CHAPITRE XI
Siiili' (lo la ti'oisièmejoiimi'c.
Il (Hait dix luniros. I.ouis-Philippe d('-j(>iiiiait, sc^loii sa coiiliimo, en famille, dans la paierie de Diane, lorsqu’on vint annom;er (pie MM. de Ri’miisat et Diivei frier de Hanranne demandaient à parler à M. le diu- de Montpensier.
(( Qu’ils entrent, « dit le roi. Kt aussitôt, avec une grand(> alTabilité, il engagea ses nouveaux ministres à preiulri* place à sa table.
Ceux-ci s’en défendirent; ils semblaient très-agités; ils voulaient et n’osaient parler. Après quelques minutes d’une contrainte que tout le monde, hormis le roi, lisait sur leurs traits altérés, s’apercevant enfin qu’il s’agissait de quelque nouvelle grave :
(( Que se pass(>-t-il? » dit Louis-Philippe en emnuui.ant M. de Rémusat dans une embrasure de fenêtre.
I.a reine, le duc de Montpensier et les princesses restaient muets à leur place, les yeux fixés sur les deux interlocuteurs.
a Sire, dit M. de Rémusat en baissant la voix, il n’y a pas un instant à perdre; l’émeute triomphe sur tous les points ; elle avance à pas de gt'ant. I,e poste du Cliàteau-d’Eau, qui lient encore ave(‘ un courage héroïque, n’en a plus peulélre que pour peu d’instants; avaul une heure, il e.st prn-
HISTOIRE DE L\ RÉVOLUTION DE 1818. -i'iT
l)iiblc (|iu> les Tuileries seront attaquées. La vie du roi est eu daiifier. »
A ces mots, eiileiidus à demi, la reine se précipite vei s le roi et se serre coiilre lui comme pour le défendre. Les princes et les princesses quittent brusquement la labié.
« M. de Ilémusat pense ipie les Tuileries vont être attaquées, » dit le roi avec une apparente indifférence. Sur ces enirefaites, plusieurs personnes attachées à la famille l oyale entraient pêle-mêle et sans être annoncées. MM. Thiers, de Ib'o^die, Piscatory, de Lasteyrie, Quinette, Baroche, Cousin, Cnslave de Beaumont, Lacrossi>, venaient confirmer, |>ar leur témoignafre, les paroles de M. de Bémusat.
M. de Laubespin, capitaine d’état-major, apporte une nouvelle plus précise encore et plus désastreuse ; la colonne du général Bedeau a mis la crosse eu l’air. Les insurgés ont pillé les cais.soiis et se sont emparés de deux pièces de canon ; les Tuileries sont complètement à découvert du œté de la place de la Concorde. Le duc d’Elchiiigeii et M. Jules de Lasteyrie sortent pour s’assurer par eux-mêmes lie l’état des choses. Le roi et tes ministres entrent eu délibération pour savoir s’il faut attendre aux Tuileries l’assaut des masses populaires ou se retirer dans quelque place forte. ,M. Thiers conseille d’aller à Saint-Cloud, d’y l'assembler les ti oupes, et de faire, de là, un retour offensif .sur Paris'. Louis-Philippe pense qu’il vaudrait mieux se relircr à Vinceniies. Taudis qu’on délibère, un aide de camp ^du général Bedeau apporte des reuseignimients plus exacts sur les faits qui se sont passés à la place de la Concorde. Le peuple s’est retiré, et les troupes occupent, dans un ordre parfait, biplace et toutes si‘s avenues. Ou se rassure; 1)11 décide que le roi va passer la revue des troupes*
Pendant qu’il revêt son uniforme d’officier général de la garde nationale et le cordon de la Légion d’honneur, avec l’impassibilité d’un homme qui, se conformant à l’avis de
* Li“ maréchal Butieaud approuvail le projet do M. Thiers.
In uinjoi'ilé, accuiiiplit une formalité légale, bien plutôt qu’en souverain décidé à vendre chèrement sa vie et son trône, on court avertir les postes les plus voisins que le roi va passer la revue des troupes et qu’il désire leur montrer la garde nationale. De forts détachements des légions se mettent immédiatement en marche. Aussitôt qu’on les voit déboucher par le guichet du Louvre, le roi parait dans la cour du château; il monte un cheval richement caparaçonné de franges et de crépines d’or. Les ducs de ,\emours et de Montpcnsitîr, le maréchal Bugeaud sont à sa droite; à sa gauche, le général Lamoricière, vêtu d’une Ccipote de garde national qu’il vient d'empmnter à l’état-major, la tète nue, les cheveux en désordre, le regard animé, prend possession de son commandement.
.MM. Thiers eide Rémusal suivent à pied. Une nombreuse escoilt! de gardes nationaux à cheval, d’aides de camp, parmi lesquels on remarque le général Humigny eu habit bourgeois, le général Trézel, M. de Montalivet, etc., forment le cortège.
En passant devant le front des ]»ostes intérieurs, Louisl'hilippe est salué de cris nombreux auxquels il paraît trèssensible. Marie-Amélie se montre à une fenêtre du rez-dechaussée; elle est entourée de madame la duchesse d’Orléans, des prince.sses et des petits princes. Debout, la contenance tiêre, l’œil brillant d’es|)oii‘, elle remercie du geste tous ceux qui passent devant elle, en crian Vive lu reine! ■
(Cependant le roi, en longeant la grille, est arrivé à l’arc de triomphe sous lequel il passe à travers les bottes de; paille et les bagages jetés pêle-mêle; il commence la revue par le côté gauche de la place, où la première légion est rangée en bataille. Là, les cris de Vive le roi ! sont en petit nombre et presque aussitôt étouffés par les cris de Vive la réforme! Un groupe de gardes nationaux sort des rangs, s’avance vivement vers Louis-Philippe, et le somme, en quelque sorte, d’accorder la réforme. Le roi, visiblement troublé.
hâte le pas on répétant avec huinenr ! « Elle est accordée, elle est accordée. » Mais l’annonce d’une telle concession, laite sans élan, reçue sans enthousiasme, n’était plus qu’un signe de détresse inutile. Louis-Philippe, en voyant les physionomies mornes de ses défenseurs, acheva de se décourager, et rentra au ctiAteau, laissant au maréchal Bugeaud le soin de passer en renie le reste des troupes.
