P.ÉVOLUT. DE SICILE. T. II
britannique? Ce cabinet triomphait des embarras et des humiliations de la politique du gouvernement français. Nous l'avons vu dans le chapitre précédent. L'Angleterre, avec ses tergiversations, avec ses détours, avec son allure hypocrite, éluda les désirs et trompa les intentions de la i'rance; elle poursuivit l'exécution de ses plans et y donna le complément par l'invasion de Naples et des Etats de l'Eglise. Et quelle situation était faite à la France? Elle voyait rompre dans ses mains tous les fils de sa politique, ses propositions de paix étaient rejetées, les trônes qu'elle avait dit vouloir sauver tombaient l'un après l'autre; et elle devait assister de sang-froid au succès de la politique anglaise dans cette Italie qu'elle avait naguère affranchie au prix de son sang. Le 31 juillet 1860, Lord J. Russel annonçait à la Chambre des Communes que l'empereur des Français avait exprimé à son ambassadeur à Londres un vif désir que la politique des deux nations fut identique; mais dans l'esprit de John Russell, l'identité de la politique de la France et de celle de l'Angleterre devait se réaliser par le moyen d'une entièresoumissiondu cabinet des Tuileries au cabinet de S*-James (i). Ce fut pour Lord J. Paissell le travail d'une année, et de fait on ne peut lui disputer l'honneur de la victoire. Oui, la France s'est résignée pendant une année et plus à voir les menées de l'Angleterre entraver tous ses desseins pour la pacification de l'Italie et pour la solution amiable des difficultés pendantes. Puis, quand les canons Cam/Zi de l'Angleterre étaient braqués par Cialdini contre la ville et le peuple de Gaëte, la France qui, comme pour protester
(1) Le discours du prince Napoléon au Sénat prétendit que c'était la politique du tiouvemcment français qui triomphait en Italie. Ce gouvernement ne pourrait, nous semble-t-il, accepter cet éloge qui ferait peser sur lui un reproche de duplicité et d'hypocrisie dont il ne s'accommoderait certainement pas.
contre la politique de sa rivale et pour empêcher la destruction de celte place, avait mis le port de Gaëte sous sa protection, était enfin contrainte de l'abandonner, grâce aux perfides manœuvres et aux insinuations calomnieuses du cabinet britannique; elle était contrainte à reconnaître en réalité un blocus qu'elle avait condamné en principe (i). Il est vrai toutefois que, depuis la paix de Villafranca, le gouvernement français avait déclaré à plusieurs reprises qu'il ne voulait prendre aucune part à la politique qui le poussait à suivre le Piémont et que les intérêts de la nation guideraient uniquement sa conduite(2). Il est vrai que, vers la fin d'août, il avait rejeté sur le cabinet de S^-James la responsabilité des événements qui s'accomplissaient en Italie, et l'imminence des dangers qui pourraient troubler la paix de l'Europe (5). Il est vrai que le même gouvernement avait protesté, en face de l'Angleterre, contre celte série d'événements qui détruisaient les Etats de l'Italie méridionale, pour les fondre en un seul royaume, auquel répugnaient leurs mœurs, leurs traditions, leur histoire, et qui, menant droit à une guerre avec rAutriche, préparaient d'épouvantables malheurs (4). Il est vrai enfin que, quand l'armée piémontaise franchissait les frontières du royaume de Naples pour porter la guerre contre le prince légitime, il faisait publier dans un journal semi-officiel un blâme solennel de cet acte, en le qualifiant d'agression directe contre la souveraineté d'un Etat indé[)endant, d'infraction înani-
(1) Nous reviendrons là-dessus dan^ les chap. suivants.
{'2) V. la note adressée par M. Thouvenel au baron de Talleyrand a Turin, note reproduite dans la dép. du même ministre au comte de Persigny (Paris 22 août 1860.). Corresp. présentée aux Chambres anglaises en 1861, n» 57.
(3) V. la dép. citée au comte de Persigny.
(4) ibid.
feste au principe de non-intervention, de violation ouverte du droit des gens, de manifestation irrécusable en faveur du parti révolutionnaire(i).Cependant,et quoique la France ait ainsi repoussé la solidarité de son action dans les faits honteux que la politique de Russell encourageait, elle ne fit pas, selon nous, tout ce que demandait son honneur et sa gloire devant les peuples de l'Europe. Le drapeau de cette généreuse et loyale nation en fut obscurci, et l'Empire, qui avait arboré la justice et la paix contre l'esprit de la révolution, y perdit de son éclat et de sa force (2).
