DEUX-SICILES
Nous avons touché, au ch. XXÏX, les principales raisons du mécontentement général qui s'élevait et grandissait dans le royaume des Deux-Siciles. La dictature et la lieutenance de Farini n'avaient su que désorganiser l'Etat, renverser toutes les barrières qui s'opposaient à la corruption et au désordre, et laisser enfin libre cours à la plus effroyable anarchie.
Les 65 millions de francs, trouvés par Garibaldi dans le Trésor de Naples, avaient été dissipés en quatre mois, sans profit pour ces malheureuses populations (i). Afin de rétablir les finances publiques, il fallut recourir au système des spoliations que le chevalier Nigra |)Oursuivit sous le masque du prince de Carignan et d'après les ordres de Cavour; c'est donc ce système, le seul organisé par les nouveaux maîtres de Naples, qui devait refaire le trésor complètement vidé. — Du reste, les vols se commettaient partout avec la dernière effronterie; les assassinats, à Naples seulement, s'élevèrent, en 15 jours, au nombre de 43; et, à Palerme, dans la l)remière quinzaine de janvier, on en compta 85 : le manque
(1) V. le document publié dans le Monde du ^8 mars 1861. C'est le rapport oflieiet des livres de compte du Trésor de Naples du 5 sept, au 30 déc.
(le travail était général; la cherté des vivres excessive; la misère et le désespoir du peuple étaient au comble.
Dans un royaume si riche et si prospère peu de tem[)s auparavant, les caisses publiques se trouvaient en si mauvais état que le gouvernement était forcé d'ouvrir une souscription publique pour donner du travail au peuple; remède inefficace et non proportionné aux plaies |)rofondes et incurables que lui avaient faites la révolution.
Cette déplorable situation, jointe à la perte de l'indépendance nationale et au méj)ris avec lequel les Piémontais regardèrent les provinces conquises, réveillait enfin les populations de la surprise et de la crainte qui avaient subjugué les esprits, et les faisait sortir de leur abattement: elles commencèrent à voir dans les Piémontais un peuple étranger qui les asservissait, dans leurs nouveaux gouvernants des oppresseurs, dans les nouveaux statuts le joug étranger qui courbait leurs têtes, dans les maux de l'Etat les effets du honteux esclavage où ils languissaient. Ces sentiments pénétrèrent de plus en plus au sein des masses, ils se propagèrent comme un courant électrique d'un bout du royaume à l'autre, ranimèrent le courage des timides et des faibles, enflammèrent jusqu'aux lâches et aux indifférents et se communiquèrent même à ceux qui avaient outragé précédemment la dynastie des Bourbons. En attendant, tous les yeux restaient tournés vers Gaëte, vers le fils de la sainte, qui, devenu plus grand dans l'adversité, défendait héroïquement sur les rochers, de sa forteresse, l'honneur de la monarchie et l'indépendance de la nation; tous les yeux se tournaient vers le roi légitime dont la couronne jetait un si noble éclat sur tous les princes de l'Europe. Le peuple l'appelait de toute l'ardeur de ses vœux et il dé-
daignait de se plier sous le nouveau conquérant qui était venu le dépouiller de sa grandeur et de sa nationalité.
Le jeune souverain n'ignorait pas les sentiments de ses sujets; son cœur répondait à leurs vœux et à leurs aspirations: au milieu de la grêle de balles et de bombes que faisaient pleuvoir autour de lui les bataillons de la Sardaigne, ses sujets bien-aimés tenaient la première place dans ses pensées, la première place dans ses affections ; c'étaient eux qui l'affermissaient contre les épreuves et qui lui donnaient une bravoure sans égale au milieu des plus terribles dangers. Le 8 décembre, jour consacré à la Vierge Immaculée et que bien des titres ont rendu particulièrement cher au peuple des Deux-Siciles, P>ançois ÏI voulut faire entendre à ses sujets sa voix de roi et de père et leur exprimer tout ce qu'il y avait de tendresse et de dévouement dans son cœur. Le manifeste, adressé à cette date aux habitants des Deux-Siciles, est si noble, si plein de sentiments généreux et sublimes, que nous ne croyons pas devoir le reléguer dans les pièces justificatives de notre histoire; ce manifeste constitue la garantie de la réconciliation du prince avec son peuple et la charte de la liberté et de l'indépendance des Deux-Siciles. Il est conçu en ces termes:
Gaète, 8 décembre 1860.
