‹ Histoire de la révolution de 1860 en Sicile (volume 2)Chapitre 27 sur 36 · HÉVOLLT. DE SICILE. T. II · texte numérisé non relu

HÉVOLLT. DE SICILE. T. II

les réformes impossibles, et l'on avait l'art infernal d'interrompre la période de paix et de tranquillité qui était nécessaire au développement et à la consolidation de ces mêmes réformes (i).

Les réformes accordées et mises en prati(iue [)arle Souverain Pontife, après son retour de Gaëte, avaient réussi à -lui concilier toujoursdavantagela confiance du peuple. «L'agi- « tation,))a dit àcepropos l'amiral Lyons lui-même, «s'était « en grande partie calmée; plusieurs des personnes con- « iraires au gouvernement pontifical, cessaient de tramer (( contre lui et se tournaient vers des occupations plus c( utiles.... la masse du peuple avait l'air contente de cet « ordre de choses. » Mais cet ordre de choses ne convenait pas à M. de Cavour et au parti de la révolution. Delà, au sein des conférences de Paris, la note verbale des plénipotentiaires sardes, dans laquelle ils allèrent jusqu'à affirmer que le Pape n'accordait des réformes qu'en apparence, pour les rendre illusoires dans la pratique; de là les commentaires haineux de hi presse mazzinienne et ministérielle du Piémont sur le ra{)port du comte de Rayneval; de là les menées de plus en plus actives des sociétés secrètes pour gâter la noble jeunesse romaine, pour semer Talarme dans tous les rangs, pour soulever d'anciennes a|)préhensions, pour organiser une violente réaction contre les démonstrations de respect et d'attachement que le Pape avait reçues dans son voyage à travers ses provinces et en Toscane. En même temps, l'occupation française de Rome devenait un prétexte aux griefs et aux reproches contre le gouverne-

(1) V. outre ropusciile cite de SI. de Montalembert, celui de Mgr Dupanloup. La souveraineté du Paf,e considérée dans ses i apports avec la religion catholique et les lois d'Europe^ et l'article de M. de Falloiix, Question romaine, daiisle Correspondant^ sept. 18; 0.

— oiO —

ment de l'Eglise, que Ton s'attachait à montrer incapable Je garantir avec ses propres forces la sécurité et !a tran- (juillité de ses sujets; mais en 1856, 1857 et 1858 le Pape consacra un sei)tième de tous les revenus de l'Etat, pour former un corps de troupes suffisant aux besoins du service j)ublic. Et au commencement de 1859, comme la présence de troupes étrangères sur le territoire du St-Siége devenait un prétexte de guerre en Italie, le Souverain Pontife put librement inviter la France et l'Autriche à retirer leurs troupes quand elles voudraient (i).

Mais le temps était venu où la révolution allait jeter le masque et mettre au grand jour ses longues machinations, malgré les déclarations solennelles de Tempei'eur Napoléon ([ui avaitassuréque la France n'allait[)asen Italie pour y fomenter le désordre, ni pour déposséder les souverains, ni |)our ébranler le pouvoir duSaint-Père, qu'elle avait replacé sur le trône (2). Après le départ des x\utrichiens, livrant im- [)rudemment les Légations aux coups de la révolution, celle-ci les envahit, en annonçant hautement qu'il n y avait pas de réformes capables de la contenter, sinon l'entier et absolu renversement du pouvoir temporel de l'Eglise (5); et la révolution ne bornait pas ses complots aux limites de {^attolica; elle jetait encore les yeux sur TOmbrie et les Marches : elle envoyait une députation à Monza, pour demander leur délivrance à Victor-Emmanuel (i). C'était plus

(1) Dép. (lu cardinal Antoiielli du 26 l'év. 1861.

(2) V. la Lettre de Mgr Dupanloup à M. le vicomte de La Guéronnière, eu réponse a sa brociuire La France, Rome et l'Italie. Au n» II de cette lettre, l'émiiient pri-lat lait suivre l'assurance dont nous venons de parler de plusieurs autres du iroiivernement français publiées au nom de l'Empereur dans des documents officiels.

iô) Mémorandum du colonel <jp;iani,gouverneurgénéral des Romagnes.ôoct. 1850. (■{) V. l'adresse présentée a Monza au roi Victor-Emmanuel par la députation de Bologne.