Le maréchal était dévoré de colère. Investi d’une autorité dérisoire, il voyait tous ses plans de défense écoutés, il est vrai, mais discutés loin de lui et rejek’s par des inlluences occultes; il n’apercevait autour de lui que des visages abattus; il n’entendait que des paroles défiantes et pusillanimes. M. Barrot n’avait pas un seul instant admis le système de la lutte à outrance. M. Thiers, après avoir longtemps soutenu le maréchal, s’était laissé vaincre par les répugnances de ses amis; enfin, et ceci achevait de rendre la position du maréchal insoutenable, les fils du roi, ces jciunes princes dont on aurait dû avoir à contenir l’élan, restaient là, indécis, paralysant tout de leur prést*nc,e inerte, accueillant et propageant toujoms les premiei’s les nouvelles fâcheuses et les avis timides '.
Rentré dans son cabinet, après la revue, Louis-Philippe s’était laissé tomber dans un fauteuil adossé au mur, prés de la fenêtre. Sa tête, appesantie, reposait sur sa main; il gardait le silence; les amis et les serviteurs, que l’attente d’un péril imminent retenait là, dans une anxiété inexprimable, échangeaient à demi-voix des paroles incohérentes.
Et l’heure fuyait. Déjà midi allait sonner, quand M. Grémieux entra dans le salon qui précédait le cabinet du roi. M. le duc de Montpensier, qui s’y tenait, entouré des princes
' La contciiaiice du duc de Monliicii.>-ior surtout parut siiigiilièro à ce point qu’on es-'^aya de l'expliquer en attribuant au jeune prince une part secrète dans la j)rcl( iidue conspiration de madame la ducliesse d’OrléanSi U n en était rien cependant; il n’y avait là ni con.spiratioii ni trahison; il y avait tout simplement un caractère et un esprit peu pi’éparés aux fortes épreuves.
IIISTUIKE
de NVurteiiibei };' et de Cobourg, de députés, de paii's de France, de généraux et d’une foule d’ofliciers de senice, s’avança vers lui et le questionna vivement sur ce qui se passait au dehors.
« Hien n’est encore perdu, dit M. Créinieux. Je viens de parcourir une partie de Paris. La garde nationale peut être, ramenée. M. Jlarrol, pré.'^ident du conseil, les hommes de. la gauche minisires avec lui, M. Thiers et le maréchal Bugt!aud écartés, les plus larges concessions faites sans délai peuvent apaiseï l’insurrection; mais il n’y a pas à balancer une seule minute. » Pendant qu’il parlait ainsi. Je duc de Montpensier ouvi'ait la porte du cabinet et nommait au roi M. Crémieux.
«( Que venez-vous m’apprendre? » dit Louis-Philippe en relevant la tête.
M. Crémieux répéta ce (ju’il venait de dire.
.Mors M. 'fhiers, qui se tenait un peu à l’écart, s’approcha du roi ]et déposa entre ses mains sa démission. Sans faire d'observation, sans exprimer ni regret, ni satisfaction, ni crainte, Louis-Philippe demanda M. Fain, son secrétaire, pour rédiger l’ordonnance qui nommait M. Barl'ol président du conseil. M. Crémieux conseilla au roi de faire appeler le maréchal Gérard et de lui confier le commandement des troupes.
Un moment d’illusion .suivit cette étrange démai che de M. Crémieux. Le roi et son entourage se pei-suadèrent qu’un député de l’opposition la plus avancée devait connaître parfaitement l’état des esprits et l’effet certain des mesures qu’il conseillait. Mais, à cette heure, personne ne pouvait plus apprécier l’ensemble du mouvement populaire. Il agissait sur une si vaste étendue que son caractère général échappait à l’observation. Ici, l’esprit de la garde nationale dominait et se contentait encore d’un ministère Baitot; ailleui-s, il était déjà question de forcer le roi à abdiquer; sur d’autres points enfin, les républicains jetaient le masque et parlaient de chasser la dynastie.
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Sur ces entrefaites, M. de Reims, qui était allé poifcr au National \a proclamation du ministère Thiers-Barrot, revenait, et demandant à parler à M. Tliiers, il lui déolarait qu’en l’état présent des choses le peuple ne se contentei ait plus de rien, si ce n’est de l’abdication. M. Tliiers l’introduisit auprès des princes. 11 leur parla dans le même sens. « Mais, monsieur, dit aloi-s le duc de Montpensier, le roi ne cesse de faire depuis hier des concessions qui toutes jusqu’ici ont été inutiles. Pouvez-vous répondre, au moins, qiu* celle dont vous parlez serait d’un effet suffisant?
— Monseigneur, répondit M. de Reims, je ne crois pas qu’aucun homme vivant puisse en ce moment donner nue pareille certitude’. » Déjà, quelque temps auparavant, M. Duvergier de Hanranne, sans prononcer le mot, avait insinué la chose. Mais comment oser signifier un semblable arrêt au prince le plus jalou.x de son autorité, le pins fortement imbu de sa supériorité politique, le plus dédaigneux jusque-là du mérite de ceux de sa famille qui devaient lui succéder au pouvoir? C’était à qui déclinerait une telle mission.
Cependant, on se hasarde à murmurer 1e mot fatal aux oreilles de Louis-Philippe, mais si bas qu’il peut encore ne le point entendre; les couilisans feignent de s’indigner; M. Thiers semble n’avoir aucun avis depuis qu’il n’est plus ministre. En ce moment, la porte du cabinet s’ouvre; un homme très-pàle, très-ému, mais dont l’émotion ne décéle aucune peur, s’avance vers le roi.
« Qu’y a-t-il, monsieur de Girardin? dit Louis-Philippe en attachant .sur le rédacteur de la Presse son regard éteint.— « 11 y a, sire, que l’on vous fait perdre un temps précieux; et que, si le parti le plus énergique n’est pas pris à l’instant
’ Le malin même, à six heures et demie. M. de Reims eiaii allé chez M. Man'asl. Il lui avait annoncé que MM. Thiei-s et Barrot étaient ministres : « Eli liien 1 lui avait-il dit, que vous faut-il de phi.«? — L’abdication avant midi, avait répondu M. Marrasi; aprè'i-iiiidi il serait trop tard. »
même, dans une heure, il n’y aura plus en France ni roi ni royauté. » Un silence de stupéfaction répond seul à celte apostrophe.
M. de Girardin, apercevant dans un groupe le rédacteur en chef du Constitutionnel, invoque son témoignage.
« Demandez, s’écrie-il avec impatience, demandez à M. Merruau, comment les proclamations du changement de ministère ont été reçues par le peuple. » Le silence continue. Puis la voix du roi se fait entendre. « Que faut-il faire?
