‹ Histoire de la révolution de 1860 en Sicile (volume 2)Chapitre 25 sur 36 · Chapitre XXXVIII · texte numérisé non relu

Chapitre XXXVIII

LA QUESTION ROMAINE. — LES ACCUSATIONS CONTRE LE POUVOIR DU PAPE. — LES RÉFORMES. — L'EXÏSTENCE DES ÉTATS DE L*ÈCwLlSE.

Le plan de l'iiniHcation de l'Italie est étroitement lié avec la destruction totale du pouvoir temporel du Saint-Père et avec l'intronisation d'un nouveau roi ou président de république dans la capitale du monde catholique. Nous avons touché cette matière au ch. vn de notre histoire; mais nous devons y revenir pour expliquer et compléternotre pensée. Notre intention n'est pas toutefois de donner de vastes proportions à cette partie de notre travail qui nous est chère; des plumes éloquentes ont de nos jours laissé peu de chose à dire à cet égard. Nous nous bornerons à ce qu'exige le but que nous avons en vue dans ce récit. Divisant ce chapitre en trois parties, nous exposerons d'abord les accusations portées contre le gouvernement temporel de l'Eglise; nous examinerons en second lieu les réformes proposées pour les Etats Romains; nous montrerons enfin l'importance religieuse et sociale de la souveraineté temporelle du Pape.

Gibbon, qui avait considéré d'un point de vue politique impartial la condition des domaines de l'Eglise,

après avoir dit que le pouvoir temporel des Pontifes était consacré par mille ans de possession et par le libre choix des peuples rachetés, grâce à eux, de Tesclavage, ajoutait que si Ton pesait avec calme les mérites et les défauts du gouvernement ecclésiastique, cv il devrait dans la situation (f présente des choses, être loué comme un système de c( gouvernement doux, honorable et tranquille, exempt des « dangers de la minorité, des imprudences de la jeunesse, « des dépenses de l'amour et des calamités de la guerre»(i). Tel était le jugement impartial que portait Gibbon, concernant les Etats de l'Eglise; mais ainsi ne pensent pas les ennemis passionnés du Saint-Siège, qui n'aspirent qu'à sa destruction. Il serait inutile de mentionner ici les accusations envenimées et les affreuses calomnies qu'ont tramées et mises en circulation les secrètes assemblées des Carbonari et des Mazziniens contre l'autorité temporelle de l'Eglise. Les colonnes des journaux révolutionnaires regorgent de pareils griefs, et ce qu'il y a de pis, on en retrouve l'impression dans des dépêches et dans des discours parlementaires de John Russell ou d'autres membres de son parti; même répétition des mêmes injures dans les mauvaises feuilles et dans les brochures qui ont cours à cette époque de publicité menteuse (2). Le comte de Cavour qui, suivant l'expression du TimeSy était le Garibaldi du parlement de Turin, lit une riche collection de toutes les accusations lancées contre le domaine temporel du Pape, et nianœuvrant, d'après ses desseins ambitieux, il avait, le Ti mars, dans les fameuses conférences de Paris, présenté à Lord Glarendon un Mémorandum, trop connu. Il

(1) Décline and fall ofthe roman Empire^ c LXX, p. 407. London 182S.

(2) Entre autres la Question romaine par About.

s'y était appliqué à dépeindre sons les plus noires couleurs les maux et les périls imaginaires des Etats de l'Eglise, pour gagner le gouvernement anglais à son projet d'enlever au Pape le domaine direct des Légations et de le donner au Piémont. Cette note verbale de Cavour qui, à la publication des protocoles des conférences, excita une si vive indignation dans le monde catholique, et provoqua dans toutes les contrées de l'Europe les plus éloquentes réfutations, engagea la France et l'Angleterre à recueillir des informations officielles sur l'état des provinces ecclésiastiques. L'enquête ordonnée fut un vrai triomphe pour le gouvernement de l'Eglise et une terrible défaite pour ses adversaires. Nous allons puiser aux mêmes sources officielles et à d'autres non moins certaines, les éléments de l'idée qu'on devrait se former de l'état présent du pouvoir pontifical.

