‹ Histoire de la Révolution de 1848Chapitre 23 sur 55 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

).<' jiriiiik ;i In Uiamlnv i|o< fli‘|nilis

l,:i (lliauibrfl dt's pairs avait (H»‘ ronvoquôr pour une lioiin' t“l (Irniit*. Une nmiio (lisciissioii sur lo proers- wrlial oeeupa.lrs premiers momeuls de la st aiiee, puis le rliaueelierse leva, et, d’iiue voix Irès-émue, aiiiiouça à l’assein- Idée les êvéïiemeiits du dehors: « Messieurs, dit-il, jo iie sais (pie par le MquiUnir <pie leiuiuisti're préecVliîiit n'existe plus et (pi’iiu autre ministère se. forme. Je n'ai reçu aiieuu avis oflieiid de quoi (pie ee soit : par eonsi-quent, il n'y a

I ieu dont je puisst' entivlenir la Chaïuhre. »

l,(\s paii-s, humiliés et déconeerti’s, ne jugèivnt point non plus qu'ils eussent qiiehpie chose à faire; la .si'ance fut suspendue. l'endant cette suspension, le In uit se répandit que madame la duchesse d'Orléans allait vejiir an Luxemhourg avec M. le comte de Paris; mais, après nue longue i*l inutile attente, h‘ chancelier, ayant invité les pairs à reprendre leurs places, liuirfit connaître, en C(‘s ternms, qu'ils pouvaient se sépart'r :

« Nous avions envoyé trois de nos (‘ollégues auprès de « M. le président delà Chamhre des députés pour l’infor-

II niei‘ que la Chambre des paii-s restait assemblée et alten- << dait les communications qui pourraient lui être faites. « Cette mission a été remplie ; mais, d'après le compte dé-

IIISTOinE DE LA RÉVOLUTION DE 1848.

« taillé (jui nous a été rendu par nos collègues, il est (( évident que la Cliainbre des députés n’étail plus en séance « quand ils y sont arrivés. 'Noire message n’ayani pu, par « conséquent, avoir aucun résultat, j’ai l’hohneur de pro- « poser:» la Chambre de lever la .séance. Klle sera informée « quand une nouvelle réunion pourra avoir lieu.

.Ainsi finit, ainsi devait finir cette assemblée sans caractère, sans tradition, sans jmissance, cette représentation factice d’une aristocratie plus factice encore.

Ni le roi ni les ministres n’avaient pensé :\la Chambre des pairs, au inomeiil dudanger; on nedaignaitpas la prévenir des événements accomplis. Il ne vint :'i l’idée de personne de lui demander une inspiration politique, un appui légal, un effort quelconque de courage ou de patriotisme. Ni la monarchie dans ses dernières convulsions, ni la Répiililique dans ses premières luttes, ne songèrent à cette assemblée inerte; personne ne prit la peine de la congédier; elle s’effaça, elle s’évanouit dans le néant où elle avait végété; on ne put pas même dire ; fi/ù? « vécu '.

Le spectacle que présentait :‘i la même heure le palais Bourbon, quoique bien différent, n’était guère moins pitoyable. Depuis midi, une foule de députés, de journalistes, de personnes étrangères :i la Chambre, accouraient de foutes les parties de la ville, effarés, en proie à des frayeui’s dont le désordre paraissait dans la tenue, dans les propos, sur les physionomies. Nul ne chercliait déguiser sa préoccupation pei'sonnelle dans la panique générale.

Jamais peut-être, :i aucun moment de nos crises révolutionnaires, une pareil!:» hésitation, une perplexité si manifeste, n’avaient trahi, dans les esprilset dansles <;onsciences, nue déroute plus complète. On vit, alois, avecsui’prise, avec

' l.es paii’s oux-niôines avaienl le senlimeiU de leur nultile : « MessieiuN, la Chambre des député.s vieiil d«Hre envahie, s’écrie M. Beiiifiiot, en entrant vers dix heures dans lu salle du Luxemliour^ ; nous allons l'être inces.saiuinent. — Hou cher collèMue, vous vous llatter. >• lui ré|Niud, eu souriant. M. de Saint-Uriest

• mSTOlRR

Irislessa, combien »*tait deveiui petit, eti Friinee, le nombre de ces hommes fermes de cœur, pour lesquels le devoir ne Miuniit jamais ^‘tre douteux et que le saeriliee trouve tout préparés. Quel que soit le blâme que doh>» encourir devant l'histoire l’attitude de la Chambre des députés en ce nioinenl décisif, iliconvient de dire, non pour sa justification, mais poimnotre ensei^ynemenl, qu’elle reflétait l’imapetrop fidèle de l’étal moral auquel les cla.sses supérieures étaient descendues. Vues troublées qui chcrcheut i\ reconnaître de quel cété va la fortune pour la suivre, appréhensions de s’attacher à une (ainse perdiie, prudences qui veident tont ménager, perfidies qui s'obsej'vent, habitudes, contractées <lans les. chocs incessants de nos luttes civiles de confondre le succès avec ledi-oil, l’égoiameavec la sagesse; la fourberie av<*c l’habilelé, voilà de quels éléments .se composait, vers le déclin du règik* di* Louis-Philippe, l’opinion légalement constituée dans les Chambres; voilà sur quels fondements la dynastie d’Orléans se croyait assez solidement assise pour défier l’ardeur des passions populaires. '

L’ouverture de la séance n’avait été indiquée, la veille, que pour trois heures. M. Sauzel n’était pas là. En attendant qu’il vînt, dans la salle des Pas-Perdus, dans la salle des conférences, dans les couloirs, dans les bureaux, dans la tribune des journalistes, on entrait, on sortait, on se communiquait des nouvelles et suriout des suppositions ; personne ne connaissait avec exactitude la situation des choses; les bruits les plus contradictoiivs trouvaient créaiMîe. On venait de voir passer M. Odilon Barrot, suivi d’une espèiie de cortège; il allait preudi'c po.ssession du ministère de l’intérieur. On se demandait si Louis Philippe était encore roi, s’il avait quitté les Tuileries, pour qui se prononçait la garde nationale, si la troupe combattait e>rcore, qui la commandait; on sentait que tout flottait au hasard.

Enfin, pendant que MM. Carnot et Marie se décidaient à aller an château pour éclaircir tous <‘.es doutes, on vit arri-

v«‘r M. VhIouI pI p4u«ieiii‘s autres iwrsoniips de l'intiinitêde Jyouis-Philippp, qui, eji annonçant l’aMication, groiipèrenl autour d’elles des députés influents et s’efToreèrenI de les amener à soutenir la régence. M. Bernei* et M. Lubis, i“édaeteur en chef d’un journal légitimiste', se pi ononçaieni l'ortement pour cette transactioji. On afürinait que le National était gagné, qu’un niinislére Odiloii Barrot et Marras! allait entourer de sa |H»pularité un gouvernement nouveau, exempt de tous les torts dont le peuple accusait l.oiiis- Philippe. « il y avait bien, disait-on dans ces groupes, un certain nombre de fous qui parlaient dt' Hffmbliqvp, lirais ce u’était pas là mie opinion .sérieuse. Ilu moment que la peissonne du roi et celle de M. le duc de Nemours élaieuf boiN de cause, rien ne serait plus facile que de faire acclamer madame la duchesse d’Orléans et M. le comte de Paris: une jeune femme que la calomnie de l’esprit de parti n'avait jamais osé effleurer, et un enfant prései*\’é, par son âge, de toute paiiicipation aux choses, de toute relation avec les hommes que réprouvait l’opinion publique. » Comme on raisonnait de la sorte, M. Thiers accourt hors d’haleine; on l’entoure, on le presse de questions. Il coii- (irme la nouvelle du départ du roi; il ne sait rien de plus; il li a pas vu madame la diiches.se d’Orléans; il n’a pas vu .M. Odilon Barrot; il vient de traverser la place de la Concorde. « La troupe, dit-il, n’empéchera pas le peuple de pa.sser; avant dix minutes, la Chambre sera envahie, les députés seront égorgés. La marée monte, monte, monte, » ajoute-t-il en élevant son chapeau, comme pour imiter le geste d’un pilote en perdition. 11 n’y a plus rien à faire. Kl M. Thiei’s disparaît*, après avoir ainsi répandu auloiir de lui la consternation el l’épouvaute.

* Union mmiarcluqne. ‘

* MM. Thiers, Duvrrpipr rie Hiiiirannc, rie Réniusal. Rarochc, rie Salles, avaient, ainsi que nims l'avons vu, 'quitté les Tuileries en même leiiips que Louis-Philippe. M. Thiers, séparé rie ses amis à l'entrée rie la plare rie la <',oneorrie et poussé par la foule riii n'ilé ilil pont. hAlant

Pmsquft au même moment, M. Saiizot arrive et prend place an fîniteuil*. Les tribunes publiques sont vides; il n’y a pci-soune au banc des ministres. Dans la tribune des journalistes, MM. -Gênais (de Caen), Pascal Duprat et quelques autres rédacteurs de la iléforme, parlent liauleineiil de république; M. Marrast s’efforce de leur imposer silence.

M. Laffitte demande que la Chambre se déclare en permanence. Cette motion est adoptée; mais les députés, de plus en plus troublf'*s par les nouvelles du dehors, ne songent à pn'udit' aucune autre initiative. La séance est suspendue.

Knfin, vers une heure et demie, un officier en uniforme est introduil et vient parler h l’oreille de M. Sauzet. Aussitôt le président annonce avec beaucoup d’embairas à la Chambre que madame la ducliesse d’Orléans va assister à la séance. Il fait disposer trois sièges au pied de la tribune. Une agitation extraordinaire se manifeste sur tous les bancs quand on voit entrer dans la salle, par la porte du coidoir de gauche, madame la duchesse d’Orléans, tenant par la main le comte de Paris. Le duc de Chartres la précède ; plusieurs aides de camp, des officiers de l’armée et de la

le pas, )^ait entré à la C.hambre, plutôt pour y ctacrclier nn reru^e que )K)ur y apporter un avis. Persuadé que l’invasion popuiaiiv ne larderait pas, il ne jugea pas opiiorlun de l’attendre, et pensa à inellre sa pei-sonne en .sûreté. Un député conservateur, M. Talahot, s’oifril à raccompagner et le reconduisit par de longs circuits, par le bois de Itoiilogne et les Batignolles, à travei-s des groupes populaires menaçants qu’il fallut plusieurs fois haranguer, Juscpi’à la place Saintfieorges. M. Thiers y arriva, vers six heures du soir, harassé de fatigue, dans un état de complète prostration physique et momie.

* MM. Beaumont (de la t^oinme), de Mm-nay, de Polignac et Ca-sar Bacol, informés parmi des sléniographes du Moniteur que les gardes municipaux qui occupaient la caserne des Minimes, près de la place Royale, venaient de se rendre, et que le peuple, partout mèh- à la garde nationale, s’avançait vers les Tuileries et le palais Bonriion. coururent avertir M. Sauzet. Celui-ci se refusa d'alionl à ouvrir la séance. Il fallut le presser vivement fionr obtenir (|u’il se rendit au palais Bonriion avant l'heure indiquée.

DE LA RÉVOLUTION DE i848.

gar^e nationale, lui servent d’escorte. A la VTie de cette l'emme, de cette mère .si nDbIc et si courageuse, un certain attejidri.ssement gagne les cœurs*. « Vive la dwhesse d' Orléans !,vive le comte de Paru ! vive la réijente! vive le roi ! » c.rie-L'On dan^ les tribunes et sur la plupart des bancs. La (lucbe.sse s’incline; son voile à demi relevé découvre ses joues pâles et ses yeux rougis par les larmes. Ses vêtements lie deuil ajoutent quelque chose de plus loucbant encore à lu plaintive majesté de son maintien. Elle parcourt d’un regard inquiet l’assemblée, coiiune pour y cherclmr des protecteiu’s. Hélas! elle vient d’entendre des paroles bien différentes. En traversant la salle des Pas-Perdus, elle a été coudoyée par des républicains accourus pour déjouer ses efforts, et, au moment même où elle entre d’un pas timidi' dans l’enceinte, un petit groupe d’hommes résolus s’y précipite pour prole.ster, au nom du peuple, contre la royauté de .son fii.s. ,

MM. Emmanuel Ârago, Sarrans, Chaix (de Lyon) et Oiiinéril (de Saint-f)merj an ivaientdes bureaux du National, on siégeait, depuis neuf heures du matin, un comité composé (le délégués de tous les quartiers de Paris etdo républi<‘ains de tonies les nuances. On avait cherché à s’entemire avec le comité de la Héfoi'me. On comprenait qu’il fallait s’unir pour tenir pi'ét, à tout événemeiU, un gouvernement provisoiiv ; mais la fusion était devenue difficile par suite des rivalités pei-sonnellt*s et de la polémique acerbe des deux journaux pendant ces dernières années*.

