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Chapitre XXXIV

SIÈGE DE GAETE JUSQU'A l'ARMISïICE DU 9 JANVIER 1861.

Tandis que le royaume de Napîes était agité par les |)lus violentes résciions contre Pinvosion des Piémontais,et que ceux-ci s'etforrnient de les étouffer dans des flots de .^ang, dans les flammes de l'incendie et dans les horreurs de la destruction, l'Europe avait les yeux fixés sur la place de Gaëte, le dernicrasile de la monarchie et de rindéjcndance de INaples, où l'héroï^^me d'un jeune prince, honteusement trahi f)ar ses officiers et trompé par un gouvernement aussi rusé qu'audacieux, brillait de tout ^on éclat et inspirait à toutes les nations civilisées des sentiments d'ebtime et de sympathie.

Gaëte est une péninsule de i,500 mètres de longueur, dont l'axe, à |)eu près dans la direction de l'orienta l'occident, se prolonge à gauche dans l'intérieur du golfe dit de Gaëte. Llle se compose de deux parties distinctes, quoique non séparées: la |)remière a la forme d'un trapèze dont la hase, (pji est de 1,200 mètres, se trouve à 800 mètres du côté pajallèle qui lui-même a une longueur de 800 mètres. L'autre partie a une forme ovale dont la plus grande longueur est de 600 mètres, la plus grande largeur de 300. C'est ici (|ue se trouve le gros de la ville, le port, l'arsenal, le palais royal, etc. : à droite, daiis le trapèze, il y a le Mont Orlaiido de 100 mètres de hauteur. Cette péninsule se relie à l'isthme par la base du trapèze perpendiculairement à son axe; l'isthme s'élargit ensuite en deux grands arcs de cercle qui s'appuient

sur la grande base du trapèze. A la distance de 50 à 60 mètres de la ville commence le faubourg de Gaëte, qui a rétendue d'un mille le long de la rade; ce faubourg est fermé par deux montagnes, TAratina, distant de 600 à 800 mètres, qui commande la ligne supérieure des fortifications, mais reste dominé par le Mont Orlando, et le Mont Secco, ce dernier situé à moindre distance du côté de la ville, mais entièrementsoumis à l'artillerie de la place. Ces deux montagnes occupent le terrain de l'isthme compris entre les deux arcs indiqués. Toute cette presqu'île du côté de la terre est entourée de trois lignes de redoutables fortifications, élevées pour la plupart sur les roches vives qui entourent le Mont Orlando et s'étendent en cercle jusqu'à l'extrémité de la presqu'île, de manière à la rendre inaccessible du côté de la mer à une attaque quelconque. Depuis cette extrémité et tout autour de la partie qui s'interne dans le golfe, elle est environnée d'un solide rempart large de 12 pieds. Le Mont Orlando est couronné d'un fort étoile, au centre duquel s'élève une tour avec casemates, de 72 mètres de circonférence sur 15 de hauteur. Gaëte était alors défendue par plus de 700 pièces d'artillerie et pourvue de casemates en nombre suffisant pour mettre à l'abri de tout bombardement la garnison nécessaire à la défense. Telle était la place que les Piémontais entendaient prendre et que les hommes de l'art jugeaient imprenable (i). Les journaux ministériels de Turin avaient publié que Gaëte était un Gibraltar, dans l'intention peut-être d'exalter davantage, après le succès, la valeur fabuleuse de Cialdini et de l'armée j)iémontaise (2). Les officiers sardes n'ignoraient certainement pas qu'en 1806, lorsque le Mont Secco n'avait pas en-

(1) V. l'arlicle d'un officier français inséré dans le Monde du 8 fév. ISGl. {û) V. VOpinionedu 18 nov. J860.

