Chapitre XXXVII
LA FUSION ET LA CONFÉDÉRATION o'iTALIE.
Avant la prise de Gaète, tous les soins du comte de Cavour s'étaient tournés vers les élections du parlement italien, qui devait s'ouvrir le 18 février, à Turin, pour organiser le royaume d'Italie et délibérer sur l'annexion de Rome et de Venise. M. de Cavour n'ignorait pas la terrible opposition de Garibaldi et de Mazzini; il était au courant des menaces de l'Autriche, qui avait fait un cas de guerre de toute attaque des Garibaldiens contre ses possessions; il voulait donc ajourner la guerre, il en avait donné sa parole à la France et avait fait déclarer par La Marmora au nouveau roi de Prusse, que l'intention de la Sardaigne n'était pas de prendre les armes contre l'Autriche pour la Vénétie. Le rusé ministre n'en avait pas moins employé toute son activité, tous les expédients de son esprit et tous les moyens de la corruption pour se faire des créatures dans le parlement, afin de pouvoir, comme avant, modérer la marche et imposer ses volontés aux peuples d'Italie. La plupart des nouveaux sujets de Victor-Emmanuel s'abstinrent de voter, en se réservant l'exercice de ce droit pour des temps plus favorables où, le despotisme du Piémont ayant pris fin, la vraie liberté réjouirait de son regard de malheureux opprimés (i). Les
(1) Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d'oeil sur les listes des votants publiées par les journaux officiels eux-mêmes. -- VArmonia de Turin, dans son n»
partisans de Ja Sardaigne et les individus gagnés par les promesses et l'argent de Cavour purent donc battre le parti mazzinien dans plusieurs villes delà Péninsule, et faire sortir des élections le résultat qu'espérait le gouvernement du noble comte.
Le nouveau parlement cavourien (i) s'étant donc réuni le 18 février, à Turin, pour représenter son directeur en chef et non les vœux de l'Italie, le roi ouvrit la séance par un discours où il annonçait que l'Italie enfin libre et unie, attendait de lui son organisation; il espérait son concours pour achever les armements de l'Etat, afin que le gouver-
dii 5 août 1861, nous fait connaître que la représentation nationale italienne se compose de 1 député sur 49,552 habitants, c'est-à-dire de 453 députés en tout: U4 des anciens Etats de la Sardaigne, y compris la Lorabardie; 48 des provinces napolitaines et de la Sicile ; 42 de l'Emilie ; 57 de la Toscane ; 28 des Marches et de l'Ombrie. Pour faire connaître ensuite à ses lecteurs de quelle manière la nation entière est représentée dans la Chambre des Députés, YArmonia termine son article en disant : « La Gazette olficieUe a bien publié le nombre des électeurs qui ont voté dans les « dernières élections, mais elle n'a pas parlé du nombre des suffrages obtenus par « les députés élus. Nous avons fait ce travail. Les 445 députés élus ont obtenu « 170,367 suffrages, de manière que vous voyez que le chiffre est bien petit. »
« La population italienne est de 21,913,243;
« Les électeurs inscrits -'< 19,958 ;
« Les suffrages obtenus par les députés élus 170,567.
« Ce dernier chiffre représente donc la population italienne de 22 millions à peu « près, et cela sans entrer dans les particularités, puisqu'il y a des collèges de « 49,552 habitants, représentés par des députés a 200 suffrages; 161 députés à « 500 suffrages; 139 députés à 300 suffrages, et 2 seulement a plus de 4,000 sufa frages. »
« Mais du chiffre de 170,367 électeurs qui ont voté, il faudrait déduire les emu ployés qui ne sont pas libres et dont le nombre peut être calculé à 70,000 dans .. la jeune Italie. Il ne resterait donc que 100,000 suffrages indépendants pour « représenter 22 millions d'Italiens dans leur premier Parlement. »
En présence de ces chiffres, le marquis Normanby pouvait affirmer avec raison, dans son discours du 2 mai, que la population italienne ne s'était point déclarée pour la révolution soutenue par le Parlement italien. Nous ajouterons que les votants représentèrent, pour la plupart, le parti du Piémont, et que leur nombre prouve, avec une évidence mathématique, que l'Italie ne veut pas être telle que le voudrait ce parti.