Peuples des Deux-Siciles, « De cette place où je défends, plus que ma couronne, « l'indépendance de la patrie commune, votre souverain « élève la voix pour vous consoler dans vos misères et pour « vous promettre des temps plus heureux. Trahis également, « également dépouillés, nous nous relèverons ensemble de « nos infortunes. L'œuvre de l'iniquité n'a jamais duré « longtemps, et les usurpations ne sont pas éternelles.
« J'ai laissé tomber dans le mépris les calomnies, j'ai re- (( gardé avec dédain les trahisons, tant que trahisons et « calomnies se sont attaquées seulement à ma personne. « J'ai combattu non pour moi, mais pour l'honneur du nom « que nous portons, ^lais quand je vois mes sujets bienu aimés en proie à tous les maux de la domination étran- « gère, quand je les vois, peuples conquis, porter leur sang « et leurs biens en d'autres pays, et que je les vois fouler aux u pieds par un peuple étranger, mon cœur napolitain bat « d'indignation dans ma poitrine, et je ne suis consolé que (c ])ar la loyauté de ma brave armée, que par le spectacle des « nobles protestations qui de tous les points du royaume '.< s'élèvent contre le triomphe de la violence et de la fourberie. « Je suis napolitain; né parmi vous, je n'ai pas respiré c( un autre air, je n'ai pas vu d'autres pays, je ne connais pas « d'autre sol que le sol natal. Toutes mes affections sont « dans le royaume; vos coutumes sont mes coutumes, votre « langue est ma langue, vos ambitions sont mes ambitions. « Héritier d'une antique dynastie qui pendant de longues « années régna sur ces belles contrées, après en avoir re- « constitué l'indépendance et l'autonomie, je ne viens pas, « après avoir dépouillé les orphelins de leur patrimoine et « réglise de ses biens, m'emparer par la force étrangère de « la plus délicieuse partie de l'Italie. Je suis un prince qui « est vôtre et qui a tout sacrifié à son désir de conserver (( parmi ses sujets la paix, la concorde et la prospérité.
« Le monde entier l'a vu : pour ne point verser le sang, « j'ai préféré riscjucr ma couronne. Les traîtres, payés par <c l'ennemi étranger, s'asseyaient dans mon conseil à côté « des fidèles serviteurs; avec la sincérité de mon cœur, je ne « pouvais croire à la trahison. Il m'en coûtait trop de punir;
c( je souffrais d'ouvrir, après tant de malheurs, une ère de « persécutions; et ainsi la déloyauté dequelques-uns et ma w clémence ont facilité l'invasion, qui s'est opérée par le (< moyen des aventuriers, puis en paralysant la fidélité de « mes peuples et la valeur de mes soldats. »
« En butte à de continuelles conspirations, je n'ai pas fait « verser une goutte de sang, et l'on a accusé ma conduite de « faiblesse. Si l'amour le plus tendre pour mes sujets, si « la confiance naturelle de la jeunesse dans l'honnêteté c( d'autrui, si l'horreur instinctive du sang, méritent ce nom, « oui, certes, j'ai été faible. Au moment où la ruine de mes « ennemisétaitsûre, j'ai arrêté le bras de mes généraux pour cf ne pas consommer la destruction de Palerme. J'ai préféré « abandonner Naples, ma maison, ma capitale chérie, sans « être chassé par vous, pour ne pas l'exposer aux horreurs « d'un bombardement comme ceux qui ont eu lieu plus tard « à Capoue et à Ancône. J'ai cru de bonne foi que le roi de « Piémont, qui se disait mon frère et mon ami, qui me « protestait qu'il désapprouvait l'invasion de Garibaldi, qui « négociait avec mon gouvernement une alliance intime pour « les vrais intérêts de l'Italie, n'aurait pas rompu tous les « traités et violé toutes les lois pour envahir mes Etats en « pleine paix, sans motifs ni déclaration de guerre. Ce sont a là mes torts ; je préfère mes infortunes aux triomphes de « mes adversaires. »