Etait-il en effet honorable pour la France que le Piémont, qui lui devait son existence et sa grandeur, et en faveur duquel la France avait prodigué et son or et son sang, que le Piémont, après avoir repoussé tous ses conseils, foulât aux pieds la paix et le traité qui étaient pour elle comme le trophée monumental des victoires de Magenta et de Solferino; que le Piémont démolît les trônes qu'elle avait l'intention de conserver; qu'il envahît les domaines dont elle lui avait fait promettre de respecter les pouvoirs légitimes; qu'il se plaçât sous la tutelle d'une nation qui voyait dans la France une rivale redoutable? Etait-il honorable pour la France d'avoir à déclarer devant l'Europe qu'elle n'avait rien [)u obtenir du Piémont concernant l'observation des articles de Villafranca et du traité de Zurich; tandis (ju'en même temps elle faisait savoir qu'au besoin elle verserait de nouveau son sang pour conserver la Lombardie à ce même Etat qui l'avait mille fois déméritée? Etait-il honorable pour la France de rester dans le silence de l'inaction,
(1) Constitutionnel du 15 oi't. 18G0.
(2) « L'Empire est né en effet d'une protestation de Tespril conservateur contre « l'esprit révolutionnaire. » Discours de M. Kolb-15ernard au Corps Législatif du 11 mars 1801.
quand, sous le voile du principe de non-intervention accepté par elle au bénéfice des droits réservés à Viilal'ranca, tout droit était méprisé, toute loi mise à néant, et toute sorte d'outrages infligés non-seulement aux princes amis du nom français, mais jusqu'au chef suprême de l'Eglise? Ainsi cette nation qui fut assez puissante pour démolir les remparts de Sébastopol et pour vaincre à Magenta et à Soirrrino des armées formidables, celte nation qui avait reconquis le premier rang parmi les peuples de l'Europe ne put faire respecter les principes et les traités qu'elle avait scellés de son sang; elle ne put, de sa voix de lion, faire taire les roquets hargneux qui, en bouleversant l'Italie, n'invoquaient son nom que pour l'insulter ou pour l'assujettir à leurs mauvais desseins? L'Europe conservatrice ne vit pas sans un profond étonnement qu'à l'heure même où tous les partis dénonçaient la France comme complice de la révolution italienne, la France se contentât de rappeler son ambassadeur de Turin; on s'étonna de ne pas l'entendre ni condamner hautement ni même blâmer nettement les faits qui s'accomplissaient dans la Péninsule, et on se demanda si par son silence elle ne reconnaissait pas dans ces faits l'expression des vœux de l'Italie. Il ne fut certes pas possible à l'Europe de confondre le parti de la révolution avec le peuple italien, ni de tenir pour la volonté générale celle que manifestait un parti, qui dans sa violence frénétique ravissait toute liberté à la nation et en refoulait tous les sentiments à la pointe du poignard.
Cependant, les événements qui s'accomplissaient dans les Deux-Siciles étaient flétris et formellement réprouvés par la dij)lomatie du reste de l'Europe. La Prusse n'avait pas laissé de faire les plus fortes remontrances contre la ligne
de conduite du gouvernement piémontais et de protester contre les invasions organisées et dirigées par le ministère de Cavour (i). Lorsqu'ensuite elle apprit l'entrée de l'armée sarde dansles provinces napolitaines, elle infligea un blâme solennel à une telle résolution et en appela aux principes du droit et de la justice évidemment méprisés dans cette invasion inouïe. Outre la note que le baron Schleinitz dépêcha, en cette occasion, à son ambassadeur de Turin (note que nous avons publiée au chap. XXV), le gouvernement prussien fit insérer dans sa Gazette officielle quelques éclaircissements sur cette note, éclaircissements qui nous révèlent à fond de quelle manière la Prusse envisage la .révolution italienne (2). La Gazette prussienne s'exprime ainsi : « Le principe de non-intervention proclamé par la « France après la paix de Villafranca et appuyé par l'An- « gieterre, fut généralement admis en Europe, afin de lais- « ser à l'Italie le soin des'organisercomme elle l'entendrait. « Il paraît, cependant, que ce principe n'a servi qu'à rem- « placer en Italie l'influence autrichienne par celle d'une « autre puissance. X\ec l'appui decette puissance, le gouver- « nement sarde osa violer ce même principe de non-interc( vention et se porter jusqu'à Naples,pour y détrôner le roi « François IL Le gouvernement sarde n'en fait pas moins « servirce principe à légitimer l'état de la révolution; il re- « cueille les votes d'annexion des Marches, des Duchés, etc. « et, parle moyen du sufl'rage populaire, il fait réunir Niceet « la Savoie à la P>ance.Au fond, c'est le principe des natio- (' nalités qu'on veut faire prévaloir, principe qui sera sub- « versif de toutes les puissances d'Europe et surtout des
(1) Dép. de Lord J. Russella M. Cowley du U juillet 1860.