(1) L'opposition n'était pas en force pour se mesurer avec la majorité ministérielle.
nement dans la conscience de sa force pût exécuter les conseils de la prudence.
Le 26 février, le scrutin approuvait par 125 voix contre 2 la loi qui accordait à Victor-Emmanuel et à ses successeurs le titre de roi d'Italie; le 14 mars, la Chambre des Députés sanctionnait ce vote à une grande majorité et le 17, la Gazette de Turin en publiait le décret; ainsi, par le seul vote d'une assemblée de 400 personnes l'on croyait avoir unifié Tltalie et créé un nouveau et puissant royaume, destiné à mettre son épée dans la balance des affaires de l'Europe. Les sots enthousiastes et les utopistes criaient de toutes parts au triomphe et éclataient en démonstrations de joie. On eût dit que l'Italie venait de trouver un trésor sans prix, un bonheur illimité. Que pensons-nous, pour notre compte, du nouveau royaume italien auquel le parlement de Turin entendait donner naissance? Qu'on nous permette, avant de clore cet ouvrage, de considérer brièvement cette question, tant par rapport à la Péninsule qu'à l'Europe en général.
Depuis le commencement de cette histoire, nous avons fait observer à nos lecteurs l** Que la fusion de tous les Etats d'Italie en un seul royaume républicain, avait été le but et le travail des sociétés secrètes des Carbonari purs et des Carbonari-Mazziniens. 2*^ Qu'en modifiant, au moins pour un temps, leur plan d'une république italienne, ils s'étaient alliés avec M. de Cavour, en lui promettant le concours de la révolution pour la fondation de l'unité italienne, sous la monarchie de Savoie, à la condition qu'elle leur prêterait assistance et appui.
Cavour, grâce à Garibaldi, représentant de la force révolutionnaire de l'Italie, et de Mazzini,qui dirigeait ou modérait la grande machine des sociétés secrètes de la Péninsule, se
mit sur la voie tracée par le programme des sociétés secrètes, et embrassa le parti qu'il avait provoqué, après avoir fait, durant plusieurs années, d'autres tentatives qui ne lui avaient pas réussi (i) ; il embrassa, dis-je, ce parti comme le moyen de sauver le Piémont d'une ruine totale. En conséquence, le royaume de Sardaigne qui, avant 1848, avait les finances les plus florissantes de toute l'Italie, s'étant jeté, depuis cette époque, dans les bras de la révolution, en était venu progressivement à un état de gène qui le menaçait d'une terrible banqueroute.
D'après le rapport officiel de M. West, secrétaire de la légation britannique à Turin, dans la période de 1819 à J848, l'intérêt de la dette nationale du Piémont s'était élevé à 8,400,000 frs. ; depuis 1848, cet intérêt a atteint le chiffre de 80,000,000 de frs. L'augmentation de la dette publique avait été si rapide que dans les trois dernières années elle avait presque doublé {2). A la suite d'immenses et ruineuses dépenses, le comte de Cavour avait, pendant plusieurs années, sucé le sang de la nation pour faire face au déficit du budget piémontais: Brofferio s'exprime ainsi sur l'administration financière du comte: « Il ruina les propriétaires, sans « enrichir le trésor, leva des taxes énormes sur de petites « œuvres industrielles, sur le petit commerce de détail, sur « les petites propriétés. Il mit des impôts sur les produits « nécessaires à la vie, frappa d'odieuses contributions la « faim, la soif, le froid, la fièvre, la mort; avec la taxe sur les « héritages, il trouva le moyen d'imposer même les dettes,
(1) Lord Malmesbury, dans la séance du l'^'" mars 1861, nous a appris que, depuis l'époque où fut agitée la fameuse question de la restitution du Capri, déclaré de bonne prise par le gouvernement de Naples, M. de Cavour avait fait riniiuaginable, pour entraîner l'Angleterie dans une guerre favorable à ses desseins.
(2) V. ce rapport communiqué au parlement d'Angleterre et mentionné par M. Hennessy dans son discours du 4 mars 1S61 a la Chambre des Communes, Ce rapport entrait dans les plus minutieux détails sur la crise financière du Piémont.