— Abdiquer, sire, répond M. de Girardin avec une hardiesse qui étonne les assistants.
— Abdiquer!
— Oui, sire, et en conférant la régence à madame la duchesse d’Orléans, car M. le duc de Nemours ne serait point accepté.
— 11 vaut mieux mourir ici, » s’écrie la reine !
Le roi, comme éveillé en sursaut par ces paroles et par l’accent énergique avec lequel elles sont prononcées, se lève, et, s’adressant au groupe qui l’entoure : « Messieurs, dit-il, ne peut-on pas défendre les Tuileries?... On m’.avait dit qu’on pouvait défendre les Tuileries, » répèle-il encore, voyant qu’on ne lui répond pas.
« Abdiquez, sire, abdiquez! » s’écrie le duc de Montpensier d’un ton impérieux.
Louis-Philippe semble se consulter un moment. « Eh bien, puisqu’on le veut, j’abdique, » dit-il enfin.
A ces mots, M. de Girardin s’élance vers la porte, et Louis-Pliilippe passe dans la chambre voisine, où attendaient madame la duchesse d'Orléans et les princesses. « J’abdique, » dit-il d’une voix forte en ouvrant la porte. La duchesse d’Orléans se jette aux pieds du i-oi, et, d’une voix étouffée par les sanglots, elle le conjure de ne point abdiquer. Le comte de Pai'is mêle ses prièi-es enfantines ù celles de sa mère; il embrasse les genoux de son grandpère. Le roi ne montre aucune émotion, et presque aussitôt,
IIE LA U ÉVOLUTION DE 18i«. r.S
s’arrcichiint à ros étreintes, il reiiti-e, siihi des princesses, dans son eabinel, où se pressent (‘ii désordre non senleinent les personnes de son intimité, mais une foule étrangère, joinnalistes, gardes nationaux, militaires de tous grades, tous porteurs de nouvelles fausses ou vraies, parlant, s’exclamant, conseillant à la fois. Le maréchal Gérard, qu’on avait mandé, entrait en ce moment.
« Maréchal, sauvez tout ce qui est encore sauvahle! » s’i*crie la reine en lui serrant les mains avec désespoir. Et le mai’échal, poussé sur les escaliers, mis à cheval dans la cour du château, sort par la grande porte des Tuileries, et s’avance vers la place du Falais-Royal, pour y annoncer l’ahdicatioii et faire cesser le comhat.
Le roi s’était assis à son bureau et tenait la plume, mais il n’écrivait point. Le duc de Montpensier, avec vivacité, venait de pousser sous sa main une feuille de papier blanc.
« Au nom du pays, sire, dit tout à coup une voix vibrante, au nom de votre famille et de toutes les familles de France, n’abdiquez pas. Combattons aujourd’hui plutôt que demain, car demain nous serons en république ! » Tous les yeux se tournent vei's M. Piscaton-.
La reine, exaltée et comme hors d’elle-même, saisissant la main de cet ami fidèle, lui dit à voix basse et d’un air égaré : « Prenez garde, il y a ici des traîtres. »
Et l’œil soupçonneux de Marie-Amélie se portait tanlôl sur M. Thiers, tantôt sur madame la duchesse d’Orléans, qui, la lèvre tremblante et les yeux baignés de larmes, isolée loin du groupe des princesses qui se tenaient par la main, répétait d’une voix entrecoupée en suppliant le roi du regard : « N’abdiquez pas, sire, n’abdiquez pas. »
Une décharge retentit, la fusillade se rapproche.
« Vite, sire, » dit le duc de Montpensier en poussant le bi ■as du roi d’un geste peu respectueux. — « Que le roi se hâte, répète M. Crémieux.
— Je n’ai jamais écrit j)lus vite, reprend le roi qui ii’avail pas quitté ses gants et qui traçait, comme à loisir,
on très-gros caractères, cette abdication si impatiemmoiil attendue; donnez-moi le temps.
Vous vous en repentii ez, messieurs, s’écriait la reine dont l’effervescence allait croissant; vous demandez l’abdication du meilleur des rois.
— Que le roi, du moins, n’abdique pas ainsi, sans avoir tenté de repousser l’émeute, reprend M. Piscatory ; il y a encore plus de trois mille hommes dans la cour du château*; mettez-vous à leur tête, prince, » continue-t-il en s’adressant à M. le duc de Montpensier. « Que conseillezvous, monsieur? dit le prince à M. Thiers avec un embarras visible. — Je n’ai pas de conseils à donner, répond celui-ci ; je ne suis plus rien. »
Seule, Marie-Amélie continuait de soutenir M. Piscatory. Fière, noble, courageuse comme l’avait été Marie-Antoinette à pareille heure, elle voulait mourir en reine plutôt que de vivre humiliée.
Ému de ce grand courage si mal secondé, M. Piscaton ployé le genou devant elle et baisant sa main royale : « Ah ! madame, lui dit-il à demi-voix, vous ôtes la seule personne que je vénère, ici !
— Vous ne connaissez pas le roi, reprend la reine d’un accentpeiné; c’est le plus honnête homme de son royaume. »
(lependant le roi venait d’achever d’écrire son abdication ; elle était ainsi conçue :
« J’abdique cette couronne, que la voix nationale m’avait appelé à porter, en faveur de mon petit-fils le comte de Paris.
« Puisse-t-il réussir dans la grande tâche qui lui échoit aujourd’hui.
« Paris, le 2i février 1848.
« Signé, Louis-Phimppe. »
* U y avail, en effet, dans la cour des Tuileries .>,000 hommes d’in, fanterie, deux escadrons de di-afrons et 6 pièces de canon charpêes à mitraille, sans compter les pardiens armés e( les pardes tminicipau\.
« l'iiisse-t-il ressembler à son aïeul ! » s’exclame la reim*.
Louis-Philippe la regarde d’un air de compassion.
On se hâte d’envoyer le papier encore humide au maréchal Gérard, alin qu’il le moiilre au peuple.
« Il est bien entendu, n’est-il pas vrai, sire, s’était écrié M. Crémieux, que madame la ducliess<‘ d’Orléans est régente?
