‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 4 sur 27 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

MINISTÈRE DE L*INTÉ1lIEl)R . —-M. LSDRC-ROLLIN. — Hmi^TÈRC DES AFFAIRES iTRANGÈRES* — MANIFESTE DE M. DE LAMAR- TINE.

Les noavelles que le Gouvernement provisMre reeevait des département^ venaient chaque jour le confirmer dans le sentiment de son droit et de sa force.

Au premier bruit de la lutte engagée dans Paris, des co^ mités révolutionnaires j composés d'hommes lea plut aolifs entre les républicains, et les plus décidés, s'étaient dans tous les . chefs-lieux de département formés spontanément et déclarés en permanence. Aussitôt la proclamation de la République connue, ces comités, s'emparant du TnouvemenC, avaient tenté d'occuper les préfectures et les mairies ; presque partout ils avaient réussi ; et, de concert avec les conseils munieipau}^ ou bien à leur place, ils avaient pris la direction des affaires en attendant les ordres officiels du nouveau pouvoir. La plupart des fonctionnaires s'étaient retirés sans contestation, en toute hâte; et quand les commissaires envoyés par le ministre de l'intérieur arrivèrent au lieu de leur destination, ils trouvèrent sur tous les points l'administration départementale ou dans les mains des chefs populaires, ou soumise et s'offrant à servir le gouvernement républicain;

Le choix de ces commissaires était une des graves difficultés et devint bien tôt un des embarras les plus considérables du Gouvernement provisoire. Laisser les fonctionnaires jyolitiques de la royauté présider i l'établissement des institutions républicaines, c'eût été, non seidement une faute, mais encore un scandale sans exemple. Ceux d'entre les fonctionnaires qui ne rougissaient pas de prétendre à œ triste avan-

tage, marquaient assez par celte impudeur qu'ils étaient indignes de l'estime publique ; car la révolution qui venait de s'accomplir n'impliquait pas seulement un changement de personnes ou de tendance dans le gouvernement, elle devait être l'application sincère d'un principe éludé jusque-là et d'une conception différente de l'ordre social. Pour aider la société à reconnaître le droit commun fondé sur une véritable souveraineté du peuple, pour lui inspirer confiance dans la bonté des institutions républicaines, il fallait sans doute une certaine expérience des hommes et des choses, mais il fallait surtout un amour raisonné de ces institutions, et une conviction profonde de leur parfaite harmonie avec Fesprit du siècle. Les fonctionnaires choisis par MM. Ducbàtel et Cruizot, eussent-ils voulu se donner pour tâche de foire comprendre à des populations peu éclairées le sens nouveau que le progrès des mœurs allait donner au mot de république, ils ne l'auraient pas pu. La pratique vénale des élections sous le règne de Louis-Philippe avait abaissé leur caractère. Leur servilité, à la fois constante et variable seloti les vicissitudes parlementaires, et qui avait contribué a introduire dans la langue politique le terme id>ject de ministérialisvne ^ avait énervé en eux cette vigueur de volonté , cette confiance dans la sympathie des masses, sans laquelle aucune action morale n'est imaginable^

M. Ledru-RoUin ne faisait donc qu'un acte de pure nécessité en envoyant dans les départements des commissaires chargés d'administrer provisoirement la chose publique et dé remplacer les hommes trop notoirement solidaires de la politique du gouvernement déchu. La mauvaise foi et le cynisme de l'apostasie passés dans les mœurs de la société officielle ont pu seuls accuser d'intolérance révolutionnaire une mesure de prudence et de convenance commune à tous les gouvernements. Ce qu'on peut plus justement reprocher au ministre de l'iiUérieur, c'est de n'avoir pas porté dans son choix tout ]§ discernement souhaitable. La faiblesse naturelle de son car

HISTOIRE DE LA RËVQLUTION D£ iW. 63

ractère et son tact politique trop peu exercé l'entraînèrent en des erreurs dont rétablissement de la République eut à soufiri^. Il se laissa circonvenir par des influences subalternes. Il y eut dans Tensemble de ses cboix peu d'bomogénéitéf dans les instructions qu'il donna peu de précision. Toutefois les fautes d^ comjnissaires ne furent ni i^ussi graves ni.aussî nombreuses qu'on Saurait pu craindre dans une situation où la plus grande hâte et la plus parfaite prudence ét^ent à la fois commandées. Et l'on devra plutôt s'étonner des erreurs évitées que des erreurs commises, si l'on vient à cpnsidérer la multiplicité des charges et la rareté, des hommes auxquels il convenait de les confier à ces premières heures décisives de la République.

Le parti républicain, après la mort d'Armand Garrel et de (rodefroy Cayaignac, était assez riche en talents oratoires et littéraires, mais pauvre eu capacités politiques. Au premier rang dans l'estime générale paraissaient quelques hommes de cœur dont le sentiment faisait toute la force. C'étaient de ces natures plu& généreuses que réfléchies, qui croient mener les sociétés par l'enthousiasme et comptent sur l'esprit de sacrifice, comme sur un état permanent de l'ime humaine, pour établir dans le mpnde le règne de la vertu. Ces patriotes sincères, dont Barbes était le type, ne connaissaient pas le. pays auquel ils se dévouaient, ni n'en étaient connus. Exaltés par la solitude des prisons et par l'acharnement d'un sort toujaurs contraire, ils vivaient dans le. monde des rêves, familiers avec Viàhl immuable de la justice abstraite, ignorant les intérêts mobiles et les droits relatifs qui gouvernent les choses humaines.

Dans les rangs plus secrés qui formaient <K)mme le centre de l'armée républicaine, on comptait en grand nombre des avocats^ des journalistes, hommes d'improvisation et de critique , que leur profession mettait chaque jour dans la nécessité de parler ou d'écrire sur les affaires publiques en leur ôtant le loisir de les étudier et même l'occasion de les bien

6h HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1868.

