RÉVOLUT. DE SICILE. T. II
La Russie avait déjà fait savoir auparavant que pour rien au monde elle ne reconnaîtrait le blocus de Gaëte (i); les ministres des autres puissances à Gaète, protestèrent contre la déclaration de blocus publiée par Persano, avec l'approbation de la cour de Turin. Mais le cabinet anglais ne suivait pas cette ligne de conduite. Depuis que, sous la dictature, Crispi, en qualité de ministre des affaires étrangères, avait déclaré le blocus à Gaëte et à Messine (2), quoique en dehors des ordres et de la sanction du gouvernement sarde, ainsi du moins Tavaitannoncé le ministre anglais à Turin {3), la flotte britannique, s'y confirmant detout point, ne s'associa en aucune façon aux protestations des autres puissances; et, si l'Angleterre s'abstintde prendre unedécision formelle, ce fut par égard pour leur opposition, qui aurait rendu ses propres résolutions inutiles. Cependant, John Russell, à défaut d'acceptation authentique, avait conseillé le blocus défait, puisqu'il disait : « que ce serait contre le droit des « gens, même en dehors du cas de bl»cus déclaré, de por- « ter des provisions de guerre ou des vivres à l'une des « parties belligérantes (4), et que l'autorité militaire aurait « droit de capturer tout navire qui oserait enfreindre ces «lois (5).» Maintenant que le blocus était décrété par le gouvernement sarde, lord J. Russell ne voyait naturellement aucun motif de ne pas le reconnaître: aussi, dans sa réponse au chevalier Fortunato, chargé d'affaires napolitain à Lon-
(1) Gazette d'Autriche du i5 janv. 1861. '
(2) .Note de Crispi du 6 oct. 1860.
(3) Dép. de M. Hudson a Lord J. Russell. Turin, 1" nov. 1860.
(4) Excepté-le Piémont, à qui les vaisseaux anglais portaient des armes et dos provisions de guirre, excepté encore les bandes révolutionnaires en faveur desquelles LordJ. Russell tit réclamer, par son ministre Elliol, la restitution des navires capturés par la marine du roi François. Quelle duplicité'
(o) Dép. de Lord J. Russell à M. Elliotdu 12 nov. 1860.
(1res, relativement à la note du 18 janvier, il évitait de se prononcer sur la question, au sujet de laquelle il disait que legouvernement devrait prendre ses résolutions quand la notification du blocus lui serait communiquée officiellement (i). Quoi qu'il en soit, la flotte de Persano se réunissait à Mola au nombre de 14 vaisseaux, dont, à l'exception des deux frégates Marie- Adélaïde et Marie-Clolilde, aucun n'était servi par des Napolitains ; ceux-ci avaient, depuis le 8 septembre, quitté les bâtiments vendus à l'ennemi, les uns pour se transporter à Gaëte, les autres pour servir dans la marine marchande. Voilà pourquoi le vaisseau le Monarque fut laissé dans le port, faute d'équipage. Nous devons mentionner ici que les officiers de l'ancienne marinenapolitaine se refusèrent pour la plupart en cette occasion à aller à Gaëte combattre leurs anciens compagnons d'armes; on les menaça vainement de les traduire devant un conseil de guerre comme coupables d'insubordination; le gouvernement piémontais n'osa formuler aucune plainte à leur charge, par reconnaissance des services qu'ils lui avaient rendus en trahissant leur souverain.
Le 22 janvier fut le jour d'un grand combat à Gaëte. A 8 heures du matin, la place commença le feu de toutes ses pièces, avec une force, une précision et un succès, que Cialdini et ses Piémontais n'avaient pas soupçonnés. Les ennemis ripostèrent également de toutes leurs batteries et bientôt les bombes, les projectiles de toute espèce tombèrent comme la grêle avec un fracas horrible que les montagnes voisines se renvoyaient en formidables échos; on eût dit (lue l'air était devenu de feu et que les flammes d'un vaste incendie tourbillonnaient sur tout l'espace qui s'étendait
U) Dép. de LordJ. Russell au chev. Forlurialo,ôJ jaiiv. 1861.
