Chapitre XXX
LA DIPLOMATIE l)K LORD RUSSELL. — LA RÉVOLUTION ET l'iNVASION DES DEUX-SICILES.
Ce n'est pas sans raison que l'invasion des Deux-Siciles a été qualifiée de piraterie et, de piraterie d'un genre inconnu aux temps passés, à moins qu'on n'en cherche le type dans ces irruptions de barbares qui, en renversant de fond en comble l'empire romain, donnèrent naissance aux monarchies de l'Europe. Mais nos descendants ne pourront s'étonner assez d'apprendre que pareilles expéditions, au xix' siècle, furent préparées, encouragées et soutenues de tous moyens par un gouvernement représenté comme un modèle de liberté, de justice et de générosité (i); par un gouvernement dont le souverain était proche parent de celui qui devint la victime de ces agressions inouies, par un gouvernement qui déclarait bien haut être en amicales relations avec ce malheureux prince et qui avait des représentants auprès de lui, comme ce dernier en avait à sa cour. L'étonnement sera plus vif encore, quand on saura que l'un des deux souverains, sans cause, sans prétexte, sans avis préalable, sans déclaration de guerre, se mit à la tête d'une armée, envahit les Etats de l'autre, attaqua ses soldats,
(1) Ainsi s'exprimait Lord Russell dans sa dépêche à Loid Loflus du 8 mai
KÉVOLUT. DE SICILIC. 1. 11. 7
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bombarda ses villes, fit massacrer les citoyens qui se constituaient ses défenseurs et réduire en poudre leurs pauvres maisons, lit saccager leurs propriétés, jeter dans la dernière misère des milliers de familles; et cela, pour soutenir l'œuvre d'un flibustier à qui son gouvernement avait frayé la route à prix d'or, et cela pour s'emparer d'un royaume indépendant de droit, indépendant de fait.
Or, quel a été le jugement prononcé par l'Europe sur ces faits monstrueux? Quelle a été la conduite de nos diplomates modernes à l'égard de cette flagrante violation des lois de la justice et de l'humanité? Parcourons les documents où se révèle la manière de voir et d'agir des principales puissances européennes à l'égard de ces tristes événements.
Quoique Lord Russell ait supprimé bon nombre d'importantes dépèches qui nous auraient mis dans le secret des intrigues qu'il a ourdies avec son représentant à Turin (i); les pièces préseptées par lui aux Chambres britanniques nous éditieront assez sur les maximes de sa politique envers l'Italie. Nous sommes persuadé avec le sage Lord Malmesbury que l'opinion personnelle de John Russell, et peut-être aussi de tout le cabinet anglais, était que l'Italie méridionale ne devait pas rester absorbée par l'Italie du Nord, et que la Péninsule divisée en deux royaumes indépendants et confédérés aurait été plus forte et plus favorable aux intérêts des populations. Telle avait été la politique soutenue par le gouvernement anglais en 1848 et jusqu'à la
(I) Le marquis de Normaiiby, Lord Malniesbiny et d'autres se plaignirent de l'absence d'importants documents que Lord Russell ne voulut pas soumettre aux Chambres britanniques. — Séance des Lords du i""" mars 18(jl. — La publication faite après la Vlll« partie de la corresp. conce.nant les affaires d'Italie ne répondit pas suffisamment aux demandes de ces représentants.
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séance de la Chambre des Communes du 12 juillet 1860; cette politique avait été celle des mêmes personnages qui, en mars 1861, se firent les défenseurs du système annexioniste (i). Mais Lord Russell avait bien d'autres intérêts en vue; il avait à détruire le pouvoir temporel des papes en Italie, barrière formidable opposée à la propagation de la réforme protestante; il avait à détruire la maison des Bourbons, soit parce qu'elle ne voulut jamais se mettre, comme lePiémont, sousla tutelle de son ministère, soit parce qu'elle soutenaitl'autoritédes pontifes; il avait surtout à ruiner l'influence française au-delà des monts etàmetlrela Péninsuleà sa discrétion, pour substituer une nouvelle puissance à l'empire autrichien qui avait été si longtemps son allié sur le continent (2). Or, il ne pouvait réussir dans ces plans qu'en se faisant le bouclier et l'appui du parti des annexions, en favorisant et en justifiant les conquêtes usurpatrices du Piémont et en poussant jusqu'au dernier ternie l'œuvre de l'unité politique de fltalie. N'avons-nous pas prouvé déjà (ce que les journalistes et les hommes d'état de l'Angleterre avouent sans mystère) que le mouvement de l'Italie ou plutôt des sociétés secrètes avait un double caractère, politique et religieux ; par le premier, elle tendait à la fusion de toute la Péninsule en un seul empire, et par le second, à la
(1) Sir R. Peel entre autres. V. son discours dans \i\ séance sus-indiquée.
