‹ Histoire de la révolution de 1860 en Sicile (volume 2)Chapitre 30 sur 36 · Chapitre XXXIX · texte numérisé non relu

Chapitre XXXIX

LA VRAIE GRANDEUR DE l'iTALIE ET l'aCTION DU CATHOLICISME.

Le cri de la révolution italienne est un cri de mort à la papauté et au sacerdoce; un cri d'anéantissement de l'autorité catholique; son triomphe serait la destruction de l'Eglise. On proclame le refour de l'Italie à son ancienne grandeur et l'on en conclut (ju'il faut abattre le catholicisme, rompre tout lien de soumission à l'enseignement de l'Eglise, renverser cette tiare qui pèse trop lourdement sur la race italienne, et émanciper la raison. Ce sont là les maximes que la révolution, mûrie au sein des sociétés secrètes, répand à travers l'Italie et l'Europe, et dont elle infecte les esprits et les cœurs de la jeunesse inexpérimentée; mais ce sont en même temps les maximes qui, loin de réveiller dans la péninsule italienne des instincts de grandeur, en comprimeront toute l'énergie, en affaibliront tout Tessor et la ramèneront aux siècles les plus déplorables de la confusion et de la barbarie. Nous userions certainement de beaucoup de réserve contre des propagateurs de ces principes, si nous ne les traitions que d'intelligences pauvres et mesquines qui, plongées dans la fange du sensualisme, ne savent pas monter d'une coudée plus haut. Nous dirions peu encore si nous ne les comparions qu'à des taupes nocturnes et aveugles, qui blasphèment la vive lu-

mière de la foi catholique, parce qu'en donnant à l'Italie tout son éclat, cette foi éblouit et fatigue leurs faibles prunelles, et que les ombres épaisses du paganisme leur conviendraient mieux. L'aveuglement d'esprit, résultant de l'ignorance des vraies connaissances historiques et du manque absolu des principes, qui sont les astres conducteurs de la raison humaine, cet aveuglement joint à la perversité d'un cœur corrompu, est la cause fondamentale de ces étranges théories, de ces maximes insensées que l'on ose proclamer chaque jour comme la fleur de la sagesse et comme les seuls éléments de la civilisation moderne.

Nous voudrions développer cette matière dans toutes ses parties et, d'après le plan que nous nous en formons, mettre à nu la honteuse nature de ces doctrines disséminées comme perles précieuses dans la Péninsule; mais ce n'est pas un chapitre de clôture qui nous suffirait: nous aurions besoin d'un livre tout entier où seraient présentés, dans un cadre lumineux, la naissance, le développement, les oscillations, le déclin, la rénovation de la civilisation et de la grandeur de l'Italie, depuis l'époque terrible de la chute de l'empire. Ce travail, qui manque tout à fait à la littérature italienne et au(juel auraient pu servir de préparation les belles Méditations historiques de César Balbo, s'il eût vécu plus longtemps, a toujours été l'objet de nos vœux. Mais les vicissitudes de la vie ne s'accommodent pas toujours à ce que nous désirons. Sans donc entrer ici dans de pénibles recherches historiques, nous inculquerons à nos lecteurs italiens trois grandes vérités, dont nous ne pourrons leur présenter dans ce chapitre que les principaux linéaments; nous leur dirons : 1'' Que la civilisation et la grandeur de l'Italie sont radicalement catholiques.

^'^ Qu'éteindre en Italie l'esprit du catholicisme, serait la même chose que frapper de stérilité ses grandeurs et ses gloires. 3* Que pour ramener l'Italie dans le chemin de la grandeur, il faut, comme essentielle condition , donner toute sa force et tout son éclat à l'action catholique, en lui laissant pleine et entière la liberté, l'indépendance qui lui est propre.