« J'avais donné une amnistie, j'avais ouvert les portes de (c la patrie à touslesexilés, j'avais accordé àmespeuplesune « constitution ; jen'aicertes point manqué âmes promesses, a Je mepréparais.^ garantira laSiciledesinstitutionslibres « qui auraient consacré, avec un parlement séparé, son « indépendance administrative et économique, et écarté d'un
RÉVOLUT. DE blCILE. T. II. 9
« seul coup tous les motifs de défiance et de mécontcnte- « ment. J'avais appelé dans mes conseils les hommes qui « me semblaient les plus acceptables par l'opinion publi- « que en ces circonstances, et autant que me l'a permis « l'incessante agression dont je suis devenu la victime, j'ai c( travaillé avec ardeur aux réformes, au progrès, à la pros- « périté de notre commun pays. ^)
« Ce ne sont|)as les discordes intestines qu m'arrachent « mon royaume, mais je suis vaincu par l'injustiliable inva- « sien d'un ennemi étranger. LesDeux-Siciles, à l'exception « de Gaëte et de Messine, ces derniers asiles deleurindépen- « dance, se trouvent aux mains du Piémont. Qu'est-ce que « cette révolution a procuré aux peuples de Naples et de « Sicile? Voyez la situationque présente le pays. Les finance ces, naguère si florissantes, soiU complètement ruinées, « l'administration est un chaos, la sécurité individuelle « n'existe pas. Lesprisons sont pleines de suspects;aulieu « de la liberté, l'état de siège règne dans les provinces, et un « général étranger publie la loi martiale, décrète la fusillade « instantanée pour tous ceux de mes sujets qui ne s'inclinent « pas devant le drapeau de la Sardaigne. L'assassinat est « récompensé, le régicide obtient l'apothéose; le res[)ect au « culte saint de nos pères est appelé fanatisme; les promoc< teurs de la guerrecivile,les traîtres à leur pays reçoivent c( des pensions que paie le pacifique contribuable. L'anarchie « est partout. Des aventuriers étrangers ont mis la main sur « tout pour satisfaire l'aviditéoules passions de leurs com- « pagnons.Des hommes qui n'ont jamais vu cette partie de « l'Italie ou qui, dans une longue absence, en ont oubliéles « besoins, constituent notre gouvernement. Au lieu des libres « institutions que je vous avais données et que je désirais
« développer, vous avez eu la dictature la plus effrénée, et « la loi martiale remplace maintenant la constitution. Sous c( les coups de vos dominateurs disparait l'antique monarchie c( de Roger et de Charleslll, et les Deux-Siciles ont été dé- « clarées provinces d'un royaume lointain. Napleset Palerme « seront gouvernées pardes préfets venus deïurin. »
« Il y a un remède à ces maux et aux calamités plus « grandes encore que je prévois; la concorde, la résolution, « la foi dans Tavenir. Unissez-vous autour du trône de vos « pères.Quel'oubli couvre pour toujours les erreursde tous; « que le passé ne soit jamais un prétextede vengeance, mais « une leçon salutaire pour l'avenir. J'ai confiance dans la (V Providence, et, quel que soit mon sort, je resterai fidèle à « mes peuples comme aux institutions que je leur ai accor- « dées. Indépendance administrative et économi(|ue entre « les Deux-Siciles, avec des parlements séparés, amnistie c< complète pour tous les faits politiques, tel est mon pro- « gramme. Hors de ces bases, il ne restera pour le pays que « despotisme et anarchie. »