Monté sur une table, M. Louis Hlanc prêchait la conciliation, M. Ftdix Pyal le secondait; d’antres les combatlaienl ; les amis particuliers de M. Mairasl repoussaient H. Ia>drii-

' « Je suis l'épulâicaiii, (hsuit )l. Marrasl, itaiis In triimniMles journnlisles; mais oelle femme, ces enfants. U»ul cela m'éinenl. — En 18.50, n'y avail-il pas an.ssi une femme ol un enfant? lui ré|X)nil un (le ses voisins ; avez-vous ét(‘ (‘inu alors? »

* Au inoraenl oi'( éclata l'insurrection, M. la'Hru-Rollin et M. Marl’ssi étaient sur le point de s4» balti’e en duel.

Rollin.' Enfin, coinint* lo temps pressait et eomine on ponvail craindre que la Chambre des dépiilês, défendue par la f mipe, ne prît une résolution énergique, également fâcheust' pour le National et pour la Réforme, M. Martin (de Strasbourg), qui n’avait cessé d’aller d’un comité à l’autre, dans l’intérêt commun, parvint à faire signer aux deux partis la liste suivante : MM. Arago (François), Dupont (de l’Enret, Lt'dm-Hollin, Flocon, bonis Diane, Marie, (Îarnier-Pagès, Ijamartine.

Sur ces entrefaites, la nouvelle positive de l’abdication du roi étant arrivée, M. Arago l’annonça an bataillon de la •j® légion qui stationnait dans la rue bepelletier et à la ma.sse populaire qui, depuis le matin, encombrait les abords des bureaux du National. « Le roi abdique en faveur de son petit-fils, dit M. Eminannel Arago bàrangnant à une fenêtre, mais le peuple victorieux ne doit point accepte! cette abdication. Un roi déclin n’a pas le droit de dispose!' de la .souveraineté ; c’est an peuple siml, aujourd’hui, qu’il appartient de prononcer sur son soi t ; c’est an peuple à constitue!' un gouvei-nement de son choix. » Et, voyant que ses pai'oles ne soulevaient aucune opposition, M. Arago proposa à l’acclamation populaire nu gouvernement provisoire (‘oniposé des noms qu'on vient de lire. Pendant ce temps, on décidait, dans les bureaux, d’envoyer une délégation à la Cbamb!‘4‘ dés députés, afin d’y appuyer le mouvement révolutionnaire, et, peu d’instants après, MM. Arago, Cbaix, Dmnérilel Sai'i aus pi enaient tonsquati e, à pied, le chemin du palais Bourbon.

Arrivés sur le boulevard,:! la hauteur de la rue Dnpbot. ils aperçoivent un (autége composé de gardes nationaux, d’un petit nombre d’ouvriei's, d’enfants surtout, qui enlonlent une voiture de place, et crient Vive In réforme! Les délégués s’approi'bent et reconnaissent dans la voilui'o, MM. ( Idilon Barrot, Abaltncci, Oarnitu -Pagès, üegonvt>s-Denuncqne; sur le siège, auprès du cocher, M. Pagnen e, l’édibuiren renom de la prasse démocratique. M. Ai'ago s’;i-

DK LA HKVÜLÜ'noN DK ISiX. -iVj

vinu o il la purlièro ; « Vous allez à la Chaïuhre? dil-il, en s’atlressaiil à M. Odiluii Barrot ; nous y allons aussi. Vous \ «liiez pour l'aire (rioinplier un gouvernement de eoterie: lions y allons pour faire proelainer la volonté du peujile. >i Kt, eoniine il proiionee le mot de gonvernenient provisoire, •MM. Garnier-Pagès et Odilon Barrot lui reprochent son iin- I»riidenee, sa folie. On se sépare Irés-aninié de paît e( irautre. ün va tout à riieiire se reti onvei' en présence, poinle combat décisif.

l.a place de la tioncorde était, comme on sait, occupée par des ti’oupes nombreuses et en bon ordre*. Les délégués lin \alionali\e savaient pas Iroj) comment il leur serait possible de la travei’ser. M. Arago paya d’audace, et, s’élanl fait conduire auprès du généi'al Bedeau, il se nomma, déclara i|U il allait, au nom du peuple de Paris, l einplir à la Gliuinbre une mission ofticielle, et qu'il demandait le libre passage. Le général hésita un moment, puis il consentit à laisser passer les délégués; ceu.v-ci touchaient déjà an bout du pont, lorsque accourant au galop : » Monsieur \rago, s’écrie le général, de grâce, faites-moi savoir le plus tôt possible ce qui se passe à la Chambre; nous ignorons tout ; nous sommes ici sans aucun ordre. Notre situation n'est pas tenable; j’ai expédié estafette sur estafette aux ministres, mais je n’obtiens pas de réponse. Dites, je vous en supplie, à .M. Odilon Barrot ou àM. Thiers qu’il nous envoie des oi'dres sans tarder. » Arago jiromit, et passa*.

Lorsqu’il entra dans la salle des Pas-Pei’dus, le désordre cl le tninnite y étaient an comble. Des groupes animés discutaient avec. vébémenc(‘ des propositions confuses, mais qui, toutes, élaieutpiuson moins dans l’intérét de. la régence.

' Six csi’adi'üiis tic et «le Ims.sarils, le Iti' l'ép^iiiieiil iLiiilmi-

l'cie lie lifTiie.

- l’eu d'instaiils apn*», M. l.i’oii Kaiicherel un aiilif dijaitc tiiiccnl le général Betieau ii déleiKlif la Chambre. « Apporlez-inoi mi ordre ilu iirésideid, répoiidil le {féïKà'at. Je ne saurais ajfii’ sans Ordres. » «

iW . • HISTOIRE

M. Eiiiiiiailuel Ai'ago, à qui sa forte stature et sa voix sonore aident à se frayer un dieiiiin à travei's la foule, proteste contre les discours incoliêi’ciits des paKisans de la dynastie,

H leur jette hardiment le mot de Itépubliquc. A peine l’at-il prononcé, qu’il entend battre aux cbatnps et qu’il voit mie femme vêtue de deuil qui passe rapidement, presipie inaperçue dans la préoccupation générale. C’est la duchesse d’ttrléans. Elle va entrei-, avec le comte dePaiis, dans la salle des séances. Il n’y a pins un moment à perdre, M. Emma- . iiiiol Arago et ses amis se précipitent à sa suite; ils arrivent en même temps qu’elle, par la porte opposée, dans l’hémicycle. M. Arago, déjà sur les degr’ès de l’escaKer, veut monter' à la ti'ibuue; plusieurs députés le r'etierment.

M. Sauzet essaye de lui imposer silence, lies colloques très-vifs s’errgagent. Pendant ce tenqis, M. Dupin, sur l’invitation de M. Lacrosse, et Corinne malgré lui, car il compieinl que rintei'vention d’un familier- du (diàteau peul comprometli-e la cause de la régente, a pr is la [larole. Ce duc de Nemours venait d’entrer'.

« Messieurs, dit M . Dupin, vous connaissez la situation de la capitale, les manifestations qui ont eu lieu. Elles ont eu poui résultat l’abdicatiou de S. M. Louis-Philippe, qui a déclai-c, etimême temps, qu’il déposait le pouvoir et ipi’il le laissait à la libre ti-aiismission sur la tête du comte de Pai-is, avec la r égence de madame la duchesse d’Oi-léans. t

Des acclamations nombreuses intei-i'ompcnt cette déclaration solennelle, dont la présence du duc de Nemouis coiifinne l’authenticité. Nous avons vu pouilant que Louis- Philippe, lidcle jusrju’à la fin au i-especl de la loi, avait résisté à toutes les insinuations, aux instances les plus

' Au poal ik' la (anicui'de, tut coiiï4.Mlluit au duc de Seiiiours de reslec eu delun-s du palais Uourtxm, à lu tète des li-ou|ies. « Hélène court des daugei-s. dit-il, je vais avec elle. » Pendant tout le teiuits que dura cette réjîeiiee ('■pliémère, le dur. de Neinoui's, sans songeruii seul instant à lui-inème,se pri'occupa de sa lielle-sopur et de ses deux neveux, avci; une rourap'cust? sollicitude.

pressuiileb, el ii’avait l’MHt statué quant à la régeiictr. Le iium (U* iiiadaine la duchesse d'Orléans, sid)sli(ué à celui do M. le duc do .Noiiiouis, était un acte illégal, uih; usurpaliou de pouvüii’ inspirée aux amis do la dynastie, à •MM. Dupin, do Girardin, Grémioux, Odiluii Ban-ut, par riiiipériouse nécessité des ciicouslaiices. IjO duc de Nemuui-s, il Tant le dire à sa luuauge, auu-S(udeiuonl n'avait opposé aiicuuo résistance à une telle violation doses droits, mais avait voulu accomplir sou sacrilico en personne, sancliomler do sa présence la décision de la Ghainhre, qui l’allait dépouiller, et partager, avec lal'emmede son rrêre, les dangers d’une telle entreprise.

Les acclamations (|ui viennent d’accueillir le nom de madame la duchesse d’Orléans enhardissent .M. Dupin ; il demande qu’elles soient constatées an procès-verhal. « Messieurs, dit-il, vos acclamations, si précieuses pour le nouveau loi et |>onr madame la régente, ne sont pas les premières qui l’aicml saluée ; elle a traversé, à pied, les Tnilei ieset la place do la (ioncorde, escortée par le peuple, par la garde nationale, exprimant ce vœu, comme il est an l'oud de son cœur, de n’administrer (|u'avec le senlimenl prol’ond de l’intérét public, du vœu national, de la gloire el de la pi-ospérité de la Fiance.^ Je demande, en allendani que l’acte d’abdication, qui nous sera i-emis probablement par M. Barrot, nous soit parvenu, que la Ghainbre l'a.sse insciire au procès-veibal les acclamations (pu ont accompagné et salué ici, dans cette enceinte, M. le comte de l'aris, comme roi de France, et madame la duchesse d’Orléans comme régente, sous la garantie du vœu national.

— Messieurs, dit le président, il me send)le que la Chambre, ])ar ses acclamations unanimes... »

Des predestations éclatent, à ces mots, siu- les bancs de la gauche el de la droite, et surtout parmi la foule qui se pi esse au pied de la tribune. Madame la duches.se d’Orléans el s(‘s enfants sont |)OUssés, heurtés, par cette foule qui ne

IIIÜTUIHE

les voit |)as ou (jiii ne veut pas les voir Ke sa place, M. de Lamartine demande an président de susi)endre la séance, pai' respect pour la représentation nationale et pour l’an- •jOisle princesse présente dans renceiille. Lette pioposition, bien que voilée de l espect, était tout à lait conli’aire aux intérêts de la régence; elle étail même inconstitutionnelle, car rien n’était pins naturel et inêine plus nécessaire que la prt^eneq du nouveau roi au sein de la représentation nationale qui devait sanctionner son avènement. Cependant le président, méconnaissant complètement la sifnatioii et mèine la légalité, annonce que la Chambre va suspendre la séance, jusqirûce que madame la duchesse d’Orléans et le nouveau loi se soient retirés.

Alors , M. le duc de Nemoni-s et (pielques députés engagent la jn incesse à sortir; mais elle s’y refuse. Son instiiu'l maternel l’avertit. Son cœur a plus de fermeté (|ue le cœur di’ tous les hommes qui l’entourent. Klle reste debout, à sa place, tenant toujours ses enfants par la main, résistant à la pression insupportable de la foule, l'ile comprend que, si elle quitte la Chambre, la cause de son fils est perdue. Le général Oudinot prend la parole pour soutenir le droit de madame la duchesse d'Orléans. « Si la princesse désire se retirer, dit-il, (|ue les issues lui soient ouverte.s. Si elle demande à re.sler dans celte enceinte, qu’elle reste, et elle aura raison, car elle sera protégée ])ar notre dévouement-. »

Cependant M. Marie est monté à la tribune, mais il u’ob-

' .Vce niumeiit. M. il'JtoutleUil, voyaiil le coinU' de l'iiris lW-s-|iùli-. d>'iiiande jioto’ lui un verre ireaii à l'un dt*s liuissier.v, « Gel enlünl est ému. (lil-il. — Je ii'ai pas peur, dit aussilùt le petit jiriiici', (pu l'nvail (adeudu ; je vous rcnu'reie, luousicHir. » El il refusa olisliu(’'ineul de liOire.

^ .^près avoir pronoiua- «>s (|uei((u(>siuuls, le {'(•iiéral descendil dans la eourdu palais Itourlwii, et, liaraiiguaiil les gardes iiatiuiiaux (|ui s'y trouvaient, il les exhorta à |)roléger une feinnic, un eufaiil.... St» paroles fiireut accueillies avec une froideur exirt'me. Pendant (|u'il s’efforçait à ranimer un zèle éleini, la f.liamhretdait envahie et la princesse en fuite.