Certes, quiconque n'est pas entièrement étranger aux notions de l'histoire, veira sans peine quelle lumière les souvenirs de l'Italie projettent sur ces vérités. Carie génie italien, comme assoupi, après la chute de l'empire et les invasions des barbares germains, et réduit à un Etat voisin de celui d'une chrysalide, subit un travail occulte, lent et pénible, avant de reprendre ses ailes et de retrouver son essor. Or, le catholicisme fut le principe vital de cette œuvre de transformation; ce fut lui qui déposa dans ces peuples les trésors de son enseignement, les pénétra de sa force et de sa vigueur, tempéra la rudesse que lui avaient apportée les Germains et marqua de son empreinte la physionomie et le langage qui en devint le brillant miroir. Ainsi le nouveau génie et la nouvelle nation italienne étaient, pour ainsi dire, créés par l'Eglise catholique; sans elle, la barbarie de l'Italie, et par conséquent de l'Europe, aurait duré bien des siècles de plus, et n'aurait disparu que pour faire place à une barbarie plus raffinée.- Celui qui a médité un peu sur l'action bienfaisante de l'Eglise dans les temps qui suivirent la catastrophe des invasions, comprendra aisément ce que nous disons et que personne n'ose plus nier de nos jours, pas même les savants historiens protestants. Cette Italie cependant, l'œuvre et le travail de l'Eglise et des Pontifes, brilla de tout son nouvel

éclat sous les plus illustres chefs de la catholicité. En effet, l'époque des communes, la plus glorieuse pour Tltalie moderne, fut signalée par les Pontifes les plus remarquables, un Grégoire VII, un Urbain If, un Alexandre III, un Innocent III, un Grégoire ÏX, un Innocent IV. L'Italie était grande alors, mais elle était éminemment catholique et, comme telle, l'Italie était à la tète du mouvement universel et de la civilisation de toute l'Europe; elle participait à l'activité et à la vie du catholicisme, qui présidait à toutes les parties du progrès civilisateur.

L'Italie triompha avec les Papes dans la terrible lutte deFEglise contre l'Empire; ce fut le triomphe de l'intelligence sur la brutalité et la violence; ce fut le triomphe de l'esprit humain formé et avisé par le christianisme; l'Italie en recueillit les premiers fruits et en jeta les premiers reflets. C'est pourquoi l'Italie catholique fut la première à ouvrir des écoles dans les cloîtres et dans les évèchés, à ranimer les études littéraires, à produire dans les chaires de doctes et excellents maîtres; elle fut la première à fonder de grandioses universités et la première à en accroître si fort le nombre pendant un siècle et demi, qu'au milieu du xiv<^ siècle, elle seule en compta autant que tout le reste de l'Europe. Mais ce prodigieux mouvement de culture qui, durant quatre siècles, grandit seulement en Italie, au sein de l'Europe encore plongée dans les ténèbres (i), et pendant que la civilisation byzantine tombait avilie dans l'empire schismatique et corrompu, était dû à

(I) César Balbo, dont nous empruntons les paroles, ajoute que la culture grecque elle-même n'a pas connu tant de siècles de splendeur exclusive. Pour trouver des civilisations aussi constamment semblables, il faudrait aller en Chine et dans l'Inde, dont cependant les littératures resteraient bien inférieures. Storia tTltalia. Som • niario, § 32.

l'Eglise des Papes. Cette Eglise, en effet, outre qu'elle avait admirablement relevé l'esprit de l'Italie, en y faisant triompher les vrais principes et les idées droites, lui imprima un merveilleux essor, en protégeant et en développant la liberté de ses communes (i). L'Italie eut alors des orateurs et des hommes d'Etat, qui poussèrent dans les assemblées populaires au perfectionnement de cette langue, dont la splendeur atteint un si haut degré dans la Divine comédie de l'Aliijiiieri. L'Italie devait être bien grande à cette époque, pour donner à l'Europe un S. Anselme d'Aoste, un S. Bonaventure, un S. Thomas d'Aquin, avec tout le cortège d'autres sublimes philosophes ou illustres théologiens; elle devait être bien grande pour voir surgir dans son sein ce glorieux triumvirat et cet Alighieri avec sa Divine comédie, qui fut nommée avec raison l'Encyclopédie du xïv'" siècle (2), œuvre gigantesque, par laquelle « l'Ita- « lie ravit la palme du génie aux nations civilisées, soit <( anciennes, soit modernes (3). » L'Italie devait être bien grande, pour voir s'élever le dôme, le baptistère et la magnifique tour de Pise, le temple de Sainte Croix et de S^*'-Marie del Fiore, à Florence; pourvoir, grâce àBrunelleschi, l'architecture atteindre à ce degré de hardiesse et de majesté, qui apparaît dans la merveilleuse coupole de S^^-Marie del Fiore; pour voir la sculpture renaître avec son antique perfection dans les œuvres d'Orcagno, de Ghiberti et de Donatello, et la peinture se ranimer sous le

