PAGÈS
A toutes les difficultés soulevées l)rusqueiiient par larévolutjon de février venait eucorç s'ajouterrembarras^des finances. Soit que le gouvernement provisoire- voulût arrêter ou précipiter la révolution politique, soit qu'il voulût retfouler ou favoriser la réforme sociale, faire ou non la guerre» Organiser de grands travaux public^ ou mettre sur pied une arpiée» il avait besoin d'argent et de crédit; or l'état iconoiBÎque de )a société lui ouvrait à cet égard les perspectives 1^ moins rassurantes.
. Sous le règne de Louis-Philippe, l'activi.té de l'indij^trie) surexcitée par l'immense entreprise des chemins de fer, la passion de l'agiotage et le goût effréné du luxe qui s'étaient répandus partout,^ avaient poussé les classes rii^cbes à des extrémités touchant à la ruine. Le^ établissements de crédit s'étaient engagés dans des opérations Idém^suroes. Dés. affaires a longues échéances et pleines de risques étiûent entreprises (ivec une légèreté incroyable. Les marchandises s'accumulaient dans les entrepôts eX dans les magasins des producteurs ; les actions encombraient la place. La multiplication désordonnée des billets dans les transactions commerciales et l'exportation de numéraire nécessitée par l'achat des blés étrangers en 1846, avaient amené une crise métallique qui aggravait encore la crise financière. Le petit commerce ne pouvait plus suffire aux frais de maison accrus dans une proportion qui dévorait les bénéfices. Les particuliers, entraînés dans une rivalité onéreuse de dépenses, vivaient d'expédients
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE iSfiiB; iOt .
et d'anticipations. Tous les grands financiers prédisaient une
catastrophe générale, si Ton néparvetiait au plus vite à rétablir le mouvement naturel de Tindûstrie et du commerce ^
Du 1" janvier 1846 au 15 janvier 1847, la réserve de la banque de France avait diminué dans une proportion considérable. Elle était descendue à 172 millions et se voyait fort menacée, quand l'empereur de Russie la releva momentanément, en se rendant acquéreur de ses rentes pour une valeiîi* de 50 millions.
Suivant le rapport de la commission dii budget sur les dépenses de 1847, tes finances de TÉtat étaient engagées poiir onze ans, et les engagements ptis ne pouvaient être éteinte dans cet espace de temps qu'à la condition' d'une paix ininterrompue et d'un budget ordinaire qui ne présentât plus aucun découvert : c'était, en d'autres termes, supposer l'impossible*. Le gouvernement avait abusé de toutes les ressources et de tous les expédients ; il avait émis des bons du Trésor autant que le public en avait voulu prendre; il avait laissé monter au chiffre exorbitant de 686 millions la
1 Voir au Moniteur les discoors de MM. Foald , ' Léon Fabdier , Thien, BigDon, à la chambre des députas, pendant le mois de janvier 1848.
2 Pour que les ressources cumulées de l'emprunt et des réserves de Tamor-^ tissement fassent suffisantes à la fit) dé 1855, il fallait les quatre condition» presque irréalisables que voici :
1** Que les budgets ordinaires de 1B48 à 1855 ne présentassent aucun excédant de dépensés sur les recettes ;
29 Qu'auctin travaif nouveau neTût eittrepris en dehors des travaui déjà votés et en cours d*eiécution ;
3<> Qu'aucune circonstance intérieure ou extérieure ne détournât les réserves de Paraortissement de leur action exceptionnelle pour les rendre, par suite d'une baisse de fonds publics aunlessous du pair , à leur dèsUnaiioà légale, le rachat de la dette ;
4" Que la dette flottante pût être élevée, sans dommages pour le crédit public, et sans préoccupations peur le- trésor , à 733 millions en 1850, à 801 millions en 1851, ei è 736 millions en 1852, |Mur être ramenée enfin au chiffre de 539 à 476, 180 fr., irexpiratlonde 1855; ëvidenment ces qimtre conditions n'étaient pas admissibles. Voir au Moniteur du 26 avril 1849, le rapport de M» Ducos au nom de la cotHmisiion ehat§ée d'extmîMr lés comptés du Gouvernement provitoire. ...
in lilSÏOlKE DE LA HÉVOLtTlOK DE iMê.
dette flottante >, non compris les caisse^d*épargae ; il avait accru la dette perpétuelle par'des emprunts suocessifis; enfin il venait, vers les derniers mois de TanDce 1847, d'en contracter un dont les paiements s'échelonnaient i des termes si éloignés que c'était .un secours prescpie illusoire. La caisse des dépôts et consignations, engagée aoissi outrfe mesure, était surchargée d'actions de cbemitis dQ fer et de canaux.