(2) V. le Monde du 24 oct. 1860 et d'autres journaux frauçais.
« souverainetés d'Allemagne. Cavour a déjà déclaré que « l'Europe n'aura de paix qu'après l'annexion de Venise au (< royaume italien; viendra le temps où il voudra annexer « le Tessin et le Tyrol, et ainsi la lésion des droits germa- <c niques amènera une guerre universelle. En procédant de « cette manièreet.pourfaire prévaloir le principedes natio- « nalités, tout voisin pourra attaquer et conquérir les « Etats de ses voisins: c'est contre de telles maximes que le ^< gouvti i^ement prussien a dû ^'élever, comme attentatoires « aux intérêts de la nationalité allemande. La Prusse ne se « laisse guider ici ni par des sympathies légitimistes, ni « par des tendances libérales; mais elle veut défendre les a intérêts de son pays, la sécurité du territoire fédéral alle- « mand et la position de toute la nation germanique. Elle « avertit donc le gouvernement sarde de ne point blesser « ces droits et cette position. »
La Prusse, néanmoins, laissait son ministre à Turin, en vue de la protection des intérêts de ses nationaux; mais, plus tard, pour éviter les complications et les embarras diplomatiques, elle y envoya un nouveau représentant, sans l'accréditer officiellement et en ne lui donnant que des lettres de présentation en qualité de ministreplénipotentiaire. La Russie prit une attitude plus énergique. Elle rappela aussitôt de Turin toute l'ambassade russe et fit remettre au gouvernement piémontais la note suivante qui porte la double date du 28 septembre et du 10 octobre, parce qu'elle renfermait une double protestation de cette puissance contre les deux invasions du Piémont, l'une du mois de septembre dans les Etats du Pape et l'autre du mois suivant dans le royaume de Naples. Cette note, inspirée parle sentiment du droit et du respect des traités, ainsi que des lois
internationales, nous dépeint la conduite du gouvernement russe envers la cour de Turin, durant le coiirs de la révolution italienne. Nous ne pouvons nous dispenser de reproduire ici ce document qui importe à notre histoire. La note est adressée par le prince Gortchakoff au prince Gagarine, ambassadeur russe à Turin.
St-Pétersbourg, 28 septembre ot 10 octobre 1860.
ce Mon Prince,
« Depuis que les préliminaires de Villafranca eurent mis « fin à la guerre d'Italie, une série d'actes contraires au « droit s'est consommée en Italie eta créé dans ce pays une « situation anormale, dont nous voyons se dérouler les der- « nières conséquences. Le gouvernement de l'Empereur, « dès l'origine même de cette situation, a cru de son devoir « d'appeler l'attention du gouvernement sarde sur la reste ponsabilité qu'il assumerait, en cédant à certaines attrac- « lions dangereuses. Nous lui adressâmes d'amicales « remontrances , surtout quand la révolution de Sicile « commença à recevoir du Piémont l'appui moral et maté- « riel qui seul pouvait lui donner les proportions qu'elle a (' prises. La question, à notre avis , dépassait la sphère des « complications locales ; elle frappait directement les prince cipes admis partout comme règle des relations interna- « tionales, et tendait à ébranler les bases mêmes sur lesc( quelles repose l'autorité des gouvernements établis.
ce Nous avons lu avec un profond déplaisir les motifs c( allégués par le comte de Cavour, motifs qui, à l'entendre, i( ne lui permettaient pas d'opposer des obstacles efficaces « à ces menées qu'il désavoue, et nous avons pris note de cf son désaveu.
« Le gouvernement impérial est convaincu que, par cette
« attitude, il a donné à la cour de Turin un gage certain (( de son désir de conserver de bonnes relations avec elle; ce mais il pense aussi qu'il l'a suftisamment avertie des réso- « lutions que Sa Majesté l'Empereur serait obligé de pren- « dre, le jour oii le gouvernement de Sardaigne se laisserait « entraînerpar desimpulsions que lesentiment des devoirs « internationaux l'avait engagé jusque-là à répudier.
