II
A WSTDliii: Di; LÀ RËVOLLTIOM DB iM8.
se iendîrent la main, en se félicitant de. consacrer par un acte d'éternelle justice leur pouvoir éphémère. Le vieux Dupont de l'Eure rendit grâces à sa longue existence de lui avoir donné ce jour. Puis, tous ensemble, ils se rendirent sur le perron de Thôtel de ville , afin d*annoncer au peuple cette victoire nouvelle de l'esprit de clémence et de vie sur la fatalité et la mort.
Une foule iimombraUe d'ouvriers et de gardes nationaux stationnait depuis quelques heures sur la place, dans l'attente impatiente d'une communication de ce gouvernement que le peuple implorait et bénissait déjà comme une providence visible. M. de Lamartine s'avança : tous les yeux se tournèrent vers lui avec amour. Un silence profond succéda tout-a-coup au tumulte de la foule et au bruissement des annes. Il parla ainsi :
« Citoyens! le Gouvernement provisoire de la République vient prendre le peuple à témoin de sa reconnaissance pour ce magnifique concours national qui vient accepter ces nouvelles institutions.
» Le Gouvernement provisoire de la République n'a que d'heureuses choses à annoncer au peuple assemblé. » La royauté est abolie.
» La République est proclamée.
» Le peuple exercera ses droits politiques.
» Des ateliers de travail nationaux sont ouverts pour les ouvriers sans salaire.
» L'armée se réorganise. La garde nationale s'unit indissolublement avec le peuple pour fonder promptement l'ordre, de la même main qui vient de conquérir la liberté.
» Enfin, messieurs , le Gouvernement provisoire a voulu vous apporter lui-même le dernier décret qu'il vient de délibi^rer et designer, dans cette séance mémorable: l'abolition de la.peige de mort en matière politique.
^ »J^*içat le plu» beau jd^écret, messieurs, qui soit jamais sorti (%(^^qilf^d'w^pei^le lendemain de sa victoire.
' HISTOIRE DE tk KÉVOL11T0N DE ithU.
» C'est le caractère de la nation française qui échappe en un cri spontané de Tâme de son gouvernement. Nous vous rapportons. Il n*y a pas de plus digne hommage au peuple que le spectacle de sa propre magnanimité. »
Une acclamation enthousiaste salua ces paroles et s*étendit, en 8e:prolongeant, de la place de l'hôtel de ville aux quais et aux rues environnantes. Des cris passionnés de : Vive la République ! vive le Gouvernement provisoire ! vive Lamartine ! s'élevèrent dans l'air et retentirent pendant longtemps. Le règne du Peuple fui inauguré, en cette heure scdennelle, par une reconifiaissance éclatante du droii kummin, par le seul «acrifiee compatible avec le dogme nouveau de l'humanité libre, pdr l'abolition même du saortfice.
^ HISTOIRE m LA RKVOIA TION DK 48&8.
IIHAPITRE II.
DROIT AU TRAVAIL. — HHillSTÈRE DU PROGRÈSi. — ADHÉSION GÉNÉRALE AU GOUVERNEMENT DE LA RÉPUBLIQUE,
Cette acclamation unanime dont fut salué le décret qui, en abolissant la peine capitale en matière politique, réfirouvait indirectement les excès de 93, révélait un état moral da la population qui devait rendre, la révolution de 18&8 beaucipup plus facile à arrêter, infiniment plus diflicile à conduire que les révolutions précédentes.
En eflet, depuis 1830, la classe ouvrière, dans Paris sur* tout, n'était plus la même. L'enseignement des écoles socialistes pendant le règne de Louis-Philippe, tout en répandant dans le peuple des idées erronées, avait éveillé en lui des sentiments moraux et des curiosités intellectuelles de Tordre le plus élevé. Ouvert aux idées organisatrices et à des notions supérieures de progrès, l'esprit des masses imposait au gouvernement une tâche moins rude, mais aus3i beaucoup plus étendue. Les prolétaires étaient convaincus qu'il existait des moyens pacifiques d'améliorer leur sort. Ils ne doutaient pas que l'Etat, sans violence aucune, sans porter atteinte â l'ordre social, par cela seul qu'il le voudrait sincèrement, ne dût leur procurer l'instruction, le travail, le loisir. Des prédications qui prenaient de jour en jour un caractère plus prophétique, entretenaient au fond de leur cœur l'espoir d'une prochaine et complète satisfaction de tous les intérêts dans un bien-être commun.
En 1839, M. Louis Blanc avait résumé les différentes questions agitées dans les écoles socialistes sous une formule qui indiquait nettement la tendance organisatrice du mouvement populaire. Di»pu!s la publica^fon de son livre, le mot
HISTOlRIi; DB LA HÉVOIXTION UË J«48. 37
organisation du travml répondait à toutes les aspirations du prolétariat. En adoptant cette formule, Touvrier des -villes protestait contre toute pensée subversive ou spoliatrice. Il savait très bien, aussi bien que les plus profonds politiques, que ni Téchafaud ni la persécution ne sont des moyens d'organisation sociale. Il comprenait, beaucoup mieux que les classes riches n*ont paru le comprendre plus tard,* que la vraie justice exclut la vengeance, et que les passions haineuses ne sauraient fonder rien de durable. Mais si, d'une part, cettie formule économique, orgtmi$aiion du travail, enlevait aux axiomes surannés du terrorisme leur prestige et leur puissance, d'autre part, elle posait en trois mots dans sa généralité la plus vaste le problème encore insoluble de h civilisation moderne. Elle annonçait la fin d'une lutte au0si ancienne que le monde dans l'ordiiB religieux, poli tique, et moral, mais toute récente et acharnée dans l'ordre industriel : la lutte entre l'autorité et la liberté. Portée par son auteur jusque dans lès conseils du gouvernement, cette formule hardie d'une science qui n'existait pas encore, allait tout à coup s'imposer à la société et la jeter dans une angoisse inexprimable.
L'erreur du peuple de Paris fut de croire qu'une réforme d'une telle naturepbuvait s'improviser par décret et s'opérer par la seule action du gouvernement. La faute du gouvernement fut, tout en s'exagéranl la difliculté de» améliorations immédiatement réalisables, de consentir à des mesures trompeuses qui perpétuèrent dans les misses une erreur funeste. Pair une inconséquence singulière, ce gouvernement que nous venons de voir repousser avec tant d'opiniâtreté le drapeau rouge, e'est-À-dire la simple promesse de mettre en pratique Taxfome qu'il venait de proclamer : Que la révolution faite par le peuple devait être faite pour le peuple, eut cette fois la faiblesse de réder à une exigence bien auti^ment précise et grave. Il s'engagea à des réformes radicales, instantanées, qui n'étaient point de sa compétence. Il promit inconsidéré-
38 HISTOIRE DE LA RÉVOLLTION DE l«k8.
nleiii ce qu'il savait bien ne pouvoir tenir, il gurmntit VexU-' ience de rowtmer par le travail.
Les choses se pressent de tdle scurte dans les temps révolutionnaires, que ce fut le jour même où le gouvernement se flattait d'avoir remporté sur le peuple une victoire signalée, qu'on vit le prolétariat paraître pour la première fins sur la scène politique, et faire, par l'organe d'un ouvrier en armes, sa première sommation directe et en quelque sOTte officielle à la société constituée.
l[ â'était écoulé une heure a peine depuis que les bandes qui portaient le drapeau rouge avaient disparu, quand la place de Grève, un moment presque vide, reprit tout à coup son aspect tumultuaire. De nouveaux flots de peuple, poussés par une nouvelle tempête, y firent invasion et la remplirent de rumeurs. Le gouvernement comprit qu'il était menacé d'un nouveau danger; mais à peine avait-il eu le temps de se demander quel il pouvait être, que la porte du conseil s'buvrit brusquement. Un homme entra, le fusil en main ; mm visage était pâle et crispé; sa lèvre tremblait de col^.H s'avança d'un pas hardi jusqu'à la table des délibérations^ el frappant le parquet de la crosse de son fusil, il montra du geste la place de Grève. Une clameur prolongée s'élevait à ce moment du sein de la foule et donnait un sens effrayant à ce geste muet. Chacun se taisait. La physionomie expressive de l'ouvrier, son attitude, le défi hautain empreint dans toute sa personne avaient saisi d'étminement et d'un certain respect les hommes mêmes à qui sa présence semblait une insultei Quelques ouvriers, entrés à sa suite, s'étaient groupés derrière lui saris proférer une parole. Cette attente, cette émotion contenue avait quelque chose de solennel. Enfin le proie» taire rompit le silence. D'une voix ferme, avec Taeeent du commandement, il déclara qu'il venait, au nom du peuple^ «ommer le gouvernement de reconnaître et de proclamer sur l'heure le drot'r au travail.
