudrait être insensé pour rêver le rétablissement de la monarchie. Il accepte cette République avec ses conséquences sociales. Il faut y dit-il à ses électeurs, nommer des hommes sincèrement dévoués à la sainte cause du peuple, au triomphe des idées sociales qui doivent régénérer la vieille Europe.
M. de Dampierre, en s*adressant aux électeurs des Landes, confesse, comme Ta fait dans le Doubs M. de Montalembert, le tort immense de n'avoir pas fait la préoccupation constante de toute sa vie des questions sociales. Il demande un étajt social nouveau .
M. Fialin de Persigny dit aux électeurs de la Loire : < Ce tfest pas une révolution politique qui finit, c'est une révolution sociale qui commence. » Il proclame qu'il doit sa vie au service du peuple, et jure que : tout ce que Dieu voudra lui accorder de courage, d'intelligence et de résolution, sera désormais consacré à l'affranchissement de la seule servitude qui pèse encore sur lui : la servitude de la misère.
Selon M. Rouher, la révolution est à la fois politique et sociale. Il veut la suppression immédiate des impôts vexatolres, plus particulièrement onéreux à la classe ouvrière; il demande la liberté de réunion pleine et entière ; il juge les clubs indispensables; il veut Vimpôt progressif, le travail organisé; tout enfin pour et par le peuple.
Le général Grouchy et le général Gémeau parlent dans le même sens.
M. de Ségur d'Aguessau, après avoir proclamé ^on tna{/^rable dévouement à la république, déclare que : « la forme monarchique a fini son temps; elle est désormais, dît-il, convaincue d'impuissance pour satisfaire aux nécessités sociales de la démocratie triomphante. »
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 18/i8. 3ôX
Que pouvaient souhaiter de mieux les républicains, et même les socialistes, que de voir leurs adversaires , sans aucune contrainte , spontanément , librement , se compromettre par des professions de foi si exagérées ; s'engager envers la République et s'exposer, en cas de rétractation et de palinodie, à une confusion et sr un abaissement moral funestes à la caus& royaliste ?
S'il y avait dans ce fait un indice fâcheux pour la moralité et la dignitédes classes élevées de la société, les démocrates, en tant qu'hommes de parti , n'avaient pas à s'en plaindre : tout au contraire.
Laissant à Dieu le soin de scruter les consciences et de sonder les cœurs, ils devaient, entonne politique, accueillir ces démonstrations et les tenir pour sincères. Ne pouvant d'ailleurs, l'eussent-ils voulu, exclure de l'Assemblée la ma* jorité du pays qui n'était pas républicaine par principes, qu'avaient-ils de mieux à faire que d'engager autant que possible ces républicains du ^aii accompli^ de les envelopper, pour ainsi parler, etde les entraîner dans le mouvement ré-^ volutionnaire contre lequel ils n'avaient pas la force de pro^ tester?
Par malheur, cette politique si simple ne fut pas comprise par les comités électoraux républicains et par leurs agents. Ils voulurent à toute force révolutionner ^ répuhlicaniser ^ c'était leur expression , un pays si profondément démocra-i tique qu'il n'y avait qu'à le laisser aller à sa pente naturdle et à le préserver de toutes les oppressions, pour que to Jtépublique fût fondée.
L'immense force jetée tout à coup dans la balance du côté du peuple par le suffrage universel, qui obligeait tous lès partis d'entrer en rapport avec lui, c'était là, dans lés colidi^ tions de temps nécessaire pour toute œuvre naturelle ou ha-^ maine, la révolution véritable. Le résultat des premières élections, dût-il même ne donner qu'une Asseml^lée ii *" (^ encore et moins républicaine que ne le fut VÂà
368 HISTOIRE DE LA RÉVOLimON DE iSM.
stiluaute, le mai était beaucoup moindre pour la démocratie que celui de montrer, comme le firent les meneurs des clubs, le parti républicain en contradiction flagrante avec son propre principe', le répudiant, le foulant aux pieds, s'effiorçaet d'entraîner la démocratie dans des voies où elle n'aurait j^us été autre chose qu'une révolte perpétuelle de toutes les minorités contre toutes les majorités, c'est-à-dire, une coostaBte anarchie.
