Chapitre XXIV
l'invasion PIÉMONTAISE DES ÉTATS ROMAINS. IRRÉLIGIEUX.
— SON CARATERE
Les provinces des Marches et de l'Ombrie avaient joui jusqu'alors d'une grande prospérité et s'étaient maintenues fidèles au gouvernement du Pape, malgré les efforts de la propagande piémontaise et de ses agents, malgré les sommes répandues à profusion et malgré tous les moyens de séduction employés pour entraîner ces populations paisibles dans la plus criminelle révolte. Le parti de l'insurrection qui n'épargnait rien pour seconder les désirs et les plans du ministère de Turin, n'avait pas la force de résister de front à l'armée pontificale et à l'opposition de la plus grande partie du peuple. Cette situation nous est attestée par des documents véridiques et originaux, et le Souverain Pontife la confirmait dans son allocution du 28 septembre. On ne peut pas, après cela, lire sans indignation la dépèche que SirHudson écrivait de Turin à Lord Russell, au commencement de ce mois de septembre, dépèche où, dans le but de justifier le gouvernement piémontais, il prétendait que l'insurrection des Marches et de l'Ombrie était imminente et que les représentations venues de Turin en avaient seules jusqu'alors prévenu l'explosion!!!
Le 7 septembre, il est vrai, quand Sir Hudson écrivait sa dépêche, la révolution était sur le point d'éclater dans ces
provinces; mais pourquoi? Parce que ce jour-là même, le gouvernement de Piémont y avait déchaîné les bandes féroces de Masi et de Roselli chargés d'y fomenter l'insurrection. Le même gouvernement fabriquait et répandait alors de tous côtés des centaines de dépêches affectant de montrer ces provinces tranquilles en pleine révolution; mais postérieurement des informations sûres et authentiques, reproduites par toute la presse, ont tout à fait démenti ces fausses allégations et fait peser sur le gouvernement de Turin toute la responsabilité de cette révolte dont il a développé le foyer, en y jetant les éléments les plus incendiaires. Cependant, ni la colonne de Masi, ni celle de Roselli, ni les volontaires de Garibaldi n'auraient enlevé un pouce de terrain au Saint-Siège, sans les 60,000 hommes que Cavour envoyait au secours de l'entreprise.
Cialdini ayant franchi les frontières des Romagnes, se présentait le jour suivant devant Pesaro : là, le colonel Zappi, avec 3 canons seulement et 600 hommes, fit une résistance héroïque et désespérée, et arrêta pendant 24 heures la marche de ce corps de 25,000 hommes au moins (i). Mais la vaillance de ce preux chevalier, pas plus que la fidélité du délégat du Pape, M«' Bella, ne reçut du général piémontais d'autre témoignage d'admiration que la captivité et les outrages d'une soldatesque effrénée (2). Maître de Pesaro, Cialdini s'avança le 12 septembre vers Fano et, le 13, il entra à Sinigaglia. Ce fut dans cette journée qu'un détachement des troupes du général de Courten, qiie Lamoricière avait expédiées à Urbino, pendant qu'il se
(1) V. le Rapport officiel de Lamoricière.
(2) V. la protestation du cardinal Antonelli du 18 sept. 1860 à l'appendice du chap. suivant.
portait sur Ancône, fut investi par les Piémonlais qui firent tous leurs efforts pour lui couper la retraite et le faire prisonnier; mais le brave colonel Kanzler qui le commandait, après s'être battu quatre heures entières contre ce corps d'armée et après avoir repoussé, avec une bravoure incroyable, plusieurs charges de cavalerie, se précipita tète baissée à travers les rangs ennemis, s'y ouvrit un passage et par une marche forcée de 45 milles se rendit heureusement à Ancône (i). Dans ses fanatiques dépêches, Cialdini ne dit rien de ce fait aussi peu honorable pour son armée qu'il était glorieux pour le petit détachement de Kanzler.