(1) Le protestant Léo dit : « Les Papes se montrèrent toujours les défenseurs de « toute liberté politique. » Histoire d'Italie, 1. III, c. I, § VL Et ailleurs, il ajoute : « L'Eglise paraissait comme la source de tout bien ; c'était elle qui devait opposer « des barrières aux vices et à la tyrannie. » Op. c. 1. IV. c. IV, § IV.

(2) Foscolo. Discours sur Dante et son siècle.

(5) Primat moral et civil des Italiens^ t. II, p. 237, éd. de Capolago.

pinceau de Guido, de Giatto, du Bienheureux Angelico de Fiezole et de Masaccio; pour voir enfin se préparer les merveilles de Michel-Ange et de Raphaël.

Et la grandeur de l'Italie en ces temps, n'était pas seulement littéraire et artistique; elle embrassait de même le commerce et l'hidustrie. Les draps et les étoffes de Lucques, et surtout de Florence, luttaient alors avec les produits de TAsie; et ceux qui arrivaient de la France, des Flandres et du Brabant, se perfectionnaient dans la Péninsule, par un corps distingué d'ouvriers connus sous le nom de Yart de Calimala, qui étaient au nombre de 30,000, et dont les établissements montèrent dans la seule ville de Florence à 300. Nous ne dirons rien des autres arts industriels qui florissaient dans toutes les villes d'Italie, d'où alors ils se reflétaient, comme de leur foyer, dans tous les Etats de l'Europe. Nous ne dirons rien des progrès de l'agriculture, oii elle devança tout autre pays. Nous ne rappelleronspasque ce fut dans l'Italie de cet âge que naquit la science commerciale et financière. « Si « l'histoire ne l'attestait pas, dit le savant Cibrario(i), la ri- <( chesse et la perfection de sa terminologie en feraient foi ; « c'est ainsi que ni la France, ni l'Angleterre n'ont un mot « qui réponde à notre expression de bilancio (2). » Les banques de crédit et les lois du trafic de la monnaie se doivent aux banquiers d'Italie; ce fut alors et en Italie qu'eut lieu l'invention des lettres de change, la fondation des dépôts, l'introduction des contrats d'assurance maritime, l'établissement des plus belles institutions du crédit public et

(1) Dans son ouvrage miïiulé : Economia politica del Medio Evo^ vol. 111, c. VII, ■p. 198. — Torino 1842.

(2) Les Hollandais, le peuple commerçant par excellence, ont conservé un grand «ombre de termes italiens, comme perresto, saldo-massa^ agio, etc. (Note du Trad.)

de ces combinaisons de l'intérêt du gouvernement avec celui des particuliers qu'admirent encore les économistes modernes. C'étaient les Italiens qui avaient à cette époque les banques les plus riches de l'Europe. Gênes vit surgir l'institution si importante de la banque de S. Georges, qui eut ensuite le pouvoir de mettre une flotte en mer et de défendre la Corse contre le roi Alphonse et la Casarié (ou Crimée) contre les Turcs. C'étaient les vaisseaux des villes maritimes d'Italie, surtout de Gênes et de Venise, qui avaient alors le commerce le plus étendu; ils sillonnaient les mers les plus lointaines, et étendaient partout le nom et la puissance de l'Italie; les marchands italiens se poussaient par le Nord du Caucase et par la mer Caspienne, dans l'intérieur de l'Asie jusqu'aux Indes, et jusqu'à la Chine, ou se dirigeaient par l'Asie méridionale vers la Battriane et vers le golfe Persique ; ils voyageaient dans l'Egypte, aux ports d'Alexandrie, de Rosette, de Damiette et de Suez; et de tous les points ils revenaient chargés d'immenses richesses, qui portaient au plus haut degré la prospérité des villes de la Péninsule. La navigation italienne recevait encore un nouvel élan par la découverte de la boussole, employée et propagée dans l'Occident par ses matelots. Au moyende cet instrument. Polo fut capable de côtoyer au midi toute la Chine, de toucher Java, puis la mer qui sépare Sumatra de Malacca et, ayant doublé le cap Co^norin^ de parcourir l'océan Indien, de raser la côte de Malacca, et d'atteindre jusqu'à la petite île d'Ormuz, en recueillant les plus belles notices sur ces mers, encore inexplorées par les Européens. Encouragé par de tels précédents, Christophe Colomb, le plus grand homme de son temps, devait ouvrir un nouveau monde aux yeux de la vieille Europe, et faire