Digilizçji by^OÔgle

Ijpiit pas le silence. « Que loiifes les personnes étrangères à la Chambre, dit le président, se retiri'ut. » C’était, sous cette forme plus générale, une injonction nouvelle à la duchesse d’Orléans de quitter l’eiiceiiite. Cédant aii.v invitalions qu’on lui adiesse de toutes parts, elle monte par l’escalier du cenlie, mais elle ne peut se décider encore A sortir et .s’assied sur les gradins supérieurs avec ses lils; le due de Ninnoui's se tient toujours aiqtrés d’elTe et prend des notes au crayon. M.M. Ilupin, de Cirardin, quehjnes ofticiei's de la maison du comte de l'aris et quelques gardes nationaux, formaiil devant la princesse un demi-cercle, la dérobent aux regards. « M. Ilarrot! on est M. Barrot? » s’éerie-l-on de tontes parts. On le cherche, on l’allenil avec anxiété. On semble i roire (pi’il peut seul imprimer nue impulsion décisive à celte agitation confuse. Enfin le ministre de la régence parait dans la salle. Tons les yeux se tournent vers lui; on renvironiio; on lui crie de monter à la tribune. Le moment est solennel.

M. Barrot venait à la Chandjre le cœur encore rempli d’illusions. .\prés avoir été an ministère de l’intérienr, on il s’était occupé, de concert avec MM. MallevUle, Bixio, l’agnerre, de prendre quelques mesures d’ordre; a[)iés avoir fait jouer le télégraphe pour annoncer aux départements l’abdication du loi et la régein-e'; après avoir envoyé, par le colonel de Conrtais, aux troupes de la place de la Concorde, l’ordre de ne pas tirer sui' le peuple, il était allé, avec M. Bii^ta, à la rencontn' de madame la dueliesse d’Oiiéans; mais, ne rayant pas trouvée, il s’élail rendu eu tonte hâte à la (’.liambre. Là, an moment d’entrer dans la salle des délibérations, M. Emmanuel Arago et <pielqnes députés, (pii épiaient son arrivée, l’avaient eii- Irainé dans un bnri'au -, on une vive discussion s’était en-

‘ Vciii' aux Dnctwieiiti Imloriqufs, à In lin du voluiiiu, ii* D

- (le liureaii avait (‘‘lé mis à la disposition d(( M; Araga. sur ordre exprès de M. Sauzel, ipii ne paraissait pas s<> rendre un eonipteliien nei de la sitnalion.

fC.Tgée sur la nôcessilé de nommer un gouvernement provisoire. M. Barrot combattit avec force cette proposition, et, l)ien rpie M. Arago lui offrît de faire ajouter son nom sur la liste adoptée dans les bureaux du National, il déclara (ju’il ne consentirait à rien de semblable. « Tous les pouvoirs sont concentrés dans mes mains, répétait toujours M. Itarrot; je ne saurais admettre aucune autre combinaison ni serx^r aucune autre cause que celle de la régence. » lie fut après s’étre ainsi prononcé qu’il entra dans la salle des délibérations. M. Marie occupait. encore la tribune. Au nom de la loi qui déférait la régence au duc de Nemours, il protestait contre toute flécision précipitée, et demandait la nomination d'un gouvernement provisoire. « Onand ce gouvernement aura été constitué, disait M. Marie, il avisera ; il pourra aviser concurremment avec les Chambres, et il aura autorité dans le pays. Ce parti pris à rinstant même, le faire connaître dans Paris, c’est le seul moyen d’y rétablir la tranquillité. Il ne faut pas, en Jin pareil moment, perdre son temps en vains discours. Je demande que siir-lt'-champ un gouvernement provisoire soit organisé. »

ba proposition d’un gouvernement provisoire est accueillie par des bravos partis de la tribune des journalistes. M. Crémimix s’empresse alors de l’appuyer. « En iSôO, dit-il, nous nous sommes troj» hâtés, et nous voici forcés de recommencer en Nous ne voulons pas, mes.sieurs, nous hâtei' en 1848; nous voulons procéder régulièrement, légalement, rortemenl. Nommons un gouveiuement provisoire; qu’il soit juste, ferme, vigoureux, ami du pays, auquel il pui.sse parler pour lui faire comprendre que, s’il a des droits que tous nous saurons lui donner, il a aussi des devoirs qu’il doit .savoir remplir. Je demande l’institutioii d’un gouvernement provisoire composé de cinq membres. »

Au milieu de l’agitation qui suit cette proposition, M. de Cieuonde élève la voix pour demander l’appel au peuple.

I>t: LA RÉVOLUTION DE 1848. 281

« Vous 110 pouvez foire ni un gouvernement provisoii-e ni line régence ! s’écrie ce coiiragciix eJianipion de la légilimilé •‘I du suffrage universel ; il faut que la nation soit convoquée. Il n’y a rien sans le consenleinonl du peuple, (i’esl coiiinie en i8r»0; vous ne l’avez pas appelé. Voyez ce qui vous arrive ; ce sera la inênie chose, et vous verrez les plus grands niallieiirs surgir de ce (pie vous ferez aiijoiird'lini. »

.\ ce moineiil, M. Barrot se dispo.se à inoiiler à la trihuiie. K M. Barrot! .M. Barrol ! lais.sez parlez M. Barrot! » s’écrie- 1-011. l'ii profond silence succède au tiniinlte. M. Barrot, éinii, iiiais resté inaitre de son émotion, prend la parole. Il trace siiccincteiiUMit ini tableau de la situation qui est écouté avec faveur. « La couronne de .liiillet repose sur la tète d’un enfant et d'une femme, « dit-il avec un accent solennel.

Les centres applaudi-ssent, uiadanie la duclies.se d’Orléans se lève et salue rasseuihlée. Elle lient à la main un papier que lui a remis M. Crémienx; elle l’agite et s’efforce de faire couipreiidre au président qu elle désire prendre la parole. « Montez à la tribune, madame, » lui dit M. de Girardin. M. le duc de ÎS'eniours la retient. Intimidée, bésilante, la duchesse d’Orléans rassemble cependant tout son courage et veut essayer de parler. « Messieui*s, dit-elle d’une voix étouffée, mon fils et moi nous sommes venus ici... » L’est à peine si le groupe le plus voisin entend ces paroles. Le bruit qui se fait anloiir de la tribune et les personnt^ debout (|ui cachent la princesse ne permettent à M. Odilon Barrot et à M. Sauzet de rien voir ni de rien entendre. La duchesse d’Orléans découragt'e se rassied. Une telle lutte est trop violtmle pour si*s forces physiques, trop inattendue pour son esprit débitât, qui n’a eu ni l’oc'casioii de s’exercer à l’autorité, ni le temps de se préparer à un rctie politique.

M. Odilon Barrot, qui se croit eiu^ore maître des événements, est toujours à la tribiiiK'. Il parle de, lil>erlé poli-

llliiTOlHK

tique, d'union, d'ordre, de circonstances difficiles. Iiiterl•nnlpn par M. de la Roehejarquelein, il promène sur les banes de la droite et de la gauche »m regaiti courroucé.

« Kst-ceque par hasard, dit-ilavecune ceiiai ne hauteur, on prétendrait remettre on question ce que nous avons décidé par la révolution de Juillet?... » Et il continue avec un étoimant sang-froid; il .se pronom':e au nom des intérêts dn pays, au nom de la vraie liberté, pour la régence.

.\lors, .M. de la Rochejacquelein, qui n’a pas cessé, peuliant tout le discours de. M. Odilon llarrot, de donner des signe.s d’iinpatience, s’élance à la trihnne. « Nul plus que moi, s’écrie-t-il, no respecte ce qu’il y a de beau dans cerlaines situations. Je répondrai à M. Üdilon Barrot que je n’ai pas la folle, prétention de venir élever ici des prétentions contraires : non; mais je crois que M. Bari-ot n’a pas servi, comme il aurait voulu les servir, les inléiéls pour lesquels il est monté à celte tribune. Messieurs, continue M. de la Rochejacquelein, qui veut reprendre habilement la proposition de M. de Genoude, dont il partage l’espérance secréte, il appartient peut-être bien à ceux qui, dans le passé, ont toujoui's servi les rois, de parler maintenant dn pays, du peuple. Aujourd'hui, vous n'êles rien ici... »

De vive.s protestations lui coupent la parole. « Nous ne pouvons accepter cela ! » s’écrie M. de Mornay. « Je vous rappelle à l’oi dre, » dit le président. M. de la Rochejacqnelein, resté à la tribune, explique .sa pensée : « Je dis que vous n’êtes rien comme Chambre... »

Au même instant, et comme pour c.onlirmer ces paroles, un bruit extraordinaire retentit dans les couloii’s extérieurs; on frappe à coups de crosse de fusil contie la porte située à gauche de la tribune; la porte cède sous la pression d’une foule d'hommes arim'is qui .se précipitent dans la .sidle aux cris de : « Vive la libei'têl à bas le juste milieu! à bas la régence! » C’est la colonne du capitaine Dunoyer. grossie, .sur la route, d’un nombre considérable d'hnmme.N du peuple, d’étudiants et de gardes nationaux décidés à

F>F. I.A HÉVOLUTION l*K l848. 28"

fimpériier à loiil |>rix In r(' ‘ienco el à proclamer la Répulilirpie.

Après avoir franchi les quais an pas de course, les iiihiir^és sont arrivés jusqu'à la grille du palais Bnurhou, faisanl face au pont de la ('.oucorde. Deux mille hommes de Iroiipe sous les armes gardent la lihamhi'e.

«Vous n’entivrez pas! s’écrie le général (lourgaiid; la lihamhre délilW;re; vous y porteriez le désordre ; il faut que la Chaiidvre soit respectée, — Nos pères ont franchi vingt fois les portes de l’Assemblée nationale, répond le chasseur (iochet ; nous entrerons hieii une fois dans la tihambi'i* des corrompus. » Et la colonne s’apprête à forcer le passage. « Attendez, du moins, reprend le général avec renne,té, attendez que nous sachions ce qui se fait à la Chambre. Je vais y allei’, et je vous donne ma parole que je reviendrai immédiatement vous dire sur quoi l’on déli- 1)61*0. «On attend, en effet, quelques in.stants, mais bientôt, les insurgés, impatientés de ne pas voir i*eparaître le gém'*l’alGourgaud, escaladent, en dépit des sentinelles, le mur latéral à la grille, montent en courant le péristyle, et cherchent à pénétrer dans l’enceinte.

A ce moment, le général .sort du palais et vient à leur rencontre; son émotion est extrême. On lit sur sou visage un décoin*agement profond. Par respect pour un vieux militaire, les insurgés s’arrêtent, reculent ; ils redescendent le perron et font silence. « M. Crémieux est à la tribune, dit le général. Il combat la proposition d’une régence. M. Marie va venir lui-même vous l’amioficer. C’est un ami du peuple ; allendez-le.

— Cénéral, s’écrie Dunoyer, les amis du peuple sont rares à la Chambre. La majorité va étouffer leur voix; au nom de la France, général, ne nous arrêtez pas ici! » Disant cela, il donm* à sa colonne le signal d’avancer, et se précipite à sa tète, par la petite porte de la grille à droite. I,a Iroupe qui stationne çà et là, l’arme an pied, ne reçoit pas d’ordres et reste neutre. La gai*de nationale de service,

sons le eommandeineiit du chef de hatnilinii Ramond de la Crniselte, n’essaye aucune résistance.

Rn vain, M. Emmanuel Arago, qui retourne an Inireau du National' pour y rendre compte de sa mission, essaye de calmer l’anhair des insurgés; en vain, M. Marie, averti de l’invasion, vient à leur rencontre et veut les airéler sur le seuil ; ils n’écoutent pas; repoussant, culbutant les huissiers (le service, ils ,se pressent dans les couloirs, enfoncent la porte, esc.aladent les bancs. Le capitaine Dunoyer s’idance à la tribune; il appuie fortement sur le marbre la hampe de son drapeau, et, brandissant son sabre au-dessus de sa tête, il s’éci ie d’une voix tonnante, qui domine un moment le tumulte ; (( Il n’y a plus ici d’autre autorité que C(>lle de la garde nationale, repré.sentéepar moi, et. celle du peuple, représentée par 40,000 hommes armt's qui cernent cett(‘ enceinte. »

A ce spectacle, à ce langage inouï, les députés épouvantés refluent confusément vers les gradins supérieurs. Le président, pâle et d('*fail, agite sa sonnette d’une main tremblante. Au pied de la tribune, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, le visage calme, les yeux levés vers le ciel comme un martyr, M. Odilon Barrot semble attendre que le délire de celte multitude se dissipe de lui-même. M. Ledru-Rollin est à la droite du capitaine Dunoyer; son regard interroge la foule. Il épie l'instaiit où il deviendra possible de la dominer du geste et de la voix. M. de Lamartine, debout sur les marcbes de l’escalier, promène sur l’assemblée un œil scrutateur.