< Citoyens, continua-tril, depuis vingt-quatre heures Ui
HISTOIRE DE LA lUiV4)LLTlU^ m ift^ë. '^
» révolution est feite; le peuple attend encore les résultais. » Sa patience se lasse, A la fin ; il commence A douter de vps » intentions. Il croH que vous dbéi^sez a des conseils per? » fides. Le pevple m'mvoie vous dire qu'il ne souffrira plus » de délais. 8^n parti est pris. D ne se retirera point que » vous n'aye2 assuré son existence par le travail * »
En partant ainsi, Marche, c'était le nom de Toraleur populaire^ ftxait sur M. de Lamartine ses grands yeux tirillants d*audace, pour lui faire entendre ^ sans doute,qu'il le soupçon* nait plus encore que les autres de trahir la cause du peuple.
M* de Lamartine le devina; S*avan^nt vers Touvrier, il voulut essayer de te captiver par des caresses oratoires ; mais A peine commençait^l sa harangue, que Marché rtnterrompit : c Assez de phrases commecela, s'écria-t*il ironiquement, assez dé poésie ! Le peuple n'en veut plus. Il esi le maître et vous ordonne de décréter sans plus de retard le droit au travail. »
Alors, M. de Lamartine, irrité à son tour et provoqué par une sommation si impérieuse, reprit d'un ton altier : c Que »' mes collègues ftkssent sur ce point ce qu'ils jugeront utile ; * quant à moi, je le déclare, fussé-je menacé de mille morts, » fussé-je conduit par vous en face de ces canons chargés à I» mitraille qui sont là sous nos fënètre^^ jamais je ne. signerai É un décret que je ne storais comprendre. > Puis baissant un peu le ton, et radoucissant les inflekions de sa voix, il mit la maiit sur le bras de l'ouvrier pour mieux -s'emparer de son attention, et, tout eh lui 'aocordaiit que le vœu du peuple était légitime et méritait d'être pris eh considération, il tenta de nouveau de le persuader^ Il lui peignit en traits éloquents la situation critique du gouvernement en proie à mille soucis, oUigé de pOurroir a la fois A tous les besoins ; il lui montra la République en danger ^ ses ennemis aux pbrtès ; îl insista sur ce qu'un aussi grand problème que celui du droit au travail ne pouvait être résolu sans le concours et Tavis de tous les hommes compétents, de tous les républicains éclairés en qui W peuple avait mis sa contiance.
àO IliSTOUU: UM. LA aKVOLLTK» l^ UUh.
A uiesurequeN, de.Lainartîiie,de plus en plus calnie, cléveloppaîi sa pensée, Marche, trouUé dans sacoiivicUoa, hésitant, HisensibteBient ému , gagné , se tournait vers les délégués venus avec lui comme pour leur demander conseiL Géux-ci, hommes de bonne f<M et de sincérité , se rendaient i la vpix de la raison et s'autorisaient TunTautre du regard et du geste à ne point insister. Marche les comprit : c Ëh hien ! oui , 9 s*écria-t-il enfin , nous attendrons. Les ou\'Fiers souffrent ; » lou|. leur manque i la fois. Pas de pain aujourd'hui, pas 4b » travail demain ; rien que la misère toujours. Mais que ne » supporteraient-ils pas pour la république ? — ^ Oui, reprît-il > avec feu , nous voulons vous aider à la défendre contre ses B ennemis ; oui nous^ croyons à vos promesses ; nous aurons » confiance dans notre gouvernement puisqu'il a confiance » en nous ; le peuple attendra ; il met trois mois de misère 1 au service de la république. »
Chose étrange!. pendant que M. de Lamartine dissuadait les ouvriei^ d'une mesure prématurée; pendant que les prolétaires, par l'organe de Marche , remettaient à de meilleurs temps la réalisation de leurs vœux, M. Louis Blanc, retiré uvecM. Ledru-RoUin et M. Flocon dans l'embrasure d'une fenêtre, improvisait au courant de la plume un décret qui leur accordait précisément ce à quoi ils venaient de renoncer. L'audâcc du jeune socialiste remiK)rlait ainsi au-delà de «e qu'exigeait véritablement la raison populaire. Ce n'était plus le peuplequil'entrainait, c'était lui qui entraînait le peujde. Cependant, en voyant entrer Marche, en entendant ses menaces, la fierl^ de M. Louis Blanc s'était tout d'abord révoltée et il avait partagé le sentiment de 3es collègues * ; mais, revenu de ce premier mouvement , il félicita l'ouvrier de sa démarche , et laissant M. de Lamartine aux prises avec lui, s«is s'inquiéter du résultat de leur colloque, il rédigea le décret suivant :
* Voir Pages d'histoire y p. 31.
HISTOHIik: ML Là' KËVUtUTlUK m ms. Ai
« Le tiouyenieiDeQi provisoire de la répiMique française » s'engigo à garantir Texisleiice de routrier par te travail ;
» ll-;8*eiigage igavaiitir du travail à toinles citoyens^; j » Il teçMuiatt qu^ les ouvriers doivent s'assoeier entre eux » pour jouir du bénéfice légitime de leur travail.
> Le Gouvernement provismre rend aux ouvriers auxquels .».il appartient , le million qui va échoir, de la liste civile. »
. Cette dernière phrase, qui méconnaissait le peuple en lui jotaiit comme «u un eaclave cupide une pâture qu'il ne demandait: pas, 6it ajoutée au décret par MJ Ledru*^Rollin ■• Par qufitte inconséquence ou par quel calcul les membres du 6ou« vernement provisoire apposèrent-ils tous leur «gnature à ce décret î Se.payèret>t-il9 de quelque modification dans le texte? Parce queJII. Louis, Blanc avait omis, A dessein sans doute , le mot droit >et le mot orgamsétimi , se persuadèrent-ils que le caractère de ce décret était changé? M. de Lamartine , satisfait de son succès oratoire , sigBa-441 san» le lire^ ou en lé parcourant avec distraction on décret si contraire à ses coftivictions* intimes ? M. Ledru-RolKo, qui se montra depuis si hostile au socialisme , eut-il peur de se voir dépasser dans la voie révokkiionnaire par son rival ? M. Marie , dont Toppositioii avait été si vive , fut-il tout-À-coup ramené A d'autres pensées? M. Marrast, enfin i qui écrivit son nom àVec une répugnance marquée ^ • n'eut41 pas le courage de protester contre Tentralnement général? Ces ques^tions demeurent sens réponse.
Toujours est^ilque le décret irréfléchi qui bouleversait d'un trait, sans rien statuer sur leur constitution nouvelle , toutes les i lois "et tous les rapports industriels et commerciaux de la société , ftii signé par la totalité des membres du Gouvernement provisoire. Ce qui devait s'opérer gradaellement , libre-
I : M. Ledni-aollin ipptrleoali à oeUe catégorie de répablkaiiu qui le fént de U raisoa da peuple une idée médiocre et gardent, jusque dans leur reclierèliê de la popularité et comme un resté de préjugé aristocratique, la notioQ dé cowd s r gw d a we e envers uneaaiarc inférieure.
â2 HISTOIRE DE LA RliiVVLUTlON DE 1S48.
ment surtout, par consentement de l'opinion publique et par accord intemiftional , la transformation du monde industriel , fut décrété d'autorité par quelques hommes étrangers aux études économiques , à l'instigation d'un esprit versé ,- il est vrai , dans ces questions ardues , mais sans expérience des afiaires et circonscrit dans l'étroitesse d'un système. La présomption et la faiblesse se jetèrent étourdiment dans uq chaos où l'œil même du génie n'eût osé pénétrer qu'avec prudence.
Inséré au ManiieurAn 26 février, ce décret donna <]pieliqiia satisfaction aux prolétaires. Leur esprit plein de draitare ne oonsidérùt en ced «pie la justice ée leur cause et la modUn^ tion de leur requête. Rien déplus explicable. Car, enflti^ demander le droit au travail^ ce n'était vouloir s'affiranchir d'aucun devoir envers la société ; ce n'était pas même exiger d'elle le délassement après la peine, la jouissance après le labeuré Du travail et du pain , quelle simple et noUe exigence au lendemain de la plus complète des victoires ! Là plèbe de Rome ancienne implorait de ses empereurs du paiu et les jeux du cirque. Le peuple souverain de Paris demande a ceux qu'il a lui-même chargés de le conduire du traf)ail éiéu pain* Toute la grandeur austère de la civilisation chréUenn^ se peut mesurer dans cette substitution d'un seul mot A uli autre. Il n'est pas de civilisation dans l'avenir qui ne doit0 rendre hommage à cette humble et flère formule de l'éitiaficipation républicaine.