— Cela ne se peut, répondit le roi ; il y a une loi des Chambres. »
M. Crémieux n’entendit pas ou ne voulut pas entendi e. Il descendit précipitamment dans la cour des Tuileries avec le général Gourgaud ; ils y i-épandirent tous deux le bruit de cette abdication qui trouvait encore beaucoup d’incrédules, et que l’on démentait déjà dans les salons les plus voisins du cabinet où elle venait d’être signée.
Pendant que ceci se passait au château, le combat coiitinuait sur la place du l’alais-Pioyal. A dix heures du matin, les gardes municipaux qui occupaient le poste du Châteaud’Kau, avaient été relevés par deux compagnies du 14" de ligne sous le commandement des lieutenants Pérès et Audouy.
Ce poste était un point stratégique ti ès-important parce qu’il couvrait à la fois le Palais-Royal et les rues de Chartres, de Saint-Thomas du Louvre, du Musée, qui toutes débouchent sur le CaiTOUsel. Aus.si, dans sa cxmstante prévision d’un soulèvemeni populaire, le gouvernement l’avait-il fait fortifier avec le plus grand soin.
Adossé à un massil de maisons faisant face au palais, le Château-d'Eau, construit au commencement du dix-huitiéme siècle, se composait d’une façade à deux étages, soutenue par quatre colonnes engagées, et de deux ailes latérales percées chacune de trois fenêtres. Un perron de quelques marches s’étendait, dans un développement de quarante mètres environ, sur toute lalongueur de l’édifice, que terminait une ternisse entourée d’une balustrade en pierre sculptée. Au centre du preiniei- étage, une niche
•m HISTOIRE
(Hait creusée, au-dessous de laquelle une lai fiO vasque recevait les eaux de la fontaine. Sur une plaque en marbre noir, on lisait, tracée en caractères d’or, celte inscription :
Quantos effundil in iisns.
Une porte étroite et basse, revêtue de lames de fer, ouvrait sur le perron de ce monument tout noirci par le temps. Les fenêtres, munies d’une double rangée de barreaux, avaient été garnies d’épais volets en chêne, troués de meurtrières. C’était une citadelle imprenable. Le canon seul aurait pu endommager ces épaisses murailles et enfoncer ces portes massives.
Cependant, les insurgés, qui ne rencontraient plus nulle part de résistance, affluaient en masse vers le Palais-Royal. Ils avaient construit, dans toutes les rues avoisinantes, d’énormes barricades et cernaient complètement le Chàteau-d’Ean. .4niiné par les républicains, qui craignaient de marcher sur les Tuileries en laissant sur leurs derrières une position aussi forte, le peuple, instruit, d’ailleurs, que les soldats renfermés dans le poste appartenaient au 14* de ligne, s’exaltait au souvenir du massacre de la veille. On disait que des gardes municipaux étaient là aussi qu’ils gardaient des prisonniers en grand nombre; mille bruits confus montaient les tètes, tout se préparait à un formidable assaut. Quelques gardes nationaux s’efforçaient de calmer l’effervescence populaire, ef parlementaient, mais en vain, avec la troupe, pour obtenir l’évacuation du poste. Debout, en travers de l'unique porte de la façade, un lieu- . tenant, jeune homme d’une intrépidité héroïque, résistait à la pression des assaillants et demeurait sourd aux prières des chefs républicains, Étienne Arago et Charles Lagrange.
* Il était resté, en elîel, dix gardes municipaux avec les soldats de la ligne au uonihre de cent. Ouarante-huit pi-isonniei-s faits dans la nuit, amenés au poste du l'.hftteau-d’Eau par le 14* de ligne, avaient été conduits, vers cinq beures du matin, à la caserne de la me de Itivoli, on ils furent mis en liberté.
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Trois fois tiré avec violence en dehors delà porte, il reprit trois fois sa position périlleuse : « Vous me proposez le déshonneur, s’écriai t-il; tous, nous périrons ici, plutôt que de rendre nos armes. » Et la multitude acharnée redoublait d’efforts pour arracher les fusils au\ mains crispées des soldats. Cette niélée durait depuis un quart d’heure environ, lorsqu’on voit paraître sur la place un officier d’élat-major, qui s’avance jusqu’au perron et crie à la troupe d’évacuer le poste. Un inunense bravo, parti de la foule, accueille cet ordre; mais le peuple veut plus encore : il demande, il exige les armes. « Et nos armes?» dit le capitaine en attachant sur l’officier supérieur un regard plein d’anxiété, « livrerons-nous nos armes? » Soit que celui-ci n’eût point entendu, soit qu’il n’osât commander à un brave soldat son déshonneur, il garda le silence, tourna bride et disparut.
Étienne Arago revint à la chai'ge avec plus d’insis- Uuicc encore, mais le capitaine demeurait inébranlable. « Nous consentons à quitter le poste, disait-il, mais il faut que ce soit avec les honneurs de la guerre. » Et l’accent dont il prononçait ces paroles disait assez qu’elles étaient l’expression d’une résolution inficxihle.
Pendant cette espèce de trêve, les .soldats avaient serré leure rangs ; ils se tenaient adossés contre la inui'oille. Tout à coup, quelques coups de feu se font entendre du côté du Palais-Royal. Se croyant attaqués, deux soldats déchai-gent leurs armes. Alore la fusillade éclate des deux côtés. Les soldats se Jettent dans le poste et, par les meurtrières, font une décharge générale qui balaye la place.
Pendant quelques minutes, elle présenta un specta<de lugubre.
Au-devant du perron, l’eau qui coulait en liberté desdébris de la fontaine formait, en se mêlant ausang des blessés, une mare de teinte rougeâtre : sur les degrés, ou voyait deux cadavres tombés en croix ; çà et là, sur le pavé, des armes, des lambeaux de vêtements, des taches de sang; les
-•rilles du palais hriséos, la cour vide; au-dessus de la barricade Valois, quelques têtes menaçantes; dans l’angle do la place, un groupe compacte qui, déjà honteux de sa fuite, s’arrêtait, se retournait, couchait le poste en joue. Quelques coups de feu partent ; les soldats ripostent. Le peuple revient et afflue, à la fois, par toutes les rues qui débouchent sur la place ; les barricades de la rue de Valois, de la rue de Rohan, de la rue Saint-Honoré, se hérissent de cornbatlanls; des chefs intrépides, Caussidiére, Baune, etc., les animent. La liille recommence avec fureur ; les insurgés courent à l’assaut; les soldats se défendent vigoureusement dans le poste. Cependant, Étienne Arago était allé rue Richelieu, à la barricîide de la fontaine Molière, pour se concerter avec quelques amis. Il y était à peine qu’on vit arriver, du côté du Carrousel, un officier supérieur, suivi d’un aide de camp et d’un officier d’état-major de la garde nationale, M. Monceau. Ce dernier, s’approchant d’Étienne Ai-ago, lui nomme le général Lamoricière. Un pourparler vif et bref s’engage. Le général apportait la nouvelle de l’abdication. « Il est trop tard, » dit Étienne Arago. — « Trop tard ! s’écrie le général d’un ton incrédule ; trop tard ! on vous accorde la réforme, on vous donne la régence; que vous faut-il donc ?