Sans doute le mal était grand de donner au peuple Texercice d'un droit préalablement à l'éducation qui lui en aurait enseigné le fondement et le but. Il aurait fallu, conuneledit Jean-Jacques, « que Tesprit social, qui doit être l'ouvrage de l'institution, présidât à Tinstitulion même, et que leshomnei fussent avant les lois ce qu*ils devaient devenir par elles m Mais cela n'était pas, cela nepouvaitpas être. Il avait été plus que démontré, sous le règne de Louis-Philippe, que la bour* geoisie n'entendait pas donner au peuple une éducatiim qui rémaneipàt et le fit égsd à elle en droit et en capacité. H était donc de toute nécessité que le peuple conquit révolutionnai* rement l'émancipation politique de fait^ pour pouvoir se donner lui-même, avec le temps, rémancipation morale et c{«(irm/.
Oe cet ordre fatalement interverti par la faute des classes dirigeantes, ressortait pour le pays tout entier un danger très grave. Dans un pareil état des esprits, il fallait s'attendre i une expression de la révolution outrée chez quelques uns, in* suffisante chez le plus grand nombre * .
c Vous avez admis le principe, subissez-en la conséquence; un échec n'est qu'un retard » , disait avec beaucoup de raison
< l\ est remarquable que le langage de la presse réactionnaire et le langage des Journaux ullra-radicaux étaient à ce moment le même. Leajoumaoi royalistes protestaient aussi contre ce qu'ils appelaient une fausse r^^ésmtaUon nationale. (Voir l'Assemblée nationale f 8 mars 1848 et suivants.)
2 Contrat iociaU v. l, ch. VU.
^ Beaucoup de paysans^ dans les campagnes reculées, s^étonnaient de eette liste de noms imprimés qu'on leur remettait, et disaient nalvenoient : <r Maù ptUêque U gouvernement a déjà choisi ^ pourquoi nous fait-on voter ? u
UiSTOmE DE LA REVOLUTION IME fM8. S5»
Tuii des chefe les plus avi^ncés du socialisme aux hommes de sou parti qui songeaient dès ce moment à renvenw rAsqen^*' blée nationale '. ' .
Une Assemblée, mèmemédîocrement révolutionnaire, n'aurait jamais pu faire autant de mal à la République qu*en firent ces prédications , et plus tard ces attentats contre la souveraineté du peuple, dont le premier signal partit malheurm* sèment de la presse républicaine»
M. Ledru-Rollin avait commis, ainsi que notis Tnvons vu, une faute capitale en remettant au club des elubs^ dirigé par des hommes dont les uns étaient suspects et les autres sans capacité, le choix des agents envoyés dans les départements pour influencer les élections. Ces agents, inconnus ou ti^ connus dans les différentes localités où ils parurent, inondèrent les bureaux du ministère de dénonciations extravagantes ; ils flrant les rapports les plus faux ou les plus exagéré^ ; les révocations qu'ils provoquaient, et les réintégrations qui se firent par suite de l'évidence de leurs erreurs , portèrent une grande perturbatipn dans les afiaires. Pensant y remédier, te ministre p\iblia le 8 avril une nouvelle circulaire ; mais, bien loin d'atteindre son but, il ne fit que jeter un trouble plus complet dans les esprits.
De son côté, le ministre de l'instruction public avait jugé utile de^ stimuler le zèle des fonctionnaires dépendant de son administration et de leur donner des avis sur le caractère que devait avoir l'élection. Dans une circulaire en date du mars, il disait : « La plus grande erreur contre laquelle il faille prémunir la population de nos campagnes, c'est que pour être représentant il soit nécessaire d'avoir de l'éducation ou de la fortune. Quant à l'éducation, il est manifeste qu'un
1 Haspail, VAml du peuple y avril 1S48. M. Louis Blanc, dans \e$ Pages d'histoire, ch. KV, exprime la même pensée. « Ce n*est point à rintérét du moment que se doit mesurer rimportance 4cg principes qui régissant lef fociétés ; le suCTrage universel repose sur la notion du droit, et rien que tas» li reconnaissance solennelle du droit il y a un fait d* une portée Iniiiieii^^fÀ; '
Mi HtSTClHi; DE LA RËVOLITION DE iSM.