(lu camp ennemi à Gaète. La dévastation que portait le feu de la place dans les rangs de l'armée sarde était si terrible, qu'après deux heures de cette lutte acharnée, Cialdini, pour faire une diversion et ralentir le feu du côté de la terre, invita l'amiral Persano à mettre sa flotte en ligne de bataille et à investir la ville du côté de la mer. Après 10 heures, l'escadre piémontaise s'avançadevantGaëte et entra aussitôt en action; mais avec une timidité et des égards inouïs en pareille conjoncture. Alors les forts de mer et la frégate royale Parthénope, qui était dans le port de Gaète, la foudroyèrent avec une vigueur épouvantable, et non sans causer de grands dommages aux trois frégates Marie-Adélaïde, la Constitution, et le Garibaldi, et de plus grands encore à la canonnière la Confiance. Bientôt tous les vaisseaux sardes se retirèrent précipitamment du combat et, s'étant mis hors de portée, ils commencèrent à lancer une immense quantité de projectiles qui avaient pour unique résultat de soulever orageusement les flots de la mer à une distance plus que respectueuse des fortifications. L'artillerie de la place reçut en conséquence l'ordre de cesser le feu de ce côté, pour ne pas brûler inutilement ses munitions. A partir de ce moment, les batteries des forts de mer ne s'occupèrent plus de l'escadre qui continua quelque temps ses décharges de j)arade; mais l'enthousiasme des artilleurs napolitains fut incroyable pendant et après l'assaut, surtout quand la reine, sortant des casemates, se présenta sur les batteries de mer pour enflammer leur courage; ils sautaient avec transport au milieu des détonations; ils bondissaient de joie parmi les éclats des bombes. La garnison de terre ne montra pas moins de courage et d'enthousiasme et, avec une bravoure à toute épreuve, elle soutint
jusqu'au soir ce terrible combat. Les pertes des Piémonlais furent considérables; la moitié de leurs batteries furent détruites; ils eurent un très-grand nombre de morts et de blessés, tandis que les 11,000 coups tirés par eux danscette journée contre la place, à part la démolition de quelque mur et de quelque maison, ne firent aucun mal aux forts, ne causèrent la mort qu'à une dizaine de personnes et n'en blessèrent qu'une cinquantaine. Ainsi, cette attaque, dont (lialdiui et les journaux de la révolution avaient espéré d'immenses résultats, n'aboutit à rien (i).
Le jour suivant, la reine se rendit à pied à l'hôpital du Torrione, pour consoler les blessés, en laissant tomber sur eux des paroles de douce tendresse et en les recommandant chaleureusement aux soins des Sœurs de la Charité et de madame Jurieu de Lagravière. Cette noble femme, après avoir, avec une héroïque charité, pansé les blessés de Castelfidardo, était venue à Gaëte mettre la même charité et le même courage au service des défenseurs d'une monarchie injustement combattue.
Un peu plus tard, le roi François H, ayant visité les batteries et donné les ordres nécessaires, se montra à l'improviste dans les salles de l'hôpital et sa vue seule y fit palpiter d'enthousiasme le cœur des soldats blessés, qui lui exprimèrent les plus vifs sentiments de fidélité etde reconnaissance.
Chacun s'attendait ce jour-là au renouvellement des hostilités; mais Cialdini avait reçu une trop forte leçon pour
(1) Toutes les corresp. des journaux les mieux accrédités du Times, du Journal des Débals, de la latrie, de la Presse, outre le Monde, la Gazette du Midi, VUnion, etc., confirment la dép. de Gaëte du 25 jariv. et la relation du journal de Gaëte du 25 janv. La dép. de l'amiral Alundy à l'amirauté accusait les revers de la flotte piéinontaise, en ajoutant que les dommages causés à la place étaient sans importance.
se hâter; il avait à reconstruire |)liisieurs des anciennes batteries; il faisait donc savoir à son gouvernement qu'il ne pourrait pas,avant une quinzaine de jours, entreprendre une attaque dont le succès fût probable, et il déclarait ne j)as vouloir exposer ses troupes au découragement, qui résulterait de tentatives manquées (i). L'amiral Persano s'excusa de sa défaite, en disant qu'il avait agi contre son gré et par les ordres formels de Cialdini, sur qui devait peser la responsabilité du fait (2). Cependant, chose incroyable, Cialdini, dans sa dépêche officielle de Mola, en date du 22, annonçait que son artillerie, en répondant vigoureusement à la place, avait réduit au silence les batteries ennemies!! Les journaux de la révolution et surtout le Corriere mercantiJe de Gênes (25 janvier) tentèrent d'accréditer le même mensonge en y ajoutant l'ouverture de brèches dans la citadelle, l'imminence de l'assaut, etc. Mais l'opinion publique, éclairée par l'évidence des faits, les força bientôt de se taire ou d'accuser la disproportion des moyens avec lesquels Cialdini s'était risqué dans une difficile entreprise (5).