rayonner encore, sur leur déclin, lesgloires de la Péninsule. Telle était la grandeur de l'Italie catholique, de Tltalie sous l'action directe et immédiate de l'Eglise et des Pontifes, de l'Italie nourrie et animée de cet esprit, que la révolution appelle maintenant le chancre et la peste de nos grandeurs. Il est vrai que l'Italie de ces temps n'accomplit pas son entière indépendance, qui est une des prérogatives principales de la nationalité, et qui se poursuit tous les jours avec tant d'ardeur. Mais nous répondrons à cette difficulté : l*' Qu'il ^ ne faut pas juger de la grandeur d'un peuple sur les idées et sur les maximes de notre siècle. En ces temps éloignés, les] Italiens mettaient leur vraie grandeur dans leur pleine liberté communale, et ils jouissaient de cette liberté au point d'avoir assuré jusqu'au droit, non-seulement de se gouverner à leur gré dans leurs intérêts civils, mais encore de se liguer, de faire la guerre et de signer la paix. L'Empereur n'avait plus qu'un pouvoir nominal. 2'' La totale séparation de l'empire était contraire aux maximes de cette époque, où le système le plus caressé, même par les Italiens les plus éclairés, comme le Dante, était la monarchie universelle dont l'Empereur fût le chef et où l'Italie fût à la tète des autres Etats. 3° Que si les Italiens avaient voulu compléterleur indépendance, ils l'auraient pu; car leur étroite union avec la cause de l'indépendance ecclésiastique les avait placés, au temps de la paix de Constance et ensuite à la mort de Frédéric II, et pendant tout l'interrègne, en dételles conditions qu'il leur eût été possible, en même temps qu'ils consolidaient leur liberté, de se proclamer indépendants. 4*' Les Pontifes, dans le but de repousser l'influence germanique sur le nord de l'Italie, avaient constitué au sud un règne fort et distinct qui (en déj)it de ce fait que la dynastie d'An-

jou avait trompé les espérances de TEglise) eût pu neutraliser la prépondérance impériale, et faciliter l'entière émancipation de la Péninsule (i). A qui fut donc la faute, si les Italiens s'arrêtèrent dans les voies légitimes de leur indépendance, quelle fut donc la plaie funeste qui conduisit l'Italie à une triste décadence? La faute en fut au Gibelinisme, examiné au flambeau de l'histoire. En effet, la faction gibeline, dans son idée la plus large, tendait à la pleine restauration de l'impérialisme césarien; elle contrariait ainsi le système politique des Pontifes qui, en couronnant Charlemagne et ses successeurs, n'avaient point entendu donner un nouveau maître à l'Europe, mais seulement un puissant protecteur à la chrétienté et à son chef. Les légistes, que l'étude des codes impériaux avait prodigieusement multipliés, donnèrent leur appui à ce parti et, échangeant le plan de l'empire sacré contre celui du césarisme, ils adjugèrent à l'empereur d'Allemagne, tous les droits et privilèges qu'avaient eus Auguste et ses successeurs. Cependant l'Alighieri, bien que gibelin, par son idée grandiose d'une Monarchie universelle, dont son opuscule I)e Monarchia présenta l'exposé, se maintint dans des limites très-modérées et ne se départit pas des traditions catholiques (2); il vénéra les Pontifes en pleine possession de leur autorité, etfit un cas infini de leurinfluence pour le bien-être et pour l'agrandissement de l'Italie (5). Telle ne fut pas la conduite de la masse des partisans de cette faction ; ils exa-

(1) La révolution, qui n'a pas médité sur l'histoire d'Italie, a méconnu cette importante vérité, que l'illustre Balbo signala, en plus d'un endroit de son ouvrage.