(2) Si le royaume d'Italie devait se consolider, Lord Russell reconnaîtrait qu'il s'est donné inOniraent de peine pour créer à la France un puissant allié et verrait se vérifler les prédictions de R. Peel (12 juillet 1860, Chambre des Communes) et de M. Roebuck (7 mars i8Gi) ; il verrait se réaliser les intentions de la France, clairement manifestées par M. I ietri au Sénat français. — Mais Garibaldi avait fait allusion au bénéfice que retirerait l'Angleterre du c oncours prêté par elle à l'œuvre de l'unité italienne. Uép. de Sir Elliot à Lord Russell. Naples, iO sept. 1860. « x\uslria, he said, thaï « old ally of Englaud, is falling to pièces, but Italy is rising from ruins, and tlien « Great Britain will find anolher sure ally naturally drawn lowards hcr, both by jkm * sympathies and lier intcrests. »
complète liberté religieuse, clans le sens de la réforme et du rationalisme (i). Or, d'après les plans du ministère John Russell, une Italie protestante ou au moins soumise à un gouvernement protestant, serait, pour ses intérêts de politique et de religion, l'alliée naturelle de l'Angleterre. C'est pounjuoi les partisans de ce ministère se réjouissent de voir que la réforme protestantea poussé sespremiers germes en Italie (2).
La politique de John Russell avait deux écueils à éviter; d'une part, l'intervention de la France dans les affaires d'Italie qui aurait pu gâter tous ses plans, et de l'autre, une rupture ouverte avec cette même nation, dont il lui importait de conserver l'alliance et l'amitié, pour contrebalancer l'opposition des puissances germaniques et régler les destinées de l'Europe. C'est là, suivant nous, le vrai caractère de la politique du cabinet anglais et la clef qui nous donne l'intelligence de la Correspondance concernant les affaires (Vltalie qui, envisagée à un autre point de vue, nous offrirait des difficultés et des contradictions nombreuses.
Effectivement, depuis le mois de mai, John Russell, ayant reçu avis par l'ambassadeur anglais à Paris, que Tintention de la France était de conserver sur le trône des Deux-Siciles la dynastie des Bourbons et en même temps de pousser, d'accord avec l'Angleterre, le roi de Naples à un changement complet de système gouvernemental (ô), expé-
(1) SirR. Peel dit sans détour à la Chambe des Comraunes du 7 mars: « The « présent niovement for ihe régénération of Italy is a religious movement. The po- (( litical and the religious impulses are getting togotheretc. »
(2) « The italian reformation begun, etc.BV.le !«"• article du Time>i du 26fév. 1861 . Robert Peel disait lui-même dans le discours cité: « I believe, that reformation has H commenced in Italy » et poursuivait en exposant les progrès du protestantisme en Italie. C'est la l'intérêt capital envisagé par TAngleterre dans la révoliilion italienne.
(5) Dép. de Lord Cowlcy du 21 mai 18U0.
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diait à Sir Hudson, à Turin, les deux dépêches connues du 22 et du 26 mai. Dans ces dépêches, il recommandait à M. deCavour do. ne pas attaquer Naples; mais l'autorisait tacitement à fournir pour l'invasion de la Sicile de l'argent, des armes, des munitions et des milliers de soldats en habits civils (!). Il acceptait cependant avec plaisir que la France se déclarât étrangère à toute intervention armée, et dans une dépèche spéciale à lord Cowley, il avertissait le gouvernement impérial qu'à cette condition les puissances s'abstiendraient de tout acte d'agression contre lui (2). Or, celte ])o\ii\que de no7i-intervention que lord Russell annonçait et inculquait solennellement, souffrait des exceptions, toutes les fois que les forces anglaises pouvaient encourager, favoriser et soutenir la révolution au détriment des souverains légitimes. Dès le M mai 1860, John Russell, complice de toutes les machinations révolutionnaires ourdies à Turin, expédiait à Marsala deux vaisseaux de guerre, sous le prétexte d'y protéger trois familles anglaises aimées et estimées de cette population et établies dans une ville paisible; mais en réalité pour protéger le débarquement des volontaires de Garibaldi (5). Celui-ci ayant pénétré à Palerme, par l'effet des trahisons (;ue nous avons racontées, et les troupes royales s'étant retirées dans trois des places les plus fortes de l'ile, lord Russell mit tout en œuvre pour que le roi de]N'af)les s'abstintd'opérer militairement pourla
(1) La dép. dii comte de Cavour du ôO mai, en réponse à la note de Lord Russell, nous prouve clai emenl que le ministère de Turin comprenait, on ne peut mieux, les vues du cabinet anglais au sujet des affaires d'Italie.
(2) Dép. de Lord Russell à Lord Cowley, 5 juin
(3) Cette vérité fut reconnue au Parlement de Londres dès le 17 mai 1860. V. à cette date le discours de l'éloquent M. Magnire à la Chambre des Communes. Un autre député faisait les mêmes reproches au premier minisire dans la séauce des i:ommunes du A marsl8(il et le raiaistre n'alléguait aucune raison pour se disculper.
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soumission de l'île, tandis que Garibaldi recevait des renforts deTurin sous la protection manifeste de la flotte anglaise et se préparait à déloger les troupes royales des forteresses qu'elles occupaient.