brave paysan, avec son bon sens et de rexpérience, représentera infiniment mieux à TAssemblée les intérêts de sa condition qu'un citoyen riche et lettré, étranger à la vie des champs, ou aveuglé par des intérêts différents de ceux de h maase des paysans ; quant a la fortune, Findemnité qui sera allouée i tous les membres de l'Assemblée sufSra aux plus pauvres. •• » — < Des hommes nouveaux^ ajoutait le ministre, voilà ce que réclame la France : une révolution ne doit pas seulement renouveler les institutions, il faut qu'elle renouvelle les hommes. »
Cette dernière phrase, en rappelant la circulaire de M. Ledru-RoUin, que M. Garnot avait cependant fortement désapprouvée, parut TexpressioB d'une exclusion sy^tématicpie concertée dans le gouvernement. Un ministre de rinstruction publique qui venait dire que l'instruction n'était pas nécessaire pour représenter le pdys, c'était encore là un grand sujet de scandale pour les partis.
Le ministre, violemment attaqué, insista, comme l'avait fait H. Ledru-Rollin, et, le 10 niars, il fit paraître au Jfomicur une note où il recommandait encore aux électeurs de nommer des paysans , et de ne pas se laisser éblouir par U prestige de l'opulence et des manières du grand monde. • Le danger que les amis sincères de la République peuvent redouter, disait encore M. Carnot, ce n'est pas qu'il y ait à FAssemblée trop peu de lettrés, c'est plutôt qu'il y ait trop peu de gens de pratique honnêtement et profondément dévoués aux intérêts de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, i Et il recommandait de nouveau les hommes capables^ qui, pour n*avoir pas dépassé le niveau de l'instruction pritnain, n'en étaient pas moins dignes , malgré le défaut de ce que l'on nomme éducation et fortune , de figurer parmi les éléments précieux de l'Assemblée,
Les manuels des droits et devoirs du citoyen, ou catéchismes politiques, publiés à la demande du ministre par les recteurs d'académie, commentaient et développaient pour la plupart
HISTOIRE DE LA HËVOLUTION DE i8Â8. 36t
cette pensée *. A Paris, M. Henri Martin, M, Ducoux et H* Kenouvier entreprirent eette tâche. Le manuel de H* Re« nouvier fut Tobjet d'attaques très vives, que Ton résuma, afin de mieux frapper les imaginations, dans le mot de commu" nisme; et l'on alla répétant partout que le ministre et ses subordonnés prêchaient l'égalité dans l'ignorance, et cette communauté dans l'indigence des biens intellectuels que M* Ledru-Rotlin voulait établir dans l'indigence des biens matériels.
Ces accusations étaient injustes' ; mais il était bien imprudent d'en fournir même le prétexte. Le ministre de l'intérieur et le ministre de l'instruction publique n'y songèrent, pas assez ; ils confondirent perpétuellement ce qui, dans un gou* vernement, peut être l'objet d'instructions confidentielles données avec choix à^un petit nombre d'hommes capables de discernement, et ce qui peut se dire dans des actes officiels lus par des adversaires, commentés par l'esprit de parti, mal interprétés par l'ignorance ou le mauvais vouloir. La pratique des affaires leur manquait à tous deux, et, par là, la mesure dans le langage et le sentiment de l'opportunité, qui fait le fond de la politique.