connaître. Pris ensemble, ces écrivains^ qui s'étaient pour la {dupart groupés autour du National ou de la Réforme^ et suivaient la fortune de M. Marrast ou celle de M. Ledru-Rollin, avaient a{^rté dans la guerre offensive un concours elBBcace ; mais y isolément , leurs talents inexpérimentés et leurs personnalités rivales allaient être d'une médiocre assistance dans l'organisation du pouvoir. Enfin , dans les derniers rangs du parti y se pressaient une foule de gens de mœurs basses, de caractère équivoque , tour à tour ouvriers de complots ou limiers de police , qui s'efforçaient de tirer de leur abjection même la popularité d'une heure, et de détourner par le fracas de leurs emportements démagogiques les soupçons et les ré* pugnances que faisait naître leur existence suspecte; La. plupart s'étaient glissés dans les sociétés secrètes et y avaient contracté des intimités dont il était difficile de n^ tenir aucun compte. C'est le malheur des partis qui conspirent , quand ils arrivent au pouvoir, d'avoir a récompenser des* hommes et des actes qu'il faut désavouer au grand jour de Topinion publique. Ce fut l'entrave, ce fut la fatalité de M. Ledru-Rollin, de ne pas trouver immédiatement sous sa main des hommes de caractère, d'esprit, de mœurs véritablement démocratiques. Mais ceux-là ne se rencontraient pas dans la portion remuante du parti républicain. Us se tenaient à l'écart, ils agissaient sans bruit; il aurait fallu un&volonté active pour les chercher, du temps pour les attendre. Or les minutes étaient comptées, et le zèle du ministre se laissait facilement distraire. Assailli par des républicains pleins d'exigences qui, ne voyant dans la République qu'un coup de fortune favorable à leurs intérêts privés, évaluaient les persécutions subies, fixaient le taux des services rendus, sollicitaient au nom de leur pauvreté ou menaçaient au nom de leur influence sur les masses, le ministre de la République se voyait & leur égard dans une situation assez analogue à celle où s'étaient trouvés les ministres de la Restauration en présence des vieux émigrés. Une aristocratie d'un nouveau genre, mais aussi exclusive, aussi anro-

HISTOIRK m: LA R^^VCHATION DK 1848. 65

gaule qu*aucune autre, s'imposait à lui. Les ultra-républicains de 18A8, infatués à Tégal des ultra-royalistes de ISli, prétendaient, sous prétexte de puritanisme, éloigner des emplois et des places tout ce qui n'avait pas été éprouvé dq^is 18S0 dans les complots ou du moins dans les i^liations. secrètes. M. Ledru-RoUin n'avait ^ms un^ volonté assez bien assise pour résister à de semblables violence^. Nous l'avoQS vu déjà, le ministre de l'intérieur possédait un ensemble d'avai^tages très propres aie signaler dans les .rangs de la démocratie militante, mais, du moment qu'il fut porté au gouvernement, ces avantages devaient perdre beaucoup . dç leui^ valeur par l'absence d'une^qualité qui relie et couronne en quelque sorte toutes les.autres. M. Ledru-RoUin manquait d'autorité. Ni sa vie privée qu'il n'avait pas su plier à une règle assez sévère, ni son patriotisme sincèrç mais emphatique, ni son^ caractère ouvert et généreux mais sans fixité, ni ses connaissances plus apparentés que solides, ni môme sa droiture naturelle trop souvent altérée par le désir excessif de la popularité, ne le rendaient propre au commandement. Il avait^ conscience de cette incapacité , et pour êcliapper au malaise qu'elle lui causait, il mettait en œuvre un artifice familier aux caractères dont l'ardeur n'est ni soutenue, ni tempérée par le jugement. Il outrait son langage , il enflait sa voix ; il affectait des allures despotiques. Craignant de ne pouvoir imposer le respect, il voulait imprimer la terreur. Ne se sentant pas assez fort pour conduire, la révolution , il la voulait brusquer. Là gît tout le secret de ses contradictions et de ses inconséquences. Dès qu'il eut entrevu le succès de sa tactique, dès qu'il vit l'effroi s'emparer des imagiï)ations et son nom prononcé avec tremblement, dès qu'il entendit ses flatteurs l'égaler a Danton, il se tint pour assuré d'un pouvoir sans bornes. Plus son langage excédait sa pensée et mentait à la bénignité de son caractère, plus ses paroles étaient en désaccord avec ses intentions, plus il se croyait profond politique. Il pensa naïvement que le meilleur moyenne prévenir les fureurs de 93,

c'était d*«n laisser gronder la menace. IT ne comprit pas que cet effet momentané, obtenu par des fanfaronnades, ne pouvait tromper que le vulgaire. H s'entoura avec complaisance d*un appareil théâtral. Autour de lui on s'affubla de costumes éxeedtriques ; on porta des chapeaux montagnards, des gilets à la Robespierre ; on se tutoya sans se connaître; on affecta de choquer les bienséances par des rudesses triviales ; on mesura au cynisme des formes l'énergie des- vertus républicaines *. M. Ledrn-Rollin encouragea d'abord ce tapage révolutionnaire satis y participer ; mais bientôt il arriva qu!en pensant étourdir le pays, il s'étourdit lui-môme. Poussé par les plus extravagants démagogues, il s'imagina qu'il entraînait le peuple à sa ^uite. Parce qu'il avait autant dé flatteurs qu'un roi, il eut les illusions de la royauté. Il se crut le chef de la démocratie, tandis qu'il n'était en réalité que le porte- VCHX du jacobinisme.

Lorsqu'il se rendit , le 25 dans la matinée , au nûnistère de l'intérieur, M. Ledru-Rollin le trouva occupé par M. Andryane, jadis prisonnier de l'Autriche dans les cachots' du Spiélberg. Délégué provisoirement dans les bureaux par M. Garnier-Pagès, M. Andryane s'était hâté d'oser de son pouvoir en faveur d'un homme devenu tristement fameux sous le dernier règne ; il avait mis en liberté un ancien ministre des -travaux publics condamné pour cause de concussion : M. Teste. Ce ne fut pas sans peine que M. Ledru-Rollin parvint à éconduire M» Andryane ainsi qu'une foule de serviteurs de la dynastie , qui témoignaient déjà d'un zèle immodéré pour la République en s'emparant des titres et des emplois vacants. Par malheur, en éliminant les pai^sîtes

< (Joe des puérilités de celte vieille école révolutionnaire , ce TuC de reprendre ^vec une affect«tlon entrée Pappellation de citoyen et la farmale : $aliU et fraternité. J.-J. Roiissean, (|ont l'enthousiasme n'aveuglait pas le bon sens , avait expliqué et condamné celte manie : u Les seuls Français , dit*il dans le Contrat social^ prennent tons familièrement ce nom de citoyen, parce ^*iti n*m ont aucune véritable idée, »

royalistes, M. Ledni-RolHn im sut pas tenir à distance les parasites démocrates ; et bientôt les bureaux du ministère , encombrés à toute heure du jour et de- la nuit par les solliciteurs, prése'ntèrent Ife spectacle du p\ûi affligeant désordre. Cependant le ministre avait hâte de rétablir le service public; il s'adjoignît, pour l'aider dans cette tâche difficile, M. Elias Regnault, ancien rédacteiir du Courrier de laSarthe, auteur de ((uelquès travaux historiques estiméâ, dont H fit son chef de cabinet; M. Jules Favre , avocat connu dans le parti déniôcratique depuis le procès d'avril, auquel il remit les fonctions de secrétaire-général ; M. Carteret, journaliste, homme ferme et dévoué , qu'il plaça à la tète de la direction dé la sûreté générale ; puis il s'occupa de l'envoi dés commissaires dans le^ départeihents;

F^es premières nominations avaient été faîtes dans le conseil du Gouvernement provisoire. M. Ledru-Rollin n'eut qu'à signer des pouvoirs dont le caractère n'avait pas été et ne pouvait pas être bien défini. Il se borna, en remettant ces pouvoirs aux nouveaux fonctionnaires, à les accompagner de quelques explications verbales, promettant d'envoyer sous peu de jours ses instructions écrites , officielles ou secrètes.