A peine Sir Elliot eut-il annoncé que le roi de Naples avait accordé à la Sicile la constitution de 1812, à la con^ dition que le parlement modifierait la clause de la division des deux couronnes, que John Russell écrivait à son ministre de Naples : « Si le parlement de Sicile n'accepte pas « cette condition, le gouvernement de Naples voudra-t-il « l'imposer par la force (i)? » Ce n'était pas tout encore. Quand le roi de Naples envoyait des ambassadeurs à Turin, pour négocier une trêve avec Garibaldi et une alliance avec la Sardaigne, John Russell encourageait, par l'approbation du gouvernement anglais, à imposer à la cour de Naples ces conditions onéreuses : qu'elle ne tenterait pas de reconquérir la Sicile, qu'elle céderait même Messine à Garibaldi, qu'elle évacuerait entièrement l'ile, qu'elle laisserait aux Siciliens la faculté de se livrer au Piémont ; puis, par le moyen de son ambassadeur à Naples, il pressa le gouvernement napolitain de souscrire à ces propositions et de se maintenir dansune funeste inaction vis-à-vis de la Sicile (2).
Après quoi, l'artificieux ministre se félicitait de penser que le roi de Naples ne ferait rien pour reconquérir l'île, sans le consentement de la Grande-Bretagne et, ajoutait-il pour la forme, sans le consentement de la France et de la Sardaigne (0). Mais n'avait-il pas solennellement déclaré dans plusieurs dépêches et n'avait-il pas affirmé à la Cham-
{\) Dép. de John Russell à Sir EUiot, 7 juillet 1860.
(2) Dép. à Sir Hudsou du 9 juillet; à Lord Cowley du U juillet; à Sir Elliot du J5 juillet ; dép. de ce dernier du 12 et du 22 juillet 1850. (5) Dép. de Lord Russell à Sir Hudson du 17 juillet.
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bre des Coinnumes, le 12 juillet 1860, que « le gouverne- « ment de S. M. Britannique n'avait pourtoute politique que (c de laisser les peuples libres de décider par eux-mêmes « de leur sort, que les Italiens devaient régler leurs affaires « en toute indépendance, que la politique du gouvernec( ment anglais était la stricte neutralité, que, lorsqu'il « s'agissait de questions entre souverains et sujets, aucun ce gouvernement n'y devoit prendre part? » Cependant, quand la révolution menaçait d'envahir l'état continental de Nap'les, quand Garibaldi, au moyen del'argent du Piémont, allait conquérir lesCalabres, le même Russell faisait transmettre à la cour de Naples des remontrances menaçantes, pour l'empêcher de renouveler ce qui s'était passé à Palerme,et il donnait pour instructions au commandantamiral de la forte escadre qu'il avait fait stationner en rade de cette capitale, d'employer la force contre le roi de Naples, s1l osait réprimer et punir par les armes l'insurrection populaire (i). De cette manière, John Russell obligeait indirectement ce souverain à abandonner sa capitale, puisqu'il ne pouvait même hors des murs de Naples, défendre sa couronne contre la plus injuste invasion, sans rencontrer l'hostilité systématique du cabinet anglais.
Telle était la stricte neutralité q\i'ohser\2i\i la politique de John Russell. — Mais, disait-on, la flotte anglaise devait-elle rester impassible devant le bombardement de cette illustre capitale (2)? Admirable sentiment d'humanité de la part de
(1) V. l'éloquent discours de M. Hennessy à la Chambre des Communes du ^mars, la note du 28 août communiquée par de Martino a Sir Elliot et la dép. du '28 août de ce dernier a de Martino et à Lord Russell.
(2) C'est ainsi que James essaya de justifier la politique de L, Russell, à la séance du 7 mars 186t. D'après ce même orateur, Liborio Romano ne fut pas un traître, mais un ministre qui changea subitement de plan (changed side) ; Garibaldi arrivé à Naples fut contraint de s'arrêter dans les rues pour répondre k Terapresse-
qui a\u,je ne dirai pas sans trouble, mais avec satisfaction, le cruel bombardement d'Ancône et l'affreux massacre des troupes pontificales; de la part de qui assista aux mêmes scènes de sang et de destruction sur Capoue et Mola et ne s'en émut pas et ne répondit rien aux plaintes que proférait un monarque indignement trahi; de la part de qui approuva, encouragea et favorisa l'épouvantable destruction de Gaëte, sachant cependant qu'il y avait là les représentants des principales cours d'Europe, qu'il y avait là un jeune roi et une jeune reine, dont le seul crime était de se montrer dignes d'une couronne que la politique de Russell arrachait à leur front! Telle était l'humanité du cabinet britannique; ce n'était ni plus ni moins qu'un parti pris d'hostilité systématique envers la dynastie des Bourbons et un dessein arrêté de sacrifier au Piémont l'indépendance d'une nation.