Ovl-

coreété abaissé, les Français qui en étaient maîtres, après avoir ouvert de ce c()té une brèche dans la place, durent employer trois mois entiers pour la réduire; mais les officiers sardes savaient que Cialdini comptait moins sur ses aj)prèts de guerre que sur le moyen le i)lus puissant qui ait jamais été, sur l'or, dont le poète a dit qu'il a la force de renverser les forteresses et de les faire éclater dans les airs avec i'in.jiétuosité de la fondre. Or, la trahison soldée qui avait ouvert la Sicile et Naples à l'invasion des bandes piémontaises, devait encore mettre Gaëte au pouvoir de Cialdini, qui s'était déjà immortalisé par des actes de la plus sauvage barbarie.

Après les faits que nous avons rapportés de la campagne sur les lignes du Gariglianoet de Mola, quatre des généraux napolitains, à savoir Salzano,Barbalonga,Colonna et Polizzi, soit qu'ils fussent découragés par les trahisons et par les actes d'imprévoyance dont l'ennemi s'était prévalu, soit que l'or et les promesses delà Sardaigne les eussent corrompus, ou qu'ils ne vissent plus rien à espérer i)Our leur cause, demandèrent au roi François de les décharger de leur commandement et de leur accorder leur retraite. 11 y avait njalheureusement alors une grande confusion dans l'intérieur de la place à cause de la lâcheté et des viles menées de quelques officiers qui poursuivaient l'œuvre commencée à Naples, suivant les arrangements pris chez le mar(|uis de Villamarina, ambassadeur piémontais (i). Néanmoins, la troupe restait fidèle et brûlait de se mesurer avec l'ennemi, et dans la journée du 12 novembre, un bataillon de chasseurs, tout dépourvu qu'il était d'officiers, repoussa

(i) V. la brochure « Reclami al Parlamenlo italiano per la fusione délie armate piemontese e napoletana. — Kapoli 1861. »

vigoureusement un corps de Piémontais qui venait prendre des positions avantageuses hors de Gaëte. Mais le mênie jour, le colonel Piannelli, digne émule de son frère, général et ministre delà guerre, ayant conduit dans une embuscade un bataillon de chasseurs, le livra par trahison aux Piémontais. Un état de choses si déplorable ne fit pas [)erdre courage au jeune souverain, qui lutlait pour la justice et pour la royauté : il accorda leur démission aux généraux (jui la lui demandaient; bannit de la place, conime suspect, le général Berlolini, chef d'état-major; remplaça, du mieux (pi'il put, les démissionnaires ou les traîtres, envoyant dans l'Etat Romain l'excédant des trou{)es nécessaiies a la défense, et disposa tout entin pour une résistance des plus énergiques. En même temjis, l'arrivée du généra! Bosco et de (juelques officiers français, releva le courage des soldats et leur inspira la plus grande coniiance; le général Bosco fut accueilli avec le pdus vif enthousiasme; l'armée napolitaine l'aimait, iiarce qu'elle voyait en lui l'officier loyal, généreux et chevaleresque; son passage dans les rues de Gaëte était une ovation non inlerrom|.ue et une demonstialion de l'immense estime et de la profonde affection qu'il inspirait à tout le monde. Il prit je commandement de l'infanterie et dirigea les sorties. Le 20 novenibre, ayant reçu du roi l'ordre de se porter avec un corps de troupes dans la vallée Astralina peur (xaminer les positions de l'ennemi, il exécuta heureusement la reconnaissance dont il était chargé et ne perdit (jue peu de monde. Pourtant, ce fut dans cette expédition (pie le brave colonel Migy reçut une blessure dont il mourut.

Cejjcndant les Piémontais s'étaient emparés du faubourg, qui servait de campement à leurs bataillons de bersaglieri;