Tandis que Cialdini, parti de la Cattolica, occupait Pesaro, Fano et Sinigaglia et marchait du côté d'Ancône, le général Fanti, dont le corps d'armée venait d'Arezzo, envahissait, le 11 septembre, Città di Castello où ne se trouvaient pas plus de 70 gendarmes; il suivait ensuite au midi le cours du Tevere et par la route de Fratta s'avançait vers la ville de Pérouse, devant laquelle il se présenta le 13. Le général Schmidt, que Lamoricière avait dépêché à Città délia Pieve contre la colonne de Masi, eut à peine vent de l'occupation de Città di Castello par un corps de troupes ennemies qu'il se replia sur Pérouse où il supposait que l'ennemi allait se diriger. Y étant arrivé le 14, quand le général Sonnaz se trouvait déjà sous les murs de la ville, Schmidt, qui n'avait que 2 bataillons et 2 pièces d'artillerie, attaqua bravement l'ennemi vers la porte S'^-Marguerite et, après une lutte héroïque, lui tua ou blessa 1500 hommes. Les Piémontais, si rudement entamés, demandèrent une suspension d'ar-
(1) V. \e rapport de Lamoricière, la lettre de Rome du U sept, publiée par le Times et plusieurs autres correspondances imprimées dans plusieurs journaux qui nous attestent la même chose.
mes, puis signèrent un armistice par lequel Sonnaz promettait au brave général de s^éloigner des murs de Pérouse en laissant la garnison régler avec Fanti les conditions de la capitulation (i). Mais Sonnaz manqua de bonne foi et ne bougea pas de place; son corps d'armée s'accrut de 15,000 hommes et d'une formidable artillerie, et quand le général Schmidt dut traiter avec Fanti des conditions de la reddition de la citadelle, force lui fut d'accepter celles qui convinrent aux Piémontais, vu l'impossibilité de reprendre les hostilités avec espoir de succès (2). Cependant ni officiers, ni soldats ne furent compris dans la condition de prisonniers de guerre et on ne leur imposa aucun serment (5).
Après cet exploit, Fanti établit ses quartiers à Foligno d'où il envoya le général Brignone attaquer Spolète. Cette place était commandée par le valeureux major O'Reilly; mais elle ne possédait que deux canons en fer avec de mauvais affûts et une garnison de 600 hommes, dont 300 Irlandais formaient la meilleure part; le reste se composait de
(1) V. le rapport ùu général Schmidt, le 28 sept. 1860, au cardinal Autonelli et une correspondance du 22 sept, dans le Morning-Neivs, Le général Fanti, dans ses dépêches de Turin du 15 sept, et dans son ronport du mois d'octobre 1860, sans nier que, jusque dans les rues de Pérouse, on v combattu avec un incroyable acharnement, ne dit pas uu mot de l'attaque livrée hors des murs de la ville, ni des pertes considérables infligées aux Piémontais, ni de la trêve demandée par le gén. Sonnaz, ni de sa mauvaise foi ; il nous montre au contraire le général Schmidt proposant de rendre la tour ap es quelques coups de canou. Mais d'autres dépêches de Turin du 15, nous dépeignent ce combat comme terrible, sanglant et assez opiniâtre pour avoir obligé le corps du gén. de Sonnaz à proposer une suspension d'armes de 3 heures. V. une lettie de Rome du 18 sept , dans le TaMet du 29 sept. 1860.
(2) Rapports du gén. Schmidt et du gén. Lamoricière. Ce dernier exprima le regret que la tour eût fait si peu de résistance. Schmidt en rejeta la faute sur l'indiscipline d'un bataillon.
(5) V. la lettre de Schmidt adressée d'Altdorf, le 26 sept. 1860, à la Schwytz Gazette^ en démenti des fausses assertions répandues à cet égard par la presse du Piémont.
recrues. Néanmoins, O'ReilIy, en présence d'un ennemi qui n'avait pas moins de 15,000 hommes de troupes régulières pourvues d'une nombreuse artillerie, ne balança pas une minute sur le parti qu'il devait prendre, et il ordonna de défendre la place jusqu'à la dernière extrémité. Ces braves Irlandais accueillirent avec transport les résolutions de leur commandant, et s'étant disposés à ce terrible combat, comme de vrais héros chrétiens, ils coururent à la forteresse. Le feu commença vers 8 heures du matin; les Piémontais, après avoir abattu en grande partie le mur qui entourait le rocher, jugèrent le moment favorable pour monter à l'assaut. Vers 3 heures de l'après-midi, protégés par un feu soutenu, ils s'avancèrent avec beaucoup d'impétuosité; mais les pertes considérables qu'ils éprouvèrent d'abord les forcèrent à se retirer. La lutte continua ensuite jusqu'au milieu de la nuit, sans que Brignone osât risquer un second assaut, quoique l'affût de l'un des deux canons de la place eût été brisé et que l'autre fût très-endommagé.
Mais O'ReilIy, voyant l'impossibilité de prolonger la défense, négocia avec Brignone une capitulation honorable. Cette action coûta aux Piémontais 400 hommes; les Pontificaux n'en avaient perdu que neuf (i).