qu'il n'en fallait pour démontrer aux plus aveugles qu'il n'y a pas d'illusion à se faire sur la paciiication de ces provinces par la voie des réformes. « Néanmoins, » ce sont les ])aroles du cardinal Antonelli (i), a le gouvernement du c< Saint-Père ne voulut pas encore cette fois fermer l'oreille « à la proposition de réformes que lui soumit la France, et c( il s'y appliqua avec empressement.» Et mèmec< le lende- « main de la paix de Villafranca, le comte Walewski cornet muniqua ofliciellement à Lord Gowley que le Pape « s'était spontanément déclaré tout prêt à suivre les con- « seils que lui donnerait la France. C'est pour(|uoi, en u septembre, le duc de Grammont présenta au Pape un ce projet complet de réformes. Il lui fut répondu que Sa « Sainteté n'y opposait aucun refus {2). » Aussi, M. de Walewski, écrivant à ses agents diplomatiques de Zurich, leur annonçait-il que l'empereur avait reçu l'assurance que le Saint-Père attendait seulement l'occasion favorable pour publier les réformes ipfil avait résolu d'accorder à ses Etats; et, parmi ces réformes, il faisait mention d'une administration composée en grande partie de laïques, et de l'administration des finances, de la justice, etc., conliée à une assemblée élective (5). Le traité de Zurich donna à ce fait une complète approbation, en disant à l'art, xvui et au xx*' que le système du gouvernement de l'Eglise serait en harmonie avec les besoins des [)Opulations, conformément aux réformes que le Souverain Pontife avait manifesté la généreuse intention de vouloir garantir à ses Etats.

De tout cela il résulte clairement, comme l'ont ensuite confirmé la dépêche du :26 février 1861 du cardinal Anto-

0) Dép. du 29 fév. 1859. — (-2) Ucp. de Loid Cowley h Lord J. Riissell ihûa'. de Biarritz. — (3) Dép. du comte Walewski du r> iiov. 1859.

nelli et rallociition papale du 18 mars suivant, que le gouvernement du Souverain Pontife, loin de refuser d'accorder à ses peuples des réformes libérales, avait de plein gré devancé les propositions de la France à cet égard. Bien plus, tidèle aux traditions du pontificat en Italie, à peine la cour de Rome eut-elle officiellement communication du plan d'une confédération italienne et de la présidence honoraire qui lui était dévolue, qu'elle n'hésita point à l'accepter formellement (i). Convenait-il loulcfuis à la dignité du Pontife, était-il conforme à ses vues bienfaisantes que la publication <les réformes établies eût lieu au moment même où une assemblée factieuse proclamait sa déchéance à Bologne, au moment où toute manifestation en faveur du souverain légitime i)assait dans les Piomagnes pour un crime, au moment où les révolutionnaires, commandés par le ministre de la guerre de S. M. le roi de Sardaigne, opprimaient plus des cinq sixièmes de la population, favorablesauPape, et les excluaient même des collèges électoraux (2)? « J'en « appelle, » s'écriait le courageux évêque d'Orléans, « j'en « appelle à la loyauté de l'Empereur. Si une révolution eût « éclaté à Nantes, à Lyon ou à Strasbourg, aurait-il choisi « ce moment pour accorder le décret du 24 novembre (3)? « Or, on a précisément accusé le Souverain Pontife de ce qui a valu des louanges aux autres princes. Il aurait pourtant cédé volontiers aux suggestions de ses conseillers et exposé jusqu'à sa dignité et son nom aux outrages de la révolution, si ses conseillers lui avaient garanti la conservation de ses Etats dans leur intégrité (4). Pouvait-il y mettre plus de

(1) Dép. d'Anlonelli du26fév. 1861.

(2) Dép. du comte Rechberg au prince de Metternich, 17 fév. i860.

(5) Opusc. cit. no II. —(4) Dép de Lord Cowley de Biarritz, dép. du duc de (Jrainmont (14 avril 1860)ct ducard. Antonelli (26 fév. 186f).

modération et de complaisance? Alors même qu'il savait que les concessions libérales seraient entre les mains de ses ennemis des armes [lour le renverser du trône, pouvait-il, malgré la responsabilité qu'il porte devant sa conscience et devant toute l'Eglise, et malgré le serment qu'il a fait de maintenir intacts les domaines qu'il a reçus en dépôt, pouvait-il, sans la garantie des puissances, promulguer ces réformes et livrer ces armes d'agression? a Vous dites, » répliquait Ms' Dupanloup à M. La Guéronnière, « vous dites que le c( Saint-Père attacha à la concession de ses réformes une « condition inacceptable. Le même gouvernement pourra ce vous répondre : Qu'un gouvernement à qui l'on con- V seille de modifier quelques-unes de ses institutions, dec( vrait pratiquer cet avis à la condition que son intégrité cf sera garantie; et cela se comprend aisément. Telle était t( la déclaration faite par le président de votre conseil « d'Etat, le l!2 avril 1860 (i). ^) Un Etat qui n'observerait pas ces règles élémentaires de prudence, mériterait d'être accusé de faiblesse et d'imbécillité.