Mais John Russell savait très-bien manœuvrer avec le principe de la plus siricte neutralité, quand il s'agissait de fermer toutes les voies à une pacification des Deux-Siciles et à la conservation de la dynastie bourbonnienne. En effet, lorsque le ministre Thouvenel, tantôt parle moyen de l'ambassadeur anglais à Paris, tantôt directement par l'organe de l'ambassadeur français à Londres, engageait Lord Russell à persuader à la cour de Turin de se remettre en meilleurs rapports avec la cour de Naples, et qu'il lui mettait sous les yeux les grands malheurs qui résulteraient de la continuation de cette guerre, John Russell répondait qu'attendu la politique de non-intervention professée par son gouvernement, il ne pouvait rien faire, puisque M. de Ca-
meul d'un grand nombre de prêtres qui voulaient baiser l'extrémité de ses habits (by lh(if crowd of priests vvho pressed forward lo kiss the hem of bis garment), etc., etc.
vour avait assuré n'avoir aucune influence sur Garibaldi (i). Mais lorsque le ministre français insistait, même au nom de la Russie, pour que les flottes des deux nations empêchassent de nouvelles expéditions de la part de Garibaldi dans les Calabres, et qu'il déclarait que c'était une chose déshonorante pour la marine de deux grandes nations d'assister avec indifl'érence à l'outrage auquel était en butte un monarque loyalement libéral, John Russell se rattachait bien vite et de tout cœur au principe d'une rigoureuse nonintervention ; et lui, qui avait par ses menaces empêché le roi de Naples de comprimer la révolution dans ses Elats, comme il le voulait, lui qui autorisait son amiral à employer la force contre ce prince pour défendre l'insurrection du peuple, lui-même, il avait le courage d'invocpier, au nom du gouvernement anglais, le principe d'abstention, afin de ne pas s'opposer à une bande de flibustiers qui, au grand scandale de toute l'Kurope, portaient le trouble et la révolte dans les possessions d'autrui ; lui-même enfin, il osait menacer la France qu'il réprouverait sa j)olilique et protesterait contre elle si sa flotte gênait le débarquement de Garibaldi dans les Calabres (2). Cependant Lord John recevait le marquis Délia Greca, envoyé extraordinaire de Naples, qui venait demander, au nom de son gouvernement, que l'Angleterre et la France s'entendisseni avec le Piémont pour obliger Garibaldi à une trêve de six mois (3), Russell ne se refusait pas à faire quelques démarches auprès de la
(1) Dép. de Lord Cowley à Lord RusselL Paris, 12 juillet Dép. de M. Tliouvcncl au comte de Per.'^igny dans la dép. de Lord Russell à Lord Cowley du 14 juillet.
(2) Dép. de Lord Cowley de Paris, 24 juillet ; dép. de M. Thouvenel au comte de Persigny dans la dép. de Lord Russell à Lord Cowley du 26 juillet
(3) Le but de la mission de M. Délia Greca est exposé avec précision dans une lettre écrite parlui-mèrae.
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cour de Sardaigne, tout en se déclarant impuissant à obtenir Tassentiment de cette cour; et pourtant, dans la dépêche adressée à ce sujet à Sir Hudson, il proposait à ce gouvernement de telles difficultés sur le fait de l'alliance désirée entre les deux Etats, qu'en supposant même qu'il s'y fût employé de bonne foi, ses objections auraient suffi pour éloigner la possibilité de cette alliance (i). Voilà quels bons offices le cabinet anglais rendait au gouvernement napolitain dont il avait juré la ruine.
En même temps, John Russell ne négligeait pas d'entraîner peu à peu le cabinet français dans le sens de sa politique; il faisait entrevoir d'abord le cours probable des événements qui se préparaient; justifiait avec adresse M. de Cavourde n'avoir pas heurté l'opinion publique, en acceptant l'alliance du roi de Naples; rendait suspecte et douteuse la sincérité des promesses de François II et conjurait la France de laisser Naples et la Sicile libres de se donner le gouvernement qui leur conviendrait le mieux (2). Il usait avec le gouvernement d'Autriche des mêmes insinuations artificieuses, des mêmes procédés iniques; il lui représentait que le sentiment de l'unité politique de l'Italie était universel et se fondait sur le désird'une indépendance nationale, impossible à réaliser et à garantir sans l'unité; il s'efforçait ensuite de convaincre l'Autriche delà sollicitude et des efforts du cabinet anglais pour arrêter le cours des conquêtes de Garibaldi (!!); il lui insinuait d'autre part que toute la faute en était au roi de Naples qui n'avait * pas su s'affectionner les populations, et il prétendait que l'Angleterre avait gSivdè une scrupuleuse neutralité ci res-
(1) Dép. de Lord Russell à Sir Hudson, 2o juillet.