ils occupaient loiites les hauteurs qni se trouvent du côté du Borgo et la Tour Adratina, (jui e^tun ancien monument romain, semhiableàla MoIeAdrianade Rome, de forme ronde, solide et ca[)able de résistera rartillerie. Ciaîdini établit son quartier-général à Mola, et lit bientôt mettre la main à la construction des routes indispensables au transport des batteries (jui arrivaient de Naples, de Gênes et de l'Angleterre. Sur la lin de novembre. Gaëte était à la veille d'un bombardement terrible : le roi Krançois II fit en conséquence partir [)Our Rome la reine mère, les princesses et les princes de sa famille avec le comte deTrapani, qui devait exécuter dans cette ville ({uelques ordres de son royal neveu (i). M retint auprès de lui ses deux frères aînés, le comte de Caserla et le comte de Trani, ainsi que la reine Sophie qui, avec un rare courage et une mâle intré|)idité, ne voulut jamais s'éloigner de sa |)ersoune. Il pria également les ambassadeurs des cours étrangères de se rendre à Rome pour ne pas être exposés aux (bn)gers du bombardeuient. l/ambassadeur d'Espagne ne voulut pas y consentir; rien ne put le persuader de s*éloigner du théâtre de la guerre et, digne représentant d'une nat ion catholi(|ue et chevaleresque, il resta à Gaëte jusqu'à la tin (!2).

Le roi ordonna encore (jue toute la partie pauvre de la population, qui n'aurait [)as de j)rovisionspour six mois, fût

(i) Le comte de Trapani avait été chargé de dissoudre le corps des Napolitains qui se trouvait sur le territoi e pontifical, de vi-ndre les chevaux pour payer la solde et de terminer avec le général Goyon, la question des armes déposées au château St-Ange, que le brave général Ciaîdini préU'ndait se faire adjuger. L'Kmpcreur, interrogé à cet égard, avait répondu que ces armes appartenaient au roi de Naples, mais cette réponse donnait lieu à des inti-rprétations contraires.

{{) V. la lettre de François II a l'anibassaileur d'Espagne dans l'appendice au présent chapitre.

transportée à îschia ou dans Tîle de Camîccîola ou sur tout autre point qu'elle préférerait. li s'appliquait cependant luimême, avec une activité et une abnégation vraiment admirables, à faire construire de nouvelles batteries, réparer ou fortifier les anciennes, presser les travaux de la fonderie militaire qui, sous la direction du magnanime lieutenantcolonel Afan deRiviera, surnommé avec raison le Totleben de ce siège, prenait des positions de plus en plus gigantesques, ïl était partout, s'initiait à tous les ouvrages, menait la vie du soldat, partageait les fatigues de tout le monde et consacrait à tous ces soins une telle fermeté, une telle vigueur, qu'on écrivait alors de Gaëte que si les souverains le voyaient, ils rougiraient de leur inaction.

De son côté, Cialdini avait posté à 4,000 mètres de la forteresse, sur le Monte-Christo, la première batterie armée de canons rayés, et dès le commencement de décembre, il avait ouvert le feu contre la place; une seconde batterie s'élevait sur le Mont Torto, à 3,500 mètres, et on en préparait d'autres : les canons Cavalli, sur lesquels Cialdini comptait le plus, et quiavaientune portéede5,000mètres demandaient, pour être montés, cbacun 24 heures; le Borgo était d'un grand secours aux Piémontais, ils pouvaient y travailler à leur aise, y monter même des batteries et des mortiers, comme ils le firent ensuite, et se tenir à l'abri du canon de la place. Les Napolitains avaient beau lancer des bombes et des grenades où ils croyaient les assiégeants plus nombreux, ils ne pouvaient leur occasionner de grandes pertes ni empêcher sérieusement la continuation des travaux. C'est pounpjoi les officiers de Gaëte conseillaient au roi de détruire le Borgo; mais le roi, comme on l'écrivait alors du théâtre de ce siège mémorable, ne voulut faire la guerre

que d'une manière paternelle, et il ne se décida pas à brûler ce village (i). 11 permit seulement la destruction de trois maisons qui gênaient le tir de la place contre les batteries ennemies.

En conséquence, dans la nuit du 4 décembre, le courageux (^haretle, avec 40 hommes seulement, surprit les avantpostes piémontais et fil sauter en l'air les trois maisons en question, en mettant le feu à quelques barils de poudre qu'il y avait fait apporter. Mais le 9, les mineurs |)iémontais déterminèrent l'explosion de la plus grande partie du pont qui mettait Gaëte en communication avec le Borgo.