Il ne rejaillit donc rien sur le prolétariat du blâme que l'histoire fera peser sur l'imprévoyance du Gouvernement provisoire ; le peuple n'en est point solidaire. N'ayant encore reçu aucune éducation ni historique, ni scientifique, commeitt aurait-il pu pénétrer tout à coup l'un des mystères les plus obscurs de la vie sociale ? La culture que par une constanœ admirable il était parvenu à se donner lui-même, en sacrifiant son temps, ses épargnes, ses amusements et souvent ses joies de Tamilte, avait bien pu élever 3011 esprit jusqu'à des aoUops générales He (Iroil et de devoir ; mais cette philosophie des
lois de la société qui ressort do l'eMeinblo dos oonn««sue09 humaines « comment aurait^l iié capable , je rie dis pas do ia comprendre y mais seuiemenl d'en soupçonner Toxis» tence?
M. Louis Blanc, qui avait provoqué ie déerei et raVaiten quelque sorte imposé a ses collègues , n'était pas , lui, sans en pressentir l'inanité. Homme d'étAide , il li'igiiorait pas ifm les lois de l'association , sur lesquelles seules peut s'appuyer le droit au iravlail , n'étaient encore que très imparfaitement connues. Décréter qu'on lés découvrirait , c'était diosè aossi dérisoire qu'eût pu Vètre, en d'autres temps, un décret par lequel on aurait ordonné là découverte dii nouveau monde; Mais le jeune législateur se persuadait que si, par suite de l'î* nitiative qu'il venait de prendre , on l'investissail do la dîoté* turé des travaux publics , il pourrait du moids imprimer au mouvement du commerce et de l'industrie un essor tout nou* veau favorable au prolétariat. Il était animé dé cette confiance en soi que donnent les convictions ardentes et les exci* tati<His de la popularité. Aussi apptit-il avec une satisfaction extrême que les ouvriers prbjetaiOnt de se présenter une seconde fois a rb6tel do ville, iifin d'exiger du Oouv^nenient provisoire la création d'un ministère spécial chargé de l'exé^ cution du décret sur le droit au travail.
Ce projet né demeura pas longtmps en suspens. Le 28^ dans la soirée, une réunion d'ouvriers mécanieiens^ au tiombre de quarante environ, apporta au conseil une pétition qui demandait pour le citoyen Louis Blanc la création immédiate d'un tniniiiire du progrès^ en annonçant que le peuple viendrait le lendemain pour connaître la réponse du gouvernement. Après que la députation se fut retirée, on entra en délibération. Une discussion s'éleva^ la plus vive qui eût encore agité le conseil, entre M. Louis Blanc qui réclamait impérieusement l'adoption de la mesure demandée par le peuple^ el M. de Lattiartitie dont le refus n'était ni tooiits liautain ni moin^ p^remptoire. $nua doul^ il ejlistaît enirtf
M lllSnaHi; llfc LA Rl-^VOLI TIOK DE i8&8.
ces deux hommes des diCEèrences profondes d*opinion ; mais cela seul ne les divisait pas. La passion de la popularité qui les commandait tous deux, la rivalité de leurs ambitions et de leurs talents les faisaient ennemis plus que tout le reste. Tous deux, ils aspiraient a subjuguer le peuple etse croyaient appelés par lui à diriger la République. De la, une aversion réciproque qui devait aller croissant avec leur fortune et se perpétuer dans leur chute en récriminations amères.
Ce jour-là, M. de Lamartine resta mailre de la discussion. MM. Ledru-RoUin, Crémieux, Flocon, qui le combattaient d*ordinaire, se rangèrent de son côté. Chacun d'eux connaissait trop bien l'ascendant de M . Louis RIanc sur les masses, pour désirer d'y joindre un pouvoir au moyen duquel il hri deviendrait facile en peu de temps de s'élever sur leur ruine à la dictature. La création d'un ministère du progrès fut donc unanimement rejetée.
Irrité, offensé, M. Louis Blanc se leva et déclara que, puisqu'on ne faisait plus aucun état des volontés du peuple, ni lui, ni son ami Albert, l'oiivrter, ne pouvaient plus faire partie du gouvernement. Cette démission, dans un moment pareil, c'était le signal du combat dans les rues. La population ouvrière, passionnément attachée à M. Louis Blanc, en le voyant quitter TlM^tel de ville , allait considérer comme ennemi du peuple un gouvernement dont il répudiait les actes. Un mot, un geste, et la plus formidable insurrection éclatait dans Paris.
• Tous comprirent l'imminence du danger; se pressant autour de leur collègue, ils le conjurèrent de rétracter une parole dont les suites étaient incalculables. Mais M.Louis Blanc demeurait sourd a leurs supplications ; alors M. Gamier- Pagès , s'interposant, mit en avant l'idée d'une commission de travailleurs qui, présidée par M. Louis Blanc, serait chargée de préparer pour l'Assemblée nationale le plan complet d'une organisation nouvelle de l'industrie. M . Marrast , saisisstmt ceUç idée, dans l'espoir sans doute d'éblouir l'ima-
1]|$T01BE DE LA RËVOLl TlOX DE i868.' A5
ginalion artiste de M. Louis Blane el de tlalter Torgueil des prolétaires, .ajouta qu*il jugerait convenable d*a(recter pour résidence a cotte commission, afin de mieux marquer son importance, le palais du Luxembourg. Ge fut en vain; M. Louis Blane persista dans ses refus. < Que ferai-je, répétait*il , sans pouvoir, sans budget , sans aucun moyen de réaliser mes idées ? Que dirai-je à ce peuple qui m*aime s'il me reproche de l'avoir trompé ? On voudrait l'endormir pat des paroles captieuses. On me juge propre à mieux jouer qu'un autre ce rôle perfide. On me demande de faire devant des hommes affamés un cours sur la faim. Mon honneur s'y refuse autant que ma conscience. Si le peuple doit être trahi encore, que ce soit du moins par d'autres que par moi. « Ces paroles si bien senties ne laissaient guère d'espoir dé conciliation. Cependant M. Arago voulut tenter un dernier effort. Au nom d'une intimité ancienne, au nom de l'intérêt paternel qu'il avait porté pendant tant d'années au jeune écrivain encore inconnu, il pria, il supplia d'un accent irré*^ sistible. Il s'engagea formellement a partager avec M. Louis Blanc les dangers d'une situation si difficile et l'impopularité qui ne pouvait manquer d'en résulter. Il offrit d'être le vice^ président de la commission que devait présider son collègue.
Ces prières d'un homme de tant d'autorité émurent M. Louis Blane. D'honcMrables scrupules s'élevèrent en lui. L'opiniâtreté naturelle à son esprit, son ambition très grande, son orgueil plus grand encore et roidi sous l'offense, s'apaisèrent peu à peu. Les paroles du vieillard, abondantes et persuasives, enveloppaient, pour ainsi dire, et amollissaient sa colère. Pour se disculper à ses propres yeux d'une apparente faiblesse, M. Louis Blanc faisait dans son for inférieur ces réflexions rapides : Que, si la commission des travailleurs devait rester sans effets immédiats et pratiques, elle lui donnerait du moins ' l'occasion d'une propagande immense; qu'on lui offHiit au palais du Luxembourg ce quMI avait souhaité ardemment
«lepuis UdI cVannées, use chaire libre, une tribune iMenlissante, une prédication sans conirùie. K*y auraît-il pas folie i rejeter de pareils avantagea? M. Louis Blanc déclara qu*il se r^ait à Favis du conseil. . .
Le soulagement qu'en éprouvèrent ses collègues Cutgrand. U était alors deux heures du matin» On sarait que la mani^ festation populaire devait avoir lieu dans la journée ménae. fin efiftt» le 28, vers raidi, un grand nombre de corpomiîons, formant environ 12^000 hommes, débouchèrent sur Ift place de Grè>e, où ils se rangèrent en silence. Ils portaient des bannières distinetives ; des différents métiers , sur lesquelles se lisaient en gros caractères ces mots : M iniêéirt du progrès; OrgamiêoiioH du travail; AMUian de l'eaphiMiau de VkmtimÊ far l'homme. Ainsi que le 26, une députation fut introduite auprès du gouvernement, et Marche fut encore ceMo fois chargé de porter la parole au nom de tous.
Après qu'il eut achevé sa harangue, il y eut dans le eonseil un moment d'embarras visiUe. Les membres du gouverne* ment qui avaient le plus insisté sur rinopportunilé d'un ministère du progrés, s'étaient retirés dans le fond de la pièce, comme pour indiquer que cette affaire ne les concernait pas» >Seul, M. de Lamartine, toujours prêt à accepter la responsabilité de ses actes, restait sur la brèche, et, voyant que .personne ne se ^uciai^ de prendre la parole, il répéta au nom de ses collègues ce qu'il avait dit déjà en plusieurs rencontres. Il demanda aux ouvriers de la patience, du dévouement i la République. Ceux-ci l'écoutaient à peine. Ils questionnaient . (lu regard celui en qui ils mettaient toute leur conGance, épiant up mot, un signe qui leur apprît ce qu'ils avaient a faire.