(2) V. De Monarchia (op. éd. de Florence, 1841, vol. VI) 1. 111, p. 622, 628, 640, 659, 666, 668, 680, 682.

(3) Op. cit. 1. c. p. 6'i0 et 684 et la lettre aux cardinaux déjà citée.

gérèrent les droits de l'Empereur, proclamèrent le divorce absolu du temporel des Etats avec le spirituel de l'Eglise, soutinrent le pouvoir des princes sur plusieurs des matières ecclésiastiques etaltérèrent jusqu'à la nature de l'Eglise et de son autorité, préludant ainsi par leurs systèmes aux erreurs du protestantisme. Les œuvres de Occamet de Marsilio Patavino, ainsi que d'autres livres de moindre importance, consacraient ces maximes pernicieuses, qui furent propagées dans la Péninsule et au dehors par les sectes des fraticelli et d'autres de même trempe, dont fourmillaient cette époque très- corrompue.

Il est vrai que, nonobstant la descente du Bavarois, à qui ces ouvrages servirent principalement d'appui, le parti guelfe avait pris en Italie de telles proportions que l'Empire n'y était plus guère qu'un nom et une ombre. Mais par malheur l'éloignement des Pontifes, devenus presque les prisonniers de la cour de France, empêcha ce parti national, organisé et fortifié, d'anéantir complètement dans la Péninsule le gibelinisme et ses principes, et d'assurer à la fois l'indépendance de l'Eglise et des peuples italiens.

Ce fut, nous l'avouons, la faute et une grande faute d'un Pape, de Clément V, qui transporta la résidence des Pontifes à Avignon, sous la main de Philippe-le-Bel; mais ce ne fut point la faute de la papauté, qui pouvait seule alors délivrer l'Italie. Les Papes d'Avignon perdirent de plus en plus leur bienfaisant ascendant sur la Péninsule; les partis se relevèrent, s'échauffèrent et s'entredéchirèrent de nouveau; la noblesse, généralement ambitieuse et gibeline, prévalut tantôt par l'argent et parla puissance, tantôt par les compagnies d'aventuriers; l'Italie fut inondée de tyranneaux qui, pour obtenir quelque soutien, demandaient la

sanction impériale, mais rompaient en même temps avec le pouvoir de TEglise, et, s'autorisant des maximes d'Occam et de Patavino, se moquaient des censures parties d'Avignon, et continuaient d'exercer leur tyrannie.

Voilà quel fut le développement du gibelinisme que Thistoire du xiV' siècle nous présente, vivant des idées qui se formulaient pour la première fois en système dans les écrits d'Occam, de Marsilio et de leurs adhérents. Ainsi se propageait en Italie le plan d'un Etat séparé de VEglise, dont Philippe-le-Bel avait fait l'essai en France; mais en Italie, plus qu'ailleurs, cette théorie séparatiste débutait par abolir la liberté des communes, par organiser un système d'oppression, et par inaugurer la décadence progressive de la Péninsule.

Le retour des Papes à Rome ne fut pas sous ce rapport d'une grande utilité à l'Italie, parce que, malgré toute leur sollicitude, ils n'avaient pas, en face des nouveaux despotes, l'autorité nécessaire qu'ils avaient exercée autrefois.

Le pouvoir pontifical ainsi réduit et abaissé, on vit renaître le règne de la force et des usurpations, que les Papes avaient comprimé dans les siècles précédents. Ce despotisme irréligieux qui s'intronisa et se consolida sur les républiques renversées, avilit les peuples dans l'oisiveté et la mollesse, au sein des richesses et des plaisirs de leurs cités ; il les déshabitua de l'usage des armes, en maintenant des compagnies d'aventuriers, comme instruments de sa puissance, et il les endormit dans la servitude. Le paganisme des Césars venait de renaître dans la politique italienne, il se propagea dans la politique étrangère, surtout en France, sous le règne de Louis XI et rejaillit sur la littérature et sur les arts. En