« Je regrette de dire que ces résolutions ne peuvent pas « être ajournées plus longtemps.
« Le gouvernement de Sardaigne a donné à ses troupes, V au milieu d'une paix profonde, et sans déclaration de « guerre, sans provocation quelconque, l'ordre de franchir « les frontières des Etats Romains; il a ouvertement pactisé « avec la révolution de Naples, par la présence de ses « troupes; il a sanctionné les actes de cette révolution, de « même que ceux des hauts fonctionnaires sardes qui se « sont placés à la tête des forces insurgées, sans cesser d'ê- « tre au service du roi Victor-Emmanuel. Finalement, il « vient de couronner cette série de violations du droit, en c( annonçant, à la face de l'Europe, son intention d'accepter « l'annexion au royaume du Piémont, des territoires appar- « tenant à des souverains qui sont encore dans leurs pro- « près Etats et qui défendent leur nationalité contre les « violentes attaques de la révolution.
« Ces actes ne nous permettent plus de considérer le « gouvernement de Sardaigne comme étranger au mouvec( ment qui a bouleversé la Péninsule. Il en prend sur lui « toute la responsabilité et se met en contradiction fla- « grante avec le droit des nations. La nécessité de combattre « l'anarchie qu'il allègue pour sa défense, ne pourrait pas « le justifier du moment qu'il se jette lui-même sur le che-
« min de la révolution pour en recueillir l'héritage et non « pour en arrêter les progrès ni en réparer les iniquités. « Des prétextes de cette nature ne sont pas admissibles. « Ceci n'est pas une question purement italienne; elle « touche à l'intérêt commun de tous les gouvernements, a II s'agit ici de ces lois éternelles sans lesquelles il ne peut ce exister en Europe ni ordre social, ni paix, ni sécurité.
« Sa Majesté l'Empereur pense qu'il est impossible que « la légation reste plus longtemps où elle peut devoir être « témoin d'actes que sa conscience et ses convictions ré- « prouvent. Sa Majesté est donc forcée de mettre fin aux « fonctions que vous remplissez auprès de la cour de Sar- « daigne. C'est la volonté de notre auguste maître qu'en « recevant ces instructions, vous demandiez vos passece ports et que vous quittiez immédiatement Turin avec ce tout le personnel de la légation. Vous ferez connaître à M. ce le Comte Cavour les motifs de cette décision suprême, ce en lui donnant lecture et en lui laissant copie de la préce sente dépêche. » ce Signé: Gortchakoff. »
En conséquence de cette note, le 20 octobre, toute l'ambassade russe quitta Turin (i). Cavour rédigea et publia, en réponse aux notes de Prusse et de Russie, des circulaires où il rebattit tout ce qu'il avait dit dans le Mémorandum et dans la fameuse circulaire de Earini (17 août), en y ajoutant quelques citations historiques, copiées des dépêches de Lord J.Russell du 4 et du 27 octobre, avec addition d'une tirade à propos du concours que Louis XIV prêta aux mouvements de la Hongrie (2).
(i)Dép. de Turin du 20 oct. Dép. de M. Hudson à Lord J. Russell. Turin, 19 oct. (2) V. !a noie du 9 nov. adressée par Cavour au comte de Launay,'ambassadeur à Berliu.
L'exemple de la Russie fut suivi peu après par l'ambassade espagnole. Le gouvernement d'Espagne, depuis que Garibaldi eut débarqué à Marsala, avait fortement protesté et menacé de rappeler son ambassadeur, si le Piémont ne cessait de prendre part à ces expéditions hostiles (i) ; il déclara toutefois, eu égard à l'attitudedes grandes puissances, vouloir adopter le principe de non-intervention relativement aux affaires d'Italie et se renfermer dans une stricte neutralité (2). Mais après l'invasion des Etats de Naples et leur annexion au royaume de Sardaigne, il adressa à Turin une vive protestation par la note du 9 octobre. Cette note rappelait les protestations réitérées de la cour de Madrid au sujet des attentats que le gouvernement sarde avait commis contre les lois et les traités; il exposa la sollicitude avec laquelle la cour d'Espagne s'était employée pour former une alliance entre les deux royaumes du Nord et du Sud de TFtalie et pour concilier les princes avec les peuples; il protesta de toutes ses forces contre l'incorporation des Etats indépendants de l'Italie centrale et méridionale et surtout des Deux-Siciles qui, en vertu de traités reconnus par toute l'Europe, avaient appartenu à la dynastie des Bourbons; il réserva, en tout cas, le droit que la maison d'Espagne y pourrait revendiquer. Cette protestation fut approuvée et soutenue par le représentant de Prusse, à Turin. Mais quel pouvait être l'effet des protestations sans les armes? La révolution que la personne de M. de Cavour représentait devant la diplomatie, ne reconnaissait pour tout droit que celui du canon et des baïonnettes. Au mois de novembre, l'ambassadeur espagnol s'éloignait de Turin et, le 26, il
(!) Dép. (le Madrid du 25 juin.