Tous les ressorts, on le voit, étaient tendus à l'extrême. Le moindre événement survenant à l'improvîste pouvait les briser. Depuis quelque temps on murmurait le mot de banqueroute; la paqique qui s'empara des esprits à la suite delà révolution de février, fit de ce mot le péril et l'épouvante du gouvernement républicain.
Non seulement ce gouvernement héritait d'une âtuation très compromise ', mais encore il se voyait contraint panr son principe et par la circonstance qui le faisait sortir d*utie révolution populaire, à se retrancher de ses propres mains des ressources considérables. En présence d'un milliard ^ instantanément exigible, d'un budget de 1,700 millions réglé avec un découvert probable de 76 millions sur les dépenses ordinaires et de 169 millions * sur l'extraordinaire; en présence d'une dette inscrite de 4 milliards 295 millions S les réserves de l'araortissement étant absorbées jusqu'en 18&5; en présence de travaux publics commencés sur une vaste étendue et qu'il fallait continuer à tout prix ; obligé de faire faee, avec 192 millions trouvés dans les caisses du Trésor, à une dé-
< Voir le diseours de M. Dumon, ministre de6 flnances, 1^' JanYier 1848. Ce chiffre était contesté par M. Thiers qui en accusait un de 800 milliops.
2 Le rapport de M. Ducos établit que la dépense totale surpassait le montant des recettes de 183,436,245 fr. {MortUeur 26 avril 1849).
3 800 millions, selon M. Fould (Voir au Moniteur du 22 avrU 4849). * Voir le rapport de M. Ducos, Moniteur ^u 26 avril 1849»
^ Le capital de là dette publique est évalué par M. Garmèr-Pagès à 5 milliards, detre fondée et dette flottante , tout compris. M. Laeave-Laplagne, ancien ministre des finances de Louis-Philippe, accepte rc chiffre/
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pense courante de 126 millions par mois, de salarier les ateliers nationaux, de réorganiser l'armée «t ta garde nationale, de soutenir {'mdustrie et le commerce, de venir en aide aifit ouvriers sans travail, de parer enfin i Tacoroissement subit des dépenses, à la diminution des recettes, à Téclipse di> crédit qu'entraîne toute révolution, le Gouvernement provisoire devait encore abolir sur l'hetire plusieurs impôts très productifs, mais impatiemment supportés par le peuple *. L'impôt sur le sel, l'impôt du timbre sur les écrits périodiques qui portait atteinte i la liberté de la presse, Timpôt des boissons, ne se 'pouvaient maintenir sans ffae le pouvoir parût mentir à toutes les promesses du partf r^ublicain, et ne se i)Ouvaient non plus suppléer d'aucune manière.
L'impôt sur le sel, qui produisait, en 1780, 6A millions à l'Etat, aboli par la première République, rétabli par l'Empire en 1806, réduit par la Restauration au chiffre de 50 millions, et qui en avait donné sous Louis-Philippe 05, allait, par sa suppression totde, créer un déficit énorme. Il était difficile de songer à gre^'er encore la propriété foncière, très obérée, et qui attendait depuis longtemps un soulagement. De quelque côté qu'il se* tournât, le gouvernement ne trouvait que des exigences àsatisfaire et des ressources taries où douteuses.
L'emprunt de 250 millions, contracté par le dernier gou* vernement, et sur lequel 82 • millions seulement avaient été versés , était abandonné par les souseriptears. C'était dire assez qu'un nouvel emprunt devenait impraticable. Les banquiers, loin de pouvoir dômier du crédit, en réclamaient tous, sous peine de faillite. Les caisses d'épargne ne recevaient plus de dépôts. Elles en avaient alors pour une somme d'environ 800 millions, mais de valeurs dépréciées et qui n'auraient pas produit, aliénées à la Bourse, plus de- 160 millions. Les demandes de remboursement arrivaient, d'ailleurs, en foule.