« Défenseur de lindépendancedela patrie, je demeure et c( combats ici pour ne point abandonner undépôtsisaint et « si cher. Si l'autorité retourne dans mes mains, ce sera « pour protéger tous les droits, respecter toutes les proprié- « tés, garantir les personnes et les biens de mes sujets contre c( toute sorte d'oppression et de pillage. Si la Providence, « dans ses profonds desseins, permet que le dernier boule- « vàrd de la monarchie tombe sous les coups d'un ennemi « étranger, je me retireraiavec la conscience sans reproche, « avec une foi inébranlable, avec une résolution immuable, « et, en attendant l'heure véritable de la justice, je ferai les « vœux les plus fervents pour la prospérité de ma patrie,
« pour la félicité de ces peuples qui forment la plus grande « et la plus chère portion de ma famille. »
c< Le Dieu tout-puissant, la Vierge immaculée et invin- « cible, protectrice de notre pays, soutiendront notre cause (c commune. »
c( François. »
Ce langage magnanime et sincère ne pouvait qu'aller au cœur du peuple des Deux-Siciles. Il n'y eut pas une famille, surtout à Naples,qui ne se procurât une copie du manifeste. Malgré les perquisitions et les rigueurs de la police de Spaventa, on en fit, dans la capitale même, plusieurs éditions; il fut collé sur les murs, vendu et distribué dans tout le royaume. Tous juraient d'assister leur souverain dans Tœuvre de la réaction contre le joug étranger. L'agitation croissait et prenait des proportions gigantesques dans le royaume de Naples; elle se répandait de même dans les provinces de Sicile; le désappointement devenait général; personne n'était plus dupe des fallacieuses promesses du Piémont. Les libéraux mêmes, si favorables au mouvement, les libéraux mêmes, ceux du moins qui n'étaient pas tombés corps et âme au pouvoir des sociétés secrètes, acceptaient le manifeste du roi François et y voyaient la vraie restauration de leur monarchie. Ces idées et ces sentiments gagnaient de plus en plus les masses et la réaction morale pouvait se dire accomplie dans le royaume tout entier. Le gouvernement de Farini tomoait dans un mépris qui allait croissant et était en butte aux insultes et aux dérisions de la multitude: le peuple de Naples criait publiquement après le retour de son roi et applaudissait bruyamment dans les voies publiques, dans les théâtres et dans les cafés
son héroïsme et celui de la reine Sophie. Vers la fin de décembre, l'orage grondait de tontes parts; la réaction matérielle allait suivre celle des idées et devenir un fait général (!).
Le 21, le 23 et le 25 décembre, il y eut dans la ville de Naples des démonstrations partielles au cri de: « Vive France çois II; » mais le 29, on eût dit que toute la population de cettf* grande capitale s'était soulevée pour redemander, de la illanière la plus sokiiiicllc, son légitime et bien-aimé souverain. A 8 heures du soir, tout le peuple du quartier La Margellina s'insurgea en criant: « Hors d'ici, le larron, l'u- « surpateur ; nous voulons notre roi. » Les lanciers piémontais, accourus au bruit de ces démonstrations menaçantes, furent reçus à coups de pierre et forcés de reculer. En même temps la population se rassemblait sur la place Capella et faisait retentir les mêmes cris; il en était de même dans le quartier Pennino, au Marché et à la Madeleine, où la cavalerie piémontaise fut gravement insultée et repoussée. A 8 heures et demie, tout le Toiedo était plein de réactionnaires, et tel était leur nombre, que la circulation devenait impossible dans cette rue, qui est la plus grande de Naples. Les cris prolérés étaient: « A bas le ga- (c tant homme; vive François II! » Le 31 du même mois, la même manifestation allait se renouveler; la foule réunie au pont de la Madeleine s'avançait pour se réunir à celle qui descendait du quartier Pennino et du Mercata ; mais la ca-