(2) Dép. de Madrid du 28 et du 29 octobre. Séances des Corlès aux mêmes dates.
rentrait à Madrid (i). Peu après, dans les premiers jours de décembre, la Bavière rappelait aussi son ministre et condamnait, à son tour, cette politique révolutionnaire (2). Ainsi le gouvernement de Turin s'isolait successivement de toutes les cours d'Europe, satisfait cependant de reposer dans les bras du ministre de TAngleterre, qui n'hésiterait pas à s'alléger d'un tel fardeau chaque fois qu'il le trouverait lourd et incommode.
Pour ce qui regarde l'Autriche, elle avait rappelé depuis longtemps son ministre de Turin; elle avait ensuite, dans plusieursoccasions, et en particulier après l'occupation des Marches et de l'Ombrie, réprouvé solennellement la conduite incendiaire du Piémont; elle n'avait donc pas besoin de protester de nouveau contre l'annexion des Deux-Siciles et contre les dernières usurpations. Cependant, dès le mois d'avril, l'Autriche avait déclaré au gouvernement de Naples que, malgré la sympathie qu'elle ressentait pour lui, elle n'était pas en position de lui prêter un appui quelconque, le gouvernement impérial ayant d'ailleurs déclaré ouvertement ne vouloir, en aucune façon, intervenir dans les affaires d'Italie au-delà de ses frontières (3). A la fin d'août, elle avait adressé au cabinet britannique la même déclaration d'absolue neutralité (4). Elle ne laissait pas, pour cela, d'expédier de nouveaux renforts du côté de la Vénétie et elle concentrait une forte armée dans le district Gonzaga, au-delà du Pô; elle ne dissimulait pas non plus l'extrême indignation dont elle était saisie en voyant M. de
(1) Les journaux espagnols l'annoncèrent le 27 nov,
(2) Dép. de Munich du 17 déc.
(3) V. la dép. de M. Loftus à Lord J. Russell. Vienne 10 mai 1860.
(4) Dép. de M. Fane à Lord J. Russell. Vienne 50 août.
Cavour, avec son audace habituelle, oublier le traité de Zurich, et parler dans les Chambres piémontaises de la prochaine conquête de Venise (i). Loftus, ministre britannique à Vienne, annonçait dès ce moment à son cabinet qu'en présence de l'exaspération des deux partis, il regardait comme imminente une collision des Piémontais avec les Autrichiens. La France ne pouvait méconnaître cette situation, et, au commencement de septembre, elle manifestait la crainte que l'Autriche ne sortît de l'exspectative et n'entraînât l'Europe dans une guerre universelle (^).
Mais, tout en fortifiant ses positions militaires de la Vénétie, l'Autriche n'avait pas oublié de s'entendre diplomatiquement avec les grandes puissances du Nord. Que l'accord se fût établi entre la Prusse, les divers Etats d'Allemagne et l'empire autrichien, cela ne paraissait plus douteux. Or, le roi de Prusse et le prince de Hesse usaient de toute leur influence pour amener à des termes de réconciliation l'empereur d'Autriche avec celui de Russie qui, depuis la guerre de Crimée, nourrissait une certaine aversion contre le gouvernement autrichien (3); et le succès couronnait enfin leurs efiforts. En effet, une dépèche de St-Pétersbourg, du 8 septembre, annonçait à Vienne que « l'empereur Alexandre et c< son gouvernement désiraient sincèrement se réconcilier « tout à fait avec l'Autriche et ne plus interrompre les a rapports d'amitié qui devaient unir les deux puissances; « que, par conséquent, on disposerait toute chose pour « une prochaine conférence entre les deux empereurs. »
Effectivement, peu de jours après, arrivait à Vienne le comte de Toll, aide-de-camp de l'empereur Alexandre avec
(1) Dép. de M. Loftus k Lord J.RiJSsell. Vienne 18 oct.