comparant la vigoureuse et sublime poésie du Dante avec celle de la seconde moitié du xv^ siècle et du siècle suivant, on remarque sans peine comment le noble idéal de la littérature chrétienne s'était évanoui pour faire place à une littérature de conception entièrement païenne. La forme fut, il est vrai, admirable et cultivée, comme au temps d'Auguste; mais elle prit le pas sur les idées etpaganisa la pensée chrétienne. Le poëme du Tasse n'eut pas le pouvoir de rappeler la poésie aux sublimes inspirations du christianisme, n'ayant pu refondre toute la société imprégnée d'esprit païen. L'académie de S^-Luc, qui avait été fondée dans l'intention d'illpstrer par la peinture les grandeurs du christianisme, fut abolie; les dieux et les déesses vinrent orner les salons des grands, et la religion de la fable fut partout représentée sous les traits les plus indécents et les plus flatteurs. Le paganisme s'infiltrait fort avant dans les provinces italiennes et sa forme y altérait le génie chrétien.

Les Pontifes cependant, qui voyaient leur puissance civile singulièrement affaiblie par les goûts et les maximes en faveur, ne laissèrent pas de veiller au salut de l'Italie. Saisissant l'occasion des rapides conquêtes des Turcs, et du danger où se trouvait l'état de Venise sous le coup des menaces de ces barbares, Pie II avait convoqué à Mantoue les princes italiens; il les exhortait à oublier leurs anciens diff'érends, à se liguer en un seul corps, à faire de grands préparatifs de guerre pour résister à la puissance musulmane et sauver l'Italie de l'invasion et de la honte. Tout fut inutile : les intérêts fermentaient, l'esprit de parti s'échauffait, le zèle et le sentiment des croisades ne remuait plus le cœur de ces despotes, et les peuples continuaient leur sommeil de mort dans l'amollissement des jouissances ter-

restres. Cependant les Fergosi appelaient les Français en Italie, pour les mêler aux discordes nationales, et ils recevaient Jean d'Anjou pour compagnon dans le duché de Gênes, tandis que Venise, abandonnée dans le conflit, était forcée, après d'héroïques efforts, à conclure avec les Turcs un traité déshonorant. Paul II et Alexandre VI firent plus tard une nouvelle tentative de confédération entre les princes d'Italie, afin d'opposer une barrière insurmontable aux invasions du dehors ; mais leurs démarches restaient infructueuses, quand Louis le Maure, duc de Milan, plus sarrazin que païen, ouvrit les portes d'Italie aux ambitions de Charles VMI et jeta cette belle contrée dans un abîme de maux. Ainsi commençait pour nous l'époque appelée de la prépondérance étrangère et due au caractère païen de cette politique que Machiavel, dans ses écrits, éleva aux honneurs d'un système fameux. Je n'exposerai pas ici le reste des malheurs de l'Italie. Ces malheurs allèrent toujours croissant et touchèrent à leur comble, lorsque, oubliant les principes de leur propre indépendance nationale et reniant leurs gloires, les Italiens se tinrent pour honorés de devenir français; et cela en un temps où la France catholique et libérale avait été supplantée et comprimée par un parti incrédule et despotique, qui n'eut d'autre mérite que de défendre au prix de tous les sacrifices les frontières de la nation.

Par là le principe même de gibelinisme qui, au moyenâge, avait empêché l'Italie de s'affermir et de couronner son indépendance, y engendra la servitude et l'avilissement, parce qu'il mit au jour le système de l'Etat séparé de l'Eglise. Pour s'être transformé de plus en plus, dans les temps qui suivirent, en un vrai paganisme rival du pou-