(( Monsieur le président, couvrez-vous ! c’est affreux ! c’est infâme ! s’écrie M. de Mornay; il n’y a plus de liberté, nous

' En li'!iv('i'sanl la i)la((p de la Cnnr.nrde, M. .trapo, fidèle à sa [ii'omesse, alla informer le g(-néral Bedeau di' re (|iii venait dose passi'r à la Cliambre. « Le peuple ne veut plus ni royauté, ni régene^, lui ditil ; on va proclamer un gouvernement provisoire. Ce gouvernemeni tuira liesoin de l'armée pour inniulenir l'ordre dans l’aris, ]ieul-on i-oiopler sur vous.? — .l’appartiens à mon pays, répondit le général. On peut compter sur mon (tévoiiement .à la France. »

DE L\ RÉVOLUTION DE 1848. 2«r.

sommes envahis par une horde de brigands ! » F-e geste expressif li’un ouvrier le contraint au silence.

M. de la Roeiiejacquelein, au milieu des insurgés, sourit d’un air de triomphe, et, s’adressant à M. Dunoyer : « Nous allons droit à la République, lui dit-il. — Quel mal y a-t-il à cela? répond Duiioyer. — Aucun, reprend la Rochejacquelein. Tant pis pour etix, ils ne l’auront pas volé ! » f.’est la pensée intime des légitimistes qui se trahit par cette lor.ulion vulgaire échappée à M. de la Roeiiejacquelein ; c’est la joie de leur vengeance qui brille dans son sourire. (>pendant celte invasion, où l’on voyait un si grand nombre de gens bien vêtus, de gardes nationaux, d’élèves de l’École polytechnique, ces drapeaux tout neufs et omés de franges d’or avaient paru suspects dans la tribune des journalistes. Les républicains crurent un moment à une scène jouée en laveur de la régente ; « Ce u’esl pa/t là le vrai peuple, s’écrie M. Gervais (de Gaen). Je vais, moi, idiercher le vrai peuple. » Lt il s’élance hors de la triluine.

Le désordre allait croissant ; c’était une lutte de cris, de gestes, de menaces. On .se disputait à coups de poings la Iribune. Enfin, une pei-sonne étrangère à la Chambre, M. (dievalier, ancien rédacteur de la Bibliothèque historique, parvenant à s’y maintenir quelques minutes, prononce d’une voix reteiitis.santec.es paroles ; « La .seule chose, messieurs, (|ue vous ayez à faire, c’est de nous donner un gouvernement à l'instant même. Il faut que le comte de Paris soit jiorté sur le pavois aux Chambi'es. — J1 est ici ! » dit une voix. Les regards se tournent vers le sommt>l de l’amplii- Ihéàlre et chei'client madame la duchesse d’Orléans. « Pim (le Bourbon! vive la Hépiélique! » crient les insurgés. La Iribune et les escaliers qui y coudui.sent sont obstrués par plusieurs orateurs qui parlent à la fois. Ou y voit MM. Dumoulin, Crémieux, Ledru-Rolliii, Lamartine. Le capitaine Dunoyer agite son drapeau au-dessus de leurs tètes. « Au nom du peuple, s’écrie M. Ledni-Rollin d'un acramt impérieux, je vous demande le silence, — Au nom de Ledru-

28fi

HISTOIHE

Rollin, silence! » répond une voix dans la foule. Un peu de calme s’établit à ce nom populaire. « Messieurs, reprend fiedru-Rollin, an nom du peuple en armes et maître de Paris, quoi qu'on fasse, je viens protester contre l’espèce de gouvernement qu’on est venu proposer à celte tribune, n Puis il établit bistoriquement, en citant l’une après l’aiitiv les dates importantes de nos révolutions successives, 17S9, 1791', 181n, 1850, le devoir pour le§ bons citoyens de ne pas laisser acclamer d’une façon usurpatrice la régence*. Concluez, pressez la question, nous connai.ssons l’bistoire, » dit M. Berryer.

liCdru-Rollin continue ses développements. « Mais concluez donCi reprend Rerryer : un gouvernement provisoire ! — Je demande donc, ajoute l’oratenr, pour me résumer, nu gouvernement provisoire, non pas nommé par la Cbambrc, mais par le peuple, llii gouvernement provisoire et un appel immédiat à une Convention, qui régularise les droits du peuple. » Cette conclusion est saluée de bravos frénétiques.

M. de Lamartine, qui n’a pas quitté la tribune, s'avance, à son tour, poui' prendre la parole.

Les amis de la princ.esse reprennent quelque espoii'. Il \ avait lieu de penser, en effet, qneM. de Lamartine allait se prononcer pour la régence. Hans la discussion de 1842, il avait éloquemment soutenu les droits de la dncbes.se d’Orléans. On ne l’avait point vni cette année aux banquets radicaux. Sa nature aristocratique devait lui rendre odieuses les violences populaires. Son ambition, d’accord avec les idées qu’il avait défendues pendant tout le cours de sa carrière

* Üii a j)célcu(lii que ces loD^'iieucs de M. t.edni-lloltin élaieni calentées, qu’il était convenu, dans la matinée, avec MM, Caussidière et I.apranfre, qu’une colonne poinilaire envaliirait la r.liaïubre à dfiu tieures moins un quort, et que M. J.edni-Rollin, l'oùl sur le cadran, n’avait d'autre but, en gardant la parole, que de gagner du temps. Mais cette assertion, qui n'est, d'ailleurs, appuyée d’aucune preuve, ni<‘ paraît dénuée de tout fondement.

l»t LA HÉVOLUTIOfi DE 1848. ‘287

pDlitique, irétait-cüe pas intéressée à repousser un «jouveriienienl né de l’insuirection, une répul)lique jacobine? A la vérité, dans son Histoire des Girondins, M. de Lamartine avait glorifié la Montagne et Kobespierre ; mais, dans le même ouvrage, que de larmes pour Marie-Antoinette! que de sympathie pour les belles et nobles victimes de la llévolution! Poète, homme de sentiment et d'imagination, que n’avait pas dû produire sur lui ce tableau pathétique d’une royale et suppliante inateniité, aux prises avec l’emporteinent d’un |iouj)le aux bias nus, conduit pai’ des chefs sulialternes?

Sans aucun doute, le chantre îles Méditations allait toucher les cœurs, émouvoir les esprits, courber sous le .sceptie magique d’une femme la révolution subjuguée : voilà ce que i»ensaient tout bas les pai lisans de la régence.

11 n’en fut pas ainsi. Lamartine obéit à une inspiration plus vii'ile. Il avait vu de |)iès, dans ces derniers temps, raveuglemenl du parti conservateur et la pusillanimité' de l opposition dynastique. Depuis vingt-quatre heures, il observait d’un œil attentif les expédients d’une royauté aux abois, rinsuftisance des hommes qui gouvernaient encore, l’énergie et l'audace des chefs républicains; il crut sentir que rhenre approchait d'un gouvernement plus sinci'i-e et plus foi t, appuyé sur l’amour et la confiance du peuple.

Dés le début de la session, les radicaux avaient sondé les dispositions de .M. de Lamartine, mais avec des précautions inliiiies; il n’ignoiail pas, toutefois, que, depuis la publication de V Histoire des Girondins, le parti démocratique, eu cas de victoire, ne pouvait lui refuser une pai-t considérable dans le gouvernement des alîaires. Le combat des trois jours engagé, on s’était ouvert davantage. Ln apprenant, le mercredi, à minuit, la catastrophe du ministère des affaires étrangères : « L est un *20 juin (mur demain, s’était écrié M. de Lamartine, qui avait toujours pré.sentes à l’esinh les grandes scènes dont il s’était fait le rapsode; aprés-demain nous aurons un 10 aoiil. «Le jeudi matin, il fut inloriné

Digilized by Googte

HISTOIKE

par M. Bociiyc, célèbre comédien, et par le libraire Uetzel, Ions deux eiijfagés dans le jtaili radical, (pi’on prépai’ait mie invasion des Tuilei ies et de la Chambre, cl que l’on songeait à établir un gouvernement provisoire dont, selon louti* vraisemblance, il sciait appelé à l'aiie partie. La démoralisation de la troupe leiidait certain aux yeux de M. de Lamartine le succès de cette tentative; il promit son conconi-s, et bientôt une troupe d’insurgés, ipie M. Bocage mrorma de ses dispositions favoraliles, vint sous ses t'enétres lui l'aire une espèce d'uvation anticipée. En allant à pied au palais Bourbon , il rencontra, sur sa route, le triompln* ridicule de M. Odilon Barrot, et s’alTermil dans ses secrétes pensées.

.\rri\é sous le vestibule, il lut entouré par un petit groufie de républicains, parmi lesquels il reconnut MM. Mariast, Bastide, Hetzel, Bocage. On remmena dans un bureau pour lui exposer la situation. Un délibéra quel((ues instants dans riiypotbése de la régence ou de la réiiublique, et l’on Unit par convenir que le ineilleur moyen de trancher les dil'ticullés et d'écarter les |»érils de la crise où l’on était engagé, c était de l'aire proclamer à la Chambre un gouvernement provisoire. M. de Lamartine assura de nouveau que l'on pouvait compter sur lui; [mis il entia dans la salle des séanec^s, et se conlirina dans son dessein en voyant la contenance abattue et le trouble profond des partisans de la dynastie.

Entin, le moment venu de monter à la tribune, M. de Lamartine parla ainsi : « Messieui s, je partage aussi prol'oudément que qui que ce soit parmi vous le double sentiment qui a agité, tout à l’heure cette ein^inte, en voyant un des spectacles les plus touchants (jue puissent présenter les annales humaines, celui d'une princesse auguste se défendaut avec son lils innocent, et venant se jeter du milieu d'un jmlais désert au milieu d(* la représentation du peuple. I)

Ces paroles soulèvent une 4,empéle. « On n a pas en-

Digilized b^tio04le

tendu, répétez, répétez! » s’écrie-l-oii dans la foule. De violents murmures éclatent dans les groupes populaires les plus rapprochés, qui croient que M. de Lamartine va conclure en faveur de la régence. Un vieillard à longue hai he blanche, un sabre nu à la main, debout nu pied de la triiMine, attache sur lui un regard lixe et menaçant. On entend au dehors une sourde rumeur.

a Je demande, re]»rend l’orateur, qui s'aperçoit de l’effel produit par rand)iguïté de ses paroles, à répétei inu phrase. « Puis il continue en ces termes, fréipiemmenf interrompu par des applaudissements : « Je demande à répéter ma phrase, et je voJis prie d altendre celle qui va 1a .suivre. Je disais, messieurs, que j’avais partagé aussi profondément que (|ui que ce soit dans cette enceinte le double sentiment qui l’avait agitée tout à l’heure. Kt ici je ne fais aucune dis tinction, car le moment n’en veut pas, entre la rc])résentation nationale et la re|)résentation des citoyens de tout le peuple; et, de plus, c’est le moment de l’égalité, et cette égalité ne servira, j’en suis sûr, (|u’â faire reconnaiti’e la hit'i'archie de la mission (jue des hommes spéciaux ont reçue de leur pays pour donner non pas l’abaissement, mais le pi’emier signal du rétablissement de la concorde et de la paix publiques.

M Mais, messieurs, si je partage cette émotion qu’ins|»ire ce spectacle attcndiissant des plus grandes cata.strophes humaines, si je partage le respect qui vous anime tous, à quelque opinion x|ue vous apparteniez dans cette enceinte, je n’ai pas partagé moins vivement le respect pour ce peuple glorieux qui combat depuis trois jours pour redresse!' un gouvernement perfide et pour rétablir sur une basedésoimais inébranlable l’empire de l’ordre et l’empire de la liberté.

« Mais, messieurs, je ne me fais pas l’illusion qu’on se faisait tout à l’heure, à celte tribune; je ne me figure pas qu'une acclamation spontanée, arrachée à une émotion et à un sentiment publics, puisse constituer un droit solide et inébranlable et un gouvernement de trente-cin([ millions I. • 25

IIISTUlItE

(l’iioiiimos. Ji’. sais que ce qu'une aeclamatiou proclame, une autre acclamation peut l'emporter, et, (juel que soit le gouveniemenl qu’il plaise à la sagesse et aux intérêts de ce pays (le se donnei' dans la crise où nous sommes, il iinfiorte au peuple, à toutes les classes de la population, à ceux qui ont versé quelques gouttes de leur sang dans cetle lutte, de cimentei' un gouvernement populaire solide, inébranlable enfin.