M. Piayneval, ambassadeur de France à la cour de Rome, où il avait été accrédité le 24 avril 1851, avait envoyé son célèbre rapport officiel du 14 mai 1856, deux mois à peine après la fameuse noteverhale de Cavour, 8 jours après le violent discours de Lord Palmerston, qui avait eu l'audace d'affirmer que l'Etat Romain ne fut jamais mieux gouverné qu'en l'absencedu Pape (c'est-à-dire en 1848 sous Mazzini), discours auquel fit écho LordClarendon, qui avait dénoncé le gouvernement du Saint-Père, comme incurablement mauvais (i). Or, M. Rayneval, dansée rapport, assurait ne pouvoir comprendre ce qu'on voulait dire par les abus tant prônés de la domination temporelledu Pape, et ajoutait que les ennemis mêmes du gouvernement papal, tout en faisant usage de ce mot d'abus comme d'une expression sacréeetirrécusa-

(1) Séance du 6 mai i856 a la Chambre des Communes.

ble, ne savaient définir en quoi ces abus consistaient (i). On conçoit leur embarras devant un diplomate de cette trempe qui connaissait si profondément et par son expérience personnelle, les Etats de l'Eglise. En effet, pour tout ce qui tient à la vraie civilisation, ces Etats n'avaient rien à envier au Piémont qui, en plus d'un point, même relatif aux progrès d'ordre matériel, leur était bien inférieur.

En même temps qu'au dire de M. Gray, consul britannique, le commerce de l'île de Sardaigne était diminué de beaucoup, et que son agriculture demeurait stationnaire ou empirait(2). Lord Lyons déclarait que le commerce des Etats de l'Eglise était en grand progrès, que l'agriculture y avançait rapidement, que le prix des terres s'y était notablement accru et que tout y florissait (5). Le même M.Rayneval écrivit que de toutes parts de nouveaux édifices s'élevaient dans les Etats Romains, que leurs relations commerciales prenaient de l'extension, et que parla culture des terres et par le commerce, il se formait de grands capitalistes (4). A son tour, le protestant Alisson, qu'on ne suspectera certainement pas de vouloir favoriser notre cause, ne craignit point d'avancer dans ses derniers Essais, que l'agriculture des Etats de fEglise est très-prospère, surtout vers Ancône et sur le versant des Apennins du côté de Bologne ; il ajouta

(!) Rapport adressé à M. le comte Walewski par le comte de Rayneval. Rome, 14 mai 1836. Cette importante pièce officielle du ministre français, communiquée par Lord Clarendon au comte Cavour, fut envoyée par celui-ci au Daily-News, journal des sociétés révolutionnaires d'Italie, pour qu'on le criblât de notes et d'injures. Le même office fut confié au journal Vltalia e il Popolo^ feuille mazzinienne qui, après avoir répandu sur le document le venin de ses calomnies, publia, en réfutation, quelques considérations que lui empruntèrent le Daily-News et d'autres journaux. — Le rapport du comte de Rayneval a été inséré dans le Recueil des traités, conventions et actes diplomatiques concernant VAtitriche et V Italie. Paris, i8S9.

(2) V. le discours précité de M. Hennessy. En 1834, 803 vaisseaux de toute nation étaient entrés dans les ports de Sardaigne, en 1857, à peine 580, etc.

(3) Dép. de Rome du 29 mai J857. — (4) Rapport du comte de Rayneval.

que, depuis 200 ans, les papes, loin d'avoir oublié Tagriculture de la Campagne romaine elle-même, ont fait plus d'efforts pour l'encourager et la développer que tous les autres gouvernements d'Italie ensemble (i). Mac-Farlane, moins suspect encore de partialité en faveur des Souverains Pontifes, n'a pu s'empêcher d'avouer, à la suite de ses voyages en Italie, que l'état florissant des domaines de l'Eglise était sans exemple (2).

L'accroissement du commerce evtérieur fut évident, l^s revenus des douanes de 1829 à 1848 ayant doublé sans augmentation des tarifs; même après la réduction des droits par les décrets du 1^"^ juin 1855, du 7 mai 1856 et du 27 mars 1857, les recettes tripleront en peu de temps. Et le consul anglais Gaggiotti ajoutait à cela que depuis 1854 à 1858 les seules importations d'Angleterre dans les ports romains avaient monté de 100 pour 100 et leurs exportations dans les royaumes de la Grande-Bretagne, de 200 pour 100. Pendant cette même période, alors que le commerce du Piémont déclinait, le nombre des tonnes de marchandises importées par le commerce étranger, dans les Etats de l'Eglise s'était accru de 80,000 à 113,000 (3). Le nombre des bâtiments marchands des mêmes Etats suivait la même proportion; de 1,595 qu'il y en avait en 1850, ils allèrent en peu d'an-

(1) « It is vain therefore lo say tliat it is the oppression of ihe papal Governement, the indolence of the Cardinals and the evils of an élective Monarchy which hâve beeu the causes of the ruin of agricultura; induslry in the vicinity of Rome. Thèse causes operate just as strongly in the other parts of the papal states, where cultivation, instead of being in a languishing, is in a jnost flourishing condition. \u truth so far from having neglected agriculture in this blasted district, the papal Governement. for the last two centuries, has made greater efforts to encourage it than ail the other powers of Italy put together. » Alison. Essays politicaï, historical and miscellaneous. Ediraburgh, London, 18S0, v. II, p. 500 et seqq. V. encore sur cette question un magnifique article de la Revue de Dublin^ n» XIV, mai 1860, p. 228.