Depuis le 23 janvier, le feu recommença à diverses reprises de la part des Piémontais^maissans la violencedu bombardement qui avait eu lieu le 22; le 28 cependant plus de 1000 bombes furent lancées dans la place, plus de 2000 durant la nuit du 29. La nuit du 31, le couvent des Alcantaristes fut entièrement détruit et M^' Crisevolo mortellement
(1) Corresp. de Turin du 28janv. au Constitutionnel.
(2) Corrpsp. de Gènes du 27 janv. dans le Times. Le fait y est rapporté par un officier qui fut présent k l'attaque et affirma que Gai te était un Gibrallar.
5) Lq Times qui, dans son ignorance habituelle des choses d'Italie, avait dit, qu'aussitôt la flotte française partie, la prise de Gacte serait l'affaiie de quelques heures ou de deux jours au plus, aurait eu honte de parler du combat du 22 et n'en souffla mot.
blessé, ainsi que plusieurs prêtres et religieux. Quant à la flotte, toute renforcée qu'elle était de plusieurs vaisseaux et du Monarque même, qui, pourvu tant bien que mal de marins et d'artilleurs, fut remorqué jusque-là par le Fulminant, elle n'avait plus osé, après le 22 janvier, s'exposer à une attaque contre les forts de mer ni s'approcher en au- €une manière de la route de Gaëte.
Tel nn\ire de guerre, commo le S'-Michel, avait reçu ordre de débarquer son artillerie et de construire une batterie sur le rivage; à d'autres batteries travaillaient encore les troupes à gauche du camp, derrière les maisons du Borgo et à couvert du canon de l'ennemi : Cialdini appelait des troupes de Gênes et de Naples, afin de presser l'achèvement de ces ouvrages; mais tous ses efforts ne parvinrent pas à élever des batteries à 500 mètres de la place, tellement les assiégés dirigeaient de ce côté des feux convergents et terribles.
A Gaëte, depuis le 29, on avait mis en usage les deux batteries de canons rayés par Riviera; plusieurs poudrières du camp ennemi, atteintes par ces nouveaux projectiles, avaient fait explosion, et le 30 janvier le Monzambano avait été frappé à 3,200 mètres de distance. C'est pourquoi Cialdini se tenait dans le lointain, se. contentant de préparer des moyens de destruction contre la ville et ne songeant plus guère à l'assaut delà forteresse.
Durant les trois mois qu'il stationna devant Gaëte, on ne peut pas dire qu'il lit un seul pas en avant des lieux qu'il avait occupés dès les premiers jours; non-seulement il ne construisit pas une parallèle, mais il n'ouvrit pas même la tranchée, qui est le commencement ordinaire de tous les sièges. Cependant les journaux de la révolution, qui entendaient peu de chose à la guerre, proclamaient que les ou-
vrages d'attaque de Cialdini étaient très-avancés, qu'un assaut était imminent, que les brèches étaient ouvertes ou ne tarderaient plus à l'être, que par conséquent la place allait succomber; ils ne savaient pas qu'à une distance hors de portée du canon de Gaëte, il était bien difficile de faire une brèche quelconque, d'autant plus que la nature des lieux rendait impossible la convergence des feux sur le même point; ils ignoraient ou voulaient ignorer que même en supposant une brèche ouverte, Cialdini n'aurait pas pu y lancer une colonne d'assaut sur un long espace de terrain découvert et battu par le feu terrible de 400 pièces d'artillerie; que même, étant maîtres de la première tranchée, les assaillants n'auraient pas réussi à investir la seconde et la troisième ligne, sans être exterminés les uns après les autres.