L'honneur de cette belle résistance revint surtout aux deux compagnies irlandaises qui se battirent avec un courage prodigieux. Le général Lamoricière loua toujours la fidélité et la bravoure de ces soldats, et tous les correspon-
(1) V. le rapport officiel du major O'ReilIy à la daie du 28 sept. 18C0 dans le Moming-News^ les correspondances particulières de la même feuille et le rapport de Lamoricière. V. aussi la lettre du lo oct. 1860 d'un officier belge dans la Patrie et une autre de Livourne du 22 sept, dans le Tablet du G oct.
RÉVOLUT. DE SICILE. T. H. *
dants les ont célébrés à Tenvi (i). C'est justement ce concert de louanges qui a échauffé la bile aux journaux protestants, au Times principalement et à toute cette presse française ou italienne qui a embrassé le parti des hérétiques dans leurs attaques contre l'autorité du S. Siège.
Cependant le général Lamoricière, après avoir passé un jour à Spolète pour conceptrer le petit noyau de ses troupes, les pourvoir des munitions nécessaires et leur fournir des moyens de transport, avait quitté cette ville, le 12, à la tête de presque 2 bataillons qui, réunis à la garnison revenue de Pérouse, se montaient à 2,000 hommes. Une marche forcée d'une nuit entière l'amenait, le 15, à Macerata et, le 16, il entrait à Lorette où le général Pimodan le rejoignait avec 4 bataillons et 300 chevaux. Leurs forces n'allaient pas au-delà de 4,600 fantassins, de quelques escadrons de cavalerie et de 46 canons. Mais Lamoricière ne se proposait pas d'offrir à l'ennemi une bataille en rase campagne; il voulait, avec ce petit corps de troupes, s'élancer vers Ancône pour y prolonger une résistance honorable.
Dès le commencement de l'invasion piémontaise, le duc de Grammont, ambassadeur de France à Rome, communiqua au cardinal Antonelli la dépêche suivante qu'il fit parvenir le 13 au consul français d'Ancône :
« L'Empereur a écrit de Marseille au roi de Sardaigne « que si les troupes piémontaises pénètrent sur le terri- « toire pontifical, il sera forcé de s'y opposer. Des ordres « sont déjà donnés pour embarquer des troupes à Toulon et
(1) Outre le rapport de Lamoricière, V. la lettre d'un officier allemand du 12 oct. 1860, dans !e Tablet du 27 oct. 1880, les documents insérés dans VUnion^ le 27 et le 29 sept., ainsi que dans le Tablet, dans le Weakly register et dans d'autres feuilles irlandaises.
« ces renfortsvont arriver incessamment. Le gouvernement « de l'Empereur ne tolérera pas la coupable agression du « gouvernement sarde. Comme vice-consul de France, vous « devez régler votre conduite en conséquencft^^TMi5ii|^;^
« Signé: GRA>fitf^^tO?^S
Cette dépêche que le ministre de la guerre, l transmit le 16 à Lamoricière, alors à Lorette, fut aussitôt communiquée par le consul d'Ancône au général Cialdini. Celui-ci en accusa réception et, ne s'en inquiétant pas davantage, poursuivit sa marche; puis au comité révolutionnaire d'Ancône qui redoutait l'intervention annoncée de la part de la France, il fit savoir que, ni l'ambassadeur français à Rome, ni le consul d'Ancône n'étaient initiés dans les secrets de la politique. Mais Lamoricière qui ignorait encore ce dernier incident et s'en rapportait à la communication du duc de Grammont que d'autres avaient précédée, commençait à croire que le secours de la France ne tarderait pas d'arriver. Il embarqua donc à Recanata pour Ancône le trésor militaire et se disposa avec Pimodan à marcher vers cette place pour s'y défendre jusqu'à ce qu'une puissance vînt au secours du Souverain Pontife. Son attente fut malheureusement trompée.
L'armée de Cialdini avait déjà occupé et garni d'une nombreuse artillerie les routes d'Osimo et de Camerano, de façon qu'il semblait impossible à un petit corps de troupes d'en
(1) V. k ce sujet le rapport de Lamoricière et l'article inséré par lui dans le Journal de Rome du 24 oct. 1860 ; la protestation du duc de Grammont adressée le 25 oct. au cardinal Antouelli et la réponse à cette protestation dans le Journal de Rome du 31 oct. Personne ne peut révoquer en doute l'existence de cette dépèche et la seule discussion possible roule sur le sens k donner au mot s'opposer. Le Moniteur du 13 oct. nia seulement l'existence de dépêches communiquées directement à Lamoricière depuis le commencement de Vinvasion piémontaise ; mais le démenti du Moniteur ne porta en aucune façon sur la dépêche du 7 sept, qui fut antérieure à l'invasion.
forcer le passage: Lamoricière se décida en conséquence à prendre la route del Monte di Ancona, à traverser le Musone et à gagner ensuite le littoral d'Ancône par Umana et Sivolo. Mais les Piémontais s'étaient déjà emparés des gués du Musone et 28,000 hommes gardaient les hauteurs de Castelfidardo et la Crocetta, positions fortes et difficiles à prendre d'assaut.