Longtemps M. Louis Blanc détourna les yeux en sileîKse* Enfin, il se décida à parler ; mais avec quel efiCort ! Son geste^i prompt, auquel le commandement semblait si familier, devint hésitant, presque timide. Son œil sincère se voila. D'une voix mal affermie, il répéta, comme une leçon mal apprise» des
considérations tirées d'une politique qui n'était point la sienne, et prononça sur luHmô'me une sentence dont il comprenait toute l'ironie. Les ouvriers, déconcertés, n'en pouvant croire leurs oreilles, se turent» On leur donna lecuire du décret qui éludait leur vœu, après quoi ils se retirèrent, l'esprit rempli d'incertitude , se demandant l'un k l'autre le mot de cette ^igme.
C'est ici le lieu de faire remarquer comment, dans des situations et à des heures différentes de la Crise révolutioniiBire, des hommes très différents ausM voient également s'évanouir leurs espérances de dictature devant une force des choses qu'ils ne peuvent combattre, car ils ne savent pas même où la prendre. Nous avons vu Blanqui, presque aussitôtaprès l'installation du Gouvernement provisoire, prêt i lancer sur l'hôtel de ville ses bandes armées, les arrêter, les disperser, détourner lui-même le coup qu'il venait de préparer. Quatre jours plus tard, M. Louis Blanc, appuyé sur une force populaire bien autrement considérable, et fermement résolu de s'imposer avec elle et par elle à un gouvernement sans vigueur, hésite à son tour, se trouble, et finit par supplier les envoyés du peuple de ratifier un décret qui déjoue leurs espérances communes'. Plus tard encore, nous verrons le général Cavaignàc, à la tête d'une armée victorieuse, triomphant des factions, cher à l'Assemblée nationale, laisser peu à peu glisser le pouvoir entre ses mains, sans essayer de le retenir. A six mois de là, l'héritier d'un nom glorieux, porté au pouvoir par six millions de voix populaires, poussé par une croyance fataliste en son étoile, demeure aussi comme paralysé par la même force occulte, insaisissable. Cette force que personne ne nomme ni ne comprend, que tout le monde subit, c'est l'esprit même du xix* siècle.
Cependant la majorité du conseil restait consternée de ce
< I^ lendenain M. Loo» Blaiie raproeha aux onvriert d*avoir accepté trop fadtemeot la propoailHia U'oee commitHon du Uavail.
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qu elle venait de faire. Elle » alarmait de la popakinfé îm* mense de M. Lou» Blanc et prenait son andaee^ pour de la force. Il lui semblait qu'elle venait d'abdiquer et de l'émettre entre ses mains le gouvemenMmt du prolétariat. Aussi entetidit-elle avec une joie extrême une proportion qoeJaBÎtiifllioB semblait commander, et qui, en venant en aide A lâf détresse des ouvriers d*une manière pratique, allait, setentoute apipà' renoe, contre4)alancer l'influenee de M. Louis Bhme et de ses théories. Le ministre des travaux publics apportAît m projet d'ateliers nationaux, d'après lequel les ouvriers ^ans ouvrage seraient embrigadés et tenus sous des chefs militaires à lu disposition du gouvernement.
Débarrasser la place publique, se donner, potir combattre la révolution, comme on Favait fait déjà par la créatien ide la garde mobile, une force armée tirée du sein mémedu peuple, opposer ainsi le prolétariat au prolétariat, parut an gouvernement le chef-d'œuvre de l'habileté politique* La chose ne fut point discutée; le décret, rédigé par M. Marie, fut «igné sans que personne élevât d'objection.
Par l'organisation des ateliers nationaux, la majorité du conseil pensa non seulement avoir paré aux diflicultés pres« santés que lui créaient la cessation <lu travail et la détresse des ouvriers, mais elle crut encore organiser contre M. Louis Blanc et le socialisme une force supérieure ; l'événernent fit trop voir, à quelque temps de là, qu'elle n'avait fait autre chose que préparer et organiser contre elle-même la guerre sociale.
Mais toutes ces animosités, toutes ces discordes qui fer-mentaient au sein du gouvernement ne se trahisisaiènt point au dehors. Bien au contraire. Les traces du combat des trois JQui*s disparaissaient rapidement. Les barricades étaient abandonnées, les pavés rentraient en place. On enlevait les arbres abattus, les bancs brisés qui obstruaient les promenades; on réparait à la hâte tous les dommages. La police aetive de flaussidière rétablissait paHout les apparences de l'ordre. în-
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION l>fi 1848. iï9
sensibiem^t les boutiques se rouvraient; les voitures, dont on s'était hâté d'eflbcer les armoiries, pour se conformer au décret du Gouvernement provisoire ^ , se hasardaient une à une dans les rues fréquentées. La population qui était restée étrangère à la révolution, sortait, curieuse, de sa retraite, et se laissait gagner à l'allégresse qui paraissait sur les physionomies populaires. Les affiches bizarres qui couvraient les murs, les caricatures qu'on vendait au coin des rues, les titres excentriques des feuilles nouvelles criées sur la voie publique, égayaient les promeneurs. Les femmes remarquaient avec surprise le respect dont elles étaient l'objet, et se trouvaient mieux protégées par la décence publique depuis que les rues et les promenades étaient» en quelque sorte, à la garde des prolétaires.
Le 27, la proclamation de la Répidilique au pied de la co* lonne de Juillet présenta l'aspect d'une fête patriotique. Il est intéressant de Voir comment le Moniteur rend compte de cette solennité. Son langage, tout empreint du sentiment des masses, exprime mieux que ne le pourrait faire un récit composé plus tard, la naïveté des espérances et des enthousiasmes populaires.
€ Paris, dit le Moniteur du 28 février, a eu une des plus » grandes et des plus belles fêtes dont ses annales aient con- » serve le souvenir. Deux bataillons par chaque légion de la » garde nationale avaient été convoqués hier soir; quelques » heures après, tout le monde était à son poste, et jamais les » rangs ne furent mieux garnis. Les combattants encore » armés et qui depuis plusieurs jours partagent avec les
1 M. Louis BUqc avait jugé utile un décret sur l'abolition des titres de noblesse. Ce décret déjà rendu par rAssemblée constituante, mais qui ne spéciflalt rien, pas plus en 1790 qu>n 1848, sur les peines attachées aux infraclions, fût observé aussi longteoips que les amateurs de titres eurent peur. Mais la bourgeoisie, qui tenait fortement à ces distinctions de récente conquête, se hftta de les reprendre dès qu'elle crut le pouvoir faire sans danger. On vit alors une fols de plus combien 11 est puéril de décréter des changements dans les «sages quào^ on ne peut rien ciiaoger à Tesprit dea amurs. II. U
50 HISTOIRE DE LÀ RÉVOLUTION DE iSi^S.
» gardes nationaux lous les services d'ordre et de sécurité » publique, ajoutaient encore au nombre de cette milice 3 populaire, et témoignaient ainsi de l'union fraternelle com- 9 mencée sous les feux du combat et cimentée par la vic^ 9 toire. Ce peuple entier, sûr de sa force comme de sa gran-t « deur, s'était donné rendez-vous sur cette immortelle place ]> de la Bastille, qui remplit plus d'une noble page dans l'his* » tcHre de la Révolution et de la Liberté. Les membres du » Gouvernement provisoire sont partis de leur salle de déli- » bération à deux heures précises ; ils ont descendu le grand » escalier de l'hôtel de ville au milieu d'un concours nom- » breux de citoyens, la garde présentant les armes, et le » tambour battant aux champs. Les cris de Vive la Républû » que! poussés par la foule enthousiaste, ont bientôt retenti j> dans la place encombrée d'une multitude infinie.