Suivre l'exeitipleduCrouverriement provisoire, éviter connne à Paris l'effusion du sang, veille> sur les partis royalistes î^ans toutefois porter atteinte ni aux propriétés ni aux libertés des personnes, en un tnot faire connaître , comprendre , aimer la République , tel était le résumé des instructions données provisoirement aux rommissaires. Nous verrons bientôt comment elles furent comprises et interprétées parles partis.

Pendant que M. Ledru-Rollin essayait de saisir les rênes de la révolution à l'intérieur, M. de Lamartine, en s'installant au ministère des affaires étrangères , préparait les instructions qu'il allait donner aux agents diplomatiques et fixait darts son esprit l'attitnde qti'il convenait à la République de prendre vis-à-vis des' puissances européennes.

Comme tous lés autres édifices , le ministère des affaires

08 tliST01R£ DE LA HliiVOIXTlUN DE i%kS.

étrangères avait été eavabi par les combattants ; mais», malgré la haine personoelle que le peuple de Paris portait i M. Guizot, malgré Tirritation produite par la catastrophe de la veille, tout y avait été respecté. Ces simples mots tracés^ la cpaîek 2Â février sur la porte d'enti*ée : Ambulance ^ rtspêci aux blessés y et les efforts individuels de quelques ouvriers^ avaient suffi pour^etenir une bande furieuse qui menaçait de mettre le feu.. Quand la garde nationale arriva le 25, sur un ordre du maire du V' arrondissement, au nom du salut public, elle •trouva partout Tordre et la discipline. A tous les étages , les ouvriers avaient d'eux-mêmes établi des postes de sûreté. Aux portes des archives, à Tentrée même du cabinet particiilier de M. Guizot, des factionnaires en blouse gardaient refigieusement les secrets d'un gouvernement et d'un homme détestés. La garde nationale se mêla aux bandes populaires. On bivouaqua ensemble dans les cours , dans les antichambres, sur les escaliers, en s'entretenant des événements accomplis avec une simplicité cordiale. Sur ces entrefaites, M. Bastide, envoyé par le Gouvej'nement provisoire, vint se faire reconnaître en qualité de sous-secrétaire d'état au ministère. U était suivi de M. Hetzel, nommé chef du cabinet de M. de Lamartine, et de M. Payer, qui devait remplir ajaprès du ministre les fonctions de secrétaire. La principale occupation de ces nouveaux fonctionnaires, pendant vingt-quatre heures, fut de signer des passeports pour les peureux, parisiens ou étrangers, qui, selon l'opinion qu'on s'était faite du peuple dans les classes riches, croyaient devoir fuir une ville aux mains des barbares. M. de Lamartine ne vint que le 26 dans la soirée. Il était épuisé de fatigue, mais son visage exprimait la confiance. Une certaine solennité tranquille qui paraissait dans toute sa personne contrastait avec le trouble et l'agitation de ceux qui l'abordaient. En tendant la main à M. Bastide : « Soyez content, lui dit-il, soyez heureux. Vous pouvez considérer la République comme fondée en France. » Mais M. de Lamartine ne put se défendre d'une impression de tristesse lorsqu^n lui

IIISTOIRI!: m LA fll^V0Ll}T10N DE 18^8. 69

ouvrit la chambre et le cabinet <le M. Ouizot ; il semblait que quelqu'un-venait d'en sortir à peine et poijr y rentrer aussitôt. Les meubles en désordre n'avaient point ^ remis en place depuis le 22. On voyait çà et là les vêtements que le ministre de Louis-Philippe avait quittés précipitamment pour se rendre aux Tuileries. Dans les tiroirs ouverts , sur les tables et les bureaux étaient épars de roi*, des médailles , des objets précieux , des décorations , des lettres intimes. Par un singulier hasard, l'œil de M. de Lamartine tomba sur une note tracée en marge de^son dernier discours à la chambre des députés. « Plus j'écoute M. de Lamartine , avait écrit M. Ouizot , plus je me convaincs que jamais nous ne pourrons nous entendre. i( La Providence n'avait pas attendu longtemps pour mettre en action de la manière la plus saisissante cette réflexion si simple, écrite dans un dégagement d'esprit si parfait. Une amie du ministre déchu était présente à l'inspection décente et at-» tristée de ses papiers publics ou privés. M.' de Lamartine lui remit, ou plutôt lui laissa prendre tout ce qui pouvait être pour la famille Guizot d'une valeur ou d'un intérêt quelconque. Par un sentiment délicat des conveiiànces, M. de Lamartine ne voulut point habiter l'appartement particulier de M. Guizot, et fit placer à la hâte quelques matelas dans les appartements de réception pour- y passer la nuit, donnant ainsi l'exemple trop rare du respect qu'en des âmes élevées le succès doit a la défaite, le sort propice à la mauvaise fortune.

Après ces premiers soins intimes, le nouveau ministre rédigea et fit partir sur le champ une iîirculaire fort courte par laquelle il enjoignait aux agents diplomatiques de notider aux différentes cours auprès desquelles ils étaient accrédités , l'avénement de la République : « La forme républicaine du gou- » vernemeht, disaitM. de Lamartine dans cette circulaire, n*a » changé ni la place de la France en Europe , ni ses dis{)osi- > tiens loyales et sincères à maintenir ses rapports de bonne » harmonie avec les puissances qui voudront comme elle l'in-

» dépendance des nations et la paix du monde. Ce sera uu » bonheur pour moi , monsieur, de concourir, par tous les

> moyens en mon pouvoir à cet accord des peuples dans leur

> dignité réciproque, et à rappeler à l'Europe que le prin-

> cipe de paix et le principe de liberté sont nés le même jour » en France. » Puis, rassemblant ses idées sur le rôle que la France allait avoir à jouer en Europe, M. de Lam$irtiae composa plus à loisir, pour le soumettre au Gouvernemeqt provisoire , une seconde circulaire ou programme diplomatique auquel on donna le nom de Manifeste, et qui porta bieBtôta tous les souverains les assurances de l)on vouloir et le salut pacifique de la République nouvelle.