(2) moniteur du 13 sept. 18€0.— (3) Corresp. viennoise du Times du iO sept. 1860.
— iSO —
une lettre autographe qui invitait l'empereur Joseph à une conférence à Varsovie (i). Aussitôt toutes les correspondances répandirent la nouvelle de l'entrevue projetée entre les deux empereurs et le prince-régent de Prusse. Les journaux les plus accrédités émirent l'opinion que la conférence de Varsovie serait le renouvellement d'une Sainte- Alliance pour s'opposer à la politique de la France et aux projets ambitieux de la dynastie napoléonienne. C'est à quoi l'empereur des Français lui-même avait fait allusion dans son discours à la Chambre de commerce de Marseille (2).
Cependant la Russie déclarait à la France que la conférence de Varsovie ne voulait rien ourdir d'hostile à son gouvernement, que les souverains qui s'y rendraient avec leurs ministres, ne s'y proposeraient au contraire que de préparer une entente générale de toutes les puissances dont assurément la France ne devait point être exclue (5). Le cabinet de Paris n'en comprit pas moins que les événements de l'Italie méridionale avaient fortement ému les cours européennes au sujet des attentats commis contre les droits des princes, et appelé leur attention sur la probabilité d'une agression contre laVénétie, agression qu'annonçaient hautement les partisans de la révolte; si donc ces souverains se réunissaient à Varsovie, ce ne pouvait être que pour bien peser et garantir leurs communs intérêts, dans le cas où le Piémont assaillirait le quadrilatère. Le gouvernement français se hâta d'envoyer à la cour de Russie un Mémorandum où il exposa la manière dont il pourrait seconder les efforts des puissances réunies à Varsovie. Dans ce Mémorandum la
(l) Dép. de Vienne du \1 sept. — f2) Moniteur du 13 sept.
(5) Dép. du duc de Moutebello à M. Thouvenel. St-Pétersbourg, 17 sept. — Exposé de la situation de PEmpire présenté au Sénat et au Corps Législatif. — Affaires étrangères.
France ne considérait que Téventualité d'une attaque du Piémont contre la Vénétie, et déclarait qu'en celte hypothèse 1° la France ne donnerait aucun appui au Piémont; 2" que la Péninsule ne devrait pas retomber dans les conditions où elle se trouvait avant la guerre de 1859; qu'en tout cas, le traité de Villafranca et de Zurich servirait de base à la réorganisation de l'Italie et que la Lombardie demeurerait acquise au Piémont. 3° Que les questions relatives aux circonscriptions territoriales des Etats de la Péninsule et au rétablissement de leurs souverains, seraient soumises à un congrès européen, et envisagées sous le double aspect des droits des souverains détrônés et des concessions nécessaires pour assurer la stabilité du nouvel ordre de choses. 4" Qu'en tout état de cause, le traité de Turin et la cession de la Savoie et de Nice à la France ne seraient l'objet d'aucune discussion au congrès (i).
La France avait à plusieurs reprises fait les mêmes déclarations, et surtout la note adressée, le 22 août, par M. Thouvenel au comte de Persigny pour être communiquée à Lord J.Russell, disait positivement: a Le gouvernece ment de l'Empereur doit à sa propre dignité de ne défen- « dre en Italie que les actes qui y ont été accomplis avec son « concours et son assentiment ; c'est là une partie de sa « tâche à laquelle il ne faillira pas. » Cela étant, le comte Appony, ambassadeur d'Autriche à Londres, avait fait des représentations au cabinet anglais contre l'injuste condition qui lui paraissait posée par la France, dans l'éventualité d'une guerre entre le Piémont et TAutriche. — Le Piémont, disait-il, après avoir audacieusement violé le
(1) Dé|). de M. Thouvenel au duc deMontebello. Paris 25 sept. V. le Mémorandum à l'appendice de ce chap.
traité de Zurich, gagnerait encore la Vénétie à la victoire qu'il remporterait sur l'armée autrichienne; tandis que sa défaite ne le menacerait pas de perdre la Lombardie : l'Autriche, au contraire, qui depuis la paix de Villafranca n'a cessé de pratiquer une politique loyale et modérée n'aurait, même victorieuse, aucune compensation à espérer de l'injustice et de la violence dont elle serait l'objet. Le comte Appony avait en outre fait observer que cette assurance de ne pouvoir en aucun cas perdre la Lombardie, rendrait le Piémont plus hardi et plus confiant dans l'attaque des possessions autrichiennes (i). L'Angleterre avait paru reconnaître la justesse de ces remontrances et avait en conséquence représenté au gouvernement français que la garantie de la Lombardie encouragerait le Piémont à la guerre et que, d'ailleurs, la France ne s'était pas engagée par le traité de Zurich à sauver la Sardaigne des effets de sa propre imprudence.