Quant aux Romagnes, les voies de la conciliation ne pou- \ aient plus rien, les armes de l'Autriche étaient enchaînées, celles de la France respectaient le principe de nonintervention, celles du Pontife devenaient insuffisantes contre le Piémont (jui, à l'ombre de ce fameux principe de non-intervention, intervenait dans les Légations pour s'emparer du butin de la révolution. En cet état de choses. Napoléon proposait, comme un utile expédient, et un moyen pour le Piémont et pour Rome de s'entendre amiablement, la cession des Romagnes, à Victor-Emmanuel, sous la forme d'un vicariat (2). — Trois ans plus tôt

(I) Op. c. 1. c- — (2) Lettre de Napoléon III au Pape. 50 déc. 1859.

le comte de Rayneval examinait le cas d'un arrangement pareil, et disait au gouvernement de France que le Souverain Pontife devrait refuser de toute façon le projet de céder les Romagnes au roi de Piémont, même comme délégué du Pape, et il ajoutait : « S'il ne le faisait pas, il faudrait « lui délivrer, à la face de l'Europe» un brevet d'incapacité (f radicale. » M. de Rayneval parlait tout simplement ici le langap:e d'un vrai politique : céder les Romagnes, disaitil, serait ouvrir la porte à la révolution. En effet, supposez que le mouvement séparatiste se propage dans les Etats du Pape, que pouvait-il répondre aux provinces momentanément laissées à sa domination? Il en résulterait donc la ruine de la papauté, à la satisfaction de ses ennemis; V Europe deviendrait la proie des plus terribles agitations. Le comte de Rayneval prophétisait vrai et les événements lui ont trop donné raison. Au nom de qui demandait-on les Légations au Saint-Père, si ce n'est au nom de la révolulion et de la révolution accompagnée des plus vils artifices de la trahison, de l'hypocrisie et de l'oppression? Ce n'était point une question de réformes ou de meilleure délimitation qui était en jeu, mais l'existence même du pouvoir temporel de la papauté. La révolution, a très-bien dit M. de Montalembert, ne voulait, par la cession des Romagnes, que sanctionner son droit général et permanent contre le Pape (i). Les journaux révolutionnaires n'avaient-ils pas publié que l'occupation des Romagnes était une première étape pour arriver à Rome? N'avait-on pas déclaré dans le parlement Sarde, qu'on ne devait mettre aucun empêchement à la voie ouverte des annexions? (2). M. de Cavour

(1) Opusc. cité.

{"2) Parlement de Turin du 15 avril 1860. Rapport de M. Ferruco sur le décret d'annexioii de l'Italie centrale.

ii'avait-il pas dit en pleine assemblée t « Que la lettre de a rempereur Napoléon, en proclamant que le règne du « Pape sur les Romagnes était fini, avait fait plus pour ces « provinces que les victoires de Palestro et de S. Martino, « parce que la domination sacerdotale leur causait plus de « mal que la domination autrichienne(i) ? » Et dans la séance retentissante du mois d'octobre, où il demandait Home pour capitale, le même M. de Cavour n'avouait-il j)as, sans honte, que c'avait été le but de la politique suivie par le Piémont pendant douze années? (2)

En conséquence, est-ce qu'en cédant les Romagnes, le Pape n'aurait pas inauguré, non un simple vicariat, mais la destruction de tout son pouvoir temporel que la politique de Turin convoitait depuis douze ans?

Le gouvernement pontifical connaissait les vues de cette politique; oserait-on le blâmer de n'avoir pas été la dupe volontaire, et de n'avoir pas signé de ses mains son brevet de déchéance et d'incapacité ?

Mais en outre, le projet du vicariat des Romagnes, pouvait-il être accepté par le gouvernement de Turin qui, del'uis la conclusion de la paix de Villafranca, n'avait pas proposé au Pape le vicariat des Romagnes (dont il avait la ])ropriété de fait), mais celui de l'Ombrie et des Marches dont il voulait s'emparer (5)? La dépêche de M. de Cavour, contenue dans les documents diplomatiques soumis aux Chambres de France, a sufïisamment démontré quel accueil le gouvernement sarde a fait au projet de Napoléon {4).

ti) Discours de Cavour au Parlement du 26 mai 1860. i'I Séances des 5, 11, 12 oct. U60.

(5) Manifeste du 9 sept. 1860.

(i) Dép. du comte Cavour à M. Thouvenel, 1" mars 1860, pour refuser son adé>ion à l'autonomie de la Toscane et au vicariat des Romagnes.