voir catholique, et pour s'être nourri des principes protestants, fébroniens et jansénistes qu'il avait émis dans les écrits du xiii^ siècle, ce même principe réussit à donner un des coups les plus mortels à la grandeur de l'Italie. 11 avait excité la soif ardente des imitations étrangères, non pas des plus conformes à son caractère et à ses traditions; mais des plus antinationales, des plus impies, des plus ignobles. Pareil esprit germa surtout dans la Péninsule, au temps des invasions françaises; alors, en effet, les Italiens plongés dans la pire des décadences, qui était de perdre par leur faute leur propre nationalité et jusqu'à leur nom, se réjouissaient de son esclavage et s'applaudissaient de sa honte. Cependant, même à cette époque, l'Italie eut des hommes incomparables, des hommesdont les noms resterontà jamais gravés au fond des cœurs vraiment italiens, des hommes qui défendirent vigoureusement la nationalité italienne, et qui en représentèrent l'indépendance sans se laisser fléchir ni déconcerter. Ces hommes furent surtout les deux immortels Pontifes Pie VI et Pie VII. La république et l'empire de France purent en faire des prisonniers, mais non les entraîner à un acte de faiblesse et d'asservissement; la puissance républicaine ou impériale ne parvint pas â arracher de leurs lèvres un seul mot d'adhésion à l'injustice et à la force. Devant l'usurpation armée ils parlèrent hautement et solennellement de droit ; devant la conquête, ils revendiquèrent courageusement l'indépendance de leurs provinces italiennes. Leur langage fut celui de notre vénéré Pontife Pie IX; et le langage des trois Papes qui ont immortalisé le même nom, c'est l'écho de l'Italie, de l'Italie des traditions, de l'Italie qui cherche en elle-même et non dans les importations de l'Angleterre protestante, sa gloire

et sa grandeur, de l'Italie qui, en conservant l'autonomie de chaque Etat, cherche dans leur confédération son unité, sa force et son indépendance.

En raisonnant ainsi, notre intention n'est pas de conseiller au xix^ siècle la remise en vigueur de toutes les institutions d'un âge qui n'est plus; nous voudrions seulement, pour le bien de l'Italie, faire comprendre que la souveraineté du Pape, non-seulement n'est pas contraire à la liberté et à Tindépendance de notre nation (i), mais qu'elle y est intimement liée (2); qu'ainsi retournant dans les voies de ses traditions historiques, ses intérêts les plus chers lui commandent de restaurer son union fédérative sous la présidence du Souverain Pontife. Nous voudrions en second lieu que l'Italie régénérée n'opposât aucun obstacle à la plénitude et à l'efficacité de l'action catholique.

Le libéralisme moderne de l'Italie, qui puise ses aspirations non plus aux traditions catholiques de notre vraie grandeur, mais aux souvenirs corrompus (juoique brillants de la Rome païenne, se propose d'ôter à la religion toute influence, tout contrôle sur les idées qui forment les principes de l'individu et constituent la vie des nations. Dans le système de ce faux libéralisme, la foi n'a pas sa place; on l'y laisserait tout au plus comme un ornement, mais non comme un principe vital; comme un moyen de retenir les peuples en état de sujétion, ainsi que le voulait Machiavel, mais non comme un principe dirigeant de la conscience des gouvernés et des gouvernants, de la vie privée et publique des nations; on l'y laisserait pour être une esclave du pou-

(1) Dép.de Napoléon III à l'Archevêque de Bordeaux. 1859.

(2) Lettre de Napoléon, président de la république, au nonce du Pape à Paris. 7 déc. 1848.

voir civil qui Tenchaînerait au char de ses usurpations et de ses progrès matériels, mais non pour manifester les divins principes de Tordre et de la justice, non pour servir de règle suprême qui, sans les empêcher, conduit dans la voie droite les progrès de l'esprit humain et met un frein à ses aberrations.

Le faux libéralisme de notre époque a substitué ainsi au principe religieux, qui est de sa nature distinctdu principe civil auquel il est supérieur, un panthéisme social, un dieu César, un dieu Etat; ce libéralisme est un vrai retour à l'ancien paganisme, avec ses égarements les plus monstrueux, avec ses crimes les plus avilissants. Il part de Joseph II, de son système fébronien et de ses mesures politico-religieuses qu'eussent enviées Tibère et Néron (i), pour passer ensuite à Henri VIII et à la reine Elisabeth d'Angleterre. C'est pourquoi il a tant à cœur de posséder Rome et d'y détruire la papauté, sous prétexte d'en assurer l'indépendance. Il comprend bien, comme le comprenait Frédéric II de Prusse, que d'enlever au Pontife son indépendance, à fonder les églises nationales en Europe, il n'y a qu'un pas, que le despotisme politique a la confiance de pouvoir franchir. De cette manière l'Italie catholique aurait son Eglise nationale avec ses ministres, tous au service d'un Cavour ou de tout autre despote encore pire. Une nation qui a élevé sur le monde entier le flambeau sacré de la vérité religieuse alimentée par le pontificat, se courberait, grâce à nos libéraux, sous les pauvres et puérils enseignements de l'Eglise protestante; elle se couvrirait de