1 Voir le rapport de M. Gacnior-Pagès à r AasemMiîe naUDMle, séance du 8mai1S48.
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Il en était de même pour le^ bons du Trésor. Um capitalistes mettaient leurs fonds en réserve ou les envoyaient à Tétraiiger. Plus d'avances de la part des receveurs, généraux, plus de dépùts à la caisse des consignations:, plps de fond# provenant'des communes. Les débiteurs de TËtat demandataot des attermoiements, les chefs d'industrie des secours ; un laouvement général de rétraction s'opérait. La ealastropha pi^i£ par MM. Thiers et Fould à la chambre des -députés, hâtée par la.révolution de février, semblait imminente.
M. Goudchaux , d'origine israélite , chef d'une maison de banque favorablement connue sur la pl$ce^ de Paris ^ réputé personnellement pour sa probité scrupuleuse et sa roulante dans les affaires , avait été chargé par le GouvernimiaQt. provisoire du portefeuille des finances. Ce choix paraissiâ à beaucoup de gens de bon augure. Le caractère de- M. Goudehaux et la nature de ses opinions offraient des garanties d'ordre. Attaché à la rédaction du National^ il s'était occupé sous le dernier règne des questions de finances dans leur rapport avec le prolétariat ; il s'était inquiété de l'hostilité qui s'accusait entre le travail et le capital , autant dans rintérèt des classes riches que dans celui des classes pauvres. On le savait peu porté aux innovations. Aussi les capitaliste&l témoignèrent-ils de la satisfaction en le voyant accepter }e portefeuille. Ils fondaient sur sa sagesse bi^n connue dansies affaires privées l'espoir d'une influence an tirévolutipnnair^ daqs les conseils du gouvernement;, oubheux de cette vérité, banale à force d'être vraie, que dans l'extrême péril, quand le temps est passé de prévoir et de prévenir, la sagesse elle-même commande l'audace.
La prudence de M. Goudchaux eût paru, d'ailleurs « mkae en temps ordinaire , trop timorée. Il apportait aussi au Gouvernement provisoire des préventions personnelles et des antipathies outrées qui ne pouvaient que nuire à la netteté de ses vues, déjà troublées par son tempérament irascible. Dans les réunions provoquées par les rédacteurs du National vers
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U«fin du règne de Iiouis-Philippe pour tenter de rallier autour de leur journal les nuances diverses de l'opinion républicaine, M. Goudcbaux s*était chargé de traites les questions de finances y et en partij[;ulier de combattre les théories de M. Louis Blanc sur Torganisation du travail. Le principe de Tassociatiop avait été soutenu dans ces réunions par quelques prolétaii*e& qui professaient les doctrines de M. Bucliez et celles de M. Pierre Leroux. De tous ces débats, M. Go^dcliaux n'avait emporté que de l'irritation, et la résolution bien arrêtée de ne jamais entrer dans un ^ gouvernement dont M. Louis Blanc ferait partie. Peu de jours avant le %à février, comme on s'était réuni une dernière fois pour former, i toute éventualité, la liste d'un gouvernement provisoire, il avait ohtenu-que M. Louis Blanc et M. Ledru-RoUin, qu'il supposait apparenunent favorable au socialisme, en seraient exclus.
Ce n'étaient pas la des antécédents favorables à la confiance mutuelle. On peut facilement se représenter le déplaisir de M. Goudchaux lorsque, en arrivant à l'hôtel de ville, il y fut reçu précisément par les deux personnes dont il avait exigé l'exclusion. Son premier mouvement fut d'une vivacité ex-^ trème. Il s'ouvrit a M. Garnier-Pagès , avec lequel il était lié d'une amitié étroite, lui dit qu'il ne pouvait consentir à prendre un ministère dans un gouvernement composé delà sorte, et voulut déchirer immédiatement sa commission. M. Garnier- Pagès, convaincu que le nom de M. (loudchaux était le plus propre à rassurer la banque et les capitalistes, l'exhorta à sa* crifier ses ressentiments personnels au bien public, et réussit a le persuader. Cependant M. Goudchaux , dans la préoccupation constante des innovations auxquelles le gouvernement allait se laisser entraîner par M. Louis Blanc, ne consentit à garder le portefeuille qu'à la condition expresse qu'aucun des impôts en vigueur ne serait supprimé , ni même modifié , et fit sur le champ publier uoe déclaration de tous les membres du conseil dans laquelle il était dit que « le Gouvernement provisoire considérerait comme une usurpation sur les droits
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lie r Assemblée nationale tout changement dans le syslcmedes impôts >. » Mais à peine eut-il pris Rengagement de rester dans le gouvernement qu'il s*en repentit. En examinant la situation financière , en écoutant les avis , les doléances , les prédictions lamentables des banquiers et des capitalistes que la peur pressait autour de lui, il se troublait, il entrait en angoisse, il voyait la France perdue , le gouvememeflt déshonoré. A ses yeux, il n'y avait plus de remède ; le socialisme au Luxembourg , le jacobinisme dans les clubs, le tumulte et l'agitation dans la rue , présageaient , nécessitaient la ruine publique. Il ne voulait pas du moins laisser son honneur personnel dans cette ruine.