Mais alors pourquoi rei)rocher à Sa Sainteté de n'avoir pas accepté des propositions que la Sardaigne même refusa formellement?

Ehquoi! leSouverain Pontifeauraitdû consentira ceque ces provinces fussent confiées en vicariat au gouvernement dont la mission manifeste avait été, depuis douze ans, de persécuter l'Eglise et ses ministres, de semer et de répandre au sein de la malheureuse Italie le venin du protestantisme et rhérésie avec toutes ses funestes conséquences! Lui, le suprême gardien de la morale catholique, il devait consentir à livrer ses peuples à la tyrannie d'une faction immorale et irréligieuse, qui aurait immolé leur foi sur les autels de l'incrédulité! Si, en des temps beaucoup moins pervers et sous des gouvernements plus catholiques, les vicariats de l'Eglise furent la source de maux désastreux que l'histoire raconte, quels tristes effets n'aurait pas eus de nos jours le vicariat du Piémont dans les Romagnes? (i). Concluons de là qu'on ne pourrait à aucun titre l'aire un grief au Souverain Pontife d'avoir repoussé le projet que lui présentait à cet égard, le gouvernement impérial.

La cour de Rome n'avait pas de moins bonnes raisons pour ne pas accepter l'offredes subsides que les puissances catholiques auraient inscrits aux Grands-Livres de leur dette publique (^2). Outre qu'en souscrivant à la proposition, le Pape était censé recevoir le prix de la spoliation des Piomagnes, son indépendance de Chef de l'Eglise en eût grandement souffert. Il demanda que ces subsides lui fussent payés à titre de compensation pour les annates qui

(1) V. les deux dép. du cardinal Anlonelli, du 29fév. 1860 et du 26 fév. iSiil. Son Eminence y expose les raisons de son refus avec une logique vraiment admirable que défigura la dép. du duc de Gramraont. 3 mars 1S60.

(2) V. la dép. citée du duc de Gramraont et l'autre du 24 avril 1860.

autrefois constituaient pour TEglise un tribut qui a fini par lui être enlevé.

11 parut étrange à la politique qu'on voulût renouveler cet ancien droit imposé sur les biens ecclésiastiques dont la révolution avait fait la propriété de l'Etat.

Or, le vicaire de J.-C, à l'exemple de ses prédécesseurs, résolut donc de recourir aux offrandes spontanéesdes fidèles.

L'obole du pauvre serait plus honorable au Souverain Pontife, dans la détresse où le réduisaient la perfidie et l'ingratitude, que l'or des puissances de la terre. Quel cœur humain ne palpita d'émotion à l'appel du pasteur suprême de l'Eglise catholique, quand il renouvela le denier de Saint-Pierre; et quelle main refusa de s'ouvrir en faveur du Christ dans la personne de son Vicaire ? De toutes les parlies du monde le denier apostolique fut envoyé à Rome; la veuve, l'ouvrier, l'indigent s'oublièrent eux-mêmes pour concourir à la sainte offrande. Cet accord uiiiversel, cet enthousiaste élan, je dirai plus, cet héroïsme de générosité montrèrent à l'évidence que le sentiment catholi([ue a toute sa vivacité dans l'ancien et dans le nouveau monde; que les peuides de tout climat et de toute langue admirent la fermeté et la résignation de leur premier pasteur, et qu'ils protestaient contre la perversité et contre la lâcheté de ses ennemis. « Pie IX n'avait qu'un terrain qui c( fût solide, celui des principes et du devoir, et il s'y est « maintenu constamment. La postérité saura lui en faire c( honneur et l'en bénir (i). »

(1) Paroles de .V. Kolb-Bernard au Corps Législatif du H mars 1861.

— 3l>7 — § IH.

Or, un des devoirs les plus l'ondanientaux du Souverain Pontife, un des devoirs qui lui tiennent le plus à cœur comme chef et comme pasteur suprême de la catholicité, c'est précisément de ne renoncer en rien à sa Souveraineté temporelle. Ce qui serait de nos jours Fecoup de mort pour le catholicisme, ce n'est ni la spoliation, ni le martyre du Vicaire de J.-G. ; mais l'abdication qu'il ferait de sa royale autorité. Cette pensée, développée par M. L. Veuiliot et M. de Montalembert, en termes éloquents (i), renferme en même temps la grande et essentielle raison de l'importance religieuse du pouvoir temporel de TEglise, et par conséquent, des atroces persécutions dont ce pouvoir est l'objet de la part des révolutionnaires de tous pays.