Le comte de Rechberg s'était plaint de son côté au ministre anglais à Vienne de l'adhésion donnée par l'Angleterre à la résolution qu'annonçait la France de conserver la Lombardie au Piémont, quelque agressive que fût la conduite de ce dernier pays envers l'Autriche. Lord J.Russell envoya, en conséquence, au cabinet autrichien une note, où il déclara que le gouvernement d'Angleterre ne marchait pas d'accord avec celui de France sur le sort de la Lombardie en cas de guerre : il ne put s'empêcher toutefois de censurer le système administratif de l'Autriche dans ses provinces d'Italie, pour en conclure que les traités qui ne s'appuyaient pas sur le sentiment des populations ne por-
(1) Dép.deLordJ.RussellàM. l^ane du 17 sept. 1860.
taient pas en eux des conditions de durée (i). Par là John Russell préparait le terrain à la justification du Piémont dans la violation flagrante qu'il avait faite et qu'il ferait encore du pacte solennellement juré à Zurich.
Cependant les puissances qui avaient participé aux conférences de Varsovie désiraient pouvoir prendre pour bases d'une entente générale de tous les gouvernements les idées manifestées parla France dans le Mémorandum; mais le cabinet de Paris refusa d'envisager la question italienne à aucun point de vue qui ne serait pas entièrement conforme au Mémorandum (i). Les conférences de Varsovie eurent lieu après le 22 octobre et se terminèrent par le renouvellement et la confirmation des anciennes relations d'amitié de l'Autriche avec la Russie. Les résolutions qui y furent prises demeurèrent enveloppées de mystère; la presse de tous pays se livra à ce sujet aux hypothèses les plus contradictoires et les plus exagérées. Le comte de Rechberg, dans une communication qu'il fit au corps diplomatique, déclara que les questions proposées par l'Autriche à la Russie et à la Prusse étaient les suivantes, savoir : 1" Si la Russie et la Prusse voulaient reconnaître les faits accomplis en Italie. 2" Dans la supposition que le Piémont viendrait attaquer l'Autriche et serait soutenu par une autre puissance, quelle deviendrait leur altitude. S*" Au cas où la guerre serait portée sur une autre partie du territoire de la confédération germanique, ce que ferait la Prusse (s). Nous ne connaissons pas officiellement quel a été le résultat des
(1) Dép. de Lord J. Russell à M. Cowieydu 29 oct. On y trouvera la note du ôoct. adressée au comte de Rechberg, à Vienne.
(2) V. Exposé de la situation deVEmpire, l. c.
(3) Weiner Zeitung du 30 oct. 1860.
])ourj)arlers de Varsovie. Il paraît cependant hors de doute que la Prusse et peut-être encore toute la confédération germanique se sont alors plus que jamais accordées à soutenir l'Autriche, dès qu'une puissance étrangère l'attaquerait en Vénétie.
11 est encore moins douteux que l'Autriche s'est alors de plus en plus raffermie dans la résolution de ne pas sortir de son attitude oxpectante, pendant qu'elle ne serait pas provoquée sur son propre lerriioire; c'est de quoi elle donna la formelle assurance au gouvernement français (i). Rien ne fut cependant décidé qui préparât de quelque manière un accord général des puissances et ouvrît la voie à un Congrès; et la principale raison en est, selon nous, le refus que fit la France de vouloir considérer la question italienne sous un autre point de vue que celui qu'elle avait exposé dans son Mémorandum.