Le général Cialdini, avant de commencer le bombardement, expédia avec son urbanité ordinaire, un message à la reine de Naples, pour Tinviter à lui indiquer la maison où elle habitait, promettant qu'il donnerait à son artillerie l'ordre d'épargner cette maison ; il ne demandait pas, disaitil, où habitait le roi, tant il était persuadé que le roi voulait aflronter en soldat les dangers de la guerre. Mais la généreuse et magnanime femme répondit au cheval resque Cialdini qu'elle n'avait pas de demeure stable, sinon aux côtés de son époux et de son roi. De fait, elle ne le quitta jamais, passant avec lui d'une batterie à une autre, sous une pluie de fer et de feu, se trans|)ortant avec lui dans les hôpitaux militaires et soignant les malades de sa propre main, à la grande surprise de tout le monde qui admirait en elle une héroïne de courage et de fidélité.

Le bombardement commencé, Cialdini, toujours humain

(1) La même bonté de cœur lui fit rendre la liberté à quatre vaisseaux marchands piémontais que la tempête avait forcés de chercher un relnge dans le port de Gaëte. Ce procédé méritait d'autant plus d'admiration que trois de ces navires étaient chargés de blé et le quatrième de charbon. V. la notitication publiée par Casella le 27 nov. 1860.

et prévenant, comme on sait, se mit à diriger surtout I*^s projectiles contre le palais du roi, contre les églises et contre les hôpitaux, ce qui étonna fort le corres[)ondant même du Times. Les bombes étaient à mèche et à percussion et du [)oids de plus de 60 livres; elles ne pouvaient donc mancpier leur effet. Dans les premiers jours de ce cruel bombardement jusqu'au 11 décembre, la place n'eut à souffrir (jue la [)erte de trois soldats et les fortitications ne furent qu'à peine endommagées; il n'en fut pas de même de la magnifi(|ue église de S. François et de l'hôjjital de ce nom, où des bombes pénétrèrent dans les cours des malades; une, entre autres, y blessa (]uinze j)ersonnes. Le roi fut obligé de (juilter son palais et de se transporter dans celui du comte de Trapani contre lequel Cialdini, informé du fait par les espions qu'il entretenait dans la ville, s'empressa de faire diriger le feu d'une batterie. Dans ces journées le canon de la forteresse infligea de très-grandes pertes aux troupes sardes, et l'on vit alors plusieurs barques pleines de blessés remorquées par un vapeur qui les conduisit à Na[)les. L'artillerie de la [)lace avait cependant un désavantage contre la batterie de Monte-Christo; c'est pourquoi le lieutenant-colonel Afan de Riviera, qui était allé en France et en Belgique étudier le nouveau progrès de l'artillerie moderne et le nouveau système des canons à longue portée, se mit à fondre des canons de 80, en les transformant en canons rayés, et il réussit à en armer, dans le cours du siège, deux batteries, qui mirent la place en état de répondre aux canons très-supérieurs dont l'ennemi disposait.

Cependant le feu de Gaète, l'abondance des neiges, les pluies torrentielles et les maladies qui désolaient le camp piémontais, rendaient de plus en plus difficile à Cialdini la

construction de nouvelles batteries, qnand les intem[)éries (le Ih saison ruinaient et détruisaient les précédentes : il se vit donc forcé de demander une trêve (|ui, disait-on, devait s'éiendre à trois mois, et permettre aux Piémontais de travailler sans être in(|uiélés par le canon de Gaëte et de commencer le l'eu, lors(pie tout serait en ordre. Mais le roi réj ondit à Cialdini (ju'il n'avait pas besoin de trêve, mais qu'il raccorderait si on levait le siège et qu'on se retirât sur la gauche du Garigliano (i). Néanmoins, grâce aux bons offices de l'amiral Français, le l'eu fui suspendu le 12 pour laisser le temps de se produire à (pieUpies propositions (jue la cour de Sardaigne voulait soumettre au roi de Naples. Mais apprenani qu'elles lui imposaient la reddition de la place, François II les rejeta avec indignation et le 15 au soir, les Piémonlais rouvrirent le feu; une infinité de projectiles furent de nouveau lancés contre les maisons de la ville et contre le palais royal où demeuraient François 11 et la reine. L'un et l'autre coururent dans ces journées les plus grands dangers, et l'ambassadeur d'Espagne fut contraint d'abandonner son hôtel (|ui était trop exposé à l'artillerie de l'ennemi : mais les mifiistres de Naples, avec une intrépidité vraiment remarquable passèrent tout le temps du siège à leurs résidences ordinaires, et ce ne fut que dans les derniers jours qu'ils se laissèrent persuader de se réfugier chaque nuit dans les casemates qui leur avaient été préparées par ordre du roi.