La difficulté de leur situation n'échappait pas aux troupes piémontaises; le découragement les gagnait de plus en plus et déjà elles donnaient des signes d'indiscipline manifeste. Dans une dépêche confidentielle à M. de Cavour, dépêche surprise et publiée, Cialdini lui avait annoncé que ses soldats étaient dans un état d'insubordination et de démorali.^ation. Voilà pourquoi le prince de Carignan se transportait à Mola pour ranimer les troupes et les rappeler à l'anciennediscipline. Cialdini savaitd'autre part qu'avec les seuls moyens d'attaque dont il disposait, il ne pouvait venir à bout de la place sans la main d'un traître qui lui en facilitât l'entrée; ce traître il l'avait trouvé : aussi, dès les premiers jours de février, il avait donné au parti révolutionnaire l'heureuse nouvelle qu'avant l'ouverture du parlement d'Italie, et dans le terme de huit jours, il serait maître de Gaëte. Ce fut une grande joie pour tous les.per-
sonnages initiés aux secrets du parti que l'assurance de la chute prochaine de cette place; une dépêche de Berne, du S février, portait que le gouvernement cantonnai avait appris d'une source semi-officielle que dans les huit jours Gaëte se serait rendu. La presse qui ne comptait pas avec les honteux artifices de Cialdini, se riait de telles espérances, conçues dans le moment où Gaëte avait acquis le plus de force; mais le o février, elle commença à changer d'avis.
Jusqu'à ce jour, Gaëte avait merveilleusement résisté et infligé à Fennemi des pertes énormes; la garnison avait conservé son entrain et sa bonne humeur et, jusque sous les balles et les bombes qui pleuvaieut dans le voisinage, on Tavait vue continuer de se promener dans les rues de Gaëte et de se divertir par des jeux et des mascarades; les batteries, ({uoique entamées et ébréchées en mille endroits par les projectiles de l'ennemi, étaient encore intactes dans leurs parties essentielles; les casemates, quoique percées sur plusieurs points par l'artillerie assiégeante que dirigeait Guarinelli, deux fois traître à son souverain (i), n'avaient pas été détruites; la grande poudrière n'avait éprouvé aucune atteinte d'un bombardement de plusieurs jours. Mais le feu soutenu des Piémontais contre la poudrière centrale avait pour but de couvrir une grande trahison, qui n'en restera pas moins évidente. D'abord cette poudrière était, de toute façon, inaccessible aux bombes et à tout projectile incendiaire; les journaux révolutionnaires l'ont eux-mêmes avoué; ensuite, quand l'explosion eut lieu le 5 février, à 3
(1) L^fficier Guarinelli avait, sous le roi Ferdinand, construit, en mauvais architecte, les casemates de Ga; te et c'était lui, maintenant, qui dirigeait le feu des Piémontais contre les parties qu'il en savait les plus faibles.
heures de l'après-midi, le bombardement avait cessé. Cette explosion fut épouvantable, les effets en furent désastreux. Le feu, mis par une main inconnue (i)à l'un des plus grands magasins de poudre, près de la Porte de terre, se communiqua rapidement à la réserve des provisions et des projectiles qui éclata, ainsi que le magasin, avec un fracas indicible, dont les vallées les plus éloignées répétèrent longtemps le terrible et profond écho; un navire français l'entendit, non sans effroi, à la distance de six milles ; cinq batteries, parmi lesquelles les deux de cnnons rayés, furent complètement détruites; une brèche fut ouverte du côté de la mer, à l'extrémité des fortifications et, avec le général Travasa,une centained'hommes demeurèrent ensevelis sous les ruines. Cette poudrière n'eut pas plutôt sauté que, de tous les points du camp ennemi, recommença un feu infernal dirigé vers le lieu de l'explosion ; mais la place y répondit vigoureusement et força les assiégeants à disséminer leur feu sur toute la ligne des fortifications. La flotte entière prit aussitôt part au bombardement et, toute la nuit, elle lança contre la ville une grêle de coups, dont la moitié tombèrent dans la mer; elle eut plusieurs de ses vaisseaux endommagés, le Monarque entre autres. Le combat dura jusqu'à minuit; vainement lesNapolitains avaientils exécuté Tordre de ralentir le feu, parce que l'obscurité rendait le tir incertain, les Piémontais ne diminuèrent rien de la violence du leur ; ils tirèrent plus de 15,000 coups.