U Eb bien, messieurs, conimenl l’aire? comment le trouver parmi ces éléments llottants, dans cetle tempête où nous sommes tous emportés, et où une vague vient surmonte)’ à l’instant même la vague (jiù vous a emportés jusque dans cetle enceinte? (iommenl tiouver cette base inébraidable? En descendant dans le fond niênie du pays, en allant exti’aire, pour ainsi dire, i;e gi’and mystère du di'üil national d’où soi’l tout ordre, toute vérité, toute liberté. C’est pour cela que, loin d'avoii’ l ecours à ces sublerfugcs, à ces surprises, à ces émotions, dont un pays, vous II’ voyez, se repenl tôt ou tard, loi'squo ces fictions viennent à s’évanouir en ne lais.sant lien de solide, de pei’nianent, de véi itablement populaire ef d’inébi-an labié sous les pas du pays, c’est pour cela que je viens appuyer de toutes mes foi’ces la double demande que j’aurais faite Je premier, à celle tribune, si on m’avait laissé monter au eommcncement de la séano', la demande d’abord d’un gouvernement, joie reconnais, de nécessité, d’ordre public, de circonstance, d’uu gouvernement qui étanche le sang ((ui coule, d’un gouvernement (|ui arrête la gueiTe civile entre les citoyens, d’un gouvernement qui suspende ce malentendu terrible qui existe depuis quelques années entre les différentes classes de citoyens, et qui, en nous empêchant de nous reconnaître pour un seul peuple, nous empêche de nous aimer et de nous embi asser.

« Je demande donc que l’on constitue à l’instant, du droit de la paix pubhque, du droit du sang qui coule, du di oil du peuple qui peut èti-e affamé du glorieux travail qu’il accom-

DE LA RRVOMÎTIrtN DE 1848.

plil depuis trois jours, je demande que l’on ronstitue un gouvernement provisoire.

— A la bonne heure ! » dit le vieillard, dont la physionomie farouche, s’adoucit soudain. Et il remet .«on sabre au loiirroaii.

« Ce gouverneuK'nl provisoire, reprend M. de Lamartine, aura pour mission, selon moi, pour première et grande mission, I''d’établir la trêve indispensable et la paixpnblique entre les citoyens; 2® de préparer à l'instant les mesures néeessair(*s pour convoquer le pays tout entier et pour le eojisulter, pour coasulter la garde nationale tout entière, le pays tout entier, tout ce qui porte dans son titre d’honime les droits du citoyen.

« Un dernier mot. Les pouvoirs qui se sont succédé depuis cinquante ans... » Il n’achève pas. Des coups de feu retentissent dans les couloii-s. Lamnicur entendue au dehors a été toujours croissant. Elle gronde commenneiner en furie. La poi'te d’une tribune publique de l’étage supérieur est enfoncée. Une bande armée de piques et de coutelas, l’œil hagard, la lèvre convulsive, s’y rue aux cris : A hax la (Chambre! à hax lex corrompus! Un misérable se penche sur le bord de la tribune, et, d’une main mal assurée, en criant: Mort à Guizot! il ajuste Lamartine. Le capitaine Dunoyer le convie de son corps. « On vous mire, dit-il. — Il vi.se mal, répond Lamartine sans s’émouvoir, et, d’ailleuisi, s’il me tue, je meurs à ma place. )>

Un brave citoyen, le sergent Duvillard, apercevant la carabine braquée sur la tribune, la relève vivement. Cependant l’effroi a saisi les députés. Ils se précipitent vei's les issues. La duchesse d’Orléans et ses enfants sont entraînés dans cette fuite. Des ouvriers, des gardes nationaux, des étudiants, prennent place sur les bancs dégarnis. Le bruit redouble. « Président des corrompus, va-t’en! » s’écrie un insurgé en enlevant le chapeau de M. Sauzet, qui disparait aussitôt. Une vingtaine de députés de la gauche restent seuls à leur poste.

Promenant sur la foule un regard impassible, M. de Lamartine est toujours à la tribune. Elle est assiégée; on se pousse, on se riilbuto sur l’escalier. Du sein de ce chaos on entend répéter; « Un gouvernement provisoire! un gouvernement provisoire ‘ ! » O'ielques jeunes gens s’approchent de .M. Dupont (de l’Eurei et l’invilent à présider. M. Carnot le conduit au fauteuil; des bravos éclatent. On demande à grands cris les noms du gouvernement provisoire; plusieurs listes sont appoilées ; l’une vient du National, l’autre de la Uéformr; d’autres sont improvisées sui‘ place.

M. Dupont (de l’Eure) e.ssaye de lire une liste, mais sa voix est trop faible, on ne l’entend pas. « Au nom du peuple, silence! s’écrie le capitaine Dunoyer, laissez parler M. de Lamartine.

— Pas de Bourbons, plus de corrompus ! vive la République ! Ces cris, poussés à la fois dans toutes les directions couvrent la voix retentissanje de M. de Lamartine. Après des effoils inouïs, il parvient cependant à se faire écouter :

.( Messieurs, dit-il, la pi oposition qui a été faite, que je suis venu soutenir, et que vous avez consacrée par vos acclamations à cette tribune, elle est accomplie. Un gouvernement provisoire va être proclamé nominativement. »

Profitant d’un moment de silence, M. Dupont (de l’Eure) prononce les noms suivants, que répètent à haute voix les sténographes ; Arago, Lamartine, Dnpont(de l’Eure), Marie, Cremieux. Ces deux derniers noms sont <‘ontestés. « La République! la République! Il faut qu’on sa(-he que nous voulons la République! Allons à l’Hôtel de Ville! Il faut conduire le gouvernement provisoire à l’Hôtel de Ville! » Ces exclamations interrompent la lecture.

« Nous voulons un gouvLMneinent sage, modéré, pas

• l’armi If*» plus aiiiim^ dans ces groii|>os tiimultiioux, on romaiviuait M. Alexandw Dumas, en uniforme de <;.vde national; MM. Uoca^re; Sarda, depuis gouverneur do l'ile de la Uéuiiion ; I, aviron, tué au siège de Rome. etc.

, __Djgilizedby-4^«egle

1>K LA UÈVOLIITION »E 184X.

•ÜL'

iIp siiu^ ; mais ia Répuljliijuo ! dit une voix dans la l'oidi'.

— A l’Hûtel de Ville, liamartine en t^te ! » s’écrie M. Bocage.

Un groupe nombreux se presse autour de M. de Lamartine et l’emmène. On discute vivement, dans'plusieui’s autres groupes, des noms proposés pour le gouvernement provisoire. On entend répéter les noms de MM. Odilon Barrot, Marrasl, Bastide, Thiers.

M. I^dru-Rollin, qui n’à pas quitté la tribune, demande et obtient un moment d’attention.

'( Dans des circonsLanee.s comme celles où nous sommes, dit-il, ce que tous les citoyens doivent fiiire, c’est d’accorder silen(;e et de prêter attention aux hommes qui veulent se constituer leurs représentants. En conséquence, écoutez-moi .

« .Nous allons faire quelque chose de grave. Il y a en des réclamations tout à l’heure. Un gouvernement provisoire ne peut pas se nommer d’une façon légère. Voulezvous me permettre de vous lire les noms qui semblent pi‘oclamés par la majorité?

« A mesure que je lirai les noms, suivant qu’ils vous (!onviendr()nt ou qu’ils ne vous conviendront pas, vous crierez oui ou non; et, pour faire quelque chose d’officiel, je prie MM. les sténographes du Moniteur de prendre note des noms, parce que nous ne pouvons présenter à la France des noms qui n’auraient pas été approuvés par vous.

— Parlez! parlez! » lui crie-t-on.

Et, reprenant la liste déjà proposée parM de Lamartine, M. Ledru-RoUin lit, aux acclamations de la foule, les noms .-uivants :

Dupont (de l’Eure);

Arago ;

Lamartine ;

Ledru-Rollin.

I>es protestations recommencent contre les noms de r.arnier-Pagés, Crémieux et Marie. Eu entendant le nom

HfSTOIKE

(lo fiarniei'-Pafrt's ; « Il est nm'l, le bon ! dit naïvomenl nti hnmiTiP du peuple. > •

— (Irêniieux, mais pas Garnier-I*a»ès ! dit un autre.

— (Jue ceux qui ne veulent pas lèvent la main, » ditliCdru41ollin. *

Les c-lameui's et la coiiftision redoublent. ■

«Messieurs, reprend Ledni-Rollin, le gouvernement provisoire qui vient d’être nommé a de grands devoirs à remplir. Oji va être obligé de lever la séance pour se rendre au sein du gouvernement et piendre tontes les mesures nécessaires pour que l’effusion du sang cesse, afin que les droits du peuple soient consacrés.

— Vive la R{^ubliqne! vive Ledru-RoUin! N ennvs laissons jHis tromper comme en 1830/ \ l’Hôtel de Ville! » s’écriel-on. KtM. Ledrn-Rnllin quitte la salle, entouré d’un bruyant cortège. MM. Itnpont (de l’Eure), Crémieiix, Marie, l’ont quittée déjà.

lin jeune homme monte à la tribune et s’êcr4e : « Plus de royauté ! plus de liste civile ! » \ ce moment, un ouvrier ayant attiré l’attention sur le tableau qui représente la prestation de serment de Louis-Philippe à la Chambre de 1850 : Il Déchirons-le ! détruisons-le ! à bas les traîtres', s’écriet-on. — Attendez, je vais le fusiller, » dit un homme du peuple armé d’un fusil double : deux coups de feu éclatent à ces paroles et les balles vont frappei" le portrait de Louis- Philippe, au milieu du grand cordon de la Légion d’honneur. Alors, un brave ouvrier s’élance à la tribune, et d’un Ion ferme, avec un accent d’autorité qui impose : «Respect aux monuments! dit-il, respect aux propriétés! Pourquoi détniire? pourquoi tirer des coupsde fusil sur ces tableaux ï Nous avons montré qu'il ne faut pas malmener le peuple; montrons maintenant que le peuple sait honorer sa victoire. «

D’unanimes applaudissements répondent à cet appel. On s’empresse autour de l’ouvrier. On lui serre la main. On lui demande son nom. Il déclare, se imminer Théodore Six, .ouvrier tapissier.

Digitize^l by

I>R LA RKVOLIITION UE 1848.

Opondaiil, renonçant à dévaster la salle, la foule se dispei'se; l'enreinle de la Chambre des députés est bientôt coinplétement évacuée. Il est un peu plus de quatre heures. L’Hôtel de Ville est désormais le centre unique où vont aboutir, pour se comballre avec acharnement, tous les principes, tons les intérêts, tontes les passions révolnliminaii*es.

CH\PITRK \I\

l.p ppii|ilo il l'll(^lp| <|p Ville.

A» bruit fb's crosses de fusil frappant à coups redoublés les portes des ti ibuiies, à la vue de ces hommes ivres ou furieux , cpii brandissaient, en poussant des cris menaçants, des piques, des baïonnettes, des coutelas, des sabres dont quelqueMius étaient ensaii{(lantés, l’assemblée tout entière s’étail levée comme en sursaut'. IjCs députés s’étaient précipités pêle-mêle, eu franchissant les jiradins supérieurs de l’anqjhithéàlre, vers les issues. La duchesse d’Orléans fut, comme je l’ai dit, emportée par ce mouvement. Le petit duc de Chartres, saisi de frayeur, se cramponnait à la main de sa mère; un huissier enleva dans scs l)ras le comte de Paris. Onelques amis les suivirent. On se

• OUp spcomle invasion de la Cliauilii'c des d('-|iiilês fui faite par une liando de 60 hommes environ qui venaienl des Tuileries. Beaucoup d'entre eux avaient sdjourni' dans les caves as.sez de temps jKiur y laisser leur raison. La plupart s'étaient emparés des t'spiipeinenls (luillé'S à la liàle par les frardes municipaux ; d’anli'ps avaient mis à contrilm- I ion la garde-robe îles princes et des princesses. Ixi st>rgenl Duvillard, qui s était mis à la télé de c(>s in.->ensés. jiour tàdier de les contenir. panint an bout de peu d’inslauls à les entraîner hors de la salle en leur proposant de marcher sur l'École militaire, et, avant tout, d'aller rejoindre une dt'esxe de la b'écr/c qu'ils avaient lais.sée sur le qnai d’Oisay, où, montée sur un cheval de garde municipal, elle liarangnail les dragons qui occupaient encore le )ionl de la Concorde.

"lissa en toute hâte le Ion" du couloir circulaire qu’occupaient d’habitude les paii's de France, et l’on sortit par la petite porte située à l’extrémité du côté gauche de la salle. 1^, dans uu corridor étroit et .sombre, la princesse, heurtée, pressée, presque écrasée contre la muraille par uu flux el un reflux d’envahisseurs et de fuyards, fut séparée de .ses l'iifants et jetée tout éjterdue au bas de. l’escalier.

Plusieurs miuuh's s’écoulèrent sans qu’on parvint à la dégager. A demi évanouie, elle se laissa entraîner, à tiavers la salle des Pas-Perdus, jusqu’à la seconde salle d’attente, où la foule n’avait pas pénétré encore; mais on ne lui laissa pas le temps de respirer, et il lui fallut aussitôt, car on craignait pour ses jours, reprendre .sa course, sans s’arrêter, par les couloii’s qui communiquent avec, l’hôtel de la présidence. Arrivée là, quand elle se vil seule lioi-s de péril, la pauvre mère faillit perdre tout sou murage; elle appelait ses enfants à grands cris; elle voulait retourner sur ses pas, les chercher, les arracher à la foule ou mourir avec eux. Si l’incertitude se fût prolongée, sa raison n’eût pas résisté, peut-être, à ces inexprimables angoisses.

