Chapitre XXXI
LA DIPLOMATIE DU RESTE DE l'eUROPE ET l'INSURRECTION DES DELX- SICILES SUIVIE DE l'iNVASION PIÉMONTAISE. — CONFÉRENCKS DE VARSOVIE.
Quiconque examinera avec attention la correspondance sur les affaires d'Italie que Lord Russell présenta aux Chambres britanniques en cette année 1861, y découvrira aisément que la politique française ne s'est pas produite avec beaucoup plusdefranchise que celle du cabinet anglais. Bien que le gouvernement impérial ait fait des remontrances et se soit opposé diplomatiquement aux vues de John Russell, il s'est ensuite rendu de fait à toutes les exigea nces et à toutes les demandes de l'Angleterre, sans avoir usé d'énergie pour les repousser ou au moins les modérer. La France savait bien quelle influence et quelle autorité le cabinet de S^-James exerçait sur celui de Turin et sur la direction générale des événements d'Italie; elle ne devait pas ignorer les projets formés par John Russell de détruire l'œuvre française de Villafranca et, avec celte œuvre, l'influence de la France dans les aff'aires d'Italie, pour y substituer, sur les ruines d'un traité solennel, l'influence de l'Angleterre. Elle devait connaître les intrigues et les manèges de Sir Hudson à Turin, pour colorer en Italie la politique suivie par John Russell. L'honneur de la France était compromis dans cette politique, quoique, à notre avis, ses intérêts ma-
tériels ne Taient pas été; la paix de l'Europe était horriblement menacée et la guerre universelle devenait imminente. M. Thouvenel avait, dès le commencement de l'invasion garibaldienne, compris les graves dangers auxquels le mouvement italien et la politi(|ue de l'Angleterre exposaient l'Europe ; il Tavait clairement signalé au cabinet de S^-James et il l'exhortait à arrêter le cours de funestes événements qui allumeraient en Europe le feu de la discorde; il avait déclaré que le désir du gouvernement français était de maintenir les Bourbons sur le trône de Naples et de Sicile, et de négocier, d'accord avec l'Angleterre, pour la pacification de l'Italie méridionale (i); il avait indiqué les périls que l'annexion de la Sicile au Piémont ferait courir à l'Italie et à toute l'Europe (-2), et par une dépêche adressée au comte de Persigny, ambassadeur en Angleterre, il avait insisté pour que le cabinet Palmerston-Hussell fit prévaloir son influence sur celle de Turin et amenât une situation pacifique (5); ensuite et duranttoutlemois de juillet, il n'avait pas abandonné ses démarches auprès du gouvernement anglais, pour faire défendre à des étrangers d'exciter la révolte dans les Etats de leurs voisins et au Piémont d'intervenir dans la révolution de Sicile (4). Déplus, par une note du 24 juillet au comte de Persigny, il avait fait savoir à John Russell que le gouvernementfrançais jugeait indispensable que les flottes des deux puissances empêchassent Garibaldi de passer le détroit et d'envahir l'Etat de Naples (5).
(1) Dép. de LordCowley à Lord Russell. — Paris, ûi mai 1860.
(2) Dép. de Lord Cowley. — Paris, 1 2 juillet i860.
(3) Dép. de Lord Russell à Lord Coviley du Ujuilletl860.
(4) Dép. de Lord Cowley à Lord Russell. — Paris, 24 juillet 1860.
(5) Dép. de Lord Russell à Lord Cowley du 26 juillet 1860.
Ces déclarations et ces démarches de M. Thouvenel contre la politique envahissante des agents de la Sardaigne révélèrent certainement dans le cabinet français des principes de droiture et des sentiments d'honnêteté. Mais quel pouvait en être le résultat? La France avait fait de grandes concessions à la politique anglaise; la France avait souffert en silence que le Piémont rejetât outrageusement toutes les propositions ayant pour but de restaurer les anciens gouvernements dans l'Italie centrale, et qu'avec l'appui el les encouragements du cabinet anglais, il proclamât l'annexion de ces Duchés, en violant ouvertement les traités de Villafranca et de Zurich et en foulant aux pieds les remontrances qui lui arrivaient de la part du gouvernement impérial (i). La France s'était soumise sans restriction à la loi de non-intervention proclamée et défendue comme l'arme puissante destinée à assurer le triomphe de la politique de Russell et à renverser rédifice élevé par la France à Villafranca et à Zurich; la France avait été réduite à voir, sans mot dire, que sous l'égide de ce principe interprété à la manière anglaise, le Piémont occupât l'Italie centrale à main armée et jetât des bandes expéditionnaires en Sicile pour parcourir ensuite toute la Péninsule jusqu'à Rome et à Venise; elle avait vu, à l'ombre de ce même principe, la révolution relever iièrement la tête et insulter à l'auteur de la paix de Villafranca, tout en bénissant l'Angleterre qui avait ruiné l'influence de sa rivale. Que pouvait donc espérer la France de ses remontrances réitérées, des réclamations et des conseils adressés par elle au cabinet
(1) V. la circulaire de M. Thouvenel, à laquelle répond la dépèche du comte de Rechberg au prince Metternich (Vienne, 17 fév.) el la dépêche de M. Cowley à Lord J. Russell (Paris 12 sept. 1860.). Dans la séancedu Corps Législatif du 12 mars 180! , M. Plichon toucha cette question.