Le monde catholique tout entier a compris cette vérité, et voilà pourquoi il a solennellement protesté, par la bouche de tous les évêques, contre les usurpations du Piémont; voilà pourquoi il a taxé sa conduite d'impie et de sacrilège; voilà pourquoi il a réclamé le maintien de la souveraineté des Pontifes Piomains. Non, les Etats du Pape n'appartiennent pas à un prince, ni à un seul peuple, mais à l'Eglise Homaine, et tous les peuples qui se disent ses enfants, toutes les nations catholiques, en faveur desquelles la Providence a constitué ce pouvoir sacré, ont un égal intérêt à sa conservation. L'indépendance du Pape, sans un Etat souverain, serait anéantie. Indépendance, en effet, supl>ose souveraineté et souveraineté implique possession d'un

(l) L. Veuiliot. Le Pape e/ la diplomatie. V. Montalernbert. Deuxième lettre à M. Cavour. V. aussi l'opuscule de J. Chantrel, Rome devant la France, toutes publications excellentes et dont la forme répond à la dignité de la cause qu'elles défendent.

territoire qui ne dépend d'aucune puissance quelconque. Quand TEglise était renfermée dans les catacombes et grandissait avec le sang des martyrs, le successeur des Apôtres pouvait être et il fut indépendant sans être souverain. La religion des catacombes était, pour les empereurs païens, un grand labyrinthe; la discipline du secret en cachait, comme sous un voile sacré, la beauté et la splendeur à leurs regards profanes; ils n'en connaissaient point la force et ne pouvaient être tentés d'en violenter Tindépendance, pour la faire servir aux plans de leur despotisme. Lorsque Constantin, arborant la croix sur ses étendards guerriers, eut intronisé la religion du Christ sur les basiliques de Rome et que le Souverain Pasteur de l'Eglise eut mis la chaire apostolique sur le tombeau de S. Pierre, la Sagesse divine fit, par une merveilleuse disposition, que le même Constantin transférât à Byzance le siège de l'empire et jetât ainsi les fondements de l'importance politique des Pontifes.

Tant que l'empire embrassa dans ses confins toute la chrétienté et que, par l'affranchissement des nations, il ne se fut pas formé des Etats indépendants, le Vicaire de J.-C. n'eut pas besoin d'être souverain pour assurer son indépendance en face du monde catholique; il suffisait que féclat de la cour impériale brillât loin de Rome, qui était appelée à devenir la ville royale des Pontifes. Mais quand les invasions barbares brisèrent le colosse de l'empire romain et que de ses débris surgirent de nouveaux Etats, de nouvelles monarchies, on sentit pour les Papes la nécessité impérieuse de devenir souverains eux-mêmes, s'ils voulaient rester libres et être indépendants. C'est pourquoi, en même temps que le grand Recarède établissait le royaume des

Cioths en Espagne, que Clovis et ses enfants fondaient graduellement en un seul Etat les provinces de la Gaule, que l'heptarchie anglo-saxonne s'agitait pour donner naissance au royaume de la Grande-Bretagne, que les Clefi et les Antari fondaient en Italie un Etat lombard, le divin auteur de la foi catholiiiue disposait les événements de manière à établir sur des bases solides la souveraineté des Pontifes et la domination temporelle de l'Eglise. Au fait, l'exercice de la royale autorité des Papes commence précisément à cette époque; depuis que le duché romain fut indépendant, c'était le Pape vers qui tournaient les yeux les populations abandonnées par l'empereur de Byzance et maltraitées par l'exarque de Ravenne; c'étaient les Papes, à partir surtout de Grégoire-le-Grand , qui fortifiaient les villes à leurs frais, eux qui en instituaient les magistrats, eux qui en organisaient la résistance contre l'impétuosité des Lombards, eux qui nouaient des ligues pour la défense commune, eux qui signaient les traités de paix.

A mesure que les nouveaux Etats de l'Europe allaient se développant et s'affermissant,la Providence fondait et consolidait la souveraineté temporelle des Papes, qui apparut complète et lumineuse au ccmmencement du vin^ siècle dans la personne du grand pape Grégoire II. Cette monarchie nationale et religieuse, civile et ecclésiastique, défensive et conciliatrice, resplendit comme le beau type des monarchies nouvelles qui naissaient en Europe; elle fut aux yeux de tous une garantie de l'indépendance du Pontife, et servit conséquemment, même dans l'ordre civil, de ferme appui à la bienfaisante dictature des Papes au moyen-âge (i). Contre cette monarchie conspirent les ran-