Par bonheur, au bout de quelques instants, le comte de Paris lui fut rendu, el elle apprit avec certitude que le duc de Chartres était en sûreté. Tous deux avaient coui'u des dangers. Le comte de Paris était tombé sur les dernières marches de l’e.scalier, et peu s’en fallut que, dans l’obscurité du (vouloir, il ne fût foulé aux pieds. Un officier de sa maison, reconnaissant sa voix enfantine, l’avait saisi, emporté dans ses bras, et, l’avaut fait passer travers une fenêtre basse qui ouvre sur le jardin de la présidence, il le ramenait à sa mère'. Au même moment, le duc de Charhxîs, arraché des mains d’un insurgé par le frère d’un

* En lravci"sanl le jardin, le petit prince, déjà remis de sa l'rayenr. et tout à la curiosité do son âge et de son rang, disait à l'onider ipii le portail ; « Mais n'est-o' pas. inon.sienr. ipi'on ne m’empéeliera pas d'être roi ? »

•m HISTOIRE

huissipi' de la Chambre, M. Lipmann, tMait caché dans les combles du palais. Afin de le mieux déguiser, ou lui mettait la robe d’une petite fille du concierge Vers huit heures du soir, MM. d’Elchingen et d’Houdetot allèrent le prendre pour le conduire chez madame de Mornay, qui demeurait ilans le voisinage du ]>alais Bourbon.

C’est à peine si madame la ducbesse d’Orléans put un moment se li>Ter à la joie de retrouver l’un de ses enfants et de savoir l’autre sain et sauf®; MM. de Mornay et Jules de l.asteyrie, ne In jugeant pas en sûreté à l’hûtel de la présidence, la décidèrent à chercher un refuge à l’hôtel des Invalides. Elle s’y rendit dans une voiture de place, et M. le duc de .\emours, qui avait changé de vêtements dans un bureau de la Chambre®, ne tarda pas à la rejoindre.

fiC marécbal Molitor reçut comme il le devait ses hôtes royaux, sans dissimuler, toutefois, qu’il ne pouvait répondre de rien, dans le cas où la retraite de la princesse viendrait à être découverte par le peuple. Depuis ce moment jusqu’à six heures du soir, l'hôtel des Invalides vit éclore et s’évanouir bien des dévouements, bien des intrigues. Il se Tonna anlotir de 1a princesse une espèce de conseil. Des

• On îivait voulu lui inetirc la blou.se d’un enfant d’ouvrier qui se ii'ouvait la; mais le dm; de Cliarü’es s'y refusa ohslinéiueul, parce que cette blouse était déchirée. ^

- Toutes le.s pei^sonnes qui lireui prouve d'intérôt pour les petits princes i-ecinvut de généreuses marques de souvenir. Madame la duchessn d’Orléans envoya à M. bipmauu une épingle eu diamant. La mère du petit garçon dont le duc do l'.liartros avait refu.sé la blou>o • rerut une cliaino en or. K quel(|ue temps do là, M. Bastide, miui.stro fies affaires étrangères de la République, témoignait aussi à M. Li|iuiann une sorte de gratitude eu le nommant courriei- de cabinet.

® Dans sa préoccupation, le duc de Xf'iuours ne s'élail piis apergii qu’en changeant de costume il avait gardé sur sa tète le chapeau d’uuifornie. Vue personne qui se trouvait derrière lui au moment où il >ortait du palais Bourliou le lui enleva brusquement et lui mit à la place un chapeau rond. Quand le prince se retourna, la personne avait disparu ; mais il était évident, d'après la iptalité du chapeau i'‘changé, i|u'elle n’appartenait point à la classe aisée.

liK I.A ISKVOLUIION DE 2fln

coiiuilunicilliulis s'élablilviit avtT li* iiiiiiislèi'i' d(“ l iiilcrieur, où M. Odilou llarrut, oiilroteini dans ses illusions el se(M)iulé par MM. Garnier-Pajrès, de Malloville, Gustave do lloauiuonl, Bixio, Pagnoiro, rêvait eiicoro le triomphe de l’opposition dynastique. Pes pei'sonnafu's d’opinions bien divei’ses vinreiil, pendant (tel intervalle, faire acte d’adlicsion à la irgence et promettre un concours actif à l’iliitel de Ville. « Si le parti de la Réforme jie l’emportait pas sur l’heure, disaient quehjues répiddii'ains de la rédaction du Mutional, la régence, fortement appuyée par eux, serait iid'ailliblemonl proclamée avant la fin du Jour |)ar les députés, par la garde nationale, par la population tout entière rendue à elle-même après un jn emier moment de surprise. »

Pendant que madame la duchesse d’Oiléans écoulait d une oreille incrédule ces a>surances d’un zèle bien récent, el montrait, par sa ivsointion à rester dans Paris, que, du moins, on ne pourrait pas accuser sa faiblesse si le succès U(' ré|>oudait point à rattente ', le gouvernement provisoin; nommé à la Ohambre s’acheminait vers la place de Grève, où le peuple, maître sans coup férir de l’Holol de Ville, inaugurait à sa manière le gouveruement républicain.

Sorti le premier du palais Ifourboii, M. de Lamartim', après avoir attendu quehpies instants ses nouveaux collègues, avait pris lu tête du cortège. M. Bastide et un officiel de la première légion, le capitaine Sainl-Âmanl, lui douiiuient le bras. Le capitaine Bunoyer, (întouré de sa pelile escüite, el portant le drapeau tricolore, qu’il avait maintenu pendant toute la séance à la tribune des orateui's, le suivait. MM. Laverdanl et Cantagrel, rédacteurs de la mocraüe pacifique, quelques élèves des écoles et quelques gardes nationaux, se pressaient autour de lui. A pou de dis-

' <(U faut (ju’un roi, nièmeun roi de la-ufans, siiclie nmnrir delioul,» disait cette noble mère à ceux qui iiisislaieiil trop \iveineiit pour qu elle mit la vie de son fils en sûreté.

lance, venait M. Dupont (de l’Eure), que son grand ûge empêchait de inarchei-, et que l’on avait fait monter dans un t:al)iiülel déplacé *.M. Ciêniieux ne tarda pas à le rejoindre. Un s’avance ainsi, quatre de Iront, précédés de deux tambours, par le ipiai d’Oi'sav, dans la direction de rHôlel de Ville.

ho cortège n’était pas considérable; il se composait de six cents pei'sonnes au plus. La foule, qu’attirait la curiosité, et ([ui questionnait sur les événements accomplis, lotit en se découvrant, et en criant, à l’instar des insurgés ; Vive LaniarUne! vive Dupont {de l’Eure'^)! vive le gouvernement provisoire l ne domiail pas non plus l’idée d’une force capable de ré.sisler à la moindre attaque. Et celte attaque, tout la rendait probable. Les rêgiinents, dont on ajiercevait encore des estuidrons èt des bataillons déliler en bon ordre de l’antrt; côté de la Seine; les forts au pouvoir de la royauté; le maréclial Uugeaud et les jeunes princes brûlant, sans doute, de prendre une prompte revanche sur le jieuple; la garde nationale reconnaissant enJin qu’elle avait été jouée par les républicains et se rangeant autour tie la régente; les pairs et les députés réunis à ses côtés cl reconstituant en un clin d’œil la représentation constiUitionnclle : c’étaient là des perspectives peu rassuranttîspour les chefs politiques que l’insurrection venait de se donner. M. de Lanuuliné, tout en marchant résolûmcnt vers l’Hotel de Ville, songeait à ces éventualités imminentes. Les scènes

' Son lits, en uniforme de garde national, était avec lui. Au sortir de la CIr.unbre, M. de Larocliejacquelein avait oflcrt sa voiture ; mais elle ne fut jtoint acceptée.

* « Qui est celui-là ? » demandait un liomine du peuple à une personne qui marchait à càté de la voiture de M. Dupont (de l'Eure). El loi’sqii'on l’eut nonnné ; « Alt! c’est vous qui étesriionnête Dupont (de l’Eure)! » s'écria naivemeiil l'ouvrier en inontanl sur le inurclicpied |K)ur lui tendre la inaiu. El le vieillard ému, pronienaul sur la foule lies irgards pleins d'appréhensions, répétait d'une voix affaiblie iiar l'àge : U l’as de guerre civile, mes enfants, surtout pas de gueire civile 1 »

iiêliistes de la première Révolution lui revenaient en inénioire; il était las, brisé par la lutte; mais il n’en conservait pas moins cetle parfaite libeiié d’esprit, cet â-propos ilu geste et de la parole qui étonne et subjugue toujours les multitudes. Un mot heureux dans .sa simplicité vint distraire les préoccupations du trajet. Ce mot, accueilli avec entliousiasmi- et lépété de bouche en bouche, fut le signal et comme l’inauguration d’une popularité prodigieuse <|ui, bientôt consacrée par une élection de quinze cent mille sulTiages, lit du court passage d’un poète au pouvoii- quelque chose d'inouï, d’ine.\[triinable, une espèce de dictature idéale plus semblable au rêve qu’à la réalité, et «pii tient du roman plus que de l'hisloire.

Comme on touchait à la caserne du <piai d tlisiav, on le X' |•égiment de dragons l'enti’ait à peine, quelques soldats, entendant les ci’is de Vive le gouvernement provisoire! ap- |>ellent aux armes. M. de hamailine redoute une collision; il frémit en pensant à la catastrophe du boulevard des Capucines; et, s’approchant de la grille fermée derrière laquelle la troupe regarde avec défiaïua', il se plaint à haute voix d'une soif extrême, et demande à boire aux diagons. L’un d’eux court chercher une bouteille; le vin est verség .M. de Lamartine prend le verre; mais, avant de le porter à ses lèvres, il l’élève de sa main droite, et, promenant un l'cgard calme et doux sur la foule agitée : « Mes amis, dit-il , voici le banquet. » C'était rappeler et célébrei’ en deux mots l’origine et la lin de la lutte, le droit contesté et reconquis; la liberté vengée. Un cri passiomté de Vive Immartine! répond à ce toast. Soldats et peuple fraternisent; le danger est conjuré. On se remet en marche.

La colonne traverse la Seine par h( pont Neuf et arrive au quai de la Mégisserie, où des bairicades élevées de vingt pas en vingt pas obstruent le passage. M. Crémieux, qu’on avait fait monter en voiture, met pied à terre, ainsi que .M. Dupont (de l’Eure), qu’on est obligé de soulever à (diaquc instant pour l’aider à franchir les pavés amoncelés.

L’aspect (in quai est triste. De loO{j:ues traiiiées lic sang, (Jéhi'is d’équipement, des cadavi-es de cjievaiix gisant par ttnre, des brancards sur lesquels on empoite des luoils et des blessés, tout atteste de récents combats. La foule aussi devient plus sei'rée et }ilus houleuse à mesure qu’on approche de la |)lace de Grève. Une jeune feniiiie, étrangement affublée du casque et des buffleteries d’on garde municipal, soi1 d’un groui)e et vient embrasser le capitaine Dunoyer en < riant : « Vive la République! » Klle veut aussi donner l’accolade à M. de Lamartine; mais' celui-ci, lui montrant du geste les blessés qui passent, l’engage par rpielques paroles sévéres à quitter les combattants pour les victimes.

Quand le coi-tége déboucha à l’angle du quai, la place de Grève présentait un spectacle indéfmissalile. Jonchée de cadavres de chevaux, de tronçons d’armes, d’équipements ensanglantés; hérissée de piques et de baïonnettes, parmi lesquelles llottaient les étendards de l’insurrection victorieuse, elle semblait, .sous la brume d’un jour pluvieux qui noyait dans le vague toutes les formes et tous les contours, s’étendre, indéfiniment pour embrasser dans son sein les flots toujpiu's croissants du peuple. Quatre pièces de canon abandonnées par la troupe gardaient, chargées à mitraille, l’entrt'e de la Maison commune, au-dessous de la figure en bronze du roi Henri. L’atmosphère était imprégnée d’une excitante odeur de poudre. Au-dessus du biaiissement confus de la multitude, on entendait île glas monotone et solennel du bourdon dans les tours de Notre-Dame. A toutes les croisées, à tous les balcons, sur le rebord des toits, des combattants, agitant des drapeaux, haranguaient le peuple et lui jetaient des noms qui se' perdaient dans l’espace,. Un seul cri vibrant et passionné sortait distinct de tous ces cœurs émus, de toutes ces bouches frémissantes, pour s’élever vers le ciel : là Répdblique !