(1) A cette époque un diplomate étranger qui habitait Naples et dont le nom ne se trouve pas dans la correspondance publiée par le Monde du i" janv. i861, écrivait ce qui suit: « Ici tout continue à aller aussi mal qu»' possible, le mécontentement est « général, les réactions sont partout dans les provinces, et les hommes d'Etat de « Turin, aussi bien que les hommes d'Etat piémomisés (les émigrés), s'usent visible- H ment, non-seulement eux, mais aussi le roi galant homme^ et les Piémonlais en « général , se dépopularisent quotidiennement. . . »
Valérie piémontaise empêcha celte jonction, quoiqu'elle n'osât pas employer la force contre le rassemblement populaire. L'irritation cependant croissait dans la multitude, l'arrivée des soldats renvoyés de Gaëte inspirait de vives inquiétudes à Spaventa, ministre de la police et au gouvernement de Farini; tout faisait prévoir une prochaine et redoutable insurrection; Farini espéra la prévenir, en décrétant d'arrestation quelques chefs du parti républicain et quel(jues-uns de l'armée licenciée par François II; il fit aussi emprisonner beaucoup de réactionnaires et menaça les Napolitains de mettre leur ville en état de siège; mais 5 quoi bon, si toute la population de la capitale appartenait à la réaction et réclamait, avec l'indépendance, son roi légitime? ce Quand je quittai Gênes pour me rendre ici, » écrivait alors de Naples un Mazzinien (i), « si quelqu'un <c m'avait parlé de la possibilité du retour du Bourbon à c( Naples, je l'aurais pris pour un fou ; et cependant je ne « saurais dire en vérité si, dans le cas où mon absence de- « vrait se prolonger, je pourrais m'en retourner tranquille. « Si tu avais été aujourd'hui à Naples, si tu avais pu interne roger cette population, tu aurais cru que nous sommes à « la veille d'une révolution et de la contre-révolution la plus c< odieuse et la plus funeste à la sainte cause défendue « jusqu'à ce jour au prix de tant de courage et de tant de « sacrifices!
« On me disait naguère que ce pays était divisé en trois « partis: les républicains, les muratistes et les réactionnai- « res ou les bourbonniens; mais au fait, il n'y en a qu'un « seul qui domine, qui a en main les moyens les plus
(1) Lettre de Naples du 3 janv. 1861 dans la Gazette du peuple de Milan ^ journal
- 2or> —
« puissants, qui compte dans ses rangs tout le peupleet les « quatre cinquièmes de la classe qui s'appelle instruite et <( aisée, et ce parti, c'est le parti réactionnaire, le parti des « Rourbons. » De pareils aveux étaient communiqués aux journaux de France et d'Angleterre, sans en excepter les plus révolutionnaires. Le 2 janvier, on s'attendait donc à une insurrection générale dans cette capitale, d'autant plus qu'une députation était, vers cette époque, partie de Naples pourGaale, avec mission do promettre au roi François la faveur et rap|>iii du peuple dans la restauration de la monarchie.
Ces mouvements ne se bornaient pas à Naples, ils étaient communs à toutes les provinces, qui couraient aux armes et remplaçaient, par l'étendard de François, les insignes de la maison de Savoie. Dès le 40 décembre, la réaction s'était manifestée à Maddaloni et le peuple avait assailli, à main armée, la garde nationale, qui tenait en partie pour le nouveau gouvernement.