Cependant, malgré ces erreurs, ces fautes nombreuses, ces tiraillements du pouvoir, malgré les agitations journalières
* Cette pensée n^avait rien d^erroné, ni même de nouveau. Bien avant M. Carnot, Xén6phon avait dit dans sa république d*Athènes (ch. I) : iRieB cependant de plus sage que de permettre, même au dernier plébéien, de parler en public Le dernier aptisan, étant maître de se lever et de haranguer l'assemblée, y donnera des conseils utiles à lui et à ses pareils. Dans ropinîoni publique, cet homme, tel qu'il est, avec son ignorance, se» vues basses, maU son zèle pour la démocratie, vaut mieux qu'un citoyen distingué avec ét$ vues nobles, de la pénétration, mais qui a des intentions perfides. »
3 ff La révolution qui a emporté les rois, les pairs et les députés, respecte la famille, le mariage, les testaments et les tribunaux, » dit Icmanud de M. Renouvier; et partout 11 développe cette pensée, que te oapU(A et VfgUérêt du capital, la donation et Vhérilage sont choses parfaitement légitinel, nécessaires à la dignité et à la liberté du citoyen. (Voir au ikumétf.lt A, ml • De la sûreté et de la propriété,)
3D2 UISTOIKE DE LA RÉVOLUTION D£ iSM.
àes clubs, la grande épreuve du suffrage universel fut soutenue «vec honneur par le pays. A très peu d'exceptians prè$, 1m opérations du scrutin se -firent avec une r^ukurité puw fiûte.
On se rappelle que le 2S avril était le jour de PàqoM. Quelques scrupules s'étaient élevés dans le conseil* On enigoftit de blesser le clergé et les populations reHgieusde, m assignant à Taccomplissement d'un acte politique le jov consacré à la plus grande des solennités du culte. M. daJLS' martine combattit cette pensée timorée. Il voyait au contraire dans cette coïncidence un heureux augure, et pour b religion, et pour la République. Le clergé le comprit ipsi. Bien loin de murmurer, il se prêta avec empressement tui changements d'heures nécessités par cette décision. Partout, dans les campagnes, on célébra la messe de la résurrectioD i Taube du jour; et à l'issue de l'office, le curé se joignant au maire; au juge de paix, au commandant de la garde nationale et à l'instituteur, ils rassemblèrent les électeurs, k» formèl^nt en colonne, et les conduisirent processionnellement, bannière déployée et musique en4ète, au chef-lieu de canton, en chantant des chants patriotiques.
Partout l'ordre et le calme régnèrent dans cet -immense mouvement moral et matériel d'un peuple tout entier. Pm un accident, pas un désordre grave ne vint troubler une opération jugée matériellement impomble^ par les balNl^s. Les craintes si vives qu'avait excitées cette journée reçurent un éclatant démenti. Au sein de la population la plus irritée du pays, à Lyon même, tout se passa avec une tranquillité ma^ veilleuse. La veille même de Pâques, une immense manifastition, organisée par le club central, avait eu lieu. Dix à douze mille clubistes et ouvriers des chantiers nationaux, la plupart armés, avaient fait le tour de la ville, portant un transparent sur lequel on lisait les noms des quatorze candidats du çommu*
1 Ce fut ravis émis par Tlnstitut; c'était Topinion de beaucoup d*honimes politiques. '*
HISTOIRE DE LA RËVOLUTION D£ i8à8. 363
nisme. Le même jour , le club central avait fait] afficher un placard qui dénonçait au peuple les manœuvres frauduleuses du comité préfectoral, et il avait envoyé demander au commissaire du gouvernement le changement de ce comité. Sur le refus dû commissaire, avait paru un nouveau placard menaçant les autorités d'une protestation d'une tout autre nature^ têfin d* apprendre à ce conseil que l'autorité du peuple sou^ verain devait V emporter sur les iniques et niaises mar Amotions d'une infâme coterie.
Ifais en dépit de toutes ces démonstrations, le club central n'obtint au scrutin que six nominations, dont deux seulement appartenaient au communisme, MM. (keppo et Pelletier ; les huit autres appartenaient à l'opinion républicaine modérée. Exaspéré de cet échec, le club central envoya unedéputation à M. Martin-Bernard pour protester, en menaçant, contrôle résultat de l'élection; mais les opérations avaient été régulières. Ni à Lyon, ni ailleurs, on ne tint compte de ces protestations de l'esprit de parti. A Rouen et à Limoges seulement, elles prirent un caractère sérieux.