« les larmes de Torphelin et la douleur de la veuve La
« contribution des patentes et des permis d'exercer l'in- « dustrie, le commerce, les professions de tout genre pe- « sait lourdement sur le pauvre, tandis qu'elle épargnait le « riche » (i). Brofferio voulait démontrer combien les finances étaient mal gérées par M. de Cavour. Mais M. West nous fait savoir dans son rapport qu'un accroissement onéreux d'impôts était nécessaire en Piémont, parce qu'il fallait trouver de l'argent pour faire face au chiffre toujours croissant des dépenses publiques; M. West nous apprend de plus, que les taxes oppressives étaient principalement à charge de la propriété foncière; que l'impôt sur les maisons et sur les terrains, qui constituait plus d'un sixième de l'actif du budget, grevait principalement les petits propriétaires qui abondent en Piémont. Cela étant, M. West en concluait, qu'au point de vue financier, l'état de guerre où se jeta le Piémont en 1859, fut l'effet d'une politique désespérée qui ne pouvait échapper à une banqueroute que par l'acquisition de riches et productives contrées. Ce fut là le grand mobile du patriotisme italien de M. de Cavour.
Mais la conquête de la Lombardie ne suffisait pas pour relever les finances entièrement ruinées du Piémont; il fallut y adjoindre la Toscane et les autres duchés de l'Italie centrale. La Toscane éprouva bientôt la rapacité de ces harpies gouvernementales, et en deux ans elle a vu sa dette de 100,000,000 de francs, s'augmenter de 37,500,000 frs. ; en même temps que les impôts piémontais avilissaient son industrie et plongaient ses commerçants dans la misère (2).
L'ambition, s'unissant au besoin d'argent, donnait à M. de Cavour, un élan de plus en plus patriotique; il étendait ses
(1) Discours de M. Hennessy déjà cité. — (2) Discours de M. Hennessy déjà cité.
usurpations à TOmbrie, aux Marches, au royaume de Nal>les, à la Sicile, toutes contrées où il devait trouver un riche butin à recueillir. Un calcul intéressant qui fut fait à Turin, c'est que la vente de toutes les propriétés de l'Eglise dans les provinces annexées suffiraient à payer la moitié des 2, d 06,383,583 frs. de dettes portées au budget piémontais, après la conquête des provinces du centre et du sud de la Péninsule; chiffre énorme, où le Piémont figure pour un milliard et demi. Le gouvernement de Turin doit donc multiplier les impôts et les contributions, pour payer le reste de la dette publique (après avoir dévoré les biens de TEglise et des pauvres); il doit rançonner 22 millions d'italiens pour payer les dépenses que lui a coûtées la propagande d'une révolution funeste au commerce de l'industrie (i).
Et c'est ce gouvernement qui veut, par ses présentes déclamations, persuader aux peuples du royaume des Deux- Siciles, que l'unification de leurs finances avec celles de Turin leur sera d'un extrême avantage.
Certes, le budget présenté cette année 1861 aux Chambres deTurin, n'est guère propre à encourager les populations de ritalieméridionale. Le déficit derannéel860pourle Piémont n'allait pas au-delà de 52,690,390 fr. 76 c, en 1861, il s'élève, suivant ce qu'annonça le ministre même des finances dans la séance du 29 avril, à la somme de 314,000,000 frs. Le budget des Deux-Siciles laisserait un excédant de 2,696,299 fr. 32 c; mais Bastoggi, le ministre des finances, a pris soin de nous avertir qu'on avait omisde calculer
(1) Le roi François II, par ses décrets du 15 mars et du t^*" mai 1800, avait rendu une si entière liberté au commerce des Deux-Siciles, que le Daily-News âii 11 ocl. 1860, allait jusqu'à dire qu'il avait modelé les taxes commerciales sur le système de Peel et de Gladstone. Le système d'impôts piémontais produira des effets tout contraires.
les dépenses de la guerre, de la marine et du département des affaires étrangères, qui changeraient l'excédant en un fort déficit (i).
(1 ) Voici les chiffres du budget présenté au parlement de Turin.
Etats- Sardes, Lombardie, Emilie et Toscane.
Dépenses ordinaires fr. 492,973,474,13
» extraord. 134,672,040,27
Revenus ordinaires fr. 342,679,115,78
» extraord. 17,5*8 ','269,99
Déficit pour les dép. ordin. fr. 150,294,358,35
» » extr. 117,090,770,37
267,585,128,72 Provinces de Nnpîes et de ticile.