Avant d'examiner ce document tant admiré d'abocd, puis si violemment attaqué; avant de juger si Ui pensée de M. de Lamartine était , au moment où il Texprimi^it , politique ou impolitique , il est nécessaire de jeter un coup d*œil sur l'état général de l'Europe dans ses rapports avec la Révolution française , et de bien préciser quelle était la situation de la France telle que l'avait faite le règne de Louis-Philippe v

Bien que cette situation fût depuis 1830 un isolement observé avec défiance par les royautés légitimes; biep que U seule alliance formée par Louis-Philippe fii^t une alliance de femille, rompue de fait par la révolution de février ; bien que la proclamation de la République dût irriter et inquiéter au dernier point les maisons royales, cependant il n'y avait à redouter de leur part aucune coalition , aucune tentative pour rétablir sur le trône de France l'une ou l'autre branche, de la maison de Bourbon. Des esprits peu judicieux pouvaient seuls concevoir cette crainte en rapprochant des dates aussi diflo^ rentes que 1792 et 18â8.,

En 1792, l'esprit monarchique et théocratique régnait encore dans toute sa vigueur sur les Etats du continent. lies souverains croyaient d'une foi sincère à leur droiL Uniç par des alliances intimes et par une diplomatie dont les .fils secripts échappaient à l'œil le j>lus pénétrant , ils formaient tous en-

HISTOIRE DE Lk KÊVULUTiON DE 184». 71

semble comme une famille sacrée que les rivalités d'ambitions territoriales venaient bien troubler temporairement, maii$san^ altérer dans son principe ce sentiment de race qui la rendail solidaire. Les peuples, au contraire, s*ignorantrun l'autre , sans communication , sans ("diange dd jKînsées , demeuraient livrés isolément au bon plaisir des rois. La démocratie n'avait pas conscience d'elle-même ; elle ne s'était pas encore nommée par son nom. ^Ue ne se connaissait ni droit, ni Dieu. La Providence était encore avec les princes. Us gouvecnaient en son nom , par son ordre , avec son appui rendu sensible dans les prières du sacerdoce et dans les serments chevaleresques de la noblesse.

Mais depuis un demi*siècle combien l'état de l'Europe avait changé ! Les armées royales battues par nos volontaires répubhcains; une archiduchesse d.' A utriclie menée dans, un triomphe insolent de Vienne à Paris, jusqu'au lit du grand parvenu de la Révolution française; nos soldats, vaincus sur le sol étranger, y laissant après eux je ne sais quel ferment de liberté qui troublait la victoire; les esprits gagnés à mesure que les batailles étaient perdues; Paris occupé, Ihuniliant ses vainqueurs par le spectacle de sa grandeur morale ; les routes, les canaux, les voies de fer enrichissant les peuples à mesure que les finances royales s'épuisaient par la permanence des armées, et portant bientôt Jusqu'au cœur des nations les plus lointaines , avec les produits de l'ipdustrie , les agitations de la pensée du siècle ; un doute salutaire , précurseur de la foi Douvelie, in? quiétanlles consciences ; la science interrogeant la révélation, la philosophie refaisant l'iûstqire ; la Germanie des r^iebelungen devenue l'Allemagne do Faust; enfin l'émigration polonaise , plus funeste au desj^otisme que l'émigration française ne s'était montrée jadis hostile à la liberté, propageant partout sur son passage la fièvre de l'indépendance ; tel était l'ensenible des faits ^ des idées , des progrès accomplis au sein de la société européenne. Et cette révolution morale mettait les monarques abandonnés de l'opinion dans l'incapacité

d'entreprendre quoi que ce fût contre la France et sa révolution politique.

Que si de ces généralités de l'état social nous ptasons a l'état particulier, national ou territorial des puissances européennes ; si nous nous plaçons au point de rue diplomatique de- ce qu'on a nommé l'équilibre européen , l'impossibilité d'attaquer la République devient encore plus manifeste.

Les traités de 1816 ont réduH la France à des limites trop resserrées pour que les rivalités les plus ombrageuses puissent sans folie rêver de les resserrer encore ; tandis qu'aux pre^ mières hostilités l'occasion des conquêtes s'offrirait de tous côtés à notre ambition. Les deux grandes puissances allemandes poursuivent d'ailleurs che2 elles , depuis la fin de la guerre continentale , un but qui le^ absorbe tout entières en les faisant ennemies. La prépondérance prussienne ou k domination autrichienne en Allemagne, c'est' là entre elles l'objet d'une lutte opiniâtre , et les embarras intérieurs les plus graves compliquent encore les dtflieultés de leur-situation respective.

' L'empire d'Autriche, sur le point d'être démembré après la mort dé Charles VI, n'est parvenu depuis lors à retarder l'explosion des haines qu'il inspire à ses sujets de races étrangères , qu'en fomentant les rivalités nationales d'Etats àEtats, les animosités'dê classe à classe dans chaque Etat sépiuré. Tour à tour centralisateur et décentralisateur, éteignant ou attisant le sentiment patriotique , excitant les passions subversives ou étouffant l'esprit de liberté , captant la noblesse ou provoquant les jacqueries , flattant tous les vices aussi bien du peuple que des grands , se jouant de la foi jurée et violant sans pudeur les droits les plus manifestes , le gouvernement autrichien s'est usé lui-même* dans ce travail désorganisateur. Ert ces années dernières la décadence avait été rapide. Sous la conduite d'un vieux ministre sans passions et saris principes, le gouvernement impérial voykit ses finances délabrées , son crédit ruiiié, son autorité affaiblie. Pressentant l'appui dont

HISTOIRE DE LA RËVOLUTlOiN DE i8/i8. 73

il aurait besoin pour écraser des peuples qu'il n'avail pas su gouverner, inquiet de voir le goût des libertés constitution* netles pénétrer jusque dans Tarmée , il se tournait vers son éternelle ennemie historique, vers une rivale astucieuse qui épiait avec joie les progrès de son mal : il recherchait l'alliance de la Russie et livrait ainsi le secret de son impuis* sance.