— La république. Tous vos efforts désormais sont inutiles pour l’empêcher. Le peuple est maître de Paris : il ne veut plus ni roi, ni princes, ni dynastie. »
Le général fit un geste qui semblait dire : Quelle démence ! Mais, voyant autour d’Étienne Arago des hommes dont la physionomie confirmait les paroles qu’il venait d’entendre, et ne voulant pas perdre un temps précieux, il tourna hrtde, persuadé qu’il allait trouver, à peu de distance de là , un tout autre accueil.
Quelques instants après arriva M. de Girardin, porteur des mêmes nouvelles. Il ne fut guère mieux écouté que le général Lamoricière. Tous deux, dans le même dessein, se dirigèrent alors, par deux côtés opposés, vers la place du
DE LA ItÉVOEli'ilOA DE 18iK. 25U
Palais-iluyal où ils eutendaieiit la fusillade. Une iimltiludo innouibrable, bomiues, fciiinies, enfants, ouvriers, gardes nationaux, accourus de tous les points de Paris, se ruait sur ce dernier théâtre de la lutte. C’était connne un grand tourbillon humain qui remplissait l’air de elameui-s. Les roulements du tambour qui battait la charge, la détonation des armes à feu, le sifflement des balles, le ci i des ble.ssés, des voix vibrantes qui chantaient la Marseilluisfi en courant à la mort, la fumée épaisse qui 'enveloppait cette scène inouïe, donnaient le vertige à qui tentait de s’en approche!-.
Cependant, pai-vcnu à l’angle de la place, le général Lamoriciére s’efforçait de se fi-ayei- un passage. « Vive Lamoricièrel » criaient les uns. « Ce n’est pas lui, il est en Afrique, c’est un espion ! » ci iaient les autres. Ce mot seul pouxait le faire massacrer. Son uniforme incomplet et d'emprunt prêtait à la méprise; toutefois, les baïonnettes et les pistolets braqués sur sa poitrine ne le faisaient ni reculer ni pâlir. Mais ni sa voix, ni ses gestes n’avaient la puissance de dominer une pareille rumeur; c’eût été folie de l’espérer. Le général ne pouvait se résoudre, néanmoins, à retourne!' sur ses pas, car il sentait que le sort de la !oyauté dépendait peut-être encore de quelques paroles favorablement accueillies; il s’épuisait en signaux; il ne cessait d’agiter en l’air son chapeau, son mouchoir ; mais comme il den!eurait à la même place sans avancer ni reculer, pressé qu’il était pai' une nnisse de peuple, une balle vint frappe!' son cheval qui se !'envei'sa sous lui. Attemt lui-même, presque ou !nême instant, d’un coup de baïonnette au b!'as, il fut enlevé aussitôt par quelques hommes du peuple qui, le p! Otégeant de leurs corps, le portèrent chez le marchand de vin à l’angle de la rue de Chart!'cs, où le docleui' Pellai in avait établi une ambulance. On y pansa avec le plus grand soin sa ble.ssure, puis on le fit sortir par une porte de derrière et on le ramena chez lui, où il appi'it bientôt que c’en était fait de la monarchie.
De son coté, le maréchal Géra!'»! n’était pas plus heu-
reux : hissé sui' le r.heval tout caparaçonné de velours et d’or que le roi venait do monter pour passer la revue, le maréchal, eu habit noir et en chapeau rond, un rameau de buis à^a main, faisait une étrange figure. Il s’avançait lentement, avec toutes sortes de difficultés, à travers la foule, quand M. Princeteau, porteur de l’acte d’abdication, parvint à le rejoindre. Le maréchal allongeait le bras pour prendre le papier que ce dernier lui tendait ; mais quelqu’un de plus leste l’avait déjà saisîT C’était un officier de la garde nationale qui refusa de le rendre, M. Aubert-Roche. Craignant, sans doute, que l’abdication du roi n’arrêtàt une seconde fois la révolution, il enleva des mains du vieux militaire le papier précieux et le passa aussitôt à Cliarles Lagrange qui sc trouvait là. Dans le mémo temps, la foule, tout en criant Vive le maréchal! le repoussait douct'inent vere le Carrousel. Les troupes, pendant l’intervalle, s’étaient repliées dans la cour du château et fermaient les grilles. Le maréchal ne put donc pas même rendre compte au roi du triste succès de son ambassade. On venait d’apprendre aux Tuileries, par M. Créniieux, que, dans toutes les directions, les émissaires de la royauté avaient échoué et que ni le général Gourgaud, ni le fils de l’amiral Baudin, envoyés sur la place de la Concorde, ni M. de Girardin, ni M. Merruau, ni personne n’était parvenu à se faire écouter du peuple.
Une foule de courtisans encombrait encore les antichambres. Le duc. de Nemoui-s allait et venait, interrogé et interrogeant, sur les escaliers, dans les corridors, ne sachant rien, ne décidant rien. Le duc de Montpensier avait perdu contenance. Louis-Philippe était tombé dans une complète atonie. Pendant que des ordres étaient envoyés aux écuries du Louvre pour qu’on amenât au château quatre voitures, et que la consigne de détresse de tenir le temps nécessaire pour protéger la fuite du roi était donnée aux troupes, Marie-Amélie aidait son époux à dépouiller son uniforme et ses plaques et à revêtir l’habit bourgeois.
Eli proie à une exaspération qu'elle n’essayait pas de contenir, elle se répandait en reproches contre tous ceux dont elle suspectait la fidélité.
« Ah! monsieur, que vous êtes coupable, que vous avez été ingrat envers nous ! vous ne méritiez pas un si bon roi ! » disait-elle à M. Thiers.
M. Crémieux, qui insistait pour qu’on fit hâte, était aussi l’objet de ses soupçons : personne ne lui répondait, on gardait le silence par respect pour une telle infortune. D’ailleurs, (;e n’était le moment ni des récriminations, ni des explications, ni des excuses.