Mais pendant que les troupes assiégeantes consumaient leurs munitions de guerre devant Gaète et dressaient de nouvelles batteries à Monte-Lombone et aux Cappuccini, à

(l) V. la corresp. de Gaèle du 10 déc. à la Gazette du Midi et celle de Rome du 15 déc. au Monde^ ainsi que la corresp. du 12 envoyée de Naples au Times^ etc.

mi-distance du Monte-Torto,se contentant de détruire quelque [)auvre maison des habitants de Gaëte, Cavour agissait auprès des cours de France et d'Angleterre. Il avait expédié à Paris le marquis Villamarina qui avait montré tant d'aptitude et employé tant de manœuvres à organiser et à fortifier la révolul ion de Naples;et Cavour insistait pour que les deux gouvernements déterminassent le roi François à quitter Gaëte, afin d'éviter une nouvelle effusion de sang. L'humanité du noble comte frémissait à la pensée que le sang se répandait à Gaëte, quand il coulait à flots dans les Abruzzes parmi les victimes de sa politique. Le même John Russell, amplement informé, par une dépêche d'Elliot, de la formidable condition de cette place (i), écrivait le 13 décembre à son ambassadeur, à Paris, d'obtenir que l'empereur exhortât le roi de Naples à quitter Gaëte, qu'ainsi la France ne couvrît plus de son autorité une inutile effusion de sang, qu'elle mît un terme à sa protection à Gaëte et qu'elle ôtât de la tète de ce prince la résolution prise par lui de se défendre jusqu'à la dernière extrémité, comme il l'avait déclaré en plus d'un journal officiel (2). L'Empereur, se pliant à ces instances, écrivit alors une lettre au roi François, dans laquelle il exprimait ses sentiments de sympathie pour ce jeune prince, mais lui exposait en même temps qu'il avait assez fait pour son honneur, que, par conséquent, dépourvu de moyens de toute sorte, il ferait bien de céder aux meilleures conditions, sauf la réserve de ses droits légitimes. Il l'assurait cependant, par le moyen de l'amiral Barbier de ïinan que sa protection continuerait à

(1) Dép. de M. EUiot à Lord J. Russell. Naples, 18 nov. 1860.

(2) Outre la dép. citée de Russell h M. Cowley, V. la dép. de ce dernier à Lord J. Russell. Paris, ITdéc.

s'étendre sur Gaète(i).Mais le généreux monarque lui répondit avec franchise, dans une lettre de remercîment pour ses bons offices, que ce n'était pas seulement la question de Vhonneur qui le retenait à Gaëte, mais plus encore celle du devoiri\i\'\\ avait à remj)Iir envers la dignitéde sa personne, envers sa famille et envers son peuple; que, par conséquent, il était dans la ferme résolution de ne partir de cette |)lace que mort ou prisonnier (2).