Quand la foule, exaltée, enivrée, toute palpitante encoi'e de son triomphe, aperçut tout à coup, sc dirigeant vers

r>E I.A UKVOl.llTION DK 18iK.

rUâtol (le Ville, un cortège précédé du drapeau tricolore et qui, disait-on, veuail de la Cliauihre des députés pouiprendr(‘ possession du gouvernement, elle entra en défiance. « On nous trompe 1 on nous trahit ! c’est comme en IS30! » murmurait-on dans les groupes arniés on doniinaiont les sectionnaires, les combattants de 1832 et de 1834, les metubres des sociétés secrètes. Le moindre signe eiU suffi p(Hjr que le [leuple, ainsi sur ses gardes, s’opposât au passage du cortège suspect. Il fallut que des hommes intrépides et robustes lissent, en quelque sorte, l’offuN* de pionniers [)our frayer au gouvernement provisoire un (diemiii à Iravei-s cette masse impénétrable, (pii le regardait d’un œil soupçonneux. Mais, an nom de Kiipont (de l'Linv), ré}>élé par quelques insurgés, les têtes se découvrent. Li‘s plus voisins, apercevant ce vieillard ipii .si* soutenait à peine, sont émus. On se range poni' lui faire plaia*. h la faveur de ce mouveinent, les autres niembivs du gouvernement provisoire, séparés les uns des autres par les oscillations de la foule, parviennent jnstprâ la iiorte du cenlrt'. Le Ilot les pousse; ils franebissent, sans trop savoir comment , ce passage étroit où fourmillaient des milliers d'bommc's, et se trouvent dans l’intérieur de riliîtel de Ville.

Un tumulte sans nom faisait trembler les murs du vieil édifice. .Vu bruit des coups de feu que les cninballants déchargeaient eu signe de joie (Lms les corridoi-s, des chevaux abandonm’îs par la garde innnicipale bondis.saient, effarés, benni.ssants, sur la poudre ([ui jonchait le sol, et d’où leurs.piétinements tiraient l’étincelle. Tout à côté, sur la paille, gémissaient des blessés, des mourants. Le cliquetis des armes qui s’entre-choquaienl dans l'effort de la foule pour monter ou descendi'e les escaliers, l’éclat d(îs vitres bri.sées sur les dalles, les imprécations, les rires convidsifs, renvov’és par mille échos sous ('es voùtt'S sonores, as.sourdissaient l’oreille et jetaient dans Ions les sens im trouble qui tenait du vertige '.

• Il est à rencn‘i|iier ijii'iineniie i(êva.<l.'(|ii'ii iraiieiiii (reoi'c n'eiil

UISTÜIRË

AprAs avoir longtomps flotté à la merci de tous ces coiirauts, taiit»H poussés l’uii vei-s l’autre, tantôt séparés par la vague populaii o, MM. de Lamartine et Dupont (de l’Eure) parvinrent au premier étage. MM. Ledrii-Rollin, Lrémieux, Marie, y arrivaient aus.'^i peu après et de la même façon ; mais, poussés, poiiés, jetés dans un lahyrinüie de .salles, «le galeries, de vestilmles, d’escaliers, de couloirs inconnus où s’eugoulTrait une multitude fiévreuse, inquiète, qui ne voulait rien entendre, ils errent pendant plus d’une heure, livrés isolément à leurs inspirations, haranguant sans s’être concertés, et parlant, un peu au hasard, de calme, de concorde, de dévouement au peuple, de gouvernement national. Chacun d’eux trouvait sur son chemin quelque orateur populaire qui, le pistolet au côté ou le sabre au poing, dehont sur un banc, sur une table, sur une console, proclamait, .selon son bon plaisir, un gouvernement quelconque. Il Y eut bien certainement plus de cinquante noms acclamés à la fois, pendant ces premières heures, dans les différentes parties de l’Ilotel de Ville. Les hommes les jtlus étrangers, les plus antipathiques] les uns aux autres, se voyaient rapprochés par la passion révolutionnaire ou par les calculs de la politique.

Ici, c étaient les chefs des sociétés secrétes, les anciens détenus, les conspirateurs, les combattants das barricades, auxquels on décernait la dictature. Là, quelques émissaires du parti bonapartiste prononçaient le nom du prince Louis; plus loin, on nommait M. de Lamennais K Ailleurs, M. de la

lieu itend.ml cpUe longue invasion popntaire tians les salles de l'ilôlel (le Ville, l'ns un objet de valeur ne disparut. Un buste eoloss.al de Louis-I’liilippe lut seid en bulle à de luuuv.ais IraitenietiUs. Au moiueiit nuMiie où la première colonne d’insiirgês iiarnt sur la place de Cirève, M. Flollard, seeivlaire de la tnunicipalil<t, eraignaul (|uc l'ivivsse ne )>orlât ces liomiiu'S déjà si exaltés à de fâcheux excès, eut riicureuse idé(> de faire défoncer les louneaiix (|ui remplissaient les ravtw de rih'itel (ht Ville.

' Le iioiu de M. de Lamennais avait (h'jà été prononcé à la Uliatnbre; mais, coumie depuis plusieui's années il était resté ii l’écart, ('*trauper aux Inllf^du jonrualisiue. son nom ne trouva (pie peu d’isdio,

I)B LA liKVOLL'TION tiE 1X18. TMir.

Rochojiicqueltiin, dont la forte stature, la rhovelnre toiilViie, la voix sonore et le visage épanoui appelaient les rcfjards, ravissait la foule, qui ignorait son nom, par la violence de ses diatribes contre la dynastie d’Orléans *.

Dans la salle du trône, une assemblée permanente et tumnituaii-e discutait les motions et rendait les décrets les plus exti’avagants.

Dans la salle du conseil municipal, les partisans du comte de Paris essayaient, niais sans aucun succès, de ramener les esprits à l'idée de régence. C’est dans cette salle que le peuple avait fait son premier acte de souveraineté. Voici ce qui s’y était passé depuis le matin.

On se rappelle que le généi-al Sébastiani avait été chargé par le maréchal Dugeaud de la défense de l’Hôtel de Ville. Le général Tallandier et le colonel Garranbe l’assistaient; la 9* légion, sous les ordres du colonel Bouliuel, était rangée le long des murs du palais, dans l’intérieur des grilles. Les dispositions de la garde nationale étaient, là comme partout, trés-indécises. Loin d’animer la troupe, elle lui communiquait son hésitation. Les mesures prises par le général Sébastiani avaient, d’ailleui's, par leur résultat fâcheux, fort ébranlé la confiance du soldat. Au lieu de laisser la troupe massée autour de l’Hôtel de Ville, le général îtvait envoyé dans toutes les directions des détachements trop faibles pour tenir tête à l’émeute. Le peuple, bien avisé, les laissait s’engager sans combat dans les ines étroites; mais à peine étaient-ils passés, qu’on élevait sur leurs derrières des barricades qui rendaient la retraite impossible. Pris de la sorte dans d’étroits défilés d’où ils recevaient, sans pouvoir le rendre, le feu de mai.sons de cinq ou six étages, les soldats, tout à la fois menacés et

‘ .V force de hai’arifiiior el de lUnltcr tes i-anciines populaires, îl. delà llocliejacquelcin allait peut-être se faire prodaiiier membre du "ouve.inement provi.soire, lors(pi’un autre oratetir, M. Dii.ssart, escaladaiii une console, prit la parole avec vivacité et tira la foule de son erreur l'ii lui uoniinant le député légitimiste.

.".Ofi

oxlioi't^s j)ar h' peupla h l'rateiniser, «a laissaient désarmer. •Vucuii des 'détachements envoyés par le général Sébastian! lia revint; et l’émeute, avançant résolument sur tons les points, triomphait sans presipie avoir combattu.

I.a nouvelle de l’abdication du roi l’ut un dernier coup porté à la eonstance du généi'al Sébastian!. Seul, à pied, couvert d’un ample manteau, il quittait l'Hdtel de Villa, quand ses officiei-s lui demandèrent fpiels étaient ses ordres: «Ce qu’ily a de plus prudent à faire, leur dit-il, c’est de sa retirer le plus promptement possible. « Les troupes abandonnèrent alors la place après avoir, pour la' plupart, livré leurs armes au peupla, qui se précipita par la porte d'Henri IV dans rintériciir de l’Hôtel de Ville. Soixantedeux hommes de la garde muuicipale s’étaient réfugiés dans une cour sans issue. Résignés à une mort certaine, ils a\ aient déposé leurs armes; silencieux, immobiles, ils atteudaienl lespremiers camps d’un ennemi qu’ilscroyaient sans pitié. Mais un homme de cœur était là, qui se dévoue à leur salut. M. Flottard, l’un des administrateurs de la municipalité*, s’avance à la rencontre des insurgés; détachant de sa poitrine la croix de Juillet, il la montre h la foule et s’écrie ; « Au nom du peuple vainqueur, écoulez un vétéran de la liberté! plus de sang! plus de vengeance! grâce aux prisonniers !'- — Grâce aux prisonniers! répond une voix parmi la foule; la vengeance du pcniple, c’est la clémence ! — Il n’y a cpie les Autrichiens qui tuent les prisonuiei’s, » dit une autre voix. Voyant que ses paroles ont trouvé de l’écho, M. Flottard s’enhardit; sa grande et foilc' stature, une ressemblance lointaine avec le poc'de populaire. Réranger, le servent; il se tourne vei-s les gardes municipaux, et, tenant sa croix suspendue sur le front incliné du maréchal des logis : n Soldats, dit-il, passez sous c-c‘t insigne glorieux, et vous ne verrez plus d(“vaiit vous que des amis, que des frères. «

‘ .M. Klotlai-d ülail. depuis 18."0, ali.-tdié à I admiiiistr.ition ilii (l(''pnrlemeiil de In Seine.

r>E LA RÉVOEUTIOS DE 18tS. 507

Los iiiimicipaux paK^s(‘lll un à uu sous la croix; la

colcre (lu peuple s’esl évanouie; elle a fait place à la compassion; c’est à (pii, parmi ces combattants républicains, aillera, protégera, recueillera dans sa demeure les soldats de la monarchie.

M. de Itambuteau avait ipiitlé son postt! (juelques instants avant l’irruption dn peuple. Coniint* M. Floltard lui proposait de conviKjuer d’urgence le conseil municipal, un liomme en uniforme de gai’de national entrait, et, demandant M. de Rambuteau, il lui déclarait qu’il venait an iKun du peuple le destituer de ses fonctions et prendre .sa place. Il ajoutait à 'cette sommation la demande étrange que M. de Rambuteau le fit reconnaître par les fonctionnaires présents et par le conseil municipal qui allait se rassembler. M. de Rambuteau déclina sa compétence, mais il ne contesta point les pouvoii's de son successeur et lui céda la place, he nouveau préfet était un lieutenant de la Imitiénu* légion, fabricant de vignettes pour les conliseurs; il se nommait M. Jouidan. MM. Say, Journet, Thierry et Flottard, fonctionnaires de l’Hôtel de Ville, décidèrent entre eux de convoquer le conseil municipal. Ils se rendirent dans la salle des délibérations, qui était déjà taivahie par la foule. Une douzaine d’éléves de l’Kcole polytechnique, qui se trouvaient là, rédigèrent à la hâte et poi lérenl aussiUH les lettres de convocation. Malgré les prétentions de M. Jourdan, qui voulait absolument présider, et (|ui occupait déjà le fauteuil, le docteur Thierry y fut installé par les gardes nationaux et les élèves de l’Kcole polytec.hnirjue, qui se groupèrent autour de lui pour le protéger. M. Jourdan jugea prudent de se retirer. MM. Recui t et Flottard prirent place auprès du docteur Tliierry, et, après s’étre un instimt concertés, ces messieurs déclarèrent la séance ouverte. Un cm tain calme s’établit aussitôt dans l’auditoire et l’on put commencer à délibérer. Plusieurs propositions furent faites coup sui' coup. M. Relestre ayant proposé de se constituer en comité de sûndé générale, on

HISTOIHK

poi'dil un toinps prôcionx ù ilisciiU^r l’opportunilé (loi ofitlo iiKîsim'.UiK^ grande partie des membres du conseil, foil »nal à l’aise au milieu du peuple en armes qui affluait de plus eu plus dans la salle, épouvantés surtout de la rumeur qu’on entendait sur la place et qui s’approchait, élevérenl (les scrupules sur la légalité de leur convocation. Au bout de quelques instants on s’aperçut qu’ils avaient disparu. M. Jourdan s’était aussi laissé éconduire par quelques gardes natiouau.v; il ne. resta bientôt plus à leur poste que MM. Say, Recnrl, Flottard, le docteur Thierry et deiu on trois autres.

En ce moment, uu petit groupe fait effort i»nur pénétrer dans la salle : (( Place ! place ! o s’écrie M. Thierry, ipii vient de reconnaître MM. Garnier-Pagés, Gustave de Bt'aiiinonl et de Malleville. Ces messieurs arrivaiejil du ministère de rinlérieur. S’étant approc.hés du docteur Thierry, ils lui font connaître à voix basse la situation.