» Le cortège aussitôt s'est ébranlé. En tête marchait un y détachement de la garde nationale achevai, puis les élèves » de l'école d'état-major. Ils étaient suivis par une légîoa de 1 la garde nationale , où se mêlaient beaucoup d'autres d- . » toyens dont les armes et le costume étaient comme le signe » vivant de la révolution accomplie; entre les compagnies » de cette légion , les jeunes gens de toutes nos écoles, dont » la bravoure et le dévouement relèvent l'intelligence et le » patriotisme. Les membres du Gouvernement provisoire ve- ]» naient ensuite, en habit noir, avec l'écharpe tricolore et 2> la rosette rouge à la boutonnière. Les ministres de la guerre, » des finances, du commerce et de l'instruction publique, les » adjoints de Paris, le directeur général des postes, s'étaieot » joints aux membres du Gouvernement provisoire. Tous ces » élus de l'insurrection ont été salués par les acclamations les » plus vives. Les officiers deSaint-Cyr les précédaient inmié- » diatement , et un détachement des élèves de l'École poly- » technique, l'épée nue, formait la haie. Derrière eux venait ' » une masse immense qui a été grossissant jusqu'à }a fin. » La cour de cassation , la cour d'appel , le général Bedeau ,
HISTOIRE D£ LA RJ^VOLUTION D£ iUS. 51
» commandant la division mililaire , des officiers de Tarmée ]> el de la marine , des fonctionnaires des autres départe* » ments, ^'étaient rendus sur la place de la Bastille, où la » foule pressée se serrait autour de la colonne de juillet, dont » le sommet était pavoisé d'étendards aux trois couleurs. Le » temps , qui avait été jusque là pluvieux , s'est éclairci , et » le soleil a voulu éclairer de ses rayons cette première fête p de la Bépublique. Arrivés au pied de la colonne, les mem- » bres du Crouvernement provisoire se sont rangés sur une » file pendant que la musique jouait la Marseillaise. Les » drapeaux se sont placés en face d*eux. Après un roulement D de tambour, M. Arago a pris la parole ; il a d'une voix forte » annoncé au peuple que le Gouvernement provisoire avait » cru de son devoir de proclamer solennellement la Repu» » blique devant Théroique population de Paris, dont Taccla»
Y mation spontanée avait déjà consacré cette forme de gou» j» vernement- La sanction de la France entière y manque D sans doute encore ; mais nous espérons qu'elle ratifiera le » vœu du peuple parisien, qui a donné un nouvel et magni- » fique exemple de. son courage , de sa puissance, de sa mo-
Y dération. Il tient à prouver à la patrie et au monde qu'il » n'a pas seulement l'instinct de ses droits , mais qu'il en » possède aussi l'intelligence et la sagesse. Calme et fort , D énergique et généreux , le peuple de Paris peut être pré- » sente à la France comme un de ses titres d'orgueil. Il semble 9 avoir laissé tomber dans le plus dédaigneux oubli une j» royauté jnaUEaisan te pour neVoccuper que des grands in- » térêts qui sont ceux de tous les peuples, des principes 9 immortels qui vont devenir pour eux la loi morale de la » politique et de l'humanité.
9 Citoyens! s'est écrié M. Arago avec enthousiasme, répétez » avec moi ce cri populaire : Vive la République ! Tous les » membres du Gouvernement provisoire se sont découverts, » les drapeaux se sont inclinés ; et , au bruit des tambours
Y battant aiix chaoïps, au bruit des irompettes et de la mu-
52 HISTOIHK DE LA HÉVÔLUTION DE 1848.
» siquc s'est joint cet autre bruit immense du peuple qui » couvrait tous les autres: Vive la République!
» Le vénérable président du conseil, M. Dupont (de VEure), » a remercié alors en ces termes la population de Paris de 9 la conquête qu'elle venait d'accomplir :
» Citoyens!
i> Le Gouvernement provisoire de la République profite avee » bonheur et empressement de la première ^nion de la » garde nationale de Paris pour venir la remercier des hn- 3 menses services qu* elle a rendus à la patrie dans les grandes » circonstances que nous venons de traverser. Nous comptons Y toujours sur votre patriotique concours pour la consolida* j tion du gouvernement républicain-, que le peuple français » vient de conquérir au prix de son sang, pour le maintien i> de Tordre social et pour l'affermissement de toutes nos » libertés.
» Des bravos répétés ont accompagné cette allocution du i vénérable président. L'enthousiasme a augmenté encone y> quand M. Arago a dit avec émotion : « Citoyens ^ ce sont » quatre-vingts ans d'une vie pure et patriotique qui vous » parlent U..., — Om, oiet, vive Dupont de VEurel Et eeluî- » ci ayant répondu en s'écriant Vive la République! ce cri » s'est prolongé' pendant plusieurs minutes.
» M. Crémieux, dans de chaleureuses paroles, a invoqué la » mémoire des braves citoyens morts à la révolution de juillet » et dont les noms sont gravés sur le bronze de la colonne. i> Cette journée doit consoler leurs âmes affligées pendant » dix-huit ans. Nul ne pourra désormais enlever au peuple » les fruits de sa conquête, Le gouvernement républicain dé- » rive du peuple, et il s'y appuie. Toutes les distinctions dé » classe sont effacées devant l'égalité, tous les antagonismes h se calment et disparaissent par cette fraternité sainte qui » fait des enfants d'une même patrie les enfants d'une famille, » et de tous les peuples, des alliés. Ces paroles ont été inter- » rompues par les applaudissements les plus vifs»
» Le général Cour lais, commandant la garde nationale, a j> fak alors commencer le défilé ; mais la foule était telle- 1» ment entassée qu'elle rompait les rangs ; elle défilait aussi 9 devant le Gouvernement provisoire, et a chaque instant les » cris de Vive la République /retentissaient avec éclat. Il a » fallu près d'une heure pour le défilé de la !'• et de la 2* lé- » gions. Les membres du Gouvernement provisoire se sont » alors mis ett marche afin de passer devant le front des » autres légions échelonnées le long des boulevards. Depuis ». la place de la Bastille jusqu'à la hauteur du faubourg Pois- ]> sonnière , ce n'a été qu'un seul cri dont l'écho se prolon- » geait au milieu d'une foule innombrable. Le peuple de Paris » semblait vouloir prendre à témoin le ciel et la terre, et il 9 consacrait la République française par les accents les plus » vigoureux que. le désir et la conviction aient jamais arra» » chés à des poitrines humaines. Toutes ces figures avaient x> le caractère de la confiance et de la joie : non pas d'une » joie emportée et frivole, mais d'une joie sereine et réfléchie. » Quand on se retournait du haut du boulevard Saint-Denis, » on apercevait, marchant derrière le Gouvernement pro- » visoire, une masse de citoyens énorme, immense, qui rein- » plissait la grande voie dans toute sa largeur, et qui s'éten- » dait jusqu'à perte de vue. C'était le plus important; rien » n'égale la pompe que donne la présence du peuple , rien 1^ n'est comparable à sa majesté.
» Cette journée est désormais inscrite au nombre de celles » qui laissent dans l'histoire les traces qu'on aime le mieux T^ à retrouver. Ce peuple , si indigné , il y a trois jours , si 2> animé de toute la chaleur de la bataille, était là aujour* » d'hui tout entier, mêlant, confondant ses impressions, » n'^rouvant plus qu'un sentiment de concorde , et s^aban- » donnant à toutes les espérances d'un avenir de grandeur » et de prospérité avec une confiance qui , cette fois , du 9 moins, i^e sera pas trompée. On peut le dire avec un juste » orgueil, le gouvernement, appuyé sur cette force populaire,
bU HISTOIRE DE LA RËVOLUTION DE IBM .
Y sera le plus puissant des gouvernements. En serrant la » France il servira toutes les nations de TEtirope ; le peuple
Y de Paris a ouvert une ère nouvelle ; la République française » fait reprendre à notre patrie le cours glorieux de ses des- » tinées; elle lui rend Tinitiatîve du progrès; elle vient enfin » au secour$ du temps et des idées qui préparent peu à peu » les États-Unis de l'ancien continent. »
Et comment le Gouvernement provisoire aurait-il pu entrer un seul instant en doute sur les sentiments que lui portait la nation? Les adhésions lui arrivaient de toutes parts, non|)as tardives, isolées, ou contraintes, mais empressées, ferventes. Les colonnes du journal oflBciel en étaient remplies. Lliôtel de ville semblait trop peu spacieux pour recevoir totis les dévouements qui venaient s^ofifnr à la République. Adresses, félicitations, offrandes, y affluaient sans relâche. Autant que la soumission au Gouvernement provisoire, Tadmiratîon pour le peuple était à Tordre du jour. Le ton dithyrambique s'élevait de minute en minute. Chacun voulait se signaler en excédant la mesure de la flatterie ; les plus effrayés étaient les plus prodigues de louanges. Les suffocations de la peur se soulageaient par des élans d'enthousiasme.