Bien que la Prusse semble , à ne considérer que ses finances cl son administration , dans un état assez prospère pour expliquer jusqu'à un certain point l'esprit d'ambition qui l'agite, cependant , en 18&8, elle n'était pas plus que l'Autriche en

état de pien entreprendre contre la République française. Sans parler des obstacles que présente à l'action militaire de son gouvernement un territoire très étendu, sans limites naturelles, un royaume de formation récwite et factice, où se touchent sans se confondre dés populations d'origine slave , saxonne et française , etque la fermentation dissolvante d'un protestantisme industriel et d'un panthéisme communiste travaille jusque dans leurs profondeurs, il s'en rencontrait d'insurmontables dans le caractère du roi Frédéric-Guillaume IV et dans la position personnelle qu'il s'était faite. (îe prince versatile et sans franchise avait essayé à son avènement, par inquiétude d'esprit et par frivolité de cœur, ce quePielX avait sincèrement voulu par humatiité évangélique. 11 avait fait passer devant les yeux de son peuple jusqu'à l'en éblouir mille images de liberté , mille chimères d'ambitions nationales. Tout en se croyant profondément reUgieux , et sous les dehors d'une soUieitude paternelle, il avait abusé de la manière la plus détestable de cette piété pour le souverain si naturelle aux peuples germaniques. Toutes ses promesses, il les avait successivement éludées ou violées ; tout son libéralisme littéraire , il l'avait fait tourner au profit d'un absolutisme politique d'autant plus odieux qu'il n'avait pas le courage de se nommer par son nom. En six années, ce prince ingrat, gâté par son peuple et par la fortune, était parvenu A

llx HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848.

user jusqu^aux derniers restes d'une étonnante popularité. Toutes les classes , toutes les opinions , tour à tour flattées et jouées, s'étaient également retirées de lui* Le n^écontentement général éclatait, et déjà , comme son rival l'empereur d'Autriche , le roi .Frédéric-Guillaume , se voyant menacé au cœur même de ses Etats, prêtait l'oreillç aux suggestions de la Russie. Le tzar Nicolas s'insinuait dans les conseils du cabinet de Berlin avec plus d& facilité encore qu'il n'en avait trouvé à pénétrer les secrets du cabinet de Vienne. Le peuple prussien s'en indignait ; par haine de la Russie , il exagérait l'expression de ses sympathies pour la France. De là l'impossibilité radicale pour le roi Frédéric-Guillaume de faire la guerre. Une guerre d'ambition contre l'Autriche, dans laquelle il eût été soutenu par l'esprit national^ lui était interdite par sa menaçante alliée la Russie ; une guerre de coalition avec la Russie et l'Autriche contre la France eût été le signal et' une révolution intérieure plus terrible peut-être que ne l'avait été la première Révolution française.

La pensée d'une guerre continentale ne pouvait être -sérieusement conçue que par l'empereur Nicolas, Seul entre les monarques européens, ce prince exerçait dans son empire une puissance réelle, parce qu'il représentait encore intacte et pleine, de vigueur l'orthodoxie religieuse et politique de tout un peuple. Le passé et l'avenir de la nation rtisse se personnifiaient en lui. Malgré son origine allemande qu'il avait su faire oublier, il était devenu comme la tradition vivante et l'idéal de la Russie. Dans la noblesse de son visage, dans la fierté de son port, elle se plaisait à reconnaître et à saluer le génie slave. Depuis son avènement au Irône, Xeoipereur Nicolas avait repris avec i^uite et habileté la politique tracée à la Russie par le testament de Pierre-le-Grand * . Cette politique d'inspiration orientale, militaire et religieuse, que

^ Voir aux Documents historiques, à la fin du volume, n" 5.

HISTOIKE m LÀ RÉVOLUTION DE 1848. 75

lo libéralisme cosmopolite d'Alexandre avait un moment troublée, visait à la destruetiou de Tempire Utloman, à lanéantissement de la Pologne, au refoidement de la Suède, à la conquête de la Gallicie, et,^ par suite, ^ la subaltennté des Etats de T Allemagne * . Nos hommes d*Etat du xvm' siècle avaient pressenti le danger pour la France de laisser s'avancer vers rOccident cet ennemi lointain encore, mais rapide, envahisseur à la fdçon des peuples baFbares. Une constante sollicitude pour la Turquie, eu môme temps que pour la Hongrie et la Pologne, considérées comme les deux boulevards du monde occidental, n'avait cessé d'aninier le cabinet de Versailles depuis Louis XIV jusqu'à Choiseul. L'empereur Napoléon, en invitant la Hongrie à reprendre son indépendance ^, et plus tard en s^alliant à l'Autriche, suivait une

< » Dans les vingt-trois ans qui se sont dcouWs de 1792 à 1815, disait, au mois de mars 1848, UGayselte-d'Aiigibourgf la Russie nous a fiitplusde mal lorsqu'elle (^tail notre. principale alliée contre la France, que lorsqu'elle était Palliée de la France contre nous. Dans les trente-trois ans qui se sont écoulés de 1815 à 1848, ce que la Russie a Fait contre la liberté et la puissance de TAllemagne , il n'est pus un enfant en Allemagne qui ne le saoim dire. Les dangers dent -la Russie nous menace ne dépendent paa du caractèie de tel ou tel empereur ; ils tiennent au caractère de la Russie, à sa politique séculaire, à sa desUnée. »

3 <t Hongrois, dit reropereur, dani ua manifeste adressé aux Hongrois après qu'il fut entré à Vienne, et daté.de Scbônbrunn» 15 mai 1809, le moment est venu de recouvrer votre indépendance. Je vous oflVe la paix , IMntégrité de .votre territoire, de votre liberté et de vos constitutions soit telles qu'elles ont existé, soit modifiées par vous-mêmes, ai yo»i jugei que résprii du temps et Tinterez de vos. concitoyens Texigent. Je ne veux. rien de vous. Je ne désire que vous voir nation libre et indépendante. Votre union avec TAutricbe a fait votre malheur. Votre sang a coulé pour elle dans des régioni éloignées, et vos intéréta les plus cbera ont été constamment sacrifiés à ceux de tes États héréditaires. Vous formiez la plus belle partie de son empire, et vous n'étiez qu'une province toujours asservie à des passions qui vous étaient étrangères. Vous avez dès mœurs nationales, une langue nationale; vous vous vantez d'une illustre et ancienne origine : reprenez donc votre existence comme uation ! Ayez un. roi de votre choix, qui ne règne que pour vous, qui réside au milieu de vous, qui ne soit environné que de vos citoyens et de vos soldais ! Hongrois, voilà ce que vous demande r.Kurope ehtière , qui vous regarde : voilà ce que je vous demande avec elle. XJne paix éternelle, des relations de