Pour Naples revenus fr. 109,429,065,56
» dépenses \ 00.495,766,24
Pour la Sicile revenus fr. 21,792,010
» dépenses 28,351,210
Pour Naples excédant fr. 8,935,299,32
Pour la Sicile déficit 6 559,170
Reste en plus fr. 2.396,299,32
Le rapport officiai de la dette publique des divers Etats de l'Italie, présenté par M. Bastoggi au Parlement de Turin, établissait les chiffres suivants :
Provinces piéraontaises fr. 1,159,970,595
Lombardie fr. 145,412,988
Emilie fr. 22,000,000
Toscane fr. 209,000,000
Deux-Siciles fr. 550,000,000
Total fr. 2,106,583,583
A ces chiffres, il faut ajouter les 500 millions de francs du dernier emprunt piémontais, qui sont loin de suffire à tout le déficit, celui-ci n'étant pas de514 millions, comme ou Ta dit dans les Chambres de Turin, mais de 400 millions. La conviction générale est que la dette du Piémont ou du nouveau royaume d'Italie se montera bientôt à la somme de 5 milliards, sans compter les sommes nécessaires pour la guerre. Or, il faut observer qu'une grande partie de cette dette, dans les nouvelles provinces annexées, a été faite par le gouvernement de la révolution : le même gouvernement a encore fait croître immensément les dépenses des divers Etats, qui se sont triplées. En Sicile, par exemple, où les dépenses n'étaient, sous les Bourbons, que de 600,000 fr. par an, elles ont été de 1,500,000 dans une seule année de l'administra-
Les Deiix-Siciles n'ont plus leur armée de 150,000 hommes qui languissent actuellement de faim, elles n'ont plus cette belle flotte qui était la première d'Italie et n'était pas la dernière des autres contrées de l'Europe ; et les voilà qui débutent par un fort déficit, quand, sous le gouvernement passé, le budget se soldait au bénéfice de TEtat. Or, en partant du principe admis de leur unification financière avec le Piémont, ces malheureuses provinces n'en seront pas même quittes pour leur déficit, elies auront à se charger d'une forte partie de celui du Piémont, après lui avoir donné, en outre, les biens de l'Eglise, des maisons religieuses, des fondations de bienfaisance, après l'avoir régalé des 65 millions que renfermait, au mois de septembre, le Trésor de Naples. Ne comprend-on pas maintenant quel stimulant irrésistible ces considérations devaient fournir au patriotisme de M. de Cavour, eu égard surtout à la nature belliqueuse et envahissante de ses intentions, qui allaient centupler les besoins d'argent? Mais faisons abstraction des intérêts financiers et de l'ambition traditionnelle du Piémont, et examinons rapidement le système de la fusion politique de l'Italie, tels que nous le proposent les annexionnistes. Nous sommes tout à fait persuadés que l'unité est à divers chefs nécessaire à l'existence d'une nation, afin que ses membres, réunis comme en un seul corps, composent une force collective et coopèrent, de toute leur vigueur, à son plus beau développement. Mais n'oublions pas, 1° que cette union peut être diversement conçue et réalisée, 2^ que pour être naturelle et durable, elle doit être en harmonie avec les conditions fondamentales qui,
tion plémontaise. De là un accroissement nécessaire delà dette publique, l'aggravation des impôts et l'apauvrissement progressif des malheureux habitants de ntalie.
constituant le caractère et le genre de la nation, forment le principe de son bien-être. Or, à notre avis gérieusement discuté, la fusion politique, proclamée depuis un demisiècle comme désirable pour l'Italie, ne pourrait lui être appliquée et ne serait capable, ni de relever ces populations de leur déchéance vraie ou fausse, ni de lui infuser les éléments d'une prospérité nouvelle. Nous ne discutons pas si le système de l'union centrale, produite par la fusion politique d'une nation, est abstraitement le meilleur mode de gouvernement; nous admettons, si l'on veut, que ce système est le meilleur de tous pour la France, ou pour l'Angleterre, ou pour la Prusse; notre conviction raisonnée est que les moeurs, le génie, Thistoire des sociétés politiques, étant partout différents, toutes les nations ne sauraient se modeler sur le même type ni recevoir la même empreinte d'organisation (i) ; nous avons ici particulièrement en vue l'Italie et nous disons de l'Italie que son unité nationale devrait avoir pour base un système non annexionniste, n)ais fédératif; nous disons que la vie politique de l'Italie dépend de la pleine exécution du traité de Villafranca. Pour nous en convaincre, il suffira de rappeler à notre pensée les moyens employés jusqu'ici dans cette grande question de nationalité italienne, et les espérances de réussite, que l'usage de ces moyens avait fait naître. Vincent Gioberti, qui certainement n'est pas suspect aux amis de la grandeur de l'Italie, avait solennellement proclamé « que « désirer de voir l'Italie réduite sous le pouvoir d'un seul <i par des moyens violents, est un crime et ne peut venir à « la pensée que de ceux qui gâtent la politique, en la préce férant à la morale, et qui déshonorent la patrie, en se-
(1) Gioberti a émis les mêmes principes dans le 1"" volume de son Primat.