Lamoricière devait pourtant ou forcer ces lignes de défense et se jeter dans Ancône, ou mettre bas les armes et se rendre à discrétion. Le 18, à 8 h. du matin, Pimodan vînt tenter le passage du Musone, à la tète du courageux bataillon des Franco-Belges, du 1*" de chasseurs et des carabiniers Suisses, soutenus par une compagnie d'Irlandais qui transportaient Tartillerie. Il atteignit l'autre bord du fleuve sous une grêle de mitraille, et il attaqua si impétueusement la première ferme de la localité où s'étaient retranchés les Piémontais qu'il les en délogea. Les Franco- Belles, avec un détachement Suisse et le 1^' de chasseurs assaillirent la seconde ferme. Le colonel Becdehèvre les commandait. Cette colonne avait à parcourir un espace découvert de 500 mètres sous un feu meurtrier d'artillerie; son élan fut tel qu'elle arriva, rapide comme la foudre, jusqu'à 150 pas du sommet de la colline où le corps Piémontais était campé ; cependant, écrasée par le feu des deux lignes de l'ennemi, elle fut obligéede reculer. Les Piémontais descendirent alors des hauteurs pour attaquer cette colonne à la baïonnette ; mais ces braves soldats firent volte face, et après une décharge à 15 pas de l'ennemi, se jetèrent sur lui, la baïonnette en avant et, le chassant devant eux, gagnèrent une seconde fois la hauteur. Par malheur, Pimodan, sans avoir encore abandonné le commandement, se trouvait
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grièvement blessé. Lamoricière survenant alors avec 4 bataillons qui avaient le Musone sur la droite, envoya les deux bataillons les plus frais renouveler l'attaque. D'autre part, les Piémonlais cherchaient à investir de flanc les Pontificaux. Mais le colonel Becdelièvre les repoussait avec de grandes pertes. — Cependant le nombre toujours croissant des masses ennemies, les eff'ets meurtriers de leur artillerie qui tirnit à mitraille, la difficulté des lieux et la vue des désastres qui, en ces terribles moments, parmi les nuages de la poudre, le retentissement des canons, les cris des combattants et les plaintes des mourants, s'accroissent encore des fantômes de l'imagination exaltée, tout cela, dis-je, répandit le découragement dans les deux bataillons du !•''■ régiment étranger; malgré les assurances du brave «colonel Alet, ils se débandèrent, puis les deux bataillons de la réserve et le second de chasseurs qui s'apprêtaient à l'assaut, se laissèrent entraîner par le mouvement rétrograde du 1^' régiment. L'ennemi ne s'aperçut pas de ce qui arrivait dans les rangs de l'armée pontificale et le vaillant major Fuchman avec le 2^ de chasseurs put conserver les positions acquises.
Mais la confusion augmentait; feffroi, comme un courant électrique, se communiquait au corps des artilleurs : persister dans fattaque était devenu impossible, vouloir se maintenir dans les positions eût été un sacrifice d'hommes inutile. Lamoricière ordonna donc la retraite et, après avoir tout préparé pour la bien exécuter, il réussit, avec un corps de cavalerie, à gagner la route qui par le chemin des Camaldalesi le conduisit à Ancône. Le reste de ses troupes s'étant retiré en grande partie à Lorette, capitula le jour suivant; bon nombre de pontificaux se dispersèrent dans les
montagnes. La perte de l'armée de Lamoricière fut de 200 hommes, tant morts que blessés, parmi lesquels le général de Pimodan qui mourut dans la nuit du lendemain; les Piémontais perdirent 1,000 hommes. — Mais en quoi ils se distinguèrent surtout, ce fut dans les mauvais traitements exercés par eux contre les ennemis blessés et prisonniers; il en restera une tache éternelle sur l'écusson de Savoie. Ils allèrent jusqu'à arracher l'abbé Oberson d'auprès de Pimodan mourant qu'ils privèrent ainsi d'une dernière consolation qu'on ne refuse même pas aux malfaiteurs condamnés à l'échafaud (i). Cialdini préludait ainsi aux faits abominables qui feront de son nom dans la postérité un nom ignominieux. Telle fut la bataille de Castelfidardo où 28,000 Piémontais ont battu 5,000 Pontificaux (2).