76 IIISTOIRK DE LA RËVOLITIUN DE 18à8.

pensée analogue. Mais les dispositions favoitiMes ikr la Restauration et les embarras du règne de Louis^l^ilippe ayaient laissé le champ libre aux ambitions du tzar. Il avait pu suivre, sans presque les dissimuler, ses plans d'agnmdisse^ ment. Il avait achevé, sous les yeux d* une piipauté comflai* santé, par violence et par ruse, par Texil en Sibérie, par la confiscation, par la substitution frauduleuse du rite grec au rite catholique, par Téducation despotique de la jeunesse, la ruine de la Pologne. Il se jouait à son gré, sous prétexte de protectorat, des provinces danubiennes. Il éveiHait datro les populations slaves de la Bohème, de la Moravie, delà Hongrie, un esprit d'orgueil traditionnel, hostile à la Pologoe' catholique et à la Hongrie Magyare, et qui pouvait, au premier jour, favoriser, en les détachant de TAutriche gemamqne, la création d*un vaste empire néo-byzanlin auquel il aurait dicté des lois. Vénéré d'un peuple dont les instincts sont nobles, le caractère fidèle, patient, courageux, prompt au sacrifice ; maître à la fois des deux plus grandes forces organisées de toute civilisation, le sacerdoce et l'armée, l'empereur Nicolas regardait de loin, commodément, patiemment, se dissoudre un .à un tous les éléments de la vieille société occidentale, catholique et protestante, absolutiste et (Fonstitutionndle ; mai» il avait trop de sagacité pour ne pas comprendre que tout lui commandait envers la France républicaine une politique d'abstention et d'expectative. Il n*ignorait pas que l'empire russe, auquel il rêvait un si grand avenir, portait aussi dans ses flaqcs des germes funestes. L'état régulier de ses fmances et la force numérique de son armée le trompaient moins que personne. Il savait que, si le numéraire* abondait dans les caisses de l'État, le crédit manquait à son gouvernement. U connaissait la mauvaise administration de ses armées et leur infériorité dans les armes savantes vis à vis

commerce, une indépendance assurée, tej est le prix qui vous attend, si vous voulez étr« dignes de vos ancêtres et de vous-mêmes. »

UhSTOlRK UK LA RKVOLlTIOiX UH i8/i8. 77

des armées autrichiennes et françaises. L'organisation de la propriété et de la commune dans sesÉt^ts pouvait donner lieu, il. Q*en était^ue trop averti, à des secousses intérieures, à des jacqueries €])OuvantaUes '. Les dispositions d'une partie de. la noblesse à son égard n'étaient pas de nature non plus à lui enlever tout souci ; il ne pouvait pas oublier la révolte prétorienne de 1825. D'ailleurs, en examinant les choses dç sang-froid, n'iivaîlril pas tout lieu de se féliciter de la proclamation de la République en France? Outre qu'elle donnait raison à son mépris pour ce qu'il avait toujours appelé la fMfsii/ication des monarchies représentatives', et qu'elle réalisait ses prophéties, en montrant à la Prusse, à la Belgique, à la MoUande,. au Danemarck , à la Suède, aux Elats secondaires de l'Allemagne, le peu de vertu des ehartes constitutionnelles, elle frappait d'une tet*reur salutaire les rois abusés quelque temps par la tiction parlementaire et les jelait tout -tremblants dans les bras de la Russie. £i la démagogie enfin débordait et menaçait l'Allemagne, l'occasion épiée depuis tant d'années s'oikait ; la providence ferait le reste.

La République de 18A8 pouvait donc se considérer comme

1 La commune agrieoleKbreeomprend plus des deux tiers de la population rurale dans les provîqces ruMes. L*auUre tiers appartient aux nobles. Toutes les fois que les seigneurs ont voulu tenter d'introduire chez eux le système occidental du morcellement de la terre et de la propriété privée, tes paysans se sont soulevés, ùtt évaiuaH, avant raabéelS48, àjoâaate-dix, en moyenne, le nombre des seigqeur» annuellement massacrés par leurs paysans.

2 îl sera intéressant, pour bien comprendre la politique de la Russie et les idées de Pempereur, de consulter un Mémoire présenté en 1É48 à Tempereur Nicolas par «n eodpioyé supérieur delà obancellerie russ». Ce document, tout à Tait authentique, mais encore inédit, était destiné à. la publicité. U fut envoyé au mois d^octobre 1S48 à Munich, avec Tassentiment tacite du gouvernement impérial pour y être imprimé. Des circonstances indépendantes de la volonté de son auteur en retardèrent Timpression, mais de nombreuses copies circulèrent dans les cercles diplomatiques. De longs' et curieux extraits en ont été donnés dans une brochure intitulée : Politiqve et moyens d'action de la Russie y fyar P. de B. ( Paul de Bourgoing), avril 1849, et Uré à un petit nombre d'exemplaires. Imprimerie de Gerdès, rue Saint-Oermain-des-Prés,lO.

78 HISTOIRE DK I.V RliVOIXTION 1)0 idftS.

parfaitement assurée contre des coalitions de Piinitz et des manifestes de Brunswick. Non seulement les Etats du eon*tinent n'avaient pas d*intérèt à commencer les hostilités, mais encore 1* Angleterre, sans le secours de laquelle ils n'auraient pu entretenir leurs armées, avait un intérêt directement contraire. Depuis longtemps son animosité centre la France n'avait plus de motifs graves. L'empire des mers ne lui était plus disputé par cette vieille rivale. Ce n'étaient plus les Labourdonnays, les Dupleix, qui se jetaient à la-tr»verse de ses ambitions ; elle voyait s'avancer par Gonstantinople, par le Caucase et la Perse, une autre ennemie. Une Rome orientale se dressait contre la Carthage du Nord, s'avançait en silence et se préparait à lui disputer la domination des Indes. La savante politique de l'Angleterre n'avait garde, en de pareilles occurrences, d'écouter les instinets de la haifie nationale contre la France. Sous la conduite de lord Palmerston, aussi bien que sous celle de Pitt, elle voulait maintenir l'équilibre européen afin de réaliser ses plans dé monopole commercial. Intéressée à nous voir engagés dans des révolutions intérieures nuisibles au rétablissement de notre marine et au développement de notre industrie, elle était lasse de soudoyer contre nous des coalitions inutiles. Ses hommes d'état poursuivaient d'autres desseins. Us s'appliquaient depuis bien des années à favoriser l'émancipation des peuples pour créer à l'industrie et au commerce anglais de nouvelles relations d'échange, et s'efforçaient de prévenir par tous les moyens possibles l'agrandissement de la Russie. De tout ce qui précède, il ressort avec évidence que la République française ne pouvait raisonnablement redouter aucune hostilité de la part des puissances étrangères,' et que personne ne songerait à l'inquiéter dans ses affaires intérieures. S'ensuivait-il qu'elle dût profiter de ces circon^ stances pour prendre l'offensive, et, déclarant les traités de 1815 rompus par le seul fait de son avènement, ranimer dans la population l'esprit de conquête , franchir la frontière,