« parant de la patrie les intérêts et les droits de la douceur « et de la justice (i). » Q^i'^urait dit Gioberti, s'il avait deviné toutes les voies tortueuses et infamantes où la révolution a marché jusqu'cà présent, pour arriver à l'union centrale de la Péninsule? Si les peuples des divers Etats de l'Italie s'étaient mis en pleine révolte et, qu'ayant renversé leurs gouvernements respectifs, ils eussent proclamé de comm-in accord l'unité politique de l'italio, tout injusteet illégal qu'eût été ce mouvement, la Péninsuleaurait moins à en rougir. Mais ce ne sont pas les peuples d'Italie qui ont abattu de leurs mains leur indépendance, c'a été le résultat de l'imposture, de la trahison, de la violence des révolutionnaires, usant des moyens les plus vils et les plus ignominieux. La trahison fut organisée à Naples par le ministre même du Piémont. Le marquis Villamarina, qui se proclamait l'ami du gouvernement de François II, qui protestait, au nom de sa cour, contre toute complicité dans l'expédition de Garibaldc, qui en condamnait hautement les projets et les actes, Uii-raêrne, le croirait-on? convoqua, dans sa propre maison, un comité d'officiers et de généraux de l'armée napolitaine, invita l'amiral Persano à y prendre part et dans quel but? Dans le but de négocier la trahison des troupes du roi de Naples, en faisant de splendidespromessesqui n'ont pas encore été remplies (2). Ainsi, grâce à la perfidie soldée par le ministre piémontais, Garibaldi, ayant conquis la Sicile avec une poignée d'hommes,
(1) Ib. vol. 1, c T, p. 130. Capolago, 18^6.
(2) Ce comité était présidé par le général Nuriziante; Tamiral Persano elle général sarde Ignace Ribotti y assistaient. Le projet du comité, qui se proposait d'entraîner l'armée napolitaine dans la défection, no réussit pas au gré du Piémont; le gros de cette armée fidèle refusa les avantages offerts aux traîtres. II n'en résulta cependant que trop de scissions parmi les chefs et d'incertitude dans le commandement. V. les Réclamadons au Parlement italien pourla fusion des armées piémontaise et napolitaine, p. 1 et seqq. Naples, 1861.
marcha jusqu'à Naples et, par surcroît d'infamie, il distribua de faux billets de banque aux traîtres qui enchaînèrent, à son approche, l'action de l'armée. Le mensonge, l'hypocrisie, la trahison avaient fait la conquête de l'Ombrie et des Marches, et l'assassinat en avait été le couronnement; les mêmes iniquités se répétèrent dans la conquête du royaume des Deux-Siciles jus(|u'à la chute de Gaëte; la corruption et le poignard des séides de Romano y ont présidé au vote populaire; le parjure et la violation des traités de Villafranca et de Zurich, solennellement jurés la veille par le Piémont, combleront la mesure des crimes et des usurpations qui ont signalé la marche de la fusion italienne. Pouvait-on rien imaginer de plus avilissant pour l'Italie que d'avoir effectué son union par les actes les plus coupables? Et l'Italie, aux sentiments généreux, pouvait-elle ne pas réprouver les voies par lesquelles ses libérateurs mensongers ont prétendu la conduire àsarégénération?Maintenant que les yeux des Italiens se sont ouverts sur la fausseté de tant de promesses illusoires et qu'à l'ivresse d'un entraînement factice a succédé la conscience de la honteuse condition où la révolution les a jetés, ils s'agitent, se remuent et protestent contre leur nouvelle servitude ; ils redemandent leurs princes légitimes et maudissent la centralisation unitaire, calculée et décidée dans les conciliabules des sectes mazziniennes. Eh bien! la révolution fidèle aux principes de Machiavel (i), principes dont un grand conquérant de l'Italie fit l'éloge à son tour (2), a écrasé par les armes du
(1) V. // Piincipe^ c. V et seqq.