Le clergé avait donné l'exemple d'une adhésion spontanée. Dès le 2â février au soir, monseigneur Affre, archevêque de Paris, déclarait se rallier sincèrement à la République, et ordonnait aux cures de son diocèse de chanter aux offices le Domine sahum fac populum. Peu de jours après, le père Lacordaire exaltait dans la chaire de Saint-Merry ce peuple superbe en sa colère. U Univers, journal du parti catholique, s'exprimait en ces termes :
a Dieu parle par la voix des événements. La révolution de ]> 18i8 est une notification de la Providence. A là facilité » avec laquelle ces grandes choses s'accomplissent, etiorsque » l'on considère combien, au fond, la volonté des hommes y a » peu contribué, il faut reconnaître que les temps étaient x> venus* Ce ne sont pas les conspirations qui peuvent de la
» sorte bouleverser de fond en comble et en si peu de temps » les sociétés humaines; Une conspiration qui réussit allume » instantanément la guerre civile. Le principe poKtique » attaqué et renversé par surprise cherche immédiatement à » se défendre. Qui songe aujourd'hui en France à défendre la » monarchie? Qui peut y songer? La France croyait encore » être monarchique et elle était déjà républicaine. Elle s'eti » étonnait hier, elle n*en est point surprise aujourd'hui. » Revenue d'un premier mouvement de trouble, elle s'appH- » quera sagement, courageusement, invinciblement, à se » donner des institutions en rapport avec les doctrines qu'elle » a depuis longtemps définitivement acceptées. La monarchie » succombe sous le poids de ses fautes. Personne n'a autant » qu'elle travaillé à sa mine, bnmorale avec Louis XIV, scan- » daleuse avec Louis XV, despotique avec Napoléon, inintel- 9 ligente jusqu'à 1830 » astucieuse, pour ne rien dire de plus, 9 jusqu'en 18A8, elle a vu successivement décroître le nombre » et l'énergie de ceux qui la croyaient encore nécessaire. » Elle n'a plus aujourd'hui de partisans. Charles X avait » encore des amis personnels et des serviteurs dévoués. De » nobles cœurs ont porté son deuil, son héritier a pu pendant » un temps trouver des soldats. Louis-Philippe n'a été re- » conduit que jusqu'à la porte de sa demeure.. On a protégé » sa vie, mais pas sa couronne, et on l'a laissé se sauver sans » lui faire l'honneur de le croire dangereux. Jamais trône » n'a croulé d'une façon plus humiliante. C'est que ce trône » n'était plus un trône. // n'y aura pas de meilleurs et déplus » sincères républicains que les catholiques français^ Parmi » les principes sociaux qur viennent de triompher et qui vont » se formuler en institutions, quelà soiit ceux que TÉgli^e » repousse ? Quels sont ceux que sa voix n'ait pas fait retentir » depuis dix-huit siècles à l'oreille des peuples et des foiâ ? » Nous n*eiî voyons àuciiri. »
Pendant deux mois consécutifs le clergé de Paris bénit les arbres de la liberté, les cotnpahtnl à l'arbre de là croix, tàp-
a6 IliSTUlHË OK. LA. BKVUL(jTIU^ UK lUI.
pelant avec oHuplaisance que la cause du prêtre estla cause du peuple', et que Jésus-Ghrist a le premier dooné au monde la formule républicaine : Liberté, Egalité, Fratermlé, Le plus souveut, les peupliers symboliques étaient pris dans les beaux jardins des congré-gations, et les religieuses les décoraient elles-mêmes de guirlandes, de nœuds, de banâeroles. Elles offraient des lits pour- les invalides du travail, adoptaient les filles dfs combatlants morts pour la pairie. Le coorours du clergé régulier et séculier fut unanime. H ne s'éleva pas dans son sein une seule voix pour regretter la royauté déchue.
La magistrature n'c^tosa, non plus qae le clergé, aucune résistance à l'entraînement g^éral. La cour de casaatioD, ta cour d'appel, la cour des comptes, le tribunal de commerce, la cbambredes notaires, celle des avoués, l'ordre des avocats, les agents de change, apportaient à l'envi à l'hdtel de ville l'assurance de leur dévouement tans réaerve à la République et leur adhésion complète à Ventrejirise généreuse, à Veeuvre admirable du Gouvernement *.
Par la bouche de H. de Cormenin, le conseil d'étal exprimait ■ son dévouement à cette gremde et stiblime révolution qui palpitait déjà datu le eœur du peuple avant d'être arrosée de son généreux sang et d'être portée dans ses bras héroïques jusqu'au pavois de la souveraineté. j>
On a vu que, dès le 28, l'armée, par l'organe des chefo les plus attachés à la dynastie, les maréchaux Soult, Bu^aud *,
1 Voir In nnmérMdatfonilMir pendant leimoii de mflrteld'avTfllSJS.
) Voir au Mofiilemr du 3 mara et des Joun fuivanU, l« iiumné» UH. Béguier, Dnpio, Portalia, Baroche, etc.
1 • Je n'ai pai twEofn de vont dire qne Je sie àisirah pas lu Iti^publique, écrtTtUUnaréebBl Bugetud dans nue lettre Iniitne, dat^cdu 16 mars, naïi, eitfiB, non» Vaioat. Elle l'aDDoncs mOnimenl plus honnête <pie loii aînée ; les hommes qui lont au pouvoir ont Tait et font encore des efforts inouïs pov protéger la société contre les aoardiistes : il faut donc les aide- •'-- ^-— — • et actiiement dans cetl« œuvre aaint«. Si la Bépublique lient met en ce manient je l'aimerai bientôt; eu il tendant, ^fa
HISTOIRE J)K LA UKVULUTION m 1848. 57
Sébastituii, Gérard, les générnax OiuUnot, Baraguay-d'Hilliers, de Fézensac, Lahitte, se mettait bu seirice de la République. Le général Ghangarnier demandait en termes très pressants, dans sa lettre officielle an Gouvernement provisoire, que l'on voulût bien utiliser ton habitude de vaincre ' .
L'Université, par la voix de M. Gerusez ', exaltait « cette révolution accomplie au pro/U du gtnre humain et qui avait eu pour inâirument le peuple armé de la force invincible de Dieu. * Elle saluait le nom désormais impérissable de République.
Les journaux orléanistes ou légitimistes exprimaient à leur manière le sentiment public, c Confiance! confiance! > s'écriait M. de Girardin dans la Presse, en repoussant avec énergie l'hypothèse d'une régence et en démontrant que, seule, la République pouvait rallier tous les partis. Le Journal des Débals parlait des tempêtes par lesquelles Dieu et le peuple manifestent leur colère et leur puissance. Il semblait prendre aisément son parti de ce qu'il appelait le naufrage des rives et des illusions. Le Siide affirmait avec orgueil qu'il n'y aurait pas dans l'histoire de gloire qui pdl effacer celle des vainqueurs de Février. La Revue des Deux-Mondes, enfin, prodiguait les éloges au Gouvernement provisoire, vantait son énergique patriotime *, le félicitait d'avoir garanti du travail à tous les citoyens, donné aux ouvri»^ le million échu de la liste civile, et disait : • Depuis que la
> pensée française a commence, dans le dernier siècle,
> l'émancipation politique du monde, personne n'a plus nié
> ea principe le droit des individus et des masses au lùen-étrc
> comme récompense de leur travail. 11 y a eu même pour » trn;j/U./k. un résultat aussi légitime de sincères efforts bo-
hiit, k Vtilttmir, lant qu'elli; scrn dasg \cs voIm de la liberté et de la fraleraité ttsIu. •<
M*, i 1« fin dn volume, n" H.
bU HISTOIRE DE LA RËVOLUTtON DE ISW.
Y sera le plus puissant des gouvernements. En servant la » France il servira toutes les nations de l'Europe ; le peuple » de Paris a ouvert une ère nouvelle ; la République française » fait reprendre à notre patrie le cours glorieux de ses des- » tinées; elle lui rend l'initiative du progrès; elle vient enfin » au secour$ du temps et des idées qui préparent peu à peu » les États-Unis de l'ancien continent. »
Et comment le Gouvernement provisoire aurait-il pu entrer un seul instant en doute sur les sentiments que lui portait la nation? Les adhésions lui arrivaient de toutes parts, hon^MS tardives, isolées, ou contraintes, mais empressées, ferventes. Les colonnes du journal officiel en étaient remplies. Lliôtel de ville semblait trop peu spacieux pour recevoir tons les dévouements qui venaient s'offinr à la République. Adresses, félicitations, offrandes, y affluaient sans relâche. Autant que la soumission au Gouvernement provisoire, l'admiration pour le peuple était à l'ordre du jour. Le ton dithyrambique s'élevait de minute en minute. Chacun voulait se signaler en excédant la mesure de la flatterie ; les plus effrayés étaient les plus prodigues de louanges. Les suffocations de la peur se soulageaient par des élans d'enthousiasme.