(2) Dép. de Lord Russell à Lord Gowley, 23, 24 et 26 juillet.
pecté le principe de non-intervention, dansie but d'amener l'Autriche à se prononcer de la même façon, et d'entraver ainsi les plans d'agression (jumelle aurait pu former(i). John Russell s'apercevait bien que sa politique allait se heurter à un terrible écueil. L'Italie unie menaçait l'Autriche d'une guerre imminente et, par conséquent, préparait l'intervention, l'influence et l'agrandissement de la France, sans laquelle le Piémont ne pourrait jamais soutenir une lutte pareille ni se rendre maître des redoutables forteresses du quadrilatère. C'était uniquement dans cette prévision que John Russell, comme nous l'avons dit, se montrait si soucieux: l*' d'obliger le Piémont à ne pas faire la guerre à l'Autriche; 2" de ne rien céder à la France, quel que fût l'agrandissement de territoire qui surviendrait au royaume de Sardaigne. Il inculqua soigneusement ces deux points au Piémont et à la France, par les dépêches que nous avons citées aux chap. XVIU et XIK de cette histoire, et il ne se tint pas encore pour satisfait de la déclaration officielle que le gouvernement français lit publier au Moniteur (2); M. de Cavour dut déclarer en personne dans le parlement de Turin la fausseté de toute promesse qui aurait été faite à la France, relativement à une cession quelconque du territoire italien (0). John Russell ne laissa passer aucune occasion d'insister là-dessus, à Turin comme à Paris, et dans sa dépêche du 21 août, à M. Fane, à Vienne, il fit ressortir la haute portée de cette déclaration que rindépendance italienne ne
(1) Dép. de Lord Russell à M. Fane, 21 août, et de M. Fane à Lord Russell, Vienne, 50 août.
(-2) Moniteur dut" juin 1860.
(5) Parlement de Turin. Chambre des Députés du £6 mai 1860. M. de Cavour renouvela cette déclaration dans la séance du 12 cet. 1860.— Le chevalier Nigra, ministre de Sardaigne à Paris, publia le 18 sept, une déclaration dans le même sens, qui fut insérée dans le Zeitung du 'il sept.
serait pas menacée par Vamhition de laFrance;\\ déclarait, de plus, que le gouvernement britannique s'opposerait à tout agrandissement ultérieur de la France sous le prétexte du danger que lui ferait courir l'unité de l'Italie. Non content de cela, il envoyait peu de jours après une dépèche à Sir Hudson, dépêche où il se proposait de mieux éclaircir celle du 22 et la note du 26 mai; et il comprenait nominalement l'ile deSardaigne dans le territoire italien dont M. de Cavour avait promis de ne rien céder à la France (i).
Il ne faut pas nous étonner que lord Russell ait demandé à M. Cavour, par cette dépèche, qu'il s'abstînt de tout acte d'agression, non-seulement contre l'Autriche, mais encore contre le royaume de Naples; il ne faut pas non plus croire qu'en septembre et en octobre, il eût changé ses vues politiques ni que la dépèche du 31 août soit en contradiction avec les suivantes, malgré le reproche qui lui en a été fait (et non sans quelque raison) dans la Chambre des Communes (2). En effet, le but politique de lord Russell, par rapporta l'Italie, était le renversement de la monarchie napolitaine et la suppression du pouvoir temporel du Pape jjour ranger la Péninsule entière sous le sceptre de la Sardaigne et sous la tutelle de la Grande-Bretagne. Or, a(in de soumettre les provinces pontiticales, John Russell avait concerté avec tous les diplomates de Turin que les troupes sardes les envahiraient; c'est pourquoi, après la dépêche du 22 mai, il ne mandait plus à M. de Cavour un seul mot qui lui prêchât l'abstention de toute hostilité contre les Etats du Pape; mais il ne jugeait pas nécessaire ni conve-
(1) Dép. de Loril Russell a Sir Hudson du 51 août.
(2) V. réloquenl discours de M. Disraeli à la Chambre des Communes du 5 mars
nable, par rapport à la France, que l'armée sarde envahît l'Etat de Naples. II était persuadé que Cavour, avec l'aide du cabinet et de la marine brilannicjues, avait fait tout ce qu'il fallait pour assurer à Naples le triomphe de la révolution et le renversement du trône des Bourbons; il était persuadé que le roi de Naples, dans cette dissolution générale de l'Etat, abandonnerait la couronne et ne tenterait même pas de résistance; persuadé que, s'il faisait mine de se défendre, les seules forces de Garibaldi en viendraient facilement à bout. Cependant, pour avoir forcéla Sardaigne à ne pas attaijuer Naples, John Hussell n'avait pas entendu lui défendre de saisir au plus tôt le gouvernement des Deux-Siciles. Aussitôt qu'il eut reçu le meinor aiiduin d'EWiot, qui proposait qu'aussitôt après la renonciation du roi François H à la couronne, l'autorité du gouvernement piémontais fût inaugurée à Naples, même avant de consulter le suffrage universel, Lord Russell y répondait par l'entière approbation de ce projet, sans ignorer pourtant que le roi François tenait alors entre Capoue et Gaëte,à la tête de son armée (i).
Mais les choses n'allèrent pas absolument au gré du ministre des affaires étrangères d'Angleterre: Garibaldi proclama sa dictature à Naples et différa l'acte d'annexion au Piémont; il marcha contre Capoue et essuya, comme on sait, de grandes défaites et des pertes énormes. On se rappelle aussi que, le 2 octobre, sans les artilleurs anglais, envoyés à son secours parla flotte britannique (qui observait la plus scrupuleuse neutralité) (2), et sans les 2,000 Piémontais
(1) V. la dép. et le mémorandum d'Elliot, Naples 13 août, et la réponse de Lord Russell du 11 sept.