A Limoges, ob la fabrique de porcelaine occupe plus de six mille ouvriers, et qui compte environ treize mille indigents sur une population de cent mille âmes, le peuple arracha les bulletins de vote aux mains des scrutateurs etdésarma la garde nationale. Le 27 avril, les ouvriers de Rouen, irrités par l'échec dé leur liste, qu'ils avaient faite beaucoup trop exclusive* , et par des provocations imprudentes de la garde nationale qui, depuis la journée du 16 avril, se montrait animée d'un mauvais esprit de réaction , coururen t aux armes . Le combat s'engagea et dura deux jours, si toutefois on peut appeler combat la lutte inégale d'une masse populaire, à peu près dépourvue d'armes et de munitions, mêlée de femmes, de vieillards et d'enfants, sans chef militaire, contre les troupes les mieux disciplinées agissant de concert avec la garde
1 Sur ceUelûtf, composée de 19 nomi, H y ett tTilt 10 nMlfiMtf lAT prolétariat.
nationale. La disproportion entre le chiffre des morts et des Uessés, chiffre considérable dans les rangs du prolétariat', et si peu élevé dans les rangs de la troupe qu'on a pu dire que ni un soldat ni un garde national n'avaient pari, témoigne assez de cette inégalité. Cependant le général Gérard, qui commandait à Rouen, fit sur le combat un rapport dont le langage sévère, et sans aucun retour de pitié, blessa ceux-là mêmes d*entre les membres du conseil qui souhai* talent le plus Une répression énergique des soulèrements populures.
MM. Ledru-RoUin et Louis Blanc protestèrent contre ce rapport et demandèrent que le général Gérard parût devant un conseil do guerre ; mais leur demande fut écartée. On chargea M. Frank-Carré, ancien procureur général dans la Seine-Inférieure, de dresser une enquête. M. Deschamps fut remplacé par M. Dussard, nommé commissaire général dans la Seine-Inférieure. Les prisons se remplirent ; la plus grande rigueur des lois fut appliquée contre une sédition coupaWc sans doute, mais où les fautes de Tadministration, les provocations de la bourgeoisie , et surtout la fatalité des circonstances avaient eu tant de part qu'une indulgence entière pour les vaincus n'eût été peut-être qu*une stricte justice.
- A Paris, les élections furent principalement disputées entre les républicains modérés, qui représentaient Fopinii^ de la bourgeoisie, et les républicains socialistes ou communistes, qui représentaient l'esprit du prolétariat*
Les premiers avaient un grand avantage. Le comité central, dirigé par le parti qui se groupait autour du National^ agissait avec ensemble et politique ; il était soutenu par la mairie
1 M. Senard, dans son discours à T Assemblée nationale (séance dn 8 mai 1848) donne les chifTres suivants : 41 barricades, contre lesqueUes il aartit été tiré 19 coups de canons; 11 hommes tués dans le combat, 76 blessés, recueillis dans les hospices et dont 23 y sont morts. Mais ces chiffres panii* sent être restés fort au-dessous de la réalité.
HfSTOIRj:: DE LA REVOIA TION DE 18/48. 365
de Paris, et il disposait des fonctionnaires. Les brigadiers des ateliers nationaux et un grand nombre d*arlistcs, qui y recevaient une solde de 6 francs par jour, furent employés à la propagande électorale.
Le prolétariat, au contraire, à qui toutes les ressources de ce genre nmnquaîent; et qui aurait eu besoin de concentrer tous -ses efforts, se divisa. Les délégués du Luxembourg firent bande à part; les chefs de club agirent chacun de son côté; on ne voulut se faire que des concessions insignifiantes: la passion dicta les listes beaucoup plus que le jugement. Il en advint que pas un candidat socialiste ne réussit, à l'exception de MM. Louis Blanc et Albert, acceptés parle comité central, en leur qualité de membres du Gouvernement provisoire.
La liste des délégués du Luxembourg donna lieu à de très longs débats. Sur favis de M. Louis Blanc, les délégués avaient formé une commission chargée d'entendre les candididats présentés par les corporations et d'examiner leurs titres. Cette commission* posa d'abord en principe que, pour contre-balancer les candidatures presque exclusivement bourgeoises des élections départementales, il fallait mettre vingt noms d'ouvriers sur les trente -quatre de la liste parî-
> Elle se composait des citoyeas : Viez, délégué des typographes ; Six, délégué des tapissiers; Bonnefond, délégué des cuisiniers; Passard, délégué det brasseurs; Pernot, délégué des ébépistes ; et Ducbéne, délégué des compositeurs. Cette commission siégea huit jours durant, à partir du 5 mars; elle enlendit 70 candidats. Les questions auxquelles ils eurent à répondre étaient celles-ci :
«^ Que pensez-vous des institutions actuelles?