Le 18, les mêmes faits s'étaient reproduits à Caserte, où l'on avait désarmé les Garibaldiens et la garde nationale, qui voulaient s'opposer au mouvement populaire. Le 28, la réaction se montrait formidable à S^*' Marie de Capoue, qui servait cependant de quartier-général aux Garibaldiens. Le 29, elle éclatait à Nocera; elle se propageait les jours suivants à Torre del Greco, à Torre délia Nunziata, à Rasina, à Portici, à S' Giovanno, à Peduccio, sur toute la ligne du chemin de fer de Castellamare. En même temps, une réaction sanglante s'allumait à Bitonto et dans toute la province de Bari : Avellino était déjà en feu, en feu aussi les Calabres et la plupart des Abruzzes où l'insurrection royaliste, suivant les propres aveux des journaux de Naples, avait pris,
vers la fin de décembre, des proportions gigantesques. Il n'y avait pas de jour où le gouvernement de Naples ne reçût des dépêches, lui annonçant de nouveaux soulèvements; pas de jour où Spaventa n'eût à expédier des ordres sévères, des mesures de rigueur, qui ne pouvaient être mises à exécution. Au commencement dejanvier, un officier napolitain, à la tête de 300 bersaglieri, investissait Teramo, y battait les forces réunies des Piémontais et de la garde nationale, y mettait en liberté 700 détenus politiques et s'en emparait au nom de François 11. De la province de Teramo, qui est TAbruzze ultérieure première , le mouvement passait à la province d'Aquila, qui est l'Abruzze ultérieure seconde et à celle de Chiesti, qui est l'Abruzze citériêure; toutes les Abruzzes, en un mot, s'insurgeaient en armes; chaque citoyen se transformait en soldat, et hommes et femmes se soulevaient impétueusement contre les Piémontais au cri de: « Vive François II! »
Le plébéien Chiavone prenait le commandement des bandes armées de paysans qui se fortifiaient dans les montagnes. Mecoli, à la tête d'une autre colonne de 4 à 5 mille hommes, chassait les Piémontais et arborait au sein des villes affranchies le drapeau bourbonien. D'autres bandes s'organisaient encore, et allaient se renforçant des troupes régulières qui passaient la frontière des Etats de l'Eglise, pour réchauffer la réaction et se mettaient sous la conduite d'officiers expérimentés. Le mouvement des Abruzzes et l'irritation des habitants ont été comparés par un voyageur à ce qui eut lieu en Espagne en 1808 et en 1814, et si la réaction eût été pourvue à temps des ressources nécessaires et mieux dirigée, elle eût certainement menacé l'existence du nouveau gouvernement de Naples. Depuis la fin de dé-
cembre, la province cl'Ascoll,desEtats Romains, s'était aussi insurgée et avait juré déverser son sang pour la domination des pontifes ; le mouvement gagnait d'un autre côté la Terre de Labour, la principauté ultérieure et la Capitanato. Dans les trois Calabres, ayant pour centre Cantanzaro, la révolution s'était organisée, quelques bataillons s'étaient formés des troupes de Gaète où l'on avait, dès la fin de décembre, envoyé une députation faire acte d'obéissance au roi légitime. Le feu des Calabres s'était étendu à la province de la Basilicate et il se communiquait de proche en proche, rencontrant partout sur son passage des éléments qui l'entretenaient et en formaient un terrible incendie. En un mot, sur la fin de décembre et dans la première moitié de janvier, la réaction se manifesta sur tous les points du pays, dans chaque ville, dans chaque bourg, dans chaqur village du royaume de Naples; la garde nationale, bien que composée en grande partie d'Annexionnistes et de Mazziniens, se divisait partout et dans quelques communes se déclarait entièrement pour la dynastie de François II (i),de telle façon que le gouvernement piémontais de Naples ne s'étendait, vers les premiers jours de janvier, qu'à la capitale qui n'avait [)asencore prisles armes à cause de l'indécision de la garde nationale où Liborio Romano, en l'organisant, avait fait entrer bon nombre de Mazziniens et d'Annexionnistes (2). Voilà la preuve évidente de Vunaniniité axec hqueUe ces populations trahies avaient répudié leur ancienne mo-
(1) Ces renseignements sont exacts et indubitables, nous ne les tenons pas seulement des con'e.spoiidances privées, mais encore de documents officiels reçus par le gouvernement de Naples. Les journaux révolutionnaires n'osant pas les contester, ont essayé d'en rendre responsable la présence de la flotte française à Gaëte.