(2) Les avis donnés par Konaparte ii son frère Joseph pour soumettre le peuple napolitain, étaient les suivants: « Fusille sans miséricorde les Lazzaroni, ce n'est « que par une terreur salutaire que tu pourras tenir en respect un peuple italien ; « mets amorties chefs de la multitude; sois rigoureux dans les exemples; envoie
Piémont, ce peuple qui osait courir aux armes pour revendiquer ses droits; elle a étouffé sa voix dans le sang, la dévastation et l'incendie, et a menacé du même sort quiconque ne se soumettrait pas docilement à ses chaînes; et fière de ses succès, elle en a consigné le souvenir dans des proclamations et dans des rapports de héros qui semblent s'être inspirés du langage des généraux de Robespierre; la révolution italienne peut s'écrier avec Julien, le fils de ce monstre que nous venons de nommer: « Tout, « sans exception, est brûlé, tout est couvert de désastres et « de ruines; villes, bourgs, villages, ont disparu et l'épée « a achevé ce que les flammes ont épargné. C'est ainsi que « la Vendée a été régénérée (i). »
Voilà, pour n'en pas indiquer d'autres, les moyens |)ar lesquels la révolution, sous la main du gouvernement de Sardaigne, a tramé l'unité de l'Italie. Quel élément de vitalité supposera-t-on que tout cela ait déposé dans la Péninsule? Telle semence, tels fruits. La vie infusée dans l'Italie régénérée a été un mélange d'hypocrisie, de trahison, d'usurpation, d'assassinat, de violence, d'ignominie, d'esclavage et de tyrannie, tout à la fois. Nous étonneronsnous ensuite que les plus lamentables désordres ne connaissent plus de bornes sur le sol italien et qu'une anarchie effrénée s'y développe à loisir? « L'anarchie, disait encoreGioberti, « devient inévitable quand la force et le caprice font la « loi (2). » Mais de tels germes pouvaient-ils produire la grandeur et la civilisation de l'Italie, et n'en devait-il pas sortir, au contraire, l'avilissement et la barbarie?Affirmonsle sans crainte; l'impulsion donnée à ce pays est dans la
« (les iroupes brûler les villages qui s'insurgent, etc. » Mémoires et corri?sp. du roi Joseph. Paris, 1855.
(1) Rapport de Julien, iils de Robespierre. 50 ventôse 1794. Papiers inédits trouvés chez Robespierre, n» 85- V. lechap. XXXIII. — (2) Primat, 1. c. p. 21.
direction des siècles les plus funestes et les plus sauvages de son existence politique.
Mais ces maux ne disparaîtront-ils pas avec le temps, tout en conservant à l'Italie son unification? L'œuvre de la révolution ne pourrait-elle pas devenir, sous un gouvernement fort, un monument d'ordre et de progrès social? Ainsi la pensé M. deCavour; mais tel ne sera pas le jugement de ceux qui réfléchissent à la nature des choses et qui prêtent l'oreille aux leçons de l'histoire. Même Gioberti était persuadé que « lorsque de tels changements auraient c( lieu, le repos troublé ne reviendrait qu'avec le rétablisse- « ment substantiel des anciennes institutions purgées seulece ment des abus qui auraient causé sa ruine » (i). Et il avait bien raison de s'exprimer ainsi, parce qu'il y a un vice radical dans la nouvelle situation faite à la Péninsule; or, une racine viciée porte un principe essentiel de stérilité pour la plante qui en surgit; des humeurs gâtées et corrompues engendreront nécessairement la mort et la dissolution du corps, en circulant dans les membres. Quand les maux des institutions nouvellement créées arrivent à leur comble et menacent la société de ruine totale, il se produit à l'intérieur une réaction de vie, efficace et irrésistible (jui restaure les anciennes institutions et les rétablit plus fécondes sur de meilleurs principes. Les douloureux souvenirs de l'histoire italienne depuis 60 ans, en nous offrant à cet égard la triste alternative de maintes révolutions suivies d'autant de réactions, devraient nous convaincre de cette vérité, que met en relief l'histoire de tous les temps et de tous les peuples.