» Quelles sont vos idées en matière de religion? Êtes- vous pour la libeHé des cultes? Les cultes doivent-ils être salariés parTÉtat?
» Quelles sont vos vues sur Torganisation du travail ?
a Quelles réformes croyez-vous qu'on doive introduire dans la magistrature?
» Comment entendez^vous Torganisalion de Tarmée? Quel rôle doit être le alen, maintenant, et plus tard?
»Sur quelles bases doit reposer, suivant vous, le système des impôts?
» Quelle est votre opinion relativement au divorce?
» Que pensez-vous des relations à établir entre la France et les divers peuples deTEurope, notamment T Allemagne et Titalie? »
366 IIISTOIRK Db LA HÉVULITION DE iS68.
sienne ; aprî^s quoi , elle procéda pendant huit jours entiers a Texamen des candidats, et passa en revue les hommes politiques et les écrivains qui avaient donné des gages à la démocratie. L'esprit le plus exclusif domina Hialheureusement cet examen. M. Béranger, adopté par acdamation dans la plupart des réunions populaires, ne parut pis assez socialiste aux délégués du Luxembourg. M. de Lamennais, malgré les Paroles d'un croyant et tant d'autres écrits admirables, fut rejeté à cause d'une lettre au National su les utopistes, et de ses récentes attaques dans le Peuple eoê' ttituant contre l'atelier de Cliçhy et le communisme. M. Proodhon fut repoussé comme trop peu d'accord avec lui-mèffle. MM. Cabetet Blanqui furent écartés sans discussion, ce dernier sans doute par l'influence de M. Louis Blanc, mais on accepta le cuisinier Flatte. MM. Pierre Leroux, Barbés, Ba^ pail, Vidal, Caussidière, Sobrier, Flocon, et même M. Lednh Rollin, malgré la journée du 16 avril, furent admis. M. Thoré n'obtint qu'une majorité peu considérable. Quant aux candidatures d'ouvriers, elles furent très vivement disputées.
On rejeta tout d'abord les candidats proposés par le compagnonnage, dont les vieilles prétentions àls^ suprématie n'étaient pas oubliées, et que l'on croyait influencé par le parti clérical. On fit exception, par des considérations toutes per* sonnelles, pour trois d'entre eux, dont était M. AgrîcolPe^ diguier, maître menuisier, homme de mœurs pures et d*an caractère droit, auteur de plusieurs ouvrages populaires écriis dans un excellent esprit de conciliation. Tous les autres noms d'ouvriers inscrits sur la liste du Luxembourg appartenaient à l'opinion communiste ^
On a peine à comprendre comment des hommes aussi intelligents que les délégués du Luxembourg purent nourrir un seul instant respérance de faire réussir une Kste aus» exdih
1 Voir aux Documents historiques, à la fia du volame, n* 20. La llite to candidats du Luxembourg fut arrêtée, après trois séances ootiséeiithei, tel rassemblée qui se constitua le 17 avril.
sîve. Une idée fausse, malheureusement encouragée par M. liOuis Blanc, les égara. Ils se persuadèrent que la révolution devait amener la domination absolue du prolétariat, et, comme ils n^avaient aucun esprit politique, au lieu de dissimuler soigneusement une prétention blessante pour la masse de la nation, ils se hâtèrent de la faire sentir. Aussi arrîvat-il que sur une liste si mal combinée, il ne passa que les quatre noms du Gouvernement provisoire, acceptés par lé comité central, M. Caussidière, pour lequel la bourgeoisie parisienne gardait encore quelques souvenirs reconnaissants, et M. Agricol Perdiguier, dont les opinions anticommunistes étalent notoires ' .