(2) V. la circulaire du 20 déc. publiée par le Monde du 5 janv. dans une corresp. de Naples.
narchie et voté Tannexion au Piémont! Cette fois le sentiment des peuples du royaume de Naples apparaissait dans tout son éclat, les réactions étaient universelles; elles se produisaient comme conséquence du sentiment national, et non des complots ou des manœuvres dirigées de Gaëte ou de Rome, comme l'imaginait Spaventa et comme le publiait la presse révolutionnaire. Si Rome ou Gaëte avait aussitôt pris à tâche de conduire, d'organiser et de concentrer les forces de la réaction, la croix de Savoie ne flotterait plus dans la capitale de ce royaume qu'elle avilit.
Cependant, le gouvernement de Farini était atterré. Spaventa, le directeur en chef de la police, ne pouvait dissimuler son effroi dans les circulaires et les dépêches sans nombre qu'il adressait alors à ses agents ; il décrétait d'arrestation tous les suspects, ordonnait la capture de tous les officiers et sous-officiers de l'ancienne armée du roi de Naples, avertissait le questeur (circulaire du 7 janvier), que les soldats licenciés par François H, avaient reçu des manifestes ainsi que des signes de ralliement et prêté des serments contraires au nouvel ordre de choses; que les officiers avaient reçu de l'ex-roi des instructions secrètes; qu'il fallait veiller en conséquence. Le 4 janvier, il avait écrit au général délia Rocca de faire exécuter par la force le décret du ministre de la guerre, qui avait appelé au service militaire les diverses cîassesde l'armée bourbonnienne; laquelle, disséminée dans les campagnes ou jointe aux réactionnaires des villes, était d'un grave embarras pour l'administration. Puis, dans une lettre à Farini. il lui annonçait que la révolution avait éclaté sur tous les points du royaume, que /a ruine était certaine, si l'on n'envoyait pas des forces imposantes dans les Abruzzes et dans les Calabrcs.
Depuis le mois de novembre, le général Pinelli avait amené dans les Abruzzes une forte colonne, chargée de soumettre à tout prix les habitants de ces provinces au gouvernement qu'ils n'avaient jamais désiré et qu'ils abhorraient plus que jamais. Le général piémontais, à peine arrivé, étendit sur cinq provinces un rigoureux état de siège que Cialdini avait annoncé implicitement dans sa fameuse dépêche du 20 octobre; il décréta en même temps que « i« « quiconque serait trouvé possesseur d'armes à feu ou « d'autres armes de défense, sans y avoir été autorisé par « les pouvoirs constitués, serait fusillé immédiatement. « 5^ Qu'immédiatement fusillé serait aussi quiconque aua rait par ses discours, par des distributions d'argent ou par « tout autre moyencxcilé les habitants à la révolte. S*' Que « la même peine serait appliquée à tous ceux qui, en actes « ou en paroles, auraient insulté les armes de Savoie, le « portrait du roi (Victor-En)manuel) ou la bannière natio- (c nale de l'Italie. «Cette proclamation, bien que modifiée dans sa dernière partie par Farini , sur les réclamations de la presse étrangère, fit couler des flots de sang dans ces malheureuses provinces et désola cruellement un grand nombre de familles, dont tout le crime était de n'avoir pas voulu j)rendrepart à la plus révoltante iniquité. Mais ce sang généreux, sorti des veines d'un peuple indigné, avait servi d'aliment à une réaction terrible, c'est pourquoi les troupes de Pinelli s'étaient vu assaillir impétueusement parles gens du pays, contraindre à lever le siège de la forteresse deCivilella delTronta et horriblement décimer dans des combats acharnés. Les bataillons de gardes nationaux, qui avaient été mobilisés dans l'Italie du Nord, dans l'Italie du Sud, et dans les provinces mêmes du royaume de Na-
pies, n'avaient point suffi à arrêter ce fnouvement insurrectionnel, ardent comme la tempête et universel comme les ressentiments qui le produisaient; ces^bataillons essuyèrent à leur tour des pertes immenses. — Enfin tout menaçait ruine.