(1) Sons ce rapport, :\1. J. G. Sheppard, dans son livre, The fait of Rome and

ciines et les ambitions des despotes; mais, après douze siècles d'assauts continuels, que lui ont livrés les plus puissants princes de la terre, qui a jamais pu se glorifier de l'avoir détruite? Qui a jamais pu élever un trône sur l'emplacement (le la Chaire de S. Pierre? Qui a jamais pu s'arroger le titre de roi de Rome et le transmettre à sa dynastie(i)? La Providence couvrit de son bouclier cette monarchie la plus faible et la plus auguste entre toutes les autres; la Providence éloigna toujours de Rome, par une force invisible, les empereurs les plus puissants qui, en renouvelant la grandeur et l'ambition des Césars, auraient voulu en faire leur capitale. La Providence jeta dans la poussière ces dominations superbes qui essayèrent d'étendre leur sceptre sur Rome, elle brisa leur épée et brisa leur couronne; elle relia de plus en plus, dans les temps modernes, les diverses provinces de l'Eglise, raffermit la monarchie des Papes, lorsque les Papes avaient plus besoin d'indépendance au milieu des princes belligérants.

Rome fut toujours fatale aux ambitieux; l'histoire de douzecents ans le prouve à TévidenccMalheurà qui n'a pas su lire dans ses pages, malheur à qui osa espérer de renverser les décrets de Dieu! « Croirons-nous que les pygmées du xix'' siècle pourront réussir où ont fait naufrage les géants des temps passés (2)?»Mais que deviendrait un Pape,

the Rise of the new nationalilies, (D. C. L. Routledge. 1861) a raison de dire que, sans le domaine temporel, les Papes n'auraient pas pu faire tant de bien dans l'ordre politique et acquérir l'autorité qu'ils exercèrent sur tous les royaumes. Supposez en effet le Pape dans la dépendance d'un souverain, quel prince ou quel royaume eût songé aie choisir pour l'arbitre de sanglantes querelles ?

(1) Le titre de Roi des Romains que prenaient les empereurs, n'impliquait pour les Papes aucune dépendance d'une autorité étrangère ; c'était une simple conséquence de forme du régime politique établi alors.

(2) Montalembert. Lettre à M. de Cavour.

sujet d'un potentat? Quel spectacle offrirait-il aux nations ^catholiques? Si les Papes d'Avignon, du propre aveu de Voltaire (i), bien qu'en possession d'une province à eux appartenante, dépendaient trop de la volonté des rois de France, et n'avaient pas la liberté nécessaire à l'exercice de leur autorité; si cette fatale résidence fut par la prédominance d'un souverain le principe des plus affreux désastres que l'Eglise ait subis, et donna naissance à l'épouvantable schisme d'Occident, qu'en serait-il de nos jours, avec un Pape, sujet d'un autre roi d'Europe? Les patriarches de Constantinople, autrefois misérables jouets des empereurs Ariens, monothélytes, iconoclastes, et aujourd'hui pauvres esclaves des Sultans, seraient une trop faible image de ce que deviendraient, au xix'^ siècle, les Papes soumis au sceptre d'un monarque. Napoléon I" lui-même, reconnut celte importante vérité : « Les siècles l'ont fait, disait-il, « en parlant du domaine temporel de l'Eglise; et ils ont i( bien fait (2). » Premier consul de la république française, il disait déjà, en parlant du Pape, qui ne réside ni à Paris, ni à Vienne, ni à Madrid où ailleurs : « Nous nous « réjouissons qu'il ne demeure pas parmi nous, et que ne « demeurant pas parmi nous, il ne demeure pas auprès de « nos rivaux ; nous nous réjouissons qu'il habite à Rome et « qu'il tienne ainsi la balance égale entre les souverains « catholiques (3^. » Cependant, élevé au trône impérial et ébloui par l'éclat du diadème, il écrivit en 1805 au Souverain Pontife :« Toute l'Italie doit être soumise à mes lois.

(1) Annales de l'Empire^ t. T,p. 397.

{'2) V. l'adresse de l'Archevêque de Bordeaux à S. M. N«{ (5) Paroles citées par Maguire dans son discours du 7 mars 1861 à la Chambre des Communes.