< Deux JocidenU de ça moaveinent électoral méritent particuUèremeiiC d^ètre rapportés.
M. Blanqui proposa lui-même à son club la candidature de M. Auguste Comte, disciple de Saint-Simon, fondateur de la philosophie positive; et comme ce nom, commun à un physicien célèbre, fut accueilli par un éclat dO' rire, M. Blanqui entra en colère, gourmanda son auditoire et lui Gt honte de sa profonde ignorance.
M. Béranger déclina la candidature par la lettre suivante adressée aux élec* tettrs du département de la Seine. Cette.Iettreestun petit chef-d'oravrede grâce ironique.
ft Mes cbers concitoyen» , ^
D îl est donc bien vrai que vous voulez faire <ie moi un législateur. J'en il idbttté longtemps. J'espérais que les premiers qui ont eu cette idée y renonceraient, par pitié pour on vieillard resté étranger jusqu'à <^ Jour aux fono* tiOHi publiques, et qui,. pour s*en montrer digne, aura tout à apprendre! , Tépoque de la vie où Ton ne peut plus apprendre rien.
» Des 9tnis m-ont répété que refuser de pareilles fonctions serait une faul«. Je crois le contraire. Mais, en effet, si c'est une faute, évitet-la nïoi, vous à iiui Je voudrais les éviter toutes.
» Pour que retendue de ma popularité ne vous trompe pas plus suv^M Taleur comme citoyen qu'elle ne tne fait illusion sur mon mérite de poêle, écontei-moi bien. Je Vous prie.
» Mes soixante-huit ans, ma santé si capricieuse, mes habitudes d'esprll, non caractère gâté par une longue indépendance achetée ehèremenl, me rendent impossible le rdie trop honorable que vous vouleiK m'imposer. Ute ravez-vous pas deviné, chers concitoyens? Je ne puis vivre et penser que dans la retraite. Oui, Je lui doii le peu de bon sens dont xm fli*i (quefois. Au milieu du bruit et du mouvement , Je ne ndi ^ lilus sûr moyen de troubler ma pauvre raison, d'oè peiH«4M
368 HISTOIRE hï. LA HÉVOLLTION DE 1848.
Le 28 avril, à huit heures du soir, le maire de Paris lût, au peuple assemblé sur la place de l'hôtel de ville, la liste
eonseil uUle, c*est de me placer sur les baocs d^ane assemblée. Là, triste et maet, Je serais foulé aux pieds de ceux qui se disputeront la tribune, oà je tais incapable de monter. Pour parler, même lire, Je ne le pois en public, et pour moi le public commence où il 7 a plus de dix personnes. Une cbeoBstance de ma yie, mal interprétée par plus d*un, vous en fournit la preore.
pVn fauteuil à TAcadémie française, ce corps illustre, unique daiu le monde, est certes la plus belle récompense que puisse ambitionner on éeri- Tsin. Eb bien ! cet bonneur, j'ai constamment refusé de le reebercber, ptfce que Je sais que mes habitudes de caractère et d*esprit ne s^arrangeraieot pu des usages de cette compagnie, usages bien loin pourtant d'étte aussi absotai que ceux d*une assemblée législative.
» lies cbers concitoyens, j'ai été depuis 1$15 Pan des échos de-vos petoei et de Tos espérances. Vous m'avez souvent appelé votre consolateur : ne soyez pas ingrats. En m'assignant une trop grande importance, vous àtaa k mes conseils le poids que leur donne ma position exceptionnelle. Dans la luttes politiques, le champ de bataille se couvre de morts et de blessés. Sus regarder an drapeau, en vrai soldat français, j*ai toujours aidé à enterrer ki bns, à soigner les autres. Si je suis forcé de prendre part active à ces lottei, Je deviendrai suspect à ceux-là mèmc^ à qui je tendrai ^ne main fjratenelle.
» Ne m'arrachez donc pas k la solitude où, recueilli en moi-même, je tdh ai semblé avoir le don de prophétie. Je ne suis pas de ceux qui ont besoin è crier en place publique : je suis patriote ! Je suis républicain ! Mais, medifi* t-on, il faut vous dévouer. Ah ! mes chers concitoyens, n'oubliez pas oomlMn ce mot dévouement peut cacher d'ambition. Le dévouement véritable, otik, est celui qui s'étudie à ne nous faire entreprendre que ce dont nous somnxs capables. Quant à l'égolsme, si on m'en accuse, je laisserai répondre ma Tie tout entière.