Le jour même où Cialdini attaquait les troupes de Lamoricière, il avait fait commencer le bombardement d'Ancône du côté de la mer, afin d'empêcher qu'une partie de la garnison de la ville se portât au secours de l'armée du Pape.
(1, V. la lettre de l'abbé Oberson, du 8 déc. Ib60, dans le Monde du 26 décembre.
(2) Relativement à la bataille de Castelûdardo, V. outre le rapport officiel de Lamoricière, la lettre du 22 sept, écrite de Recanata par un officier irlandais dans le Times; celle du comte Hourbon de Chalus, du l«i" cet., — Gazette de France; celle de Becdelièvre du 20 sept., — Gazette de Lyon; les deu.x lettres du 19 sept., de deux officiers irlandais, — Union... Ces lettres contiennent sur cette journée beaucoup de détails, qui cependant ne sont pas tous parfaitement exacts, parce que leurs auteurs ne se trouvaient pas sur tous les points du champ de bataille. Lamoricière a disculpé, dans son rapport, les bataillons italiens du crime de trahison, dont certaines correspondances les avaient accusés. Les dépêches de Cialilini, l'un des meilleurs élèves de Cavour, qualifièrent de fureur et de fanatisme la bravoure des Pontificaux ; et le même Cialdini osa traiter Lamoricière de lâche, pour couvrir de mépris la victime d'un impie guet-à-pens. Mais Fanti n'a pas refusé l'éloge d'une valeur réelle aux troupes pontificales. V. la lettre du 22 sept, communiquée au Times par son correspondant de Paris.
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Lamoricière, en y arrivant à l'iinproviste, trouva que la place par l'effet des trahisons du parti révolutionnaire, inan- (juait des approvisionnements nécessaires pour soutenir un long siège. Ayant réussi bien vite à lui procurer des subsistances, avec la noble coopération de M. Ferri, il disposa promptement toutes choses en vue d'une résistance énergique.
La tarnison de la forteresse était de 4,200 hommes disponibles qui, pour une place de 7,000 mètres, constituaient sans doute un nombre insuffisant. Qu'on ajoute à cela que, du côté de la mer, la forteresse n'avait que 25 canons ordinaires, quand l'ennemi, ayant réuni la flotte napolitaine à la sienne, possédait 400 bouches à feu. Du côté de la terre Ancône manquait aussi de l'armement nécessaire; il aurait fallu, pour le compléter, 20 nouvelles pièces d'artillerie, les forts n'ayant que 110 canons de position et 14 de petit calibre. De ce côté néanmoins les murs étaient beaucoup plus solides que du côté de la mer et pouvaient tenir plus longtemps. — Les Piémontais s'étaient tous concentrés sous Ancône et en poussaient le siège avec vigueur. Pendant 10 jours la défense des Pontificaux fut terrible et opiniâtre. Ils suppléèrent au nombre par la bravoure, se battirent en vaillants chevaliers, un contre cent, dans les villages et dans les bourgs avoisinant la place; et, quand la multitude des assaillants les força à rentrer dans la forteresse, ils continuèrent, sur les remparts et aux portes de la ville, de prouver àTennemi queleurcourage n'avait point faibli et ils lui occasionnèrentdes pertes immenses. Le bombardement le plus épouvantable et le plus soutenu par terre et par mer avait fort endommagé la ville, mais nullement les forts, et plus d'un vaisseau avait dû se retirer, maltraité par les batteries de la
— Déplace. Celle-ci aurait pu prolonger sa défense et causer encore de bien plus grands ravages à l'armée ennemie, si, le 28 septembre, une bombe qui avait pénétré dans un magasin à poudre, n'eut fait sauter les batteries du côté de la mer et ouvert une brèche de 500 mètres. Ce fut à ce moment que Lamoricière arbora le pavillon blanc et offrit à l'amiral Persano de capituler: l'amiral donna immédiatement l'ordre à la flotte de suspendre les hostilités (*). Mais bien différente fut la conduite des généraux Fantiet Cialdini qui, furieux de s'être vus chasser plusieurs fois de leurs positions par la poignée d'hommes qui défendait Ancône et de n'avoir réussi à rien faire d'important pour la prise de cette ville, recommencèrent plus vivement le feu sur toute la ligne et, pendant 12 heures entières, bombardèrent à outrance une place que protégeait le drapeau blanc, toujours respecté par les armées de tous les peuples. Vainement les batteries de la forteresse cessèrent de riposter à cette tempête de fer et de feu et ne tirèrent plus un seul coup ; vainement les cloche^î sonnaient à toute volée, comme pour annoncer le terme des hostilités; vainement des officiers de la marine et des parlementaires furent expédiés au camp des deux généraux. Rien n'y fit, pas même une lettre de l'amiral Persano, qui plus tard dénonça solennellement ce fait barbare à ses concitoyens (2). C'était ainsi que les Piémontais récompensaient un peuple qui, à les entendre, les avait appelés à son secours, pour s'affranchir de la tyrannie des troupes pontificales.