On entendait toujours la fusillade. Les voitures royales étaient arrêtées par les insurgés. On décida d’aller à pied jusqu’à la place de la Concorde. Dans le trouble de cette fuite précipitée, tout se faisait, tout se disait comme au hasard.
La duchesse d’Orléans se croyait régente. Une telle élévation, dans un tel moment, ((uand elle ne sentait auprès d’elle ni uu cœur, ni un bras,- ni un génie asse? puissant, assez dévoué, pour se jeter entre son fils et la révolution, c’était une terrible épreuve pour son courage *. Le roi ne lui avait, d’ailleurs, donnéaucun ordre, aucune explication, aucun conseil; il ne lui avait dit que ces seules paroles :
« Hélène, restez. » Louis-Philippe ne pensait pas que sa fuite fût un exil. Il ne croyait pas même que la duchesse d’Orléans dût être régente. Par son abdication, le duc de iNemours entrait, de plein droit, dans l’exercice des pouvoii's que lui conférait une loi des Chambres. De Saint-Cloud, où le roi comptait s’arrêter, il dirigerait encore les conseils ; il régnerait de fait sous le nom d’un enfant. C’était là le fond de sa pensée.
Cependant, on le pressait de fuir. 11 demandait sa montre, son portefeuille ; il paraissait tout préoccupé de ces petits
' « Quoi fardeau ! s’écriait la princesse en parlant aux pei-sonnes do
suite. Et Joinville qui n’est pas ici ! »
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détails, étrungcr aux Keiitiiiieiils douloureux qui éclaUiieiit eu saii{,dots autour de lui. Le duc de Montpensiei' embrassait sa jeune iemme enceinte, la confiait aux soins du docteur Pasqiiier et à la garde de M. de Lasteyrie. La princesse Clémentine, la duchesse de Nemours, tenant par la main ses deux enfants, se disposaient à suivre le roi. Les mains se serraient; les regards échangeaient des pensées qu’on ii’osait se communiquer tout haut. La grande figure de Marie-Amélie dominait dt* son désespoir tontes ces tristesses.
Enfin Louis-l’hilippe, appuyé sur le bras de la reine, suivi du duc de Montpensier, de MM. Crémieux, Ar\ Scheffer, Jules de Lasteyrie, (iourgaud, lloger (du Nord), Montai! vet, Dumas, Hebcl et Lavalette, sort du palais par un couloir étroit et sombre conduisant au vestibule do, l’Horloge, et s’avance, par le jardin, vers la jilace. Des gaitles nationaux à pied et à cheval et une compagnie de gaixies municipaux occupent les allées*; un escadron de dragons se forme sur deux i-ang^. Le triste cortège passe eu silence.
Eu arrivant à la grille dupont Tournant, où devaient sta-
' Oiiand L<iiii,«-I‘liilippo fut inontc en voilure, un aille (le camp du fréiiéral BcdeRii vint exhorter ces brave» soldats à ne pas suivre le l’oi de crainte de l'exposer dav.vntage, et à s<! disperser au plus vile pour SC soustraire à la fureur du peuple. L’offleier (pii les eoinmandait, vieillard en clievciix blancs, lii^ilail. a J’ai irenle ans de service, dishU-ü, je n’ai Jamais i-endu mon (ipée; je ne venx pas me déshonorer. » — « On vous la rendra, s’ (‘Criait l'aide de canip; mais, au imiii du ciel, lifdcz-vous. on vous ferez inassacier Ions vos Iimnines. « El, moitié de gré, moitié de force, on jeta sur les épaules du vieillard un manteau bourgeois et on l'enlraina hors du jardin. Notons ici un mol héroïque dans sa na'ivclé. Touché de la sollicitude avec la((iielle un garde nnmicipal couvre sou officier du manteau qui cache rnniforme si dangereux à porU’r dans ce iiionienl, l'aide de camp chcrclic aulom- (le lui s'il ne ven-a pas quelqu’un qui puisse prêter un surtout à ce lirave soldat; n'apercevant pei-sonne : « Mais vous, mon ami, dit-il au soldat, vous n’avez rien pour cacher votre uniforme; (pi’allez-vous devenir? ün vous tuera !» — « Oli I moi, mon cominaïulant, ré|K>n(l le garde municipal, cela ne fait rien. »
tioniier les voitures, on ne les voit point. .Uors le roi, tranquille jusque-là, donne de vives marques d’inquiétude. Fi’aspect de la place, en eiïct, n’était pas rassurant. Les troupes du fféiiéral Bedeau étaient massées autour de l’obélisque; mais une immense multitude les enveloppait. Les cavaliers qui servaient d’escorte au roi se voyaient poussés, reroulés ; il n’osaient qu’à demi résister à la pression du peuple, craignant de trahir, par trop do précautions, la présence des personnes royales.
« Les voitures ! mais où donc, .sont les voitures ? » répétait le roi. Un moment, comme on s’efforcait de ga^mer l’obélisque, où, par suite d’un malentendu, les voitures étaient restées, la reine fut violemment heurtée et séparée de son époux. Elle jeta un cri, chancela; un jeune homme fit un geste comme pour la soutenir. « Lais.sez-rnoi, » difellc en le repoussant. Bien qu’à demi évanouie, elle avait eiK'ore la force de se trouvei' offensée d’un secours qu’ellt* ne demandait pas *. Leroi, ressaisissant son bras, l’enleva, en quelque sorte, et lu poussa dans une des voitures, où il monta en toute hâte après elle. Les enfants de la duchesse de Nemours étaient diÿà dans l’autre, debout sur les coussins, collant à la vitre leurs visages blonds et roses, plus curieux qu’effrayés du spectacle étrange qui s’offrait pour la première fois à leur vue. Leur mère les rejoignit. Alors, on donne le signal du départ. On jette encore à la hâte, par le carreau de la portière, un portefeuille tombé à terre et un sac de nuit qui contient quelques effets. < Partez, parlez, partez donc! » s’écrie M. Créinienx. Le cocher donne un vigoureux coup de fouet, et les deux voitures partent à fond de train par le quai de Passy, enveloppées d’un détachement de gardes nationaux à cheval et de deux escadrons
' A ce moment, un officier de cuirassiers, croyant la vie du roi menacée, adressa aux hommes du peuple qui ie serraient de près quelques paroles imprudentes. «Messieurs, épar{(iiez le roi! dit-il. — Soinmes-unus donc di^s assassins? dit une voix dans la foule. Qu'il parte ! »
dfi cuirassiers que commande en personne le général Regiiauld de Saint-Jean-d’Angely.