» Venons aux idées que je puis avoir conçues dans ma retraite pour mener k bien l'œuvre démocratique que Dieu impose à la France, au profit des astres nations, ses sœurs bien -aimées^. N'aurai-je pas toujours assez d'amis daii nos assemblées pour que ces idées s'y développent, si, en effet, elles mérites! quelque attention? Ma parole timide les compromettrait; ces amis les fentf valoir. Il faut des esprits jeunes, des cœurs jeunes pour triompher de toa les obstacles que le bien à faire va rencontrer encore. Quelques uns de es eœurs-là ne me seront-ils pas ouverts ?
» Je vous en supplie donc, chers concitoyens, laissez-moi dans mt tétude. J'ai été prophète, dites-vous. Eh bien , donc, au prophète le désert Pierre l'Ermite fut le plus mauvais conducteur de la «roisade qu'il avait* coure^eusement prèchée, bien qu'il eût pour compagnon le brave GnSf^ sans-Avoir, comme disaient les riches de ce temps-là.
» Puis n'est-il pas plus sage qu'à une époque où tant de geàis te pléim' dent propres à tout, quelques uns donnent l'exemple de ne savmjr jlbt il*^ La nature m'a créé pour ce genre d'utilité qui ne lait envie à penouDeu » Enfin, chers concitoyens, que l'ivresse du triomphe ne vous
des représentants élus dans le département de la Seine. Le premier nom, sorti avec 259,800 voix, étaifc celui de M, de Lamartine. Les noms de MM. Dupont (de l'Eure), Ârago, 6arnier-Pagès, Armand Marrast , Marie et Crémieux ' , venaient immédiatement après. C'était une approbation éclatante donnée par les électeurs à la majorité du Gouvernement provisoire. Le premier nom de la minorité, celui de M. Albert, ne venait que le septième. Outre le nom de M. Albert, deux noms d'ouvriers, ceux de MM. Gorbon et Peupin, étaient portés par le parti clérical et marquaient la concession très petite faite au prolétariat. Aucun des candidats du Luxembourg n'était élu. Les délégués, qui s'étaient flattés dedisposerde iOO,OOOvoix, n'en avaient pas réuni plus de 61,000 sur le nom de M. Savary, communiste. Les. chefs d'écoles socialistes, MM. Bar^ bès , Ràspail , Pierre Leroux , avaient obtenu , le premier 6A,065 et le dernier A7,28A voix. Le prolétariat, en tant que classe, était donc vaincu. Mais l'opinion républicaine restait victorieuse dans cette élection imposante de Paris, où l'indépendance et le choix raisonné des votes étaient beaucoup plus certains que dans tout le reste de la^rance. L'élection des départements eut à peu près le même sens.
Vous pourrez avoir besoin encore qa*on relève votre courage, qu*OD ranime T08 espérances.
» Vous regretteriez alors d'avoir étouljré sous les honneurs le peu de voix fui me reste. Laissez-moi donc achever de mourir comme j*at vécu, et ne traniformez pas en législateur inutile votre ami, le bon et vieux chansonnier.
» A vous de cœur, chers concitoyens.
» BéRAKGER.
» Passy, 30 mars 1848. »
M. Béranger, élu malgré lui, ne parut que très peu de temps à TAssembléis constituante. Le 8 mai, il adressait au président sa démission sous le prétexté ironique qu'il ne s'était préparé au mandat de représentant, ni par des.méditations, ni par des études assez sérieuses.
Cette démission, repoussée à Tunanimilé par l'Assemblée, il la renouvela, le 14 mai, en ietmes plus pressants encore et la flt accepter.
^ Voir aux Documents historiques^ à la fin du volume, n*^ 21, la liste par ordre numérique des suffrages obtenus par lès candidats à TAsseroblée nationale, dm le dlSparienenl de 1t Seine.