(2) A Glance at revolutionized Italy, etc. London 1849, vol. I, p. 287. (5) V. le rapport de Gaggiotti au gouvernement anglais pour Tannée 1860.

nées jusqu'au chiffre de 1,847, bien que les ports romains n'aient jamais été d'une grande importance (i).

En ce qui regarde les finances, l'avantage que les Etats du Pape ont eu sur le Piémont n'a pas été moins sensible. Nos lecteurs ont remarqué dans le chapitre précédent, quel a été et quel est le bilan de la gestion économique du royaume Sarde, dont le déficit n'a fait que progresser dans les douze dernières années et surtout dans les cinq dernières. Or, jetons un coup d'œil sur la situation financière de l'Etat de l'Eglise, jusqu'au moment des sacrilèges invasions du Piémont. Ces finances, le gouvernement mazzinien les avait ruinées en 1848-49; le Pape revenu à Rome en 1850, trouva les caisses vides et 7,000,000 d'écus (plus de 38,000,000 fr.) de papier-monnaie en circulation. Il semblait que les embarras du trésor dussent croître d'année en année, et préparer une faillite à Rome ou finir par charger d'énormes taxes le peuple romain. Il n'en fut rien. En 1858, non-seulement le papier-monnaie avait été retiré et l'équilibre du budget rétabli ; mais l'exercice de cette année fut clos par un excédant de 140,000 écus (près de 760,000 fr.); quoiqu'on eût, dans une seule année, réduit de 500,000 écus, l'intérêt des emprunts étrangers. Et cependant aucun impôt ne fut ajouté aux anciens, et ceux-ci ne furent pas aggravés (2). Même M. Rayneval s'étonnait dans son rapport que chaque citoyen des Etats de l'Eglise ne payât pas plus

(1) !\Iaguire. Roîite: ifs Buler and ils Institulions. London. Longnian and C". Ce livre fut écrit par l'illustre a teur pour répondre aux accusations du Parlement anglais contre le gouvernement du Pape. Nous nous servirons des renseignements exacts qu'il renferme. V. aussi l'éloquent discours de Maguire à la Chambre des Communes du 7 mars 1861.

(2) V. le rapport de M. Rayneval, Maguire, Rome, etc., le discours cité et la dépêche officielle du cardinal Antonelli (Rome, 26 fév. 1861) à Mgr Miglia, chargé d'affaires à Paris.

de 22 francs par an, quand un français en payait 45. Que n'a-t-on pas dit cependant contre les impôts oppressifs du gouvernement pontifical? Que pourrait répondre le Piémont au même reproche? N'est-ce pas de lui qu'on dira qu'ii a jeté les populations dans la misère par les contributions dont il les a grevées?

On a aussi, ajoute M. Rayneval, accusé de vénalité l'administration pontificale; mais sans pouvoir en fournir en preuve aucun fait auiiientique, tandis, iijoutait ce consciencieux ministre « que je n'ai jamais vu enrichir que des laïques, « et qu'il ne m'a pas été donné de découvrir qu'un prélat « ait augmenté sa fortune par des moyens illicites. »

A quelle somme se monte la liste civile pour les dépenses des cardinaux, du corps diplomatique à l'étranger, pour la conservation des palais pontificaux, des musées et des bibliothèques, pour les offices de la secrétairerie d'Etat, pour les cérémonies religieuses, pour l'enfreîien de la cour pontificale et de la garde palatine et suisse? Pour tout cela réuni, M. de Rayneval nous indique le chiffre de 3,200,000 francs, quand le revenu annuel de l'Etat est de 68 millions. Le Piémont pourra-t-il le disputer en économie au gouvernement du Pape? On a tant crié contre ce gouvernement, parce qu'il monopolise les emplois publics en les distribuant aux ecclésiastiques; cependant Rayneval et Maguire nous apprennent que les ecclésiastiques employés dans tout le royaume arrivent à peine à 115 et qu'il n'y en a pas un dans certaines provinces, tandis que les fonctionnaires laï- (jues sont au nombre de 6,584; à propos de quoi, le comte de Rayneval ajoute que les provinces envoyaient des députations au Pape pour avoir des délégués ecclésiastiques, avec la persuasion d'en être mieux traitées.