La résistance du poste du Château-d'Eau, cet acte sublime d’honneur militaire, dont les héros plébéiens sont tombés inconnus dans le silence de la mort, protégea la déroute honteuse des Tuilei ies.
Nous avons vu que les insurgés, secondés par une centaine de gardes nationaux des troisième et cinquième légions qui venaient de désarmer le poste do la Banque, avaient forcé les grilles du Palais-Royal, du côté de la galerie de Valois. En une minute, lesappailements étaient envahis, toutes les l enêtres se garnissaient de combattants ; le palais et le poste se renvoyaient des feux meurtriers, la mitraille pleuvait suila place comme une grêle épaisse. On supposait bien que les munitions devaient s’épuiser, que les morts devaient être déjà plus nombreux que les vivants dans l’intérieur du poste; mais rien n’annonçait que le courage fléchit. La pens«';e de capituler, en effet, ne venait point à ces braves. Et le peuple se ruait sur les marches du perron, contre les portes qu’il ébranlait à coups de barre de fer; les uns s’effoi'çaient d’escalader les f^enêtres, tandis que d’autres,; moins emportés par l’ardeur du combat et déplorant l’inutile elïusion du sang, s’efforçaient de faire cesser le feu et, d’amener les soldats à des pourparlers. Ils s’avançaient jusqu’au pied des murs, affrontant une mort presque certaine. Mais en vain essayaient-ils par leurs gestes, paileui>s cris, de rassurer les assiégés sur leui’s intentions pacifiques. On les accueillait à coups de fusil, comme on avait accueilli le général Lamoricière, M. Crémieux, M. d(* Oirardin et le maréchal Gérard lui-même. Quelques-uns de ces intrépides citoyens payèrent de leur vie leur généreuse résolution.
Tout à coup une penséé infeniale saisit la multitude;.
On venait de forcer sur la place du Carrousel les écuries royales. Quelques enfants avaient mis le feu aux voiture.'s.
« Le feu! le feu au Château-d'Eau! » s’écrie-t-on.
I)E l,A UÉVOUJTION DE i«i«. i4ri
Aussitôt des hommes du peuple s’attellent à ces voilures entlammées, les traînent sous les fenêtres du poste, ün apporte des bottes de paille, des fagots; un tonneau d’espritde-vin est roulé sur ce bûcher. Lèvent attise l’incendie, il pousse la flaniine; elle monte, s’étend, tourbillonne; elle entoure d’une ceinture ardente le vieil édifice; elle pénétre enfin, elle s’engouffre dans l’intérieur. C’en est fait des martyrs de la royauté, ils n’ont plus que le choix de la mort; le lieutenant Péresse ouvre la porte et veut sortir; il tombe frappé de plusieurs balles. Les soldats qui le suivent se précipitent sur le seuil et jettent leui-s armes, en (■riant (ju’ils se rendent, tandis que d’autres se sauvent par la porte du Musée. En voyant ses ennemis en sa puissance, la multitude pousseun rugissement de joie. Mais, aussitôt, un cri d’humanité se fait entendre. Le peuple, un instant égaré par la démemx du combat, se précipite polir arracher à la mort ses ennemis. Il répand l’eau à torrent pour t'ssayer d’éteindre l’incendie qu’il a allumé. Quel spectacle! et comment le décrire! Quand le peujile pénètre à travers les décombres fumants, trébuchant sur des cadavres noircis, des vêtements ensanglantés, des lambeaux humains calcinés, épars, il a horreur de sa victoire. Du sein de (;ette désolation, il enlève les blessés, les prend dans scs bras, les porte dans la galerie du Palais-Royal. Là, soldats de la royauté, soldats de la République, vaincus et vainqueurs, sont étendus sur des lits, des matelas, des canapés rangés à la hâte le long des murs. Des médecins, des femmes pansent les blessures, étanchent le sang qui coule, abreuvent les lèvres ardentes, comiiiaiident le silence, calment les (‘onvulsioiis de la mort'.
* I.C coinijat du Cliàteaii-d’Eau œilta la vie à onze soldats et à Irenleliuil citoyens. Le lieulenant Pércs.sc, qui avail reçu neuf coups de feu et .'^ix coups d'arme lilanclic, a succomiaj le 7 mars, trois jours après rexiraclion d'une dernière balle restée dans le bras gauclie. Le lieutenant Audoiiy a été amputé du bras droit.
Des actes de courage surhumains s'accmnpUs.saient des deux côtés, dans cette lutte fratricide. Un rmvrier tailleur, pn^ie un enfant par
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Kt, pendant que ces soins pieux honorent l’humanité, à deux pas de 1î\, sons le même toit, des hommes qui ne respectent rien, des vandales, saccadent les richesses du palais : tableaux, statues, livres, vases précieux, magnilicencesde l’ail, trésors de la science, rien n’ast épargné, rien n’échappe à la dévastation. Une fureur aveugle s’acharne sur ces vestiges inanimés comme sur des ennemis vivants. Bientôt l’ivresse du vin vient s’ajouter à l’ivresse (lu combat ; on a pénétré dans les caves. La garde nationale fait d(’s efforts inouïs, mais inutiles, pour contenir ct>s excès.
.\insi le peuple se montre au même moment, dans le même lieu, sous ses deux aspects les plus contraires; donnant raison à ceux qui l’aiment comme à ceux qui le redoutent. Ici, courageux, humain, plein de douceur; là, brutal, insensé : honneur on fléau dola civilisation, espoir ou terreur de l’avenir. ,
Cependant, madame la duchesse d'Orléans, laissée aux Tuileries, regagnait à la hâte ses appartements. Dans le trouble des derniers adieux, elle avait échangé quelques mots avec les députf's qui entouraient le roi, et, se croyant suivie par eux, elle comptait sur leiu' conseil et sur hnir appui.
la taille ol jiar l'àge, le jeune liayeux, répaule ilroile fracasser, la chemise sanglante, ne pouvant plus tenir un liisil, allait et venait, sou.s la grAle des I ailes, hrandissant un sabre de la main gauche, (txcifani le peuple, d(ilianl les .soldats. Un brave répiddiraiii, le capitaine Lo.sseré, arrivé avec sa compagnie à la barricade de la rue de Valois, vou- . lait encore tenter de mettre fin au combat. Arborant son niouclioir à la garde de son épée, il descendait avec l’aide d'Étienne Antgo, et s’avançait en courant vers le po.ste; mais, parvenu au milieu de la place, il tombe atteint d’une balle. Une femme aussi, une jeune et belle ptus<nine, bravait la mitraille pour secourir les blessés et les recueilliidans sa demeure. « Tu es une vraie Romaine, » lui dit un lioinme du peuple en lui fr;i)>pant sur l'épaule. C’était mademoiselle Lopez, actrice de l'Üdéon. Chose bizarre! les cafés et les cabarets étaient r(>stés ouverts. t)n allait s’y reiwser, on fumait, on plaisantait entre deu.v fusillades. Un chien perdu, (lui hmiait an bruit des coups de feu, égava plus d'une fois celle scène tragique.