Cette seconde tentative n'avait pas réussi à Cialdini; il
(1) Casella, clans sa circulaire de Gaëte du 14 fév., ne craignit pas d'affirmer que l'explosion avait été l'œuvre delà trahison. V, l'appendice de ce chapitre. Tel fut aussi le sentiment général des journaux français et anglais.
espérait que dans la confusion occasionnée par l'explosion el par le bombardement, ses colonnes d'assaut auraient pénétré sans peine au sein de la forteresse. II n'en fut rien et même les assiégés éprouvèrent alors des pertes moins considérables (|ue dans le bombardement du 22 janvier, tandis que les Piémontais eurent énormément à souffrii-O).
Cependant le commandant de Gaëte dcnanda à Cialdini un armistice de 28 heures, qui fut ensuite prolongé de i2 heures, pour enterrer les victimes de l'explosion des cinq batteries. Au reste, depuis le premier instant de l'accident, les Napolitains, malgré les bombes lancées par l'ennemi, avaient commencé cette œuvre d'humanité, et le roi et la reine, partageant les mêmes dangers, les avaient courageusement assistés : c'était une consolation pour tous les cœurs, de réussir à retirer vivants, de dessous les décombres, quelques-uns de ces malheureux (2). Cialdini accorda volontiers l'armistice demandé, parce qu'il avait besoin d'utiliser ce temps à la construction d'une nouvelle batterie;, il voulut même se montrer généreux en promettant de recevoir dans ses hôpitaux 400 blessés ou malades que ceux de Gaëte ne pouvaient guère contenir; de fait, il en fit transporter 200; mais, soit qu'il regrettât un acte de bonté si peu conforme à sa nature, soit qu'il fût parvenu à communiquer avec la place et à renouer les fils de nouvelles explosions, le huitième jour, il inventa le bruit calomnieux que les piocheurs, (jui travaillaient à retirer les cadavres, répa-
rt) V, les dép. officielles de Ga^ te du 6fév. et de Rome du 8 et du 10. l>ettre du 7 fév. adressée du camp piémontais à la Presse. Corresp. de Rome du 16fév. dans le Uonde^ elr., et même \e Journal officiel de Naples du 7 fév.
(2) V. la Patrie et le Pays du 10 fév.
— adoraient la brèche faite par l'explosion de la réserve de poudre de îa batterie St-Antoine; il refusa donc le transport des 200 autres malades, suspendit toute communication avec la place et, le jour suivant, ouvrit un nouveau bombardement où concourait la batterie construite pendant l'armistice (i).
Le feu le plus violent, commencé à 10 heures du matin, dura toute la journée et fut repris avec la même force, le lendemain, sur la ligne déterre, la flotte se tenant immobile à son ancrage ordinaire; la place ne perdit que peu de monde, mais sa reddition ne pouvait plus longtemps se faire attendre. La brèche due à l'explosion du 5 février ne se prêtait pas facilement, il est vrai, à un assaut des Sardes (2); mais la place avait perdu à cet accident ses batteries de canons rayés et elle n'avait plus à employer que des canons d'une portée de 1,500 mètres; elle était, en outre, privée de la majeure partie de ses munitions et de ses vivres. D'un autre côté, le typhus et la dyssenterie y sévissaient, depuis quelques jours, avec une grande intensité et prenaient un caractère de plus en plus alarmant, qui faisait craindre la peste. 60 à 80 personnes en mouraient journellement, et deux généraux, le duc de Sangro et le chevalier Ferrari avaient succombé à cette maladie, dans les propres casemates du roi et de la reine. L'hôpital était rempli de 1,500 malades ; des Sœurs de la Charité qui les pansaient en véritables anges consolateurs, une avait péri du typhus, sept autres en avaient été attaquées et il n'en restait que
(1) V. les dép. officielles de Gat-te et de Mola du 8 et du 9 lév. Corresp. de Rome du 16 dans le Monde^ etc. V. aussi la note du roi de Naples aux Puissances européennes. Rome, i 6 fév.