Comme il agitait en lui-même ces tristes pensées , il apprit que le Gouvernement provisoire venait d'abolir,- sans l'en avoir prévenu , l'impôt sur le sel. Déjà la suppression de l'impôt sur le timbre, réclamée avec plus d'esprit dé corps que de patriotisme par les journaux , l'avait fortement indisposé. Cette nouvelle violation des engagements pris avec lui porta au comble son mécontentement, et, sans plus délibérer, bien détermine cette fois à imposer sa volonté ou à quitter la place, il demanda pour le soir même une réunion générale du cortseil. C'était le 3 mars. La séance s'ouvrit soui^ la'pr^idence de M. Dupont ( de l'Eure ). Personne n'avait manqué à l'appel ; une inquiétude extrême se lisait sur tous les visages : on s'at^ tendait à une communication grave. En effet, après un long et pénible silence, M. Goudchaux , très oppressé, très ému, fit en s'interrompant à plusieurs reprises, tant il avait peine à se contenir, un exposé de la situation qui jeta dans tous les esprits le trouble auquel il était lui-même en proie. Il se plaignit avec amertume des effets dangereux de certaines prédications ; il protesta contre des mesures imprudentes qui, jetant l'effroi dans toutes les classes de la société, paralysaient le crédit et le mouvement des affaires. Il conclut enfin en
1 l/oïif/pwr du 1" mars 1848.
montrant la ruine ceriaifie et sans proposer un seul remède. Personne n'éleva la voix pour lui répondre. La consternation était profonde. « Serait-ce vrai? murmura enfin JM. de Lamartine, .en se penchant vers M. Gàrnier-Pagès. Sommesnous perdus, irrévocablement perdus? n Et cette interrogation effrayante, chacun se l'adressait intérieurement avec une inexprimaye angoisse. Lorsqu'on fut, un peil revenu de la première stupeur, les ipembres du conseil proposèrent suc» cessivemept plusieui's mesures*,, mais toutes, à la discussion, pai:ureut dange^uses où vaines. La .banqueroute fut écartéQ avec, horrour. Mieux valait, disait-on , courir tous les périb que- 4'iufliger à la République un tel opprobre. Pour sauver Thonneur du pays rien oe devait sembler impossible*. M. Goudcha^ux, insistant $ur la nécessité de couper court aux bpults alarmants qui circulaient et de ranimer la con^ance publique qui pouvait seule encore sauver le gouvernement, proposa d'anticiper le paiement du semestre des rentes, échéant le 22 mars ; sa proposition fut accueillie. Mais f ette espèce d'ostentation à devancer un paienjçnt àéclK)ir, quand on était en si grande peine de faire face aux eiigagements échus, n'était pas de nature à donner le change Di«à rassurer personne; tout au contraire. En voyant la réserve ainsi cUminuée, les porteurs de billets de banque s'effrayèrent davantage; la crise métallique, au lieu lie s'arrêter, s'aggrava. La Bourse, que M. Le^ dru-Rollin avait espépé fa^re ouvrir ^ès. le 26 a 60 et à 100, n'avait pu reprendre encore '. Toutes les transactions étaient paralysées ; plusieurs maisons de banque avertissaient qu'elles allaient suspendre leui^s paiements. Quand M. Goudehaux s'aperçut du peu d'effet de sa mesure , il désespéra de luimôme et de ses moyens de salut^et porta de nouveau sa démission au gouvernement. A toutes les instances. du conseil it
' Le 5 p. 100 avait fermé le 23^ février à 1 16 fr. 10 c. Lorsqu'on crut pouvoir rouvrir la Bourse le 7 mars au cours de 97,50, 41 tomba à 89. Après le décret sur Tiinpôt des 45 centimes cl Kcmprunt de 50 millions à la Banque, le 5 p. 100 descendit jusqu'à r>r>.