HISTOIRE DE LA REVOl.UTION DE 1848. 79

tenter de s*emparer à main armée de la rive gauche du Rhin, de la Belgique et de ia Savoie? Je ne crois pas que personne en France eût, au mois de février 1848, une aussi téméraire ambition. Cette politique napoléonienne aurait été en opposition complète avec les tendances prononcées du pays. Si une minorité imperceptible d'ultra -républicains en parlait bien haut, c'était par habitude révolutionnaire encore plus que par conviction sérieuse. L'influence du règne de Louis- Philippè avait considérablement modifié sur ce point plus quesur tout autre le caractère national. L'activité française s'était tournée vers l'industrie. Les inclinations de la bourgeoisie n'étaient que trop naturellement portées à la paix. Pour intéresser le prolétariat, devenu indifférent aux questions de politique pure, à la guerre de conquête, il eût fallu donner à cette guerre un caractère de propagande sociale, c'est-à-dire déclarer qu^on marchait à la délivrance du prolétariat dans toute l'Europe. La pensée d'une telle entreprise né pouvait venir ni au gouvernement ni à aucun parti. Pour conduire une guerre d'agression purement politique , tout manquait à la fois, soldats, argent, crédit. On verra tout à l'heure combien était faible l'effectif de notre armée , et quelles finances nous léguait le gouvernement de Louis- Philippe. On eût été contraint de recourir aux ressources extrêmes sans aucun des grands moyens d'action de* la premiére'révolution. Dans la nécessité d'abolir immédiatement des impôts très productifs mais très impopulaires, la République n'avait plus, comme en 179^ trois milliards de biens à saisir; l'adoucissement des mœurs et la solidarité des classes, favorisés par trente ans de régime constitutionnel, présentaient d'ailleuirs un obstacle latent, tnais presque insurmontable, au systènie de la violence politique.

Et quelle résistance, non seulement des gouvernements, mais des peuples, n'eût pas soulevée partout une provocation de la France. A l'instant même l'Angleterre, disposée à la neutralité, nous devenait Hostile; l'esprit national se réVeîl-

lait en Allemagne ; la démocratie Allemande elle-même entonnait sa chanson du Rhifl. Le Piémont et U Belgique, en admettant qu'ils se fussent prononcés pour nmi5> n'uuraient été que des alliés défiants et tièdes. Bientôt, àrintérieur, les mesures révolutionnaires commandées par une aussi vaste entreprise eussent ranimé les partis royalistes et conservateurs. Un déchirement profond nous livrait encore* une fois peutrétre à Tinvasion étrangère. M. de Lamartipe, qui avait pendant toute sa carrière politique combattu l'esprit napolépnien d*un parti peu intelligent, selon lui , des intérêts nouveaux de la France, fût entré, d'ailleurs, en contradiction avec tout son passé, s*il n'avait pas tepté d'établir la République sur les bases de la paix. Le langage.de sa circulaire aux agents diplomatiques fut l'expression de sa pensée constante aussi bien que des tendances générales de ropinion et des intérêts du pays-

« F^a RévelutiûA française, y disait-il , vient d'entrer dans sa période définitive. I^ France est République; la République française n*a pas besoin d*être reconnue pour exister : elle est de droit naturel, elle est de droit national. Elle est la volonté d'un grand peuple qui ne demande son titre qu'à lui-même. Cependant, la Répirfolique française désirant entrer dans la famille des gouvernements institués comme une puissance régulière, et non comme un phénomène perturbateur de Tordre européen, il est convenable que vous fassiez promptement connaître au gouvernement près duquel vous êtes accrédité les principes et les tendances qui dirigeront désormais la politique extérieure du Gouvernement français.

» La proclamation de la République française n'est jun acte d'agression contre aucune forme de gouvernement dans le monde. Les formes de gouvernement ont des diversités aussi légitimes que les diver^tés de caractère, de situation géographique et de développement intellectuel, moral et matériel chez les peuples. Les nations ont, comme les individus, desigès différents. Les principes qui les représentent ont des phases successives. Les gouvernements monarchiques, artstpcratiques, ex)n8titutionnels, républicains, sont l'expression de ces différents degrés de maturité du génie des peuples. Ils demandent phis de liberté à mesure qu'ils se sentent capables d'en supporter davantage ; ils demandent

insroïKK bE la hkvull tion lii: 18/48. si

pius dVgalili^ et de démocratie k mesure qu'Hs soiK inspiras par plus de justice et d'amour ^our le peuple. Question de temps. Un peuplé se perd en devançant rfaeùre de-cette maturité, comme il iè déshonore en 1^ laissant échapper. La monarchie et la répubHque ne sont pas, aux yeiix des véritables homn^est-d'Ëtf^t, des principes absolus qui se combattent à mort; ce sont des fait& qui se contrastent et qui peuvent vivre face à face, ea se comprenant et en se respectant.

» La guerre n*est donc pas le principe de la République fhtnçaise, comme elle eh deviiit fa fatale et glorieuse nécessité en i1^2. Entre 1792 et 18/k'8, il-y a un defni-«iécle. Revenir, après un demi-siècle, au principe dé 1792 ou au principe de l'Empire, ce ne serait pas avancer, ce serait reculer dans le temps. La révolution d'hier 6stun pas en avant, non en arrière. Le monde et nous, nous voulons marcher à la fraternité et à la paix.