<' Notre position exige que V. S. ait envers moi, dans les « choses temporelles, le même respect que je lui porte dans « les spirituelles... Que V. S. soit le souverain de Rome; <c mais que j'en sois l'Empereur. Tous mes ennemis doivent « être ses ennemis. Il ne convient donc pas, que dans la ca- « pitale de V. S. réside aucun ministre, ni de Sardaigne, « ni d'Angleterre, ni de Russie, ni de Suède. » Pie VU refusa nettement de subir les caprices du conquérant (. Chacun sait qu'ensuite il fut victime d'une violence sacrilège, arraché à son siège, transporté en Toscane par les soins d'un général de gendarmes, conduit à travers la France, retenu prisonnier à Fontainebleau comme il l'avait été à Savone. Et après? En 1811, quand le Pape était encore à Savone le même Napoléon ne put s'empêcher d'avouer, sur les raisonnements de l'abbé Eméry et sur l'autorité de Bossuet qu'il vénérait tant, « que l'Europe ayant plusieurs souverains, il ne convenait pas du tout que le Pape fût sujet d'aucun d'eux; » mais l'Empereur ajouta que « l'Europe ne devant avoir que lui seul pour souverain, il ne cesserait pins alors d'être convenable que le Pape lui lut soumis dans le temporel (2). « Voilà à quelle condition seulement le grand esprit de Napoléon croyait possible que le Pape devînt le sujet d'un roi sans danger pour l'Eglise; il supposait donc que toutes les nationalités d'Europe étant détruites, les barrières des Etals les plus illustres et les plus anciens renversées, les peuples violemment refondus

(!) Lettre de Napoléon I««" a Pie VII, 13 fév. 1803 et réponse du Pape, le !2 mars. V. Artaud. Histoire du pape Pie YII, t. II, c. XI, Xlf. Louvain, 1836,

(!2) Artaud, op. cit. t. II, c. XXII, p. 225. Napoléon faisait grand cas de l'abbé Eméry pour la franchise de son langage, autant que pour la profondeur de sa science.

t't mêlés, l'Europe entière porterait la même chaîne sous l'empire d'un seul despote. Mais encore dans cette hypothèse irréalisahle, le Souverain Pontife serait-il indépendant ; jouirait-il au moins de la liberté qui lui appartenait sous les empereurs païens ? Non, Le nouveau monarque universel, élevé dans les maximes de la politique et de la diplomatie moderne, et n'ignorant pas l'efficacité de la parole catholique, ferait souffrir au pasteur suprême de l'Eglise les peines et le martyre des catacombes sans lui laisser respirer l'air libre, quoique obscur, de ces souterrains sacrés. Nous n'en voulons pas d'autre preuve que Pie VII prisonnier à Savone, où un ordre de Napoléon alla jusqu'à lui défendre de communiquer avec aucune des églises de l'empire ni avec les sujets de l'empereur; jusqu'à lui défendre de vouloir être encore l'organe de l'Eglise catholique ; que si cela ne suffisait pas pour le rendre plus accommodant, on lui annonçait, que Sa Majesté serait assez puissante pour déposer un Pape a (i)

Pourrait-il en être autrement dans l'Europe de nos jours? Non; mille fois non. Entre souverain et sujet pas de milieu, pas d'autre alternative non plus que d'être indépendant ou de ne pas l'être dans l'exercice de son autorité. A ce point de vue la question romaine, question à la fois politique et religieuse, touche de près aux intérêts les plus essentiels de toutes les nations, de tous les peuples (2) et revêt un sublime caractère d'universalité (3). C'est la raison pour la-

(1) Lettre du 14 janv. 1811, communiquée par le préfet du département a Pie VU, il Savone. — Artaud, op. c. ch. XXII, p. 220.

(2) Dans la séance du Parlement britannique du 19 avril, Lord Derby a dit avec raison que l'indépendance du Pape intéressait aussi le Cabinet de l'Angleterre qui compte parmi ses sujets plusieurs millions de catholiques.

lô) Le comte de La Guéronnière lui-n)ême en est convenu dans sa brochure, La

quelle le monde catholique a mis tant de zèle à défendre le Pape, les plumes les plus distinguées se sont employées à soutenir la cause de sun indépendance; tous les évêques, sans exception, ont élevé la voix pour affermir les fidèles dans ces nobles sentiments, et pour les encourager à ne pas interrompre leurs supplications auprès de ce Dieu qui a toujours couvert de sa protection son suprême représentant; c'est pourquoi aussi l'Eglise a porté les plus ter' ihles censures contre les envahisseurs du territoire ecclésiastique, et le Pontife régnant, par son encyclique du 19 janvier 1860, a conjuré tous les pasteurs des âmes d'animer leurs ouailles à la défense de ses droits de souveraineté temjiorelle. Le Vicaire deJ.-C, en s'exprimant ainsi, ne sortait pas des bornes de la justice et de la modération, et il ne transportait pas une cause purement temporelle dans Tordre des choses spirituelles. En effet, le domaine temporel des Papes, bien qu'en lui-même il soit une matière temporelle, devient affaire spirituelle, si on le considère dans ses rapports avec la religion catholique. Même le fameux opuscule le Pape et le Congrès disait qu'au point de vue religeux il est essentiel que le Pape soit souverain et non sujet d'aucune puissance (i). M. de La Guéronnière luimême, dans le passage cité plus haut, avouait que la question religieuse du domaine temporel des Papes est de nature à exciter les esprits, à alarmer les consciences et touche à ce qu'il y a de plus vital .et de plus profond dans l'humanité. Le Saint-Père pouvait-il donc la traiter diffé-

France, Rome ei Vltalie, p. 101 ; mais nous ne savons pourquoi il voit ensuite une question de parti dynastique dans cet élan du clergé français pour la cause du Pape. V. la dép. du cardinal Antonellidu 26 fév. 1861.