(1) V. le rapport de Lamoricière, les dépêches de ïuriu elles correspondances du !«"• cet. 1860 dans le Times^ les Débats^ etc.
(2) V. dans les journaux la protestation publiée par le major Quatrebarbes et le rapport de l'amiral Persano à la cour de Turin cité dans le rapport de Lamori- -cière.
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Mais le monde catholique et les hommes équitables de toutes les religions jugèrent comme elle le méritait cette barbare invasion dans laquelle toutes les limites de la justice furent grandement outrepassées, la morale publique indignement offensée et le vol honteusement inscrit aunouveau code des nations. Perfidie, violence, calomnie, trahisons monstrueuses, odieuses lâchetés, tout a été mis en oeuvre pour le succès de la plus flagrante usurpation qui fut jamais. Non, m\e Siècle, ni le Ti7nes, ni d'autres feuilles de la même trempe, qui se vantent bien à tort de représenter les principes nationaux et de parler pour les nations mêmes, ne parviendront à prouver que cette entreprise ait été honorable pour la noble armée de Savoie, et digne de l'admiration des Italiens; il faudrait, pour cela, brûler tous les codes du droit des gens et surtout effacer du cœur humain les maximes éternelles de Thonnêteté et de la justice; il faudrait faire du mensonge la vérité, de la perfidie la loyauté, de la lâcheté l'esprit chevaleresque, du guet-à-pens la générosité (i). Non ; les peuples ont prononcé leur jugement sévère; les peuples ont dit : la bataille de Castelfidardo et le siège d'Ancône furent à l'Eglise et à la papauté un trophée de gloire et au gouvernement sarde un monument d'infamie; les peuples ont inscrit les noms des Lamoricière, des Pimodan, des Kanzler, des O'Reilly, des Becdelièvre, des Fuchman et de leurs compagnons parmi les généreux successeurs des croisés d'autrefois et les noms de Fanti et de Cialdini parmi les égorgeurs de l'espèce humaine.
(!) Laraoricière a dit avec raison que son armée n'avait pas été vaincue^ mais assassinée... Correspondance de Rome du20oct., dans le TaMet du 27 octobre 1860.
Les troupes du Pape faites prisonnières, notamment à Lorette et à Ancône, sous la condition expresse et formelle de recevoir les honneurs de la guerre, eurent à peine mis bas les armes qu'elles furent en butte aux insultes et aux outrages non-seulement de la plus vile saldatesque mais des chefs eux-mêmes. Il avait été stipulé dans les articles de la convention que les officiers conserveraient leurs chevaux, et leurs chevaux furent destinés à la cavalerie piémontaise; bien plus, leur bagage fut pillé parles soldats vainqueurs, et, quand on leur rendit leurs valises à Gènes, elles étaient vides et brisées; c'est au point qu'il ne leur resta que les effets dont ils étaient vêtus au moment de la capitulation. Ces malheureux, dignes d'un meilleur sort, se virent ensuite jetés pêle-mêle dans une même prison de Gênes, obligés de coucher sur la paille pourrie, dévorés de vermine et recevant en nourriture juste de quoi ne pas mourir d'inanition. On traita plus mal encore, si c'est possible, les braves Irlandais que le libéral gouvernement de Russell ne reconnaissait plus pour sujets britanniques (i), et on fit de même à l'égard des Italiens que lePiémont estimait coupables d'avoir combattu contre lui. Lorsque ces pauvres gens sortirent de leurs tombeaux vivants, tout en eux portait l'empreinte manifeste des mauvais traitements qu'ils avaient reçus dans un Etat qui prêchait l'humanité et exerçait la barbarie (2).
Le caractère de l'irréligion ne devait pas, on le pense bien, manquer à cet exécrable envahissement. Aussitôt
(1) Dépêche de John Russell à M. Newton du 1 1 juillet.