»Les traités de 1815, disait encore le manifeste^ n'existent plus en droit aux yeux de la République française ; toutefois les circonscriptions territoriales de ces traités sont un fait qu'elle admet comme li^s^^ et comme poiQtde départ dans ses rapports avec les autres nations.

uMats si les traités de 1815 n'existent plus que comme fs^it à modifier d'un accord commun , et si la République déclare hautement qu'elle a pour droit et pour mission d'arriver régulièrement et pacifiquement à ces modifications,1ebonsefls, la modéi^tiôn, là conscience, la prudence de la République existent, et sont pour l'Europe une meilleure et plus Honorable garantie (\\ke li-s lettres de ces traités si souvent violés ou modifiés par elle. -

» Attachez-vous,. mopsieur, à faire comprendre et admettre de bonne foi cette émancipation dç la République des traités de 1315, et à montrer que cette franchise n'a rién d'inconciKable avec le repos de l'Europe. '

^ » Ainsi, nous le dbbns hautement, ^si Thëure de la reconstrueff on de quelques nationalités opprimées en Europe, ou ailleurs, nous paraissal avoir sonné dans les décrets de la Providence ; si la Suisse, -notre fidèle alliée depuis François I*', était contrainte et menacée dans le mouvement de croissance qu'elle opère chez elle pour prêter une force de plus au faiçceau des gouvernements démocratiques; di les Etats indépendants de l'Italie étaient envahis ;' si Ton imposait des limites 6u des obstacles à leurs transformations intérieures; si on leur contestait if mairi armée le droit de s'ailler entre eux pour consolider une patrie Its^ienne, la République française se croirait en droit d'armer elle-même pour protéger ces mctuvements légitimas de croissance el de nationalité des l)euples.

li. ' 9

5/1 IIISloIKh Uh LA UKVOIJ TU).\ llK IH/iB.

(l*Ariiiiu, iniiiîslre ilo Prusse, le marquis de Brigiiule, minîslre de Sardaigue, le prince de Ligne, ministre de Belgique, le comte d*Appony, ambassadeur d'Autriche, et même M. de KisseleCr, chargé d'affaires de Russie, eurent des entretiens particuliers avec M. de Lamartine. Bientôt lord Nprinaoby fut autorisé par lord. Palmerston à entamer des négociations propres à consolider ralliance entre les deux Étf|ts« D'accord en cela avec le principe de Técole whig, qui depuis 1688 reconnaît que tout gou]^ernement né du peuple est légitime; espérant obtenir, en échange de cette prompte reconnaissance, que le gouvernement français respecterai^TindépendaDce de la Belgique et ne favoriserait ni directement ni indirectement rirlande et le chartisme, lord John Uussel déclarait à la chambre des communes, dans la séance du ^ février, que le gouvernement brilannique n*entendait pas inier\'Qiiir « de quelque manière que ce fût dans TétabUssemcait que les Français pourraient faire de leur propre gouvernemeiit. > Lord Palmerston donnait au Gouvernement provisoire des explications siir riK)spitaIité offerte aux prioces déchus. « Cette hospitalité, disait^il dans une dépêche communiquée le 10 mars par lord Normanby à M. de Lamartine, n'est pas une marque de sympathie politique de nature à inquiéter la France. Il n y a dans cet asile et dans ces égards accordés a de grandes infortunes d'autre signiGcation que celle de l'hospitahté même. » Enfm, lord Wellington répondait à une avance indirecte de M. de Lamartine dans une lettre pleine de courtoisie pour lui et qui devait lui être communiquée.

Les représentants de la Suisse, de la République argentine et de rUruguay avaient reconnu immédiatement la République. M. Richard Rush, envoyé des Etats-Unis, prit rînitiatîve d'une visite officielle au Gouvernement prQvisoire et reçut bientôt l'approbation du président des Etats-Unis, M. Polk , qui s'exprima en ces termes sur la révolution dans son Message:

«c Le monde a rarement vu un spectacle plus intéressant

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 18/i8. 85

et plus sublime que le dessein paisible du peuple français , décidé à se donnei* une îrberlé plus griande et à prouver, dans la majesté de sa force, la grande vérité' que, dans ce siècle éclairé, l'homme est en état de se gouverner lui-même »

Quand il fallut nommer des agents diplomatiques , l'embarras de M. dé Lamartine ne'fût pas moindre' que ne Tavhît été celui dé M. Ledru-RoUin dans le choix des commissaires^. Si la pratique du journalisme et du barreau n'était pas ptopre à former de bons administrateurs, elle prép^araît encore moins aux fonctions diplomatiques qui demandent, avec de grandes connaissances' historiques et géographiques , le don de l'observation , la' maturité et Texaclitude de l'esprit, la politesse des formes. Depuis longtemps la diplomatie française était sensiblement déchue de W sùpérforilé passée,. Les nbl)les traditions et les fiéres allures 'qu'elle avait conservées à travers bien des vicissitudes depuis le règne de Louis XIV, avaient fait place, sous la triste inspiration du règne de Louis-Pliilippe, â un étroit et méticuleux esprit d'intrigue sans suite et sans fierté. Non seulement là prépondérance de la France dans les affaires européennes était perdue, niais encore la dignité de son attitude semblait irréparabferaent compromise, A l'exception d'un très petit nombre d'agents distingués, le corps diplomatique français , recruté dans les rangs de hi noblesse impériale et de la bourgeoisie industrielle, n'avait montré que des talents médiocres. De tous les fonctiotmair^îs de la monarchie, les envoyés diplomatiques étaient peut-être ceux auxquels il convenait le moins de confier les desseins de la République.

M. de Lamartine "commença par rapi>eler tous les ambassadeurs et presque tous les ministres plénipotentiaires qui résidaient auprès des puissances étrangères. Il supprima, sauf pour des occasions extraordinaires > le titre d'ambassadeur peu compatible avec l'esprit des institutions dérâocratiques , et se borna , dans ce premier moment , à envoyer dans les cours européennes, avec des instructionfî confidentielles, quel-

86 UISTOIRE m LA HËYOLUltOiN DE i^AS.

(jues agenis, sans caractère officiel, qu'il, chargea d'obsener les dispositions des souverains et l^sprit 4es peuples. Les premiers choix de M. de Lamartine tombèrent sur une personne de son intimité dont les opinions étaient plus roya- Ijstes que républicaines, et sur des républicains de lo^rédactioQ du National qui lui furent en quelque sorte ^inq[>osés par 30U nouvel entourage. Ceux-ci, abandonnant subitement la politique qu'ils soutenaient depuis quinze années dans la presse, flattèrent le penchant de A{, de Lamartine pour l'alliance anglaise qui fut ouvertement recherchée; ils ne combattirent point cette antipathie personnelle pourrémigralion polonaise qui. lui fit très impoli tiquement négliger les^ .intérêts de la Pologne; ils n'éclairèrent point l'illusion qui Uindinait à faire des avances au roi Frédéric-Guillaume. Enfin,, la nogvelle diplomatie, au lieu de donnipr au mttnifeête Taccent et l'interpjFétatiOn qpi convenaient à la dignité de Ja France, montra bientôt le même désir de paix et le naéme enopressemenldans la recherche des alliances royales que rop|K)sitipn républicçiine avait constamment reprochés au roi (jOuîs-Philippe avec une sévérité implacable.

HISTOIRE m U\ RlîlVpLUTlUN m IWl»- 87

Page 1