Le clergé avait donné l'exemple d'une adhésion spontanée. Dès le 2â février au soir, monseigneur Affre, archevêque de Paris, déclarait se rallier sincèrement à la République, et ordonnait aux cures de son diocèse de chanter aux offices le Domine sahum fac populum. Peu de jours après, le père Lacordaire exaltait dans la chaire de Saint-Merry ce peuple superbe en sa colère, UUnivers, journal du parti catholique, s'exprimait en ces termes :
a Dieu parle par la voix des événements. La révoluffon de » 18â8 est une notification de la Providence. A là ftcilité » avec laquelle ces grandes choses s'accomplissent, etiorsque » l'on considère combien, au fond, la volonté des hommes y a » peu contribué, il faut reconnaître que les temps étaient » venus. Ce ne sont pas les conspirations qui peuvent de la
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE lSà8. 55
» sorte bouleverser de fond en comble et en si peu de temps » les sociétés humaines:. Une conspiration qui réussit allume » instantanément la guerre civile. Le principe politique » attaqué et renversé par surprise cherche immédiatement à » se défendre. Qui songe aujourd'hui en France à défendre la » monarchie? Qui peut y songer? La France croyait encore » être monarchique et elle était déjà républicaine. Elle s'en • étonnait hier, elle n'en est point surprise aujourd'hui. » Revenue d'un preniier mouvement de trouble, elle s'appU- » quera sagement, courageusement, invinciblement, à se » donner des institutions en rapport avec les doctrines qu'elle Y a depuis longtemps définitivement acceptées. La monarchie j^ succombe sous le poids de ses fautes. Personne n*a autant .» qu'elle travaillé à sa mine, bnmorale avec Louis XIV, scanjft daleuse avec Louis XV, despotique avec Napoléon, inintel- » ligente jusqu'à 1830, astucieuse, pour ne rien dire de plus, 9 jusqu'en 18A8, elle a vu successivement décroître le nombre » et l'énergie de ceux qui la croyaient encore nécessaire. » Elle n'a plus aujourd'hui de partisans. Charles X avait » encore des amis personnels et des serviteurs dévoués. Do » nobles cœurs ont porté son deuil, son héritier a pu pendant » un temps trouver des soldats. Louis-Philippe n'a été re- » conduit que jusqu'à la porte de sa demeure.. On a protégé » sa vie, mais pas sa couronne, et on l'a laissé se sauver sans » lui faire l'honneur de le croire dangereux. Jamais trône » n'a croulé d'une façon plus humiliante. C'est que ce trône » n'était plus un trône. // n'y aura pas de meilleurs et déplus » sincères républicains que les aUholiques français^ Parmi » les principes sociaux qur viennent de triompher et qui vont » se formuler en institutions, quelà sont ceux que TEgliSe jft repousse ? Quels sont ceux que sa voix n'ait pas fait retentir » depuis dix-huit siècles à l'oreille des peuples et des toiâ ? i Nous n*erl voyons àuciiri. »
Pendant deux mois consécutifs le clergé de Paris bénit les arbres de la liberté, les comparant à l'arbre de là croij^, Hp-
06 HISTOIRE BË LA RKVOLLTlOiN W. 194i.
pelant avec complaisaDce que la cause du préUre est* la-Gaiise du peuple S et que Jésus-Christ aie premier donné mu nmide la formule répuUicaine : Liberté^ £galUé, Fraiermié. Le plus souvent, les peupliers symbpliques étaient pris dwas les beaux jardins des congrégations, et les religieuses les déco* raient elles-mêmes de guirlandes , de nœuds, de bafiderêles. Elles offraient des lits pour< les invalides du travail, adoptaient les filles des combattants morts pour la patrie. Le concours du clergé régulier et séculier fut unanime. Il ne s*éleva pas dans son sein une seule voix pour regretter la royauté déchue.
La magistrature n'apposa, non plus que le clergé, aumme résistance à Tentrainement général. La cour de cassalkm^ la cour d'appel, la cour des comptes, le tribunal de commerce, la chambre des notaires, celle des avoués, l'ordre des avocats, les agents de change, apportaient à l'envi à l'hôtel de ville l'assurance de leur dévouement sans réeerve à la République et leur adhésion complète à \ entrefrise généreuse^ à Vœu^re admirable du Gouvernement *.
Par la bouche de M. de Cormenin, le conseil d'état exprimait < son dévouement à cette grande et sublime révolution qui palpitait déjà dans le cœur du peuple avant d'être arrosée de son généreux sang et d'être portée dans ses bras héroïques jusqu^au pavois d^ la souveraineté, j»
On a vu que, dès le 28, l'armée, par l'organe des chefis les plus attachés à la dynastie, les maréchaux Soult, Bugeaud *,
1 Voir les numéros &a Moniieur pendant les mois de mars et d^avril 1848.
2 Voir au jtforiitour du 2 mars et des jours suivants, les dîseoars de MM. Séguier, Dupin, Portalis, Baroche, etc.
3 • Je n*ai pas besoin de vous dire que Je ne désirais pas la République, écrirait le maréchal Bugeaud dans une lettre intime, datée du 16 mars, mais, enfii, nous Tavoss. Elle s'annonce infiniment plus honnête que son aînée ; les hommes qui sont au pouvoir ont fait et font encore des efforts inouïs poor protéger la société contre les anarchistes : il faut donc les aider sincèrement et activement dans cette œuvre sainte. Si la République tient ce qu'elle promet en ce moment je Taimerai bientôt; en attendant, je la défendrai sll le
HiSTCHRË DE LA HL^VOUJTION DE 18à8. 57
Sébastian!, Gérard, les généraux Oudinot, Baraguay-d'HiUiers, deFézensac, Lahitte, se mettait an serrice de la République. Le général Changarnier demandât en termes très pressants, dans sa lettre officielle an Gouyemement provisoire, que l'on voulût bien utiliser son habitude de tainere ■ .
L'Université, par la v€»x de M. Gerusez ', exaltait c cette révolution aceomfUie au profit du genre humain et qui avait eu pour instrument le peuple armé de la force invincible de Dieu. s> Elle saluait le nom désormais impérissable de Ré" publique.
Les journaux orléanistes ou légitimistes exprimaient à leur manière le sentiment publie. < Confiance! confiance! » s'écriait M. de Girardin dans la Presse, en repoussant avec énergie l'hypothèse d'une régence et en démontrant que, seule, ta République pouvait rallier tous les partis. Le Journal des Débats parlait des tempêtes par lesquelles Dieu et le peuple manifestent leur colère et leur puissance. Il semblait prendre aisément son parti de ce qu'il appelait le nath frage des rives et des illusions. Le Siècle affirmait avec orgueil qu'il n'y aurait pas dans l'histoire de gloire qui pAt effacer celle des vaittqueurs de Février. La Revue des Deux-Mondes, enfin, prodiguait les éloges a,u Gouvernement provisoire, vantait 30a énergique patriotisme *, le félicitait d'avoir ^a« ranti du travail à tous les citoyens^ donné aux ouvriers le million échu de la liste civile, et disait : « Depuis que la » pensée française a commencé, dans le dernier siècle, i> l'émancipation politique du monde, personne n'a plus nié » en principe le droit des individus et des masses au bien-être Y comme récompense de leur travail. Il y a eu même pour i> arriver à un résultat aussi légitime de sincères efforts ho-
faut, à reitérieur, taùt qa*elle sera dans les voies de la liberté et de la fraternité vraies. »
^ Voir aux Docvments historiques^ à la fin da volume, n° 3.
2 Moniteur du 4 mars 1848.
^ Voir le numéro du !•' mars 1848.
à6 HISTOIRE BË LA RKVOLLTIOJK b^ 194i.
pelant avec complaisance que la cause du préUre est kircaiise du peuple ' , et que Jésus-Christ a le premier dooné «u mmMle la formule répuUicaine : Liberté^ JEgalUé, ffohrmté. .Le plus souvent, les peupliers symbpliques étaient pris dwas les beaux jardins des congrégations, et les religieuses les décoraient elles-mêmes de guirlandes , de nœuds, de banderéles. Elles offraieni des lits pour- les invalides du travail, adojrt«ieiit les filles des combattants morts pour la patrie. Le conccnirs du clergé régulier et séculier fut unanime. Il ne s*éleva pas dans son ^sein une seule voix pour regretter la royanté déchue.
La magistrature n'apposa, non plus que le clergé, auoime résistance à l'entraînement g^éral. La cour de cassakionv la cour d'appel, la cour des comptes, le tribunal de conunerce, la chambre des notaires, celle des avoués, l'ordre des avocats, les agents de change, apportaient h l'envi à l'hôtel de ville l'assurance de leur dévouement sans réserve à la République et leur adhésion complète à V entrefrise généreuse^ à Yceuwre admirable du Gouvernement *.