Ces pensées d'héroïque fermeté que toute la conduite du magnanime souverain à Gaëte venait confirmer, avaient inspiré à ses soldats le plus vif enthousiasme; leur courage devenait chaque jour plus merveilleux, leur constance s'affermissait de plus en plus dans losj)rivations et les fatigues du siège; leur cœur s'enflammait d'une ardeur croissante pour la cause de leur roi, dont le nom seul leur fîiisait affronter sans crainte les dangers les plus manifestes et braver mille fois la mort sur les balleries de la forteresse. Le 25 décembre, l'armée du roi de Naples voulut, par la bouche de ses officiers, lui présenter un témoignage éclatant de sa fidélité et de son dévouement. L'adresse suivante exprimait ces nobles sentiments :

« Sire,

« Au milieu des déplorables événements dont la tristesse (( des temps nous a fait les speclateursindignés, nous tous, w officiers de la garnison de Gaëte, unis dans une ferme « volonté, nous venons renouveler l'hommage de notre foi

(1) V. la (lép. de Lord J. Russell à M. Cowîey du 22 déc. et le té'égramrae de Gaète {via Marseille) du 18 déc. — Corresp. de Paris du 3 janv., dans le Tabtet du r> janv.

(2) V.lelélégranimecitéet les correspondances du 20 janv. de Paris et du 18 de Gaète.

« devant votre trône, que le malheur a rendu plus vénéra- « b!e et plus splendide. En ceignant l'épée tîous jurâmes « que la bannière qui nous avait été confiée par Votre « Majesté, nous la défendrions même au prix de notre « sang. C'est le serment au(|uel nous entendons rester « fidèles; (|uelles que puissent être les privations, les « souffrances et les épreuves auxquelles nous appellera la c( voix de nos chefs, nous sacrifierons avec joie nos biens, « notre vie et tout au monde pour le succès et pour le « besoin de la cause commune. T.ardiens jaloux de l'hona neur niilllaire qui distingue le soldat du ban<lit, nous « voulons montrer à Votre Majesté et à toute l'Europe u que, si plusieurs d'entre nous ont imprimé au nom « de l'armée napolitaine la souillure de la trahison et de « la couardise, [)lus nombreux furent encore ceux qui « s'efforcèrent de transmettre ce nom pur et sans tache à « la postérité.

« Ou notre sort est sur le point de se décider, ou il nous t' reste une longue série de luttes et de dangers; nous sup- « porterons tout sans peur et sans hésitation; nous mar- « cherons intrépides ou aux joies du triomphe ou à la « mort des braves, en répétant notre ancien cri de : Vive « le Roi ! »

Cette adresse, signée de tous les officiers présents à Gaète, consola le cœur attendri et ému du jeune monarque, et le raffermit dans ses projets de résistance. Vers la fin de ce mois et de cette année 1860, à l'occasion d'une revue générale de ses troupes, il leur exposa nettement les immuables résolutions qu'il avait prises; il offrit en même temps leur congé à tous ceux qui lui en feraient la demande

jusqu'au 31 décembre; Ta officiers partirent en effet, le 30» pour retourner clans leurs familhs; mais le 28 et le 29 il en était arrivé quelques-uns cpii, appartenant au génie et à Tarlillerie, avaient, de Rome, prié le roi de les admettre à le servir dans Gaëte. Outre les 23 officiers, le roi avait, avant Noël, renvoyé la garde royale et réduit toute la garni>on à 12,000 hommes, parmi les({uels les étrangers ne con)})taienl pas pour [)lus de 300 hommes. La fbrieresse était, depuis la lin de décembre, fournie pour [)luH(Mirs mois de vivres et de munitions de guerre; on y travaillait, dans la partie de la ville la plus éloignée, à la construclion d'une grande poudrière, (|ui serait inaccessible aux bombes; car depuis [)lusieurs jours deux batteries de canons rayés tiraient sans relârhe du camp piémonlais contre la })oudrière centrale; ce travail fut mené à terme dans les [)remiers jours de janvier, et servit en partie d'abri protecteur au laboratoire pyrolechni(îue qui avait accjuis d'immenses proportions. Les Piémonlais, de leur côté, avaient démasqué leuis deux nouvelles batteries, le 25 et le 26 décembre, et ils s'occupaient à en élever d'autres qui, dans leur ensemble, auraient mis en ligne une centaine de canons. En attendant, leur feu ne cessait ni jour ni nuit, et dès le 29 décembre il avait pris un noiiveau degré d'intensité, toujours dirigé ce[»endant contre les maisons de Gaète et en particulier, contre le palais royal, les églises et les hôpitaux. Les bombes ayant fortement endommagé l'appartement supérieur du palais du roi, les ministres obligèrent leur souverain à se retirer avec ses frères et avec la reine dans une casemate. Or, on observa (|u'à peine le palais abandonné, Cialdini di.^continua de faire pointer de ce côté et tourna ses [)rojectiles sur les casemates de la famille