Au fait, comment prétendrait-il extirper des membres de ritalie l'humeur corrompue qui s'est infiltrée dans son
(1) Ib.l. c.
sang, et comment ramènerait-il aux principes de l'ordre, de la civilisation et de la grandeur, ce gouvernement qui en a empoisonné la vie et s'est constitué le principe et le fondement de ces malheurs? D'où tirerait-il sa force, ce nonveau gouvernement unitaire qui veut établir son siège à Rome? Serait-ce des populations italiennes? Celles-ci l'abhorrent et maudissent ouvertement les lourds impôts dont il les a grevées pour payer des dettes qui ne sont pas les leurs; elles maudissent les actes de violence auxquels les ont soumises ces nouveaux prédicateurs de liberté, comme les perquisitions à domicile, les emprisonnements arbitraires, les spoliations de leurs propriétés sans procès, les levées militaires excessives, l'exil et les fusillades, la perte de leur indépendance territoriale, la suppression despoti- (jue desordres religieux, la violente persécution déclarée à l'Eglise et à ses ministres, la propagande protestante encouragée et récompensée, la licence et l'irréligion favorisées et alimentées, les menaces d'un schisme avec le centre du catholicisme proférées en plein parlement (i). Les populations italiennes ont toujours été opposées à l'annexion et possédées d'un ardent désir de conserver leur autonomie traditionnelle. Nous sommes certain, même d'après des documents officiels, que surtout dans la Toscane et à Modène,. les populations réclament leurs ducs. Le correspondant même du TimeSy bien que favorable à la révolution, avouait solennellement qu'à Toscane il n'y avait point d'annexionnistes, et rappelait qu'ayant écrit de Florence en juin 1859, il avait dû signaler que c'est à peine s'il s'en trouvait deux (2). Ce fait incontestable que les cinq sixièmes des habitants des Légations se sont abstenus de prendre part
(1) Chambre des Députés de Turin du 25 mars 1861. Discours de M. de Cavour. — (2) Times du i 1 déc. 1860.
au vote (i) démontre que la majorité était pour le gouvernement du Pape. Qui douterait de cette vérité pour Naples et ]a Sicile? Les partisans de Mazzini et de Cavour n'en sontils pas eux-mêmes convenus? En faudrait-il une autre preuve que ces réactions redoutables qui, mieux organisées, auraient chassé du sud d'Italie les Piémontais et leur domination? Elles ont été vaincues par un déploiement terrible de force militaire et par le moyen momentanément efficace de la plus abominable cruauté. Cela montre bien que le peuple ne fit pas une soumission libre et spontanée au nouveau pouvoir central, mais qu'il fut conquis dans le vrai sens de ce mot (2), et c'est ainsi en effet que l'on considère le peuple des provinces de Naples et de Sicile ; mais il a une juste appréciation de ses forces, et il ne laisse pas de jeter à ses dominateurs cette parole menaçante, que la conquête qui s'appuie sur les baïonnettes n'est pas de longue durée. Mais si le gouvernement central d'Italie ne trouve pas son appui dans les vœux des populations, le trouvera-l-il peut-être dans le caractère, dans les mœurs, dans les traditions de la Péninsule? En aucune façon. Le correspondant du Times à Naples, qu'on n'accusera pas d'être favorable aux Bourbons, écrivait en décembre dernier, que l'unité italienne était impossible dans le sens d'une fusion politique et lui paraissait plutôt une p/îm5<3 à effet d'enthousiasme qu'une idée de philosophie politique (5). Et il ajoutait sage-
Ci) Dép. du comte de Rccliberg au prince ^Jetteruich à Paris. 17 fév. 1860. Cette dépêche parle encore de la pression du terrorisme exercée sur le sixième qui devait voter.
(2) Times. Corresp. de Naples du 24 nov. 1860.
(3) « Italian unity in the sensé of fusion appears to me lo be an impossibility, and « a phrase better suited lo an enthusiasticboy than to a political philosopher. » Times, 8 déc. 1860.