(2) V. le ch. XXVI.
envoyés parVillamarina, (qui les retenait seulement pour le bon ordre,) il aurait été, lui et ses volontaires, écrasé et anéanti; on n'a pas oublié que Garibaldi, à la vue du danger qu'il courait, criait vers le Piémont pour en obtenir au moins 14,000 hommes, tant le parti de la révolution commençait à être abattu et découragé.
Russell pouvait-il voir renverser et détruire à Naples cette révolution qui était son œuvre, cette révolution qu'il avait soutenue et aidée de tout son pouvoir et de tous ses artifices, toujours, bien entendu, en observant scrupuleuseinentla loi de non4nterveniion? Il dégageait donc Cavour de toute promesse contraire et lui permettait d'expédier un corps d'armée qui remît les affaires vacillantes de la révolution. Il avait trois fois raison, quand il affirmait, dans la séance du 5 mars 1864, à la Chambre des Communes, que répoque du 31 août était bien diff'érente de celle du mois d'octobre; le Times aussi avait raison quand il relevait cette distinction de John Russell; mais ni l'un ni l'autre n'exprimaient tout à fait leur pensée et ils ne le pouvaient pas. Pour nous qui ne portons point de masque diplomatique, et qui même nous sommes proposéde démasquer certains personnages, nous disons clairement que les deux épo(iues diff'éraient de beaucoup, parce que l'une fut l'époque du triomphe de la révolution conduite par le dictateur demi-dieu, tandis que l'autre fut l'époque de sa ruine inévitable sous le choc de l'armée des Bourbons; voilà pourquoi Russell devait envoyer les forces piémontaises au secours du parti qu'il protégeait.
Aussi non-seulement prit-il à tâche de défendre sans retenue la conduite de Garibaldi et de repousser avec dédain la qualification (Vétranger aventurier que lui avait donnée
>l. Thouvenel (i); mais dans une dépèche, adressée le 4 octobreàSirCrampton et à Lord Bloomfield, ambassadeurs àS^ PétersbourgetàBerlinJl entreprit la justification et accepta lepatronagede l'invasion piémontaisedéjàaccompiiedansles Etats du Pape et sur le point de l'être dans ceux de Naples; il vomit à cette occasion un torrent de vils outrages contre le roi de Sicile et contre le Souverain Pontife. « Il survient « de temps à autre, disait-il, de ces événements, dans les- « quels les règles ordinaires établies par les lois interna- « tionales ne peuvent ()as être suivies sans causer la con- « tinuation de guerres d'un caractère désolant (2), guerres c< qui menacent de prendre une vaste extension et de mettre « ainsi endangerTéquilibre général des Etats (3).Parexem- « pie, il n'y a j)as de loi mieux établie que celle qui laisse à « chaque souverain le pouvoir illimité de réprimer la revoie lution sur son territoire. Cependant, en 1827, la Grande- « Bretagne, la France et la Russie envoyèrent de concert à « leurs amiraux respectifs des instructions leur enjoignant « d'empêcher les opérations d'Ibrahim Pacha, un vassal du « sultan, qui s'employait, en faveur de son souverain, à ré- (V primer l'insurrection de la Morée. De même, en 18e31 et « 1832, l'armée française et la flotte britannique reçurent « l'ordre d'empêcher que le roi de Hollande exerçât des « violencescontreses sujets de la Belgique, qui étaient alors « en armes et résistaient à son autorité. Le cas de l'Italie c( est encore un de ces cas exceptionnels. Victor-Emmanuel
(1) Dép. (le Lord Rnssellà Lord Cowiey du 22 sept.
(2) Le cas de Naples est le contraire de celui-là. C'est rinvasion piéraontaise qui a amené des guerres désolantes.
(5) L'observation a ici tonte sa valeur et les dépêches mêmes de Lord Russellle confirment, ces dépêches que nous avons citées précédemment et dans lesquelles il exposait le danger d'une guerre universelle.
ce n'a pu arrêter l'élan de son peuple vers Tunité italienne. « Il n'a certes pas épousé ouvertement cette cause (t) et « jusqu'au dernier instant, il a conservé des relations d'ace mitié avec le roi de Naples, comme il a respecté le terrice toire du Pape. Mais ses efforts pour empêcher les expéc( ditions de Gênes et de Livourne contre ces souverains, ce suivant le témoignage du gouvernement sarde, n'ont pas ce eu la force qui en aurait assuré le succès (2). »
John Russell continue sur ce ton injurieux contre les gouvernements de Rome et de Naples, en les appelant tyranniques, corrompus, démoralisés, odieux, iniques, etc., etc. — En vérité, il ne fallait rien moins que l'audace diplomatique de John Russell pour dire que le cas de Naples et de Rome était celui de la Grèce et de la Belgique et que la sauvage et sanglante invasion des Piémontais pouvait s'assimiler à rintervention de la France en faveur de ces deux dernières contrées. Quelle réponse, après cela, ce ministre pouvait-il faire au mémorandum que le roi de Naples envoyait de Gaète aux cours d'Europe? Avec un cynisme peu ordinaire, et sans craindre d'avilir le caractère d'homme d'Etat, il oubliait toiit sentiment de modération et de réserve, et fabri(|uait un mémorandum de sa façon pour cribler d'odieuses injures l'infortuné et généreux souverain (3). N'était-ce pas déclarer suffisamment la naturede sa politique à l'égard de la révolution italienne?