royale. Quant 5 l'hôpilal militaire, quoique situé dans la partie la plus reculée de Gaële, les canons rayés des Piéniontais y renversèrent un mur, dont les décombres, en tombant sur les lits des pauvres malades, frappèrent plusieurs d'entre eux et jetèrent les autres dans une horrible épouvante. Auxréclamations qui lui furent faites à ce sujet, Cialdini répondit brutalement, qu'il n'aurait aucun égard pour personne et qu'il tirerait dans toute direction. M en résulta qu'on dut transporter les malades à Terracine pour les sauver de la férocité du général révolutionnaire. Du reste, la place soutenait vigoureusement le feu des ennemis et leur causait les pertes les plus douloureuses, tandis que les siennes étaient insignifiantes; quelques hommes blessés, quelques maisons atteintes, quelques pierres des fortifications entamées, c'était tout.

Le 8, les assiégeants voulurent offrir un grand spectacle, en bombardant la ville avec 20 mortiers et en y lançant dans un seul jour 6,000 bombes avec une fureur de gens désespérés; ils n'obtinrent cependant qu'un très-mince résultat, quand ils avaient à déplorer la destruction d'une batterie et les dégâts occasionnés à d'autres, sans parler du grand nombre d'hommes qu'ils perdirent durant cette affreuse journée.

Cialdini voulait inaugurer ainsi l'armistice qui devait commencer le 9 janvier. 11 n'avait pas oublié non plus de remontrer au cabinet de Turin, et ce dernier à celui d'Angleterre, que, pendant que la flotte française demeurerait à l'ancre à Gaëte et empêcherait l'attaiiue du côté de la mer, il serait impossible d'avoir vite raison de la place. Les journaux de la révolution d'Italie, de France et d'Angleterre redirent tous en chœur la même chose; ils inculpaient Napoléon et la

France des désordres du royaume de Naples et du sang qui se versait à Gaëte; ils affirmaient que, la mer une fois laissée libre à l'action de la flotte piémontaise, il serait facile de prendre cette place; que son point vulnérable était de ce côté. Mais ces bavardages et d'autres semblables accrédités par ces organes de la révolution, n'auraient certainement pas persuadé l'empereur des Français de retirer définitivement la flotte de Gaëte, surtout que les leprésentants des puissances d'Europe (nommément < pux d'Espagne, de Prusse et de Russie), saisis d'admiration pour le roi de Naples et convaincus de la justice de sa cause, avaient, à plusieurs reprises, insistéauprès du gouvernement français, pour la prolongation du séjour de sa flotte dans les eaux de Gaëte. Tel n'était pas l'avis ni les conseils de lord J. Russell, le grand soutien de la révolution italienne et l'ennemi systématique du roi de Naples. Le 24 décembre, il écrivait avec une certaine amertume à Cowley, son ambassadeur à Paris, une dépêche qui commençait par ces mots: « Le gouvernement de la Reine a la confiance qu'il « recevra au plutôt la nouvelle du rappel de la flotte fran- « çaise; » il continuait dans un langage sévère, à accuser la France de vouloir intervenir pour une cause enfin perdue; il terminait en disant que « l'Empereur, par le rappel de « sa flotte, donnerait une preuve manifeste de sa volonté « de ne pas empêcher dans le sud d'Italie cette liberté d'ac- « tion qu'il avait si énergiquement soutenue dans la partie « septentrionale. »

M. Cowley ne manqua pas à la mission dont il était chargé. Tandis que les ambassadeurs de Russie, de Prusse et d'Espagne se trouvaient chez le ministre Thouvenel, insistant de la manière la plus pressante pour que la flotte

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