Par la bouche de M. de Cormenin, le conseil d'état exprimait < son dévouement à cette grande et sublime révolution qui palpitait déjà dans le cœur du peuple avant d'être arrosée de son généreux sang et d'être portée dans ses hras héroïques jusqu'au pavois d^ la souveraineté, j»
On a vu que, dès le 28, l'armée, par l'organe des cheGs les plus attachés à la dynastie, les maréchaux Soult, Bugeaud *,
1 Voir les numéros éa Moniteur pendant les mois de mars et d^avril 1848.
2 Voir au Mo^Uet*r du 2 mars et des jours suivants, les diseoars de MM. Séguier, Dupin, Portalis, Baroche, etc.
3 • Je n*ai pas besoin de vous dire que Je ne désirais pas la République, écrirait le maréchal Bugeaud dans une lettre intime, datée du 16 mars, mais, enfii, nous Tavoss. Elle s'annonce infiniment plus honnête que son aînée ; les hommes qui sont au pouvoir ont fait et font encore des efforts inouïs pmir protéger la société contre les anarchistes : il faut donc les aider sincèrement et activement dans cette œuvre sainte. Si la République tient ce qu'elle promet en ce moment je Taimerai bientôt; en attendant, je la défendrai s*il le
HiSTCHRË m LA HL^VOUJTiON DE 18à8. 57
Sébastian!, Gérard, les généraux Oudinot, Baraguay-d'HilUers, deFézensac, Lahitte, se mettait an serrice de la République. Le général Ghangarnier demandât en termes très pressants, dans sa lettre officielle an Gouremement provisoire, que Ton voulût bien utiliser sùn habitude de wiinere ■.
L'Université, par la v€»x de M. Gerusez ', exaltait c cette révolution ficcomplie au profit du genre humain et qui avait eu pour instrument le peuple armé de la force invincible de Dieu. s> Elle sduait le nom désormais impérissable de Ré^ publique.
Les joujrnaux orléanistes ou légitimistes exprimaient à leur manière le sentiment public. < Confiance! confiance! » s'écriait M. de Girardin dans la Presse^ en repoussant avec énergie l'hypothèse d'une régence et en démontrant que, seule, ta République pouvait rallier tous les partis. Le Journal des Débats parlait des tempêtes par lesquelles Dieu et le peuple manifestent leur colère et leur puissance. H semblait prendre aisément son parti de ce qu'il appelait le naufrage des rêves et des illusions. Le Siècle affirmait avec orgueil qu'il n'y aurait pas dans l'histoire de gloire qui p4t effacer celle des vainqueurs de Février. La Revue des Deux-Mondes^ enfin, prodiguait les éloges a,u Gouvernement provisoire, vantait 30a énergique patriotisme *, le félicitait d'avoir ga* ranti du travail à tous les citoyens^ donné aux ouvriers le million échu de la liste civile, et disait : « Depuis que la 1» pensée française a commencé, dans le dernier siècle, Y l'émancipation politique du monde, personne n'a plus nié » en principe le droit des individus et des masses au bien-être » comme récompense de leur travail. Il y a eu même pour » arriver à un résultat aussi légitime de sincères efforts ho-
faut, à Teitérieur, taùt qu'elle sera dans les voies de la liberté et de la fraternité Traies. »
^ Voir aux Documents historiqwSf k la fin du volume, n° 3.
2 Moniteur du 4 mars 1848.
^ Voir le numéro du !•' mars 1848.
»8 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE iSM.
» norablemetit tentés; mais, il faut tn convenir, aucuh gou- » vernement jusqu'ici ne s'est mis en mesure de marcher à » un pareil but avec une énergie, avec Uile activité yrâiment • efficaces. Une pareiHe négh'gence n'est pas utiedes moindres » causes de ces chutes profondes qui, au premier abord, con- 1» fondent les imagiiiatiotis. Assurément il n'est pas i craindre » que le régime qui sortira de la révolutiott de i9hS tombe » dans la même faute ; mais il faut qu'à l'ardent amour de » l'humanité et du peuple qui fait battre aujourd'hui tant de » cœurs, s'associe une science sociale compréhensive et îm- » partiale, qui aille au fond de tous les problèmes, ti^hhe » compte de tous l'es droits, et sache établir entre toutes les » classes de travailleurs des relations légitimes et de shicères » sympathies. »
Pour aider le Gouvernement provisoire à faire face aux dépenses urgentes , les principaux banquiers de Paris prenaient l'initiative d'une souscription. M. Rothschild faisait acte de confiance et même de zèle en refusîlnt de fuii* et en envoyant une somme de 50,000 francs pour les blessés de Pévrief. On voyait en tête des listes de souscription les noms les plus illustres. Les grandes dames légitimistes ou orléanistes , la duchesse de Maillé , la marquise de Lagrange , la comtes^ de Ghastenay, la coihtesse de Biencourt , la comtesse de Lainoignon, etc., etc., tenaient à honneur de quêter en compBlgnie de mesdamesl Flocon, Ledru-Rollin, Marras t, pouf les blessés de Février ' .
M-. Thiers et les principaux membres de là chambre des députésl, MM. Odilon-Barrot, deMalevîUe, Duvergier de Hauranne, qui croyaient la royauté bien finie *, envoyaient assurer le Gouvernement provisoire qu'ils aideraient sans arrièrepensée à son établissement. M. de Larochejacquelein répétait partout que c'en était fait à jamais de la monarchie, et faisait
1 Voir au Moniteur le numéro du 21 mars et les suivants.
2 Eipression de M. Thiers.
HISTOIRE DE Là RËYOLUTION DE i8M. M
afficher sur les murs de Paris utie adresse au Gouvernement prbyisoir& qu'il terniinait par ces mois : compttxêur mot ^ Les familiers du château ^ les aides de camp de liOuis*Philippe, M. d'Haubersaèrt 4 MM. Liadières et d'Houdetot, d^ Ber^ thois, etc^ ne se faisaient attendre ni à l'hôtel de Ville, ni dans les différents ministères. La famille Bonaparte, le toi Jérôme et son fils Napoléon , Pierre , fils de Lucien , adredi* saient au Gouvernement provisoire des lettres toutes républicaines '. Le prince Lôuis-Napoléon accourait de Textl. Bnfln on recevait d'Algérie la soumission du duc d'Aumale et da prince de Joinville.
Assurément un pareil concours dé dévouements et d'hom^ mages était de nature à rassurer pleinement le Gouvernement provisoire s'il avait conçu qdelque doute sur sa légitimité. Et ce ne fut pas l'effervescence d'une première heure : six semaines plus tard, les mêmes sentiments se manifestaient encore sous une forme plus authentique, plus calme et plus réfléchie , dans les professions de foi des candidats à la représentation nationale ; et le k mai sdlvatit , à l'heure où 1* Assemblée entrait pour la première fois en séance, ils éclatèrent de nouveau par une salve répétée à vingt reprises, par un cri immense, unanime de Vive la République !
Aujourd'hui que nous connaissons avec certitude , par de cyniques répudiations , combien ces adhésions étaient mensongères , les esprits sévères ont le droit de regretter, jusqu'à un certain point, cette unanimité dans l'expression d'un dévouement qui ne pouvait honorablement exister que dans les âmes républicaines. On a pu sans injustice flétrir cet empressement des amis personnels de la maison d'Orléans , de ces hommes qui tenaient de la royauté leur fortune , leur position , leur existence tout entière. Les consciences honnêtes ont gémi , pour l'honneur du pays, des indignités , des ingra-
1 Voir dans la publication intitulée Murailles révolulionnaires , 9* livraison, Padresse signée de M. de Larochejacquelein. ' Voir aui Documenls hisloriqfiest à la fin du volume» n" 4.
ao lUSTOlKii; DE LA REVOLUTION DE 18/18.
liludes, des sentiments bas de cette société cultivée, faite pour donner Texemple des bienséances et pour imprimer aux mœurs leur caractère. Mais peutrètre a-t-on exagéré un peu la part de la lâcheté dans cette dénouke morale. S*il y eut lâcheté , ce qui semble aujourd'hui trop certain , il y eut aussi ejQtrainement , et cet entraînement , bien qu'il se soit renié lui-même, fut sincère. La grandeur du peuple était si manifeste, qu'elle attira à lui jusqu'à ses adversaires. Sa magnanimité , ^a naïveté , touchèrent les cœurs les plus endurcis. Plus d'c^n qui, depuis vingt ans, raillait toute grande pensée, se laissa gagner à l'émotion générale. Ce fût là la véritable surprise de Février. Cette société.froide , calculée, sceptique, parut un moment comme enlevée à elle-même. Elle sentit que ces hommes du peuple, si au-dessous d'elle par la culture, lui étaient supérieurs parla vertu. Elle leur rendit un hommage involootaire en s'engageant d'honneur à servir le gouvernement qu'ils lui imposaient, en reconnaissant hautement qu'il n'y avait plus d'autre état possible en France que l'état républicain fondé sur l'égalité démocratique.
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