(2) Le Mohawk^ navire anglais, s'élant rendu à Gaête pour inspecter l'état de la place, lu! de cet avis, limes du 25 fév. Corr, de Naples.
sept, capables de secourir tant d'infortunés; les médicaments mêmes faisaient défaut. Malgré tout, la garnison n'avait rien perdu de sa bravoure et de sa constance. A peine nourris, de|)uis un mois, de pain et de fromage, couverts d'uniformes déchirés, exposés aux rigueurs de la saison la plus dure, obligés de dormir sur la terre nue et sans couvertures, après la fatigue de longues heures passées dans les horreurs de la destruction, rongés même par la vermine et n'ayant que les perspectives de la mort et des plus douloureuses extrémités, ces généreux défenseurs du droit et de la royauté juraient encore, à défaut d'autres armes, de couvrir la place de leurs poitrines et de jeter, s'il le fallait, leurs corps expirants sous les pas de l'ennemi. Puis, répétant leur cri de: « Vive le roi! Vive la Sainte Vierge! » ils couraient de nouveau à leurs canons qu'ils n'auraient abandonnés (:u'avec leur vie. Gaëte avait encore des provisions pour une vingtaine de jours et sa défense aurait pu se prolonger tout ce temps-là, quoique au prix des plus grands sacrifices, inutiles au résultat final. L'Angleterre persévérait dans son hostilité systémati(iue; la France, avec sa politique de non-intervention et, « malgré ses nobles sentice ments, paraissait ne pouvoir ou ne vouloir pas entraver « les vues ambitieuses du Piémont; » les autres puissances, avec leur système d'inaction, ne donnaient aucune espérance de prompts secours; de plus, Cialdini avait réussi à transformer en Judas l'un ou l'autre des braves soldats qui défendaient Gaëte; l'horrible mot de trahison se faisait de nouveau entendre et menaçait d'imprimer une tache ignominieuse sur les glorieuses pages de l'histoire du siège de Gaëte. Pour toutes ces raisons, le roi François crut devoir déposer un instant ses pensées de général et prendre con-
seil de ses sentiments de père et de souverain. Le 10 février, il assembla donc les généraux et les chefs de l'armée, et, de l'avis unanime de tous, il se décida à capituler, afin d'épargner à la place les dernières horreurs du siège (i).
Dans la nuit du 10, un parlementaire fut donc dépêché au camp ennemi pour demander une trêve qui permît de s'entendre sur les bases de la capitulation. Cialdini ne répondit pas ; mais le jour suivant il ordonna contre la ville un bombardement épouvantable, qui dura jusqu'au soir. Le même jour Cialdini faisait savoir aux Napolitains qu'ils pourraient, s'ils le voulaient, négocier pour la reddition de la place; mais que le feu ne serait pas interrompu de son côté. Effectivement, les batteries piémontaises recommencèrent à bombarder Gaëte avec une telle fureur que, dans l'espace de 8 heures, ils y jetèrent justju'à 10,000 bombes. Les assiégés, suppléant par l'intrépidité la plus héroïque, à tous les désavantages de leur position actuelle, ne laissèrent pas que de riposter vivement; par deux fois leurs artilleurs démontèrent la batterie des Cappuccini et firent essuyer à l'ennemi de grandes pertes. La nuit venue, le feu des Piémontais se ralentit un peu; mais le lendemain, au point du jour, il y eut de leur part une recrudescence de rage et de barbarie; ils couvrirent de projectiles et de matières incendiaires cette place qui s'offrait à capituler.
Pendant que durait le feu, le général Antonelli, le contreamiral Pasca et le colonel Dellifranci avaient été députés auprès de l'ennemi, pour régler avec lui les clauses de la
(1) V. sur ces faits et les suivants, outre les corresp. authentiques du Monde et d'autres journaux dignes de foi, les dép. officielles de Gaète, de Terracine et de Rome, du 9 au 16 fév. 1861. V. la circul. précitée de Casella, la protest, précitée aussi du roi François II et l'ordre du jour du 14 à Gaëte.