(2) V. dans le Journal de Rome du 25 août, la lettre d'un officier suisse, précédemment insérée dans le Journal de Genève ; la corresp. du 20 oct. adressée de Genève à l'Ami de la Religion, etc.
maîtres d'Ancônejles Piémontais emprisonnèrent le cardinal Antonucci, évêque de cette ville, et le traînant dans une maison de campagne, ils l'y gardèrent à vue. Le jour même de la chute d'Ancône, ils arrêtèrent dans son propre palais le cardinal de Angelis, archevêque de Fermo, et à Foligno, le cardinal Morichini qui revenait de Rome dans son diocèse de Jesi (i). C'était ainsi qu'avec l'arrestation des princes de l'Eglise commençait la persécution qui allait se déchaîner contre tous les ministres du sanctuaire, ou plutôt contre la religion de Jésus-Christ, religion divine qui, dans ces provinces comme dans tous les pays soumis au Piémont, allait être en butte aux attaques du parti de l'impiété soutenu et protégé par les hommes d'Etat d'un royaume catholique. On voulut dès lors s'essayer à la persécution du clergé, en expulsant les Jésuites deTOmbrie et des Marches. Les volontaires de la révolution furent chargés de cette mission importante et ils s'en acquittèrent à merveille, n'épargnant rien à ces pauvres religieux de ce qui pouvait les affliger et les déshonorer; ils les insultèrent, les bafouèrent, les exposèrent aux outrages de la lie du peuple, les forcèrent à remplir les plus bas offices, tirent briller à leurs yeux la mort et ses horreurs, leur mettant plus d'une fois la pointe du poignard sur la gorge et leur posant sur la poitrine des canons de fusils chargés. A Orvieto, Masi ordonnait que, sans leur infliger le dernier supplice, on leur en fit avaler goutte à goutte l'amer calice. Il ne fallait pas les tuer; mais les conduire à travers toutes les tortures de l'agonie. En effet, la colonne de Masi entrait à peine dans cette ville qu'elle marchait sur le collège des Jésuites, l'envahissait, défendait à qui que ce fût d'y pénétrer et tenait les Pères
(1) Journal de Rome du 5 oct. 1860.
lin jour entier étroitement enfermés et gardés dans leurs cellules, en leur annonçant leur mort pour le lendemain. Au point du jour suivant, ayant fait venir le recteur en présence de toute la communauté, ils le menacèrent d'un poignard et d'un pistolet, dont ils lui effleurèrent la tête et le forcèrent ainsi à révéler quelle somme d'argent il avait distribuée à chaque membre de sa maison et a déclarer minutieusement tout ce que possédait le collège. Cette déclaration obtenue, ils l'introduisirent dans une pièce voisine et lui firent au-dessus de la tète une décharge effrayante, pour convaincre les autres Pères qu'on l'avait tué! Ils allèrent ensuite de chambre en chambre, où chaque religieux se trouvait de nouveau enfermé et, après les avoir dépouillés de tout, ils leur annoncèrent successivement leur fin prochaine et déchargèrent au fur et à mesure leurs pistolets, comme ils avaient fait pour le recteur. Quand cette scène d'atrocité fut achevée, étonnés du courage avec lequel ces religieux, jeunes ou vieux, se résignaient à mourir, ils les expédièrent sous escorte, à travers la Toscane, dans les prisons de Livourne d'où, quelques jours après, on les transporta à Cività-Vecchia (i). La révolutiou italienne a partout le même caractère, qu'elle soit en chemise rouge ou non, c'est le parti des sociétés secrètes qu'animent les mêmes principes irréligieux et démagogiques.
Pour ces sévices et d'autres semblables dont les Jésuites étaient victimes, au nom de Victor-Emmanuel, leR. P. Beckx, général de la Compagnie, crut qu'il était de son devoir d'adresser au roi une noble et vigoureuse protestation (2).
(1) Ce fait fut mentionné par les corresp. de plusieurs journaux catholiques. V. le Tabletùu 5 novembre 1860, rapportant une corresp. de Rome du 23 octobre.
(2) V. cette protestation ânns V Appendice au ch. XXIV.