(1) Tant pis, parce qu'en épousant ouvertement une cause qui était sienne, il n'eût pas ajouté à une révoltante injustice l'hypocrisie et la trahison.
(2) C'est le témoignage du gouvcrnenjent sarde et Lord Russell a bien fait de n'en pas garantir la vcriié. Le Piémont a été le complice, le soutien, et plus encore, l'instigateur de la révolution.
(5) V. le Mémorandum du roi de Naples, transmis par le comte Ludolf à Lord Russell avec sa dépêche du -20 oct. 1860 et le Mémorandum envoyé par John Russell au comte Ludolf avec la dép. du :24 oct.
Mais il voulut laisser aux annales diplomatiques un plus brillant document qui mît le sceau à l'infamie de ses procédés. Tandis que toutes les cours d'Europe réprouAaient et condamnaient hautement l'expédition de l'armée piémontaise contre le roi de Naples, Lord Russell, au nom de tout le cabinetbritannique et, parsa dépèche du27octobre adressée à Sir Hudson, se déclara tout de bon en faveur de la révolte. Dans ce fameux document, John Russell, après avoir rapporté le jugement porté par les cours principales du continent sur l'invasion piémontaise dans le royaume de Naples, et après avoir signalé l'obligation où était le gouvernement anglais de faire connaître son o[)inion, protesta de ne pas vouloir discuter si le Pape avait eu le droit de garder à son service des troupes étr^angères et si l'on avait ])u dire que le roi de Naples eût abdiqué dans le temps où son drapeau flottait encore à Capoue et à Gaële. La question qu'il se posait était celle-ci : les peuples des Etats de Rome et de Naples ont-ils été dans leur droit en appelant à leur aide le roi de Sardaigne, et ce dernier a-t-il eu le droit de leur prêter un appui efficace? — John Russell répond à cette question, en justifiant la conduite et des peuples et du souverain par deux raisons, qui, d'après lui, ont décidé les Romains et les Napolitains à renverser leurs gouvernements : la première raison, c'est leur despotisme avec toute la suite des maux qu'il entraînait dans l'administration publique; la seconde, c'est le besoin de donnera l'Italie l'unité qui doit la rendre forte et indépendante de l'étranger. Il s'applique ensuite à corroborer cette sentence par l'invocation des écrits de Vattel et par l'exemple de la révolution de 1688 contre lesStuarls d'Angleterre; sa conclusion est celle-ci : le gouvernement, fidèle à la maxime que chaque
peuple est chez lui son seul juge, n'ose point condamner les peuples de ces Etats, ni le roi de Turin. — Il démontre après cela les^ torts, surtout du roi de Naples, et termine en louant la révolution italienne de sa modération, de sa sagesse, de son esprit de vraie liberté, et en déclarant que par conséquent le gouvernement Anglais est loin de lui infliger aucun blâme, comme ont fait l'Autriche, la France, la Prusse et la Russie (i).
De cette manière le cabinet Anglais représenté ici par John Piussell déposait son masque et proclamait solennellement, en face de l'Europe et contre toutes les grandes puissances, une politique révolutionnaire et subversive de tous les Etats. La presse, même révolutionnaire, de la Grande-Bretagne, et le Times le premier, blâma John Russell de ce que, par intempérance de langue, il ne cachait, pas ses principes, à l'exemple de ses prédécesseurs, et mettait ainsi le gouvernement dans un grave embarras (2).
Si nous voulions examiner en détails cette dépèche de Russell, nous devrions dépasser de beaucoup les limites imposées à notre travail; nous nous contenterons ici d'observer: l^que lord Russell négligeait de se prononcer sur les deux premières questions, parce que s'il les décidait en faveur du Pape et du roi de Naples, il aurait enlevé à M. de Cavour le prétexte que celui-ci avait allégué pour justifier ses injustifiables invasions; si, au contraire, il s'en expliquait, suivant les vues de M. de Cavour, il devait affirmer
(1) V. la dépêche entière à l'appendice de ce chap.