Quelle partie des progrès utiles à la prospérité de ses sujets le gouvernement pontifical aurait-il donc négligée? En 1858, quand le télégraphe électrique était une invention encore nouvelle, l'Etat du Pape en avait établi une longueur de 116 milles, et maintenant il en compte une longueur de 1,000 milles. Ensuite malgré les fraudes multipliées des sociétés d'infidèles spéculateurs auxquelles le Pape avait fait la concession de voies ferrées, et par conséquent malgré le retard des travaux nécessaires, Rome devait bientôt avoir, outre les chemins de fer qui sont en exploitation, des lignes de communication, d'un côté avec Naples, de l'autre avec la Toscane; et, indépendaipuient du chemin de fer qui la relie a la Méditerranée, elle en aurait un qui aboutirait à l'Adriatique (i). Nous ne parlerons pas des magnifiques routes provinciales et communales qui sillonnent le territoire en tous les sens, non plus que des superbes ponts, construits en ces derniers temps, et parmi lesquels on remarque celui d'Ariccia comme une merveille, non plus que des phares élevés sur les meilleurs modèles de ceux de l'Europe, non plus que des ports creusés ou renouvelés, etc., etc. « En un mot, » écrivait M. de Rayneval, « toutes les « mesures adoptées par l'administration pontificale portent « le cachet de la sagesse, de la raison, du progrès... il n'y a « pas un seul détail de nature à intéresser le bien-être soit « moral, soit physique des populations qui n'ait pas été « traité d'une manière favorable. »

Quant à l'administration de la justice dans les tribunaux civils ou criminels, M. de Rayneval, après une étude approfondie de l'action judiciaire et des procès eux-mêmes, a

(1) Maguire, Rome, etc. elle discours de Mgr Nardi, Romeel ses ennemis. Rome,

pu affirmer que la procédure des Etats Romains ne donnait prise à aucun blâme, soit pour les précautions employées dans la constatation des faits, soit pour les garanties accordées à la libre défense de l'accusé, soit pour la publicité des débats. N'omettons pas ici Thommage rendu par sa plume à la clémence du gouvernement pontifical que la révolution et John Russell ont tant calomniée. C'est la clémence et le pardon qui a présidé à la restauration de ce pouvoir; aucun acte de vengeance n'a été exercé contre ceux qui avaient été les auteurs de la révolte, aucun emprisonnement n'a eu lieu, aucun procès n'a été fait, sinon exceptionnellement pour ceux qui sollicitaient leur jugement et à qui leur condamnation ne valut que l'offre d'un passeport. Ensuite, les peines que le devoir commandait d'infliger aux individus coupables d'assassinat et de complots furent prononcées dans les formes les plus régulières, adoucies par la miséricorde du Saint-Père et converties le plus souvent en exil. Combien le Piémont aurait à apprendre de cette conduite du gouvernement de l'Eglise! Il n'eût pas fait alors et ne ferait pas aujourd'hui couler tant de sang dans le royaume de Naples.

Que dirons-nous des institutions de bienfaisance de la Rome des Papes? Que dirons-nous de ses établissements d'éducation plus nombreux que dans les caj)itales les plus célèbres de l'Europe? Rerlin n'a pas autant que Rome d'écoles du dimanche et d'écoles de nuit pour les ouvriers, elle n'en a pas de mieux tenues et de mieux surveillées (i). La ville de Turin, et à peu d'exceptions près, aucune autre cité d'Europe eut-elle jamais un éta-

(I) Les écoles de nuit de la seule ville de Rome sont au nombre de 15 et sont fréquentées par J,600 élèves; outre les cotisations privées, le pape Pie IX leur a assigne des fonds. V. Timportaut ouvrage de iMaguire.

blissernent comparable, en grandeur, à S^-Michel, (jue les Pontifes ont érigé avec ses hôpitaux, avec ses maisons de refuge pour les pauvres et les orphelines et avec ses prisons correctionnelles, adiDirablement renouvelées par les Frères de la Miséricorde? Telle est cette institution qu'au dire de Morichini, elle suffirait à démontrer que le génie des Papes a précédé d'un siècle les nations les plus civilisées de l'Europe. Quels seraient donc les abus à corriger dans le gouvernement de Rome? « En vérité, » disait le comte de Rayneval, « lorsque certaines personnes « disent que le gouvernement pontitical forme une admini- « stration qui ne peut avoir pour but le bien du peuple, le « gouvernement pourrait répondre : Etudiez nos actes et « condamnez-nous, si vous osez. » Nous disons la même chose aux partisans de M. de Cavour.

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