capitulation; mais on n'imaginerait jamais l'insolence des manières avec lesquelles le général piémontais reçut ces envoyés; il se conduisit de façon à révolter d'indignation tout honnête homme et proposa des conditions telles que le roi dut les refuser pour l'honneur de son admirable armée. Aux observations pleines de mesure et d'urbanité que lui adressa le général Ritucci, commandant de la place, le grossier personnage répondit par d'audacieuses menaces et, malgré les pourparlers qui se continuaient, il fit pousser le bombardement avec la plus grande énergie possible. Le 13 février fut même pour Gaëte un jour de grande désolation : le feu ayant pris aux deux réserves de munitions, de nouvelles batteries furent détruites; plus tard éclatèrent d'un coup la poudrière Transilvania et les batteries de Transilvania, de Malpasso et de PicodiMalpasso, ainsi que le laboratoire pyrotechnique; il ne restait d'intact que la batterie de la Reine. Mais, avant l'explosion de cette dernière poudrière et l'ensevelissement des officiers et des soldats sous les décombres des forts, les conditions de la capitulation avaient été définies; la transcription de ce long document et l'apposition des signatures, suivant les formalités ordinaires, c'était tout ce qui manquait au traité; et pourtant la férocité de Cialdini ne permit ni d'interrompre, ni de diminuer le feu d'un horrible bombardement et, dans les trois jours des négociations, 50,000 bombes furent lancées par ses ordres au sein d'une ville désespérée, où elles répandaient la mort et la désolation parmi un peuple qui n'avait plus d'abri; cette barbarie digne d'un chef de hordes sauvages, ne prit fin qu'après l'accomplissement de la dernière formalité des signatures.
En vertu de la capitulation, le roi, la reine, les princes royaux et toute leur suite étaient libres et pouvaient partir avec tous les honneurs souverains ; les officiers de Gaète, de Messine et de Civitella del Tronto conservaient leurs grades, s'ils étaient incorporés dans l'armée piémontaise, sinon ils devaient recevoir leur solde entière; les troupes de Gaëte obtenaient les honneurs de la guerre, mais restaient prisonnières dans les îles jusqu'à la reddition de Messine et de Civitella del Tronto; l'armée sarde n'occuperait les batteries maritimes qu'ai)rès le départ de la famille royale.
Cialdini, non content de la cruauté par laquelle il s'était distingué, voulut mettre le comble à l'indécence de sa conduite, en faisant offrir au roideNapleslevapeur leGan7?aM, précédemment le Veloce, qui avait donné à la marine napolitaine l'exemple de la plus vile trahison. François II rejeta dédaigneusement cet offre, et choisit, pour s'embarquer, la corvette française La Mouette, que l'empereur avait laissée dans les eaux de Naples à sa disposition (i). Avant de partir, le magnanime souverain distribua à ses soldats la solde d'un mois et leur donna tout ce qu'il possédait et jusqu'à une partie de son linge; puis il publia l'ordre du jour suivant:
Gaëte, 14 février.
« Généraux, officiers et soldats de l'armée de Gaëte.
« Les destins de la guerre nous séparent après cinq « mois, durant lesquels nous avons tant souffert pour l'inif dépendance de la patrie, participant aux mêmes périls
(I) L'Espagne aussi et la Russie avaient, à Civita-Vecchia et à Villafranca, des frégates à la disposition du roi de Naples. V. la note de Rome du 16 fév.