(l) V. à ce propos la lettre du cardinal de Uonald au ministre de l'instructiou publique.— Lyon, 24 nov. 1860, dans le Weekiy register du 8 déc. 1860.

ÔOO

reimnent clans la circulaire indiquée? « La souveraineté « temporelle, disait Sa Sainteté, l'ut accordée au Souve- « rain Pontife par un dessein tout spécial de la divine « Providence, qui régit et gouverne toutes choses, afin que, « n'étant soumis à aucune puissance, il fût capable d'exer- « cer les hautes fonctions du ministère apostolique que « lui a confié J.-C. sur le monde entier, et de les exercer, « avec la plus parfaite liberté, et sans obstacle d'aucune « espèce. » Quelle en était la conséquence, sinon que ceux (jui combattaient cette souveraineté violaient et entravaient l'exercice du ministère spirituel? Qu'y avait-il donc d'étonnant à ce que le Vicaire de J.-C. se tournât vers les fidèles de toutes les nations pour les engager à soutenir la cause de la religion et de l'Eglise, en défendant les droits de son pouvoir territorial? Nous avons peine à concevoir qu'avec la droiture et la sagesse qui lui sont propres, M. Thouvenel n'ait pas envisagé ainsi la question dans sa circulaire du 8 février 1860, adressée à tous les agents diplomatiques de l'empire. L'encyclique papale du 19 janvier ne mêle ni ne confond dans le seul intérêt religieux les intérêts spirituels et temporels, mais elle démontre seulement la connexion intime qu'ont entre eux, dans l'économie actuelle des ])lans de la Providence relativement à l'Eglise et aux Etats, le pouvoir temporel et le libre exercice du ministère spirituel des âmes. Les faits et les documents produits dans la circulaire de M. Thouvenel ne prouveraient jamais qu'une chose, c'est qu'il peut se présenter telles circonstances qui autorisent plus ou moins la diplomatie à traiter avec le Souverain Pontife au sujet d'une modification de ses limites territoriales; mais rien ne prouve qu'il appartienne à la diplomatie de disposer absolument de son domaine tem-

poreî. L'existence des Etats du Pape est dans l'intérêt du monde catholique et le monde catholique a seul qualité j)our en juger. En voyant dans l'invasion des Légations l'existence du pouvoir temporel attaquée en principe, le Pontife a eu raison d'en appeler à tous les catholiques. Or, tous ils ont porté un jugement solennel qui ne laisse plus lieu au moindre doute ; tous les catholiques ont sanctionné les droits du Vicaire de J.-C, et lui ont confirmé, comme nécessaire, la possession de son domaine temporel.

Ce mouvement universel de la chrétienté et surtout de la nation française eut un grand contre-coup sur la politique révolutionnaire du Piémont. Cavour s'aperçut bientôt (pie ses entreprises sur l'autorité pontificale avaient allumé la plus vive indignation dans les 300 millions de catholiques, répandus dans le monde entier; que la parole de condamnation, formulée contre ses usurpations sacrilèges, retentissait partout où il y avait des catholiques, et était répétée par les personnes les plus sages des communions protestantes (i). Cavour comprit bien qu'attaquer de front le domaine de l'Eglise avait cessé d'être la voie la plus sûre; que ravir de force son indépendance au chef du monde catholique provoquerait l'opposition la plus ardente; il tourna donc tous les artifices de son gouvernement aux moijens de conciliation, se transforma tout à coup, et comme par miracle, en zélé défenseur de la liberté des pontifes; il

(1) V. le bel article de l'illustre historien Henri Léo [Yolksblatl fïir Stadtiind Laiid, 9 déc. 18(30). A la Chambre des Communes du 5 fév. 1861, M. Disraeli, en défendant éloquemment la cause du Pape contre le Piémont, affirmait que tous les plus grands écrivains du protestantisme sont d'avis que le Pape soit indépendant. Dans la séance du 19 avril à la Chambre des Lords, Lord Derby prononça ces paroles solennelles: « Let no raan suppose that it is a matler indiffèrent to us whether the Pope is an « independent prince or not. » V. encore le discours de Lord Norraamby, 1<-'- mars 18GI. Chambre des Lords.

Page 1