La révolution ayant obtenu que l'Autriche se renfermât dans l'immobilité de l'expectative, imagina et lança le projet d'une cession volontaire de la Vénétie au royaume Italien. Elle employa la presse, l'hypocrisieet le mensonge à former l'opinion publique dans ce sens; elle répandit le bruit que la diplomatie était toute en mouvement pour amener l'Autriche à cette humiliante cession, elle publia que cette puissance avait déjà entamé là-dessus des négociations avec la France, etc. Mais la machine de ce genre qui fit le plus d'impression en Europe, ce (ut vers le milieu de décembre l'apparition d'une brochure française intitulée : LEmpereur François I et r Europe, brochure dont M. Emile Pereire passa pour être l'auteur. John Russell répondant à son ambassadeur à Paris, l'approuvait d'avoir signalé cette pu-
(1) V. Exposé, I. c.
blicalion à son attention et ajoutait : « En ce temps-ci les « brochures sont des événements et nous ne pouvons pas « oublier que celle qui avait pour titre Le Pape et le Con- « gi'ès a fait perdre au Pajrc plus de la moitié de ses do- « maines et empêché la convocation du congrès euroce péen (i). » Par cette brochure, l'auteur anonyme voulait persuader à l'Autriche de vendre la Vénétie au Piémont pour 600,000,000 de francs, et cette vente, selon lui, promettait la paix à l'Europe. Les journaux semi-officiels de Frauce, surtout le Constitutionnel et la Patrie, mirent en usage toute leur éloquence pour répandre et accréditer ce projet de vente et l'Angleterre ne laissa pas, au moins indirectement,d'en insinuerla pensée à l'Autriche. Lord J.Russell ne nous a pas, il est vrai, fait connaître les dépêches et les instructions communiquées sur ce point à son représentant de Vienne; mais un seul document qui lui est tombé des mains et qui a été publié dans la correspondance présentée aux Chambres de Londres, nous en apprend assez. En effet, John Russell, dans cette dépèche du 18 décembre, adressée à M. Fane, après avoir rappelé d'abord que le gouvernement britannique avait, au mois d'août, déconseillé à Paris et à Turin une attaque contre la Vénétie et déclaré qu'il ne pouvait rien de plus, n'ayant pas l'intention de faire la guerre pour la défense de la Vénétie, continuait ainsi : « Mais l'Autriche est-elle sûre que la Hongrie voudra voter « des hommes et de l'argent pour une guerre semblable, soit « comme diète séparée, soit dans le Reichsrath (2)? Le cabi- « net de Vienne est-il sûr que les nouvelles et les plus popu- « laires représentations des Etats germaniques consenti-
(1) Dép. de Lord J. Russell à M. Cowley du 24 dée.
(2) Conbeil de TEmpire.
« ront à voter d'abondants secours pour une guerre en Ita- « lie? Ces questions méritent de sa part la plus sérieuse « attention. »
Or si l'Autriche ne pouvait 'pas défendre la Vénétie, comme le pensait John Russell, à cause de l'opposition présumée des Parlements germaniques et hongrois, que fallait-il en conclure, sinon la session ou la vente de cette province? L'Autriche a cependant repoussé, avec une rnergi(jue fermeté, des conseils si étranges et si déshonorants. Le comte Rechberg, dans une conversation avec Lord Loftus, lui déclara ouvertement combien il était contraire, même à l'idée d'une cession ou d'une vente de la Vénétie, et il le remercia de n'avoir jamais touché pareille question; puis, quand le parti révolutionnaire entretint le public de la démission du comte de Rechberg, le gouvernement autrichien voulut démentir officiellement cette nouvelle, afin de protester contre les bruits calomnieux qui le supposaient disposé à faire cession ou à trafiquer de la Vénétie. M. Schmerling, entré dans le ministère, ne tarda pas, malgré ses principes libéraux, à faire perdre à la révolution toute espérance de pouvoir obtenir la Vénétie par un marché quelconque (i). Et quant à l'obtenir par force, la révolution n'avait pas sujet d'y avoir plus de confiance, sachant bien que ses armées seraient détruites au milieu du fameux quadrilatère et que le nouveau ministère de Rechberg et de Schmerling était prêt à tout événement (2).
(1) V. lacorresp. de Vienne du ojanv. 186I dans le Times. VOst-Deulsche Post du 23 déc, parlant de cette proposition de l'achat du royaume vénitien mise en avant par la brochure : L'Empereur François I et VEurope, rappelait qu'au mois de sept. 1860, quelques diplomates, ayant proposé ce marché à l'Autriche, lui avaient offert un milliard. M. Era. Pereire réduisait la somme à 600 millions ;et le Parlement italien la ferait certainement descendre à zéro.
(2) V. la corresp. de Vienne du 16 déc. h la Boersenhall de Francfort.