« et aux mêmes privations. Le moment de mettre fin à vos (c héroïques sacrifices est arrivé. La résistance était devenue c( impossible. Si mon désir de soldat était de défendre, « comme vous, les remparts de la monarchie jusqu'à tomber « sous les murs branlants de Gaëte, mon devoir de roi, « mon devoir de père me commandait en ce jour depar- « gnerun sang généreux, dont l'effusion, dans les circon- « stances actuelles, ne serait que la dernière manifestation i( d'un héroïsme inutile. Pour vous, mes chers et fidèles « compagnons d'armes, et afin de pourvoir à votre avenir, c< avec les égards que méritent votre loyauté, votre bra- (c voure, votre constance, pour vous je renonce volontiers « à l'ambition militaire de repousser les derniers assauts « d'un ennemi qui ne se serait pas rendu maître d'une « place, défenduepar de tels soldats, sans couvrir de morts « le chemin qu'il aurait à parcourir. — Soldats de l'armée « de Gaëte, depuissix mois vous combattez avec un courage « incomparable. La trahison intérieure, l'attaque de bandes u révolutionnaires étrangères, l'agression d'une puissance « que l'on croyait amie, rien n'a pu dompter votre valeur, « ni corrompre votre constance. Au milieu des souffrances « de tout genre, traversant les champs de bataille, affronc( tant les trahisons plus terribles que le fer ou le plomb, « vous avez été à Capoue et à Gaëte, faisant preuve du « même héroïsme, sur les rives du Volturno et du Gari- « gliano, repoussant pendant trois mois sur ces bastions « les efforts d'un ennemi qui disposait de toutes les res- « sources de l'Italie. Grâce à vous, l'honneur de l'armée « des Deux-Siciles est sauf; grâce à vous, votre souverain « peut lever la tête avec orgueil, et sur la terre de l'exil c< où il attendra la justice divine, le souvenir de l'admira-
c( ble loyauté de ses soldats lui sera la plus douce consola- « tion de son infortune. Une médaille spéciale vous sera « distribuée en mémoire du siège; quand plus lard, mes « chers soldats retourneront dans leurs foyers, tous les « gens de cœur se découvriront respectueusement à leur ce passage, et les mères montreront comme exemple, à <c leurs petits enfants, les héroïques défenseurs de Gaëte. «Généraux, ofiRcierset soldats, jevousremercietous,jevous ce serre à tous la main avec effusion de tendresse et reconcc naissance. Je ne vous dirai pas adieu! mais au revoir! (c Gardez-moi toujours votre fidélité, comme je vous gardece rai toujours mon affection. »
« Votre Roi,
« François II. »
A 8 heures dumatin, les Piémontais occupèrent leMonte- Orlando et les batteries de terre : les Napolitains se massèrent du côté des batteries de mer, pour honorer leur prince sur son passage, et le peuple de la ville remplit toutes les rues pour le saluer et lui faire cortège. François 11 partit de son palais avec la jeune reine, les princes royaux, les ambassadeurs étrangers et toute sa suite, qui était de cent personnes, parmi lesquelles trois généraux, dont le plus illustre est le général Bosco, nommé gentilhomme de chambre. Le spectacle de ce départ fut sublime. Le roi se sentait troublé jusqu'au fond de l'âme et son visage était pâle d'émotion; mais il portait sur un front serein et résigné, ce rayon de grandeur qui illumine le front des hommes généreux, victimes de la violence et de l'iniquité. Il s'avançait à pas lents au milieu des soldats de Gaëte; ces braves pleuraient d'attendrissement, et tout le peuple faisait
retentir, dans les pleurs et les sanglots, le cri de «< Vive le " roi! vive notre père! » Les plus hardis se précipitaient devant lui pour couvrir de baisers les mains de leur bon prince; pas une paupière qui ne fût humide de pleurs, pas un cœur qui ne palpitât d'enthousiasme et de regret, pas une bouche qui n'acclamât encore une fois l'illustre descendant d'une dynastie nationale. Quand il eut franchi la porte de mer, la batterie tira 21 coups de canon et le drapeau royal s'abaissa à trois reprises pour saluer le malheur, Tliéroïsme et l'exil. De la plage et des forts, le peuple et les troupes l'accompagnèrent, toujours pleurant et criant : (' Vive le roi! » cri légitime, auquel répondit tout l'équipage français delà Mouette, suspendu aux cordages. Le vapeur français, ayant reçu le monarque avec tous les honneurs dus à la royauté, se dirigea vers Terracine, où l'attendaient plusieurs voitures envoyées par le Saint-Père et un peloton de dragons françaisqui l'accompagnaient jusqu'à Rome. — Ainsi tomba Gaëte. Cette place qui avait été j)endant plusieurs années la résidence d'un roi, l'asile d'un Pontife et le boulevard de la monarchie, les Piémontais en avaient fait un monceau de ruines et le théâtre sanglant des horreurs d'une guerre fratricide; ce fut donc a la cime des églises canonnées et des palais détruits, parmi des cadavres encore privés de sépulture, au milieu de citoyens en deuil et de soldats frémissant de désespoir et d'indignation que Cialdini planta l'étendard de l'unité et de la civilisation italienne. L'Europe regardera cet étendard et y cherchera la figure d'Alaric ou d'Attila, ou de quelqu'autre des généraux barbares qui dévastèrent jadis la Péninsule.