Sir Hudson en fit l'objet d'une dépêche à Lord Russell, pour ne pas manquer roccasion de déblatérer contre les Jésuites et de ressasser quelques vieilleries de l'école voltairienne. En notre qualité d'historien, nous mettons de côté les insultes et les assertions arbitraires que renferme cette dépêche, à charge même de la mémoire du chevaleresque roi Charles-Albert; nous ferons seulement remarquer à Sir Hudson que la preuve qu'il donne de l'étroite connexion qui existe entre un mauvais gouvernement et le nombre des maisons de Jésuites ne repose sur rien de sérieux et ne saurait soutenir l'examen. « C'est une « chose digne de remarque, dit-il, que de 54 maisons de « Jésuites supprimées en Italie par le gouvernement con- « stitutionnel, 34 existaient dans le royaume des Deuxce Siciles, dans ce royaume mal gouverné, s'il en fut. D'où « il suit que le rapport des vices d'un gouvernement avec « le nombre des établissements jésuitiques dont il était « pourvu, sera le premier fait qui frappera l'attention des « représentants italiens, si cette protestation leur est sou- « mise et contrebalancera grandement l'appel général aux (c droits de propriété et de justice distributive qu'elle « adresse au souverain » (t). Les gens malveillants et pervers pourront répéter à pleine bouche les grands mots de Sir Hudson; mais il en sera tout autrement des gens honnêtes et bien renseignés sur les événements. Pour procéder avec loyauté et droiture. Sir Hudson aurait dû comparer le nombre des maisons supprimées avec la population des divers Etats de la Péninsule où il y en avait. Tandis en effet que le nombre de dix maisons, par exemple, serait peu
(1) Dépêche de Sir Hudson, adressée de Turin *a Lord Russell, le 14 uov. 1860, parmi les documents présentés à la Chambre de Londres.
pour un empire comme celui de Russie, une seule maison de Jésuites serait beaucoup pour la république de S. Marin, Or, en procédant de cette manière, l'ambassadeur anglais aurait juste prouvé le contraire de ce qu'il voulait établir. Qu'il sache que des 54 maisons de Jésuites supprimées en 1860, 34 appartenaient au royaume des Deux-Siciles, c'est-à-dire, à un royaume de 10 millions d'habitants ou à peu près; 11 à l'Ombrie, aux Marches et aux Romagnes, contenant un peu plus de 2 millions d'habitants; 6 au duché de Modène qui n'a pas 500,000 âmes et 3 à la Lombardie qui en a plus de 2 millions. — Mettant donc en proportion mathématique les établissements de la Compagnie avec la population, et prenant pour unité le million d'âmes, nous obtenons ce résultat que les maisons de Jésuites se trouvaient :
Pour le duché de Modène, dans le rapportde . 12 à 1
Pour les Etats de l'Eglise 5 à 1
Pour le royaume de Naples 34/3 à 1
Pour la Lombardie I1/2 à 1.
Les Jésuites, d'après ce tableau, étaient donc en plus grand nombre dans le duché de Modène dont le gouvernement, M. Hudson ne le niera pas, était relativement meilleur que dans le royaume de jNaples oii, prop^'*'on gardée, ils étaient quatre fois moins nombreux. Le ; où ils l'étaient le moins, parmi les quatre désignés ci-dessus, était précisément sous la domination de l'Autriche dont la calomnie a prétendu qu'ils étaient le plus ferme appui. En résumé, et suivant les principes de statistique posés parSii' Hudson à l'égard des Jésuites, le nombre de leurs maisons en Italie se trouvait en raison directe de la bonté des gouverne-
nients. — Bien plus, en se reportant à Tépoque de 4848, Sir Hudson aurait trouvé alors sur le territoire piémontais 18 maisons de Jésuites, y compris les couvents qui faisaient partie des collèges fréquentés par les élèves du dehors. Dira-t-il cependant que le gouvernement de la glorieuse maison de Savoie était alors le plus mauvais de l'Italie? Ce fait d'ailleurs n'est pas exceptionnel, et sans aller jusqu'aux Etats libres (mais non démagogiques) de l'Amérique, où la prospérité et le nombre des établissements des Jésuites sont en harmonie avec la liberté et l'indépendance de ces contrées, qu'on s'arrête un instant au royaume de Belgique. C'est ici un Etat constitutionnel, indépendant, ami de la vraie liberté que le Piémont n'a pas connue, un Etat de moins de 5 millions d'habilatits où se trouvent jusqu'à 21 maisons de Jésuites. Enfin, que sir Hudson le sache, le xix^ siècle n'est pas le siècle de Voltaire, et l'histoire moderne ne se contente plus de nouvelles controuvées, de dépèches menteuses; il lui faut des documents et des faits: or les documents et les faits historiques établissent que les Jésuites ont toujours été plus florissants sous les gouvernements qui respectèrent mieux les vrais principes de la liberté et tinrent en plus grand honneur les saintes maximes du droit et de la justice.