(2) « Lord Russell by his gênerai speculatious has got us into more troubles and « diflSculties thari we encurred by ail our support of liberty against authority etc. » 7im€s8déc. 1860.
que l'Angleterre n'avait pas droit d'enrôler, comme elle le fit, des soldats allemands pour combattre en Amérique la fondation d'une libre république ou en Irlande l'indépendance d'une nation. En outre, est-ce qu'au siècle dernier le gouvernement Anglais avait renoncé aux possessions de l'Amérique, quand ces forces étaient réduites à la seule ville de New- York? Avait-elle renoncé à ses possessions de l'Inde, en 1857, quand elle n'avait pu conserver qu'une petite partie de ces vastes pays soulevés pour leur affranchissement? S'' Les gouvernements de Naples et de Rome, principalement sous Pie IX et François II, étaient-ils tels que les dépeignit le noble lord? Les éloquents discours de Hennessy, de Bowyer et de Maguire prononcés à la Chambre des Communes le 4 et le 7 mars delà présente année 1861, ne trouvèrent personne qui les réfutât victorieusement et Russell lui-même, avec ses belles phrases, ne put détruire les faits auxquels en avaient appelé les courageux députés. Et puis le mauvais gouvernement, s'il y en avait à Naples et à Rome, exigeait des réformes et les réformes avaient été largement accordées par le roi de Naples, et commencées par le Souverain Pontife avec promesse de les étendre considérablement dès que la révolution cesserait de tramer la ruine du trône pontifical. 3*^ L'amélioration d'une nation, quand elle doit s'opérer par les moyens de l'injustice et de la violation de tous les droits, ne constitue rien de bon et de durable; elle n'est que funeste; or l'unité de l'Italie dans le sens de la fusion était une tentative de ce genre (i). 4° En acceptant comme une autorité imposante
(1) Nous reviendrons sur ce point.
le nom de Vattel, nous rappellerons à John Russell que dansla séance des Communes du 5 février dernier, M. Disraeli produisit un traité du même Vattel, qui détruisait le principe en faveur duquel John avait invoqué ce publieiste. Au reste voici le passage cité par Disraeli : « Nous ne devons « pas abuser de cette maxime (de porter secours au peuple « qui s'insurge pour sa liberté) et autoriser ainsi les odieux « complots orgnnisés contre la tranquillité intérieure des « Etats. C'est une violation des lois internationales que de « pousser à la révolte des sujets qui gardent obéissance et « soumission à leur Souverain, quoiqu'ils se plaignent de la « façon dont il les gouverne. » Mais ne fut-ce pas le cas du Piémont vis-à-vis du royaume de Naples ainsi que du reste de l'Italie? Seulement John Russell, avec une simplicité vraiment superbe, ne croit pas que des agents et des aventuriers expédiés par le Piémont aient préparé et fait éclater la révolution dans ces Etats. C'est pourtant le même ministre qui avait approuvé sans restriction le mémorandum d'Elliot, où l'on disait que c'étaient des agents piémontais encouragés par legouvernement sarde quiaccomplissaientla révolution sicilienne. 5" Si d'avoir eu des mercenaires dans un Etat de 2,000,000 d'habitants était pour le Pape, aux yeux de John Russell, une preuve de la désaffection générale de ses sujets, nous devons en dire autant de l'Angleterre, quand son gouvernement qui compte 150,000,000 d'âmes, recrute des étrangers pour faire la guerre en Amérique, en Irlande et en Crimée. 6° Si John Russell avait voulu être sincère, il ne se serait pas étonné de la marche rapide de Garibaldi jusqu'à Naples, puisque le chemin lui en était ouvert par les millions que le Piémont payait aux traîtres et par les officiers enrôlés dans les sociétés secrètes.
T'' Lord Russell peut-il bien ignorer que la cause de la révolution de 1688 et du renversement de Jacques II a été toute religieuse, et que par conséquent Tinvasion du prince d'Orange n'a rien de commun avec celle du Piémont? Et même quand il prétendrait voir dans cette cause un caractère politique, nous lui dirions que si Jacques II fut déposé du trône pour avoir été la liberté au parlement anglais, la même chose ne devait pas arriver au roi François, pour avoir fait les plus larges concessions et institué le plus libre des parlements (i). 8° Les peuples ont le droit de juger ce qui les regarde. Si John Russell eût voulu être fidèle à cette maxime, il aurait du plaider l'indépendance de l'Irlande, l'émancipation des Indes et exaucer les vœux des Ioniens. Mais les peuples de Naples et de Rome pouvaientils juger de leurs propres intérêts, quand, suivant M. de Cavour lui-même, ils étaient tenus dans une condition à ne pouvoir formuler leur sentiment? Qui donc les représentait légalement? Disons-le franchement, ce sont les sectes qui imposent leur volonté aux populations et qui s'en vont criant à tort et à travers que telle est la volonté universelle. 9** Enlin, si John Russell s'était formé cette idée de la révolution italienne, pourquoi tant de palliatifs, tant de fictions, tant d'impostures à l'eiï'et de faire accroire (ce que personne n'aura cru) qu'il voulait sincèrement pacitier l'Italie méridionale et satisfaire aux désirs de la France? Il pouvait parler, dès le principe, comme il agit, en faveur de la révolution ; il aurait ainsi diminué le nombre de ses dépêches et évité tant de contradictions; il n'aurait pas eu
(1) V. à l'appendice (le ce cbup. ime note plus détaillée sur ce fait historique si mal interprété par Lord Uusscll.
besoin alors du voile d'hypocrisie dont il espère vainement avoir recouvert sa politique. Mais le noble lord attendait que l'insurrection et l'invasion se fussent accomplies, afin que le succès justifiât ces événements honteux et affaiblit la cause des opposants.