Qu’on juge de son effroi loi’sque, au bout de sa course i'i travers les salons et les couloirs, d’où elle entendait la rumeur de la masse populaire (pii débordait sur le Carrousel et escaladait déjà les grilles du château, elle se retourna et se. vil s(ude. avec quebpies pei-soimes de sa suite Si's joues si pâles pâlirent encore.
En ce moment le bruit du canon retentitdans la cour. La princesse crut qu’une lutte fatale s’engageait. Elb; savait que la troupe n’était plus en (Mat de résister. Elle pensa (pi’elle allait être massacrée.
,\loi‘s, par un de ces beaux mouveineiiLs du cœur, fré- (fuents dans riiistoire des femmes, elle saisit ses deux enfants par la main et se plaçant avec eux devant le portrait eu pied de leur père* : « Il ne me reste donc, s’écria-t-elle en implorant de ses yeux en larmes le .secoui’s d’en haut, (pi’à mourir ici ! »
Au même instant, la porte s’ouvrit; un éclair d’c.spéraiice brilla dans les yeux de la princesse, elle s’élança à la rencontre de la peisionnequi entrait. C’était M. Dupin, qui, suivi de M. de (iraimnout, cherchait la régente pour la conduire à la Chambre. « Monsieur Dupin, s’écria la duchesse, vous êtes le premier qui veniez à moi. » Chose étrange! en effet, la régente, eu ce 'moineiit suprême, était complètement oubliée des hommes politiques. Presque aussitôt on vint lui dire que M. le duc de Nemours rengageait à quitter les Tuileiâes. Elle prit le bras de M. Dupin et, suivie d’un petit groupe de pereonnes de sa maison, elle traversa le jardin et passa devant des troupes de ligife qui, n’ayaiit reçu aucun ordre, ne lui rendirent même pas les honneurs militaires.
* M. Régnier, précepteur du comte de Paris, M. de Boismiloii, secrélaiw des conimandenienls, M. Asseline, M. de Chalmt-Lalonr, le général Gourgaud, M. de Villaumez, M. dé Graves, le duc d’KIcliingen; M. de Montguyon, MM. Thiers, Duvergier de llauranne, de Rémiisat, Raroclio, jugeant la pahie perdue, quittèrent le:^Tuileries aussitôt après le dépail du ix)i, sans savoir ce que la prinresse était devenue,
* (le magnifique [wrtrait. digne d'iine telle illustration, est dit an pineeaii de M. Ingr<>s.
IIISTUIflE
La (iiichessotenailpar la niainlecomtede Paris; lepetitduc de Chartres, malade depuis quelques jours et grelottant de fièvre, était |)orté par son médecin, M. Blache. En arrivant au pont Tournant, M. Dupin, s’avançant vers la foule, proclama, à haute , voix le comte de Paris roi des Français, et madame la duchesse d’Orléans régente. Puis on se dirigea vers la Chamhi c *. La princesse était émue, mais sa volonté restait ferme; elle allait, non pas comme on l’a dit, assouvir enfin nue ambition longtemps contenue, mais toul sim|)lement accomplir un devoir de mère.
Si la duchesse d'Orléans avait eu, en effet, ces ambitions impatientes que les soupçons de la famille royale lui prêtaient, elle aurait réussi peut-être dans sa tentative*.
Mais, malgré l’opinion accréditée au Château, elle n’était pas du tempérament qui fait les fortes ambitions et les grands desseins. Intelligente, réservée, délicate d’esprit et de corps, digne de soutenir avec honneur un rang élevé, elle n’avait rien de cette énergie audacieuse qui s’empare du commandement. Habituellement souffrante et résigni*e, elle nourrissait de vagues espérances; mais la flanune iir-
' Pendant ((ue la duchesse d’Orléans se dirigeait vers la Chambre, un lieutenant de la 5' légion, le citoyen Aubert-Roche, redoutant des scènes efl'royahles si le combat venait à s’engager entre les insurgé-s el la troupe qui gardait encore les Tuileries, se présenta au guichet de l’Echelle et demanda .à parler au commendant du chèleau. Il lui peignit avec la plus grande vivacité le péril croissîint, et l’engagea à livrer iininédintement les Tuileries à la garde nationale, qui jwurrait, du nriiiis, les présener du pillage. Le comniaudant, ne pouvant prendre siii’ lui de donner l'oifh'e d’évacuer, conduisit .M. Aubert-Roche au duc de Nemours. Celui-ci écouta en silence et fit ce qu'on lui depiandail. Aussitôt, l'artillerie, après avoir tiré trois coups de canon chargés à blanc, signal convenu pour avertir de l'arrivée du peuple, cominençu son mouvement de retraite par la grille du Pont-Royal. Les dragons mirent pied à terre pour faire descendre leurs chevaux par l'escalier du milieu. La retraite se fil avec si peu d'ordre qu'on oublia de relever les postes intérieurs.
* Sur le pont rie lu Amcorde, le comte de Paris trébucha et toniba. Il ne se fil aucun mal; mais cette chute lut un triste présage pour le cœur troublé de sa mère.
tèrieurc qui fait les Marie-Thérèse ou les Catherine ne rayonnait point à son front. Sa lèvre mélancolique, qui lui gagnait, par des paroles aimables, les cœurs bienveillants, ne frémissait point de celte éloquence qui subjugue les âmes rebelles. En un mot, c’était une noble princesse, ce n’était ni une héroïne ni une femme de génie. Il eût fallu être l’une ou l'autre pour arrêter à soi, à ce morreut suprême, le flot empoilé des révolutions.