Cependant le peuple, qui s’impatiente de ces lenteurs, connnence à s’agiter et à murmurer, ün des combattants, monté sur une console, piviid la parole; c’est un homme de hante taille, d’un très-beau visage, dont la longue barbe rousse tombe jusqu’au milieu de la poitrine, et cjui porh* t*n bandoidiére, sur son paletot, un fusil de munition; il fait avec une certaine éloquence uu tableau rapide et accusateur du règne, de Louis-Philippe; il (ionclut en demandant le Jugement immédiat du roi et sa condamnation à (nnrt. A ces mots, un sentiment de répulsion se manifeste dans l’auditoire ; le docteur Thierry se lève et proteste avec une grande énergie de paroles, de ton et de geste: (( Pas de sang! s’écrie-t-il; ne déshonorons pas la victoire du peuple! plus d’échafauds! plus de victimes! J’ai passé vingt années au chevet des mourants; je sais ce que vaut la vie de riiomme. Au nom de l’huinaintf*, an nom de la philosophie, au nom de la lévolution, je (!(■mande l’abolition de la peine de mort! » Quelques murnmr(‘s grondent ç:i et là, mais'uu immense applaudisse-

ment de ce peuple génêTOUx les couvre aussitôt. L’orateur terrorisUi est déconcerté; il essaye en balbutiant d’expliquer et d’atténuer sa motion : des huées et des sifflels le forcejit au silence.

M. Flottard propose aux assistants d’élire à la place du c.onseil déchu un pouvoir municipal populaire et de rétablir la mairie de Faris. Celte proposition est bien acnu'illie. On procède avec régularité à l’élection. Le peuple accepte, eu levant la main, par épivuve et contre-épreuve, la noniinalion de M. Garnier-Pagès à la mairie de Paris. .M. Gai nier-Pagés, après avoir remercié ses concitoyens et demandé le respect pour l’autorité qui vient do lui être remise, propose à son tojir d’élire, «■omme adjoints à la mairie, MM. de Malleville et de Beaumont; mais ce dernier décline, en son nom et au nom de son collègue, l’honneur qu’on veut leur taire, ne se sentant pas, dit-il, en possession d’une assez grande popularité pour apporter au pouvoir municipal la force nécessaire. Sur la proposition de M. Flottard , M.M. Guinard et Becurt sont élus ; les députés dynastiques, compi'enant qu’ils n’ont plus rien à faire dans ce mouvement, profitent du tumulte et s’esquivent.

Le maire de Paris et ses adjoints quittent presque aussitôt la salle, et, guidés par Mi Flottard, ils vont se réfugier dans une pièce retirée où le peuple n’a point pénétré encore. Pendant qu’ils sortent d'un côté, M. Charles Lagrange entre de l’autre. Il se nomme au peuple; il lui annonce l’arrivée d’un comité provisoire élu dans les bureaux de la ht'foi'me. Il demande qu’on évacue la salle, afin f|ue le nouveau gouvernement puisse plus librement délibérer. Comme il parlait encore, bu aperçoit sur le seuil, dominant la foule de sa haute taille, le visage fortement coloré, le front en sueur, M. Ledru-Bollin. Du retentissant vivat! salue son entrée. On lui fait place, on le conduit au bureau, on l'invite à prendre la parole. Il commence alors un récit animé des événements qui viennent de s’accomplir au palais Bourbon. De fréquents bravos l’interrompent ; mais, lors-

:>io

(|u’il racoiito l’éleclion (l’ua'KOuvprnoiiient provisoiro, physionomies se rembrunissent : l’idée d’un pouvoir issu de la Chambre des corrompus excite les soupçons du peuple. Ou entoure M. Ledru-llollin, ou l’assaille de questions, on exige de lui une profession de foi républicaine et l’assurance qu’il n’entend tenir ses pouvons que du suffrage populaire, que la foule réunie à l’bôfel de Ville prétend exclusivement représenter. Personne, à ce moment,' ne pouvait songer à discuter ses prétentions.

A peine a-t-ou achevé-de s’expliquer, que la porte' de la salle s’ouvre et que l’on voit s’avancer péniblement, à trnvei« l’auditoire agité, M. Dupont (de l’Eure), s’appuyant d’un côté sur un député de son département, M. Legendre, (le l’autre, sur une flemme âgée, attachée à son service, qui le protège du geste et de la voix contre la pression de la foule. 11 prend place nu bureau. Peu d’instants après, M. de Lamartine, qui n’a pas (îc'ssé de haranguer de salle en salle, de signer des proclamations ', des feuilles volantes, sm lesquelles on lui faisait écrire : Vive la RéptMiqne! vient le rejoindre. On demande à M. Dupont (de l’Eure) de proclamer les noms des élus du peuple; mais la chaleur est si suffocante, l’air si épais, le bruit si étourdissant dans cette salle, on la foule afflue et s’entasse incessamment depuis quelques heures, que le vieillard se trouve mal. Il faut l’emporter. M. de Lamartine, pour occuper les e.sprits, recommen(îe une dixième 'fois peut-cMre le récit des événenienls de la journée. Il parle avec beaucoup de circonlocutions et de réserve de la fonne de gouvernement qu’il conviendrait au pays (le se donner. Il veut insinuer que le

' Voici (leux do ces proclamations écrites, à défaut de table, sur un l'iiapeau :

« Le gouvernement provisoire se constitue avec le ferme dessein de donner à la France d(?s institutions républicaines en harmonie avec 'esprit du siècle. »

« La royauté est déchue ; le gouvernement provisoire de la France est le giiiivernemenl répiddicain. A\f peuple appartient le soin de le rendre définitif. »

I»K I.A ItKVULUTION DE 1848. 511

;;oiivtirii»iijeiil piuvisuire ne peut rien statuer à cet é*;ai'«l tle «lêliititir; mais de viuleiits luuniiures et des gestes peu équivoques l'avertisseut qu’il touche rêcueil. Il déchue, aloiïi, qu’il est persoiinelleincnt décidé pour la République, mais il répète que pei'soniie ii’a, selon lui, le droit de l’irnfioser à la Franœ.

La réprobation générale que soulèvent ces paroles fait t^oinprendre à M. de Lainartiiie qu’il serait insensé de vouloir tenir tête à cette multitude, et, sur un moli|ue vient lui dire à voix basse M. Flottard, il quitte l(i bureau et va l ejoindre, dans le cabinet du secrétariat, M. Garniei^l’agés cl ■W. Dupont (de l’Eure), qui a trouvé enlin un peu d’air et de repos loin de la foule. Au bout de quelques instants, MM. Ledru-llolliu et Arago arrivent'. On va pouvoir déli- Iférer.

Ou commence par se bairicader du mieux que l’on peut, line dizaine d’élèves de l’École polyleiluiique, quelques lionimes dévoués, se placent eu guise de senlinelles dans la galerie vitrée qui précède le cabinet; ils se mettent en tiavers des portes, les étayent de leurs épaules, lésislenl ou parlementent avec ci‘Ux du dehors. A chaque instant, ils ont à soutenir un nouvel assaut. Les délégués du peuple veulent eiitrer; ils prétendent assister aux délibérations et surveiller les actes du gouvernement. Ils insistent et menacent; ils ont d’autres dictateurs sous la main en cas de tergiversations. On les exhorte à la palienc,e, on lâche d’oblenir d'eux au moins quelque répit, mais c’est à grand peine qu’on parvient à b>s écarter un moment. La présence de M. Ledru-Rollin au conseil n’est pas à leurs yeux une

' 11. PraiK'Ui.'i Arii;;o. imiindc ilo|mis i|u(-Ii)ik! leliips. ii iivjil ii.>,'islc aux dernières séaiiw's de la Chaiiibrc et ne prit aucune part à la liiPe des Irais jouriii’es. Luisapi'il eut été proclamé, à la tribune du l>alais Unurlsili, membre du frouverneineut provisoire, son fils alla le chercher à l'Observatoh-e. Accompagné de deux do scs parents et d'un jeune Italien de scs amis, M. Frapolli, il sc rendit à l'Ilôlcl de Ville. Partout sur son passage la foule lui fit place avec respect.

^uraiilic suffisante Ils veulent un coinilé de salut public luut à eux. Du fond de la place, on entend aussi un inugisseuieiil sourd, continu, foriuidaljle : c'est la grande, voix du peuple, qui s’indigne des lenteurs qu’on apporte à piol'Iauier la République. Et la nuit vient, et le péril est pres- .saiit : péril du coté des partisans de la royauté, qui conspirent selon toute apparence; péril , suitoul du, côté de ces iiiultiludes ealiévrôcs par le combat, par le jeûue, par l’atleiile, jiar le soupçon. La ville entière e.«t à leui* merci. Des boulines sans aveu, des malfaiteurs de toutes sortes, qui espèrent, à la faveur de l’anaidiie politique, coimiiettre iiupuiiéiueiil leurs forfaits, ii’altendenl sans doute que do signal du iiiassacre et du pillage. Paiâs peut être ensanglanté et dévasté avant qu’aucune autorité ait eu le temps et la puissance de se faire reconnaître. MM. Dupont (de l’Eure) et .\rago, pensifs, soucieux^ obsédés de tristes souvenirs et de plus tristes pressentiments, attendent, assis aux deux cotés de la cheminée, que l’on propose quelque niesiire. Un ne lit sur leur visage que doute et résignation. M. de Laniartine, au conliaire, semble plein de confiance eu lui-niêine et dans l’avenir; sa pensée s’est déjà familiarisée avec l’élément révulutionnaire. Il .sent croître en lui, depuis quelques heures, le courage et l’éloquence, ces deux dons souverains devant lesquels s’incline le peuple. Le génie de la France apparaît à son imagination éblouie. Des espérances exaltées de grandeur et de gloire l’enlèvent au sentiiueutde la réalité.

Autour de lui se groupent les indécis. M. (Irémieuv^

K II lie l'aiil j>as tiuu la lad ion de Ledi’u-Rolliu l'eia(RU'le, » iiiui'iiuiraicnl ik\jà. daii.^; les groupes, des t'aiialii|iies doiil ou reliouvera plus lanl raclioii lioslile.

* I.a Mominalion de M. Crcmicux el celle de M. Gariiiei’-Pagès au gouvcrnenieiil jimvisoire, contestées à la Cliaiukre des députés, avaient été aussi le sujet d une discussion très-vive au inoinent où l’on ciiU ail dant le cabinet du secrétariat pour délibérer. M. de l.aïuai line mit tin à cette altercation lïlclieusc. « De grâce, niessieui's, s'élait-il éci'ié, ne ilisculons pas à celle lieurc la validité de no.s pouvoirs. .Soyons sept au

s’a^lc el parle avec animation en ternies vagues. Avocat habile et disert, il se tient prêt depuis le malin jiour la rêgen«x‘ 011 pour la République. M. Marie, et surloul M. Garuier-higès; étourdis par la. rapidité du courant ipii les entraine, perdent pied et renoncent à tonte initiative *. tluani à M. MaiTasf, qui vient d’arriver, il reste à l’écart, observe tout, garde le silence. Connne on va s’asseoir et tâcher entin de s’entendre sur les mesures les plus ui gentes, la porte s’ouvre; le groupe qui défend l’accès du conseil se range. On voit entrer deux hôtes que l’on n’attendait poini ; ,V1M. Louis blanc et Rocon. Celte ap[iarition parait surprendre désagréablement plusieurs des personnes présentes. Il Y a uu inoinent d’einbari as. Uuelques chuchotenieiits, quelques regards ombrageux, protestent contre l’intrusion des nouveaux venus. « Que viennent-ils faire ici? dit M. Grémieux à M. de Lamartine. — Je l’ignore, »

I épond celui-ci du ton de la plus parfaite indifférence.

M. I amis RIanc, sans se laisser déconcerter, s’avance vers la table où siégeaient déjà .MM. Dupont (de l’Eure) el Arago. « Kh liien, messieurs, dit-il, délibérons. » A ces mots, M. Arago le regarde d’un air profondément élonne et lui dit avei; hauteur : « Sans doute, monsieur, nous allons délibéi'er, mais pas avant que vous soyez sorti. »

La colère se peint sur les traits de M. Louis Diane. Des puit)les tr»*s-vives lui échappent. Une altercation s'en-

cu de cinq, les choses n'en uvnil [las plus mal. » 11 coimiieuçail ainsi ce rôle concilialeur auquel nous le veiTons invariahleinent lidèle pendant loute la durée du frouvcrneinent jirovisoire.

* M. Gariiier-Paîf«?s a protesté contre le rôle <pii luiestaltrilnié daii> celle circonstance. .Te crois ne pnuvoii' mieux faire que de citer texluellemenl, comme l'a fait .M. Ç.anioi. danssoinVéww/ff/ de 1848, le.s paroles de M. Garnicr-l’ayês : « La délihéralion s'ouvrliincontineul sur la proclamation de la Répuhliipie, et je déclarai à mes nouveau.x collègues que, la République me paraissanl posxible, d on ne la proclamait pan. je me retirerais. Quelipie.s-nns allég^uôrcntnnscnipule lionorahle. Voulanl comme moi la ItépuMique, ils ne.se croyaient |)oiiil le droit de la pmclamer sans le consenlemenl du [leuple, réy:ulièremenl ex|M-iinc par une assemblée régulièrement élue. »

Page 1