{l)?ïi\\\i\ts. Droit ecclésiastique, irsiMi par l'abbé Crouzet, t. III, 1. 1, §CXXXVI, p. ^25. Paris, 1851.

ses misérables lambeaux. — Oh! disons-le hautement, le libéralisme moderne de la révolution d'Italie et de toutes les sectes européennes est d'une petitesse qui le rend digne <Ju mépris et même de l'exécration de tout cœur italien. Imbu des germes empoisonnés de la réforme, il ne sait envisager le principe des nationalités qu'en renouvelant la dure patrie antique et qu'en isolant les nations au sein du genre humain ou en ne les rattachant que par le lien du crime. Il est incapable de s'élever aux principes souverains que nous offre le catholicisme dans son action sur l'humanité; il est incapable d'embrasser du regard le sublime spectacle de toutes les nations devenues sœurs, unies dans un lien de parenté et d'amour, mêlées sans confusion en une seule famille, qui est la famille de Dieu, sous la tendre sollicitude d'un père commun qui est le Vicaire de Jésus- Christ. Nous ajouterons que ce libéralisme fourvoyé et dégénéré est ennemi de l'Italie, parce qu'en voulant la dépouiller de la papauté, il la dépouille de sa gloire la plus éclatante, celle d'être, par les Papes, à la tête de toutes les nations du globe; il la prive de son plus bel éclat, qui est d'avoir dans son sein la capitale de 350 millions d'hommes où des contrées les plus lointaines tous les peuples ont les yeux fixés, et de posséder le pasteur de l'Eglise catholique, le chef de l'humanité entière divinement régénérée, le centre suprême autour duquel devront se dérouler les événements du monde, l'auguste personnage au triomphe définitif duquel sont destinées et subordonnées les vicissitudes et les catastrophes de la société : la guerre ou la paix des Etats, les progrès et les déchéances des peuples, toutes les évolutions de l'esprit humain. Ce libéralisme, ennemi de l'Italie, est notre vrai tyran. Et quelle plus odieuse tyran-

nie, en effet, que celle qui pèse sur les âmes? Or, les Eglises nationales nous off"rent-elles autre chose qu'un royal despotisme pressurant la conscience des sujets?

Je défie tous nos libéraux hostiles à la papauté, de me nommer dans l'histoire de l'Europe un seul prince qui ait poussé à l'établissement d'une Eglise nationale, sans avoir été un despote; je les défie de me trouver un prince despote, qui n'ait plus ou moins, suivant les circonstances, poussé au système de l'Eglise natiouaie et de l'oppression detoutcequi représente l'autorité religieuse. L'Italie catholique devrait donc se préparer à voir régner sur son sol les bûchers d'Elisabeth d'Angleterre, à subir ou le sort de l'Irlande, trois fois spoliée et martyrisée par un gouvernement qui veut de gré ou de force lui imposer son Eglise nationale, ou le sort de la Pologne, à qui Nicolas F' a fait connaître les persécutions de Domitien. Oui, le libéralisme de la révolution est un despote, un tyran et, comme tel, il a besoin de réduire l'Eglise en servage, pour ne reconnaître aucun frein et pour ne pas s'entendre reprocher ses barbaries et ses cruautés.

C'est pour cela qu'il a commencé de faire la guerre aux concordats, et cherché à les détruire. Qu'est-ce, en eff'et, que les concordats, dont le libéralisme a fait l'objet de ses plus furieuses attaques? Les concordats n'ont été dans tous les temps qu'une bienveillante et paternelle concession de l'Eglise à la nationalité des peuples. Tout ce qui tient à la révélation et à l'établissement divin, n'est pas susceptible de modification dans l'Eglise; mais une partie de sa discipline peut être tempérée et radoucie par l'autorité de l'Eglise, peut être accommodée au génie, aux mœurs, aux coutumes, aux lois des peuples. Les concordats, en se prêtant à ces

divers tempéraments, mettent en sécurité les droits fondamentaux du pouvoir ecclésiastique et en garantissent le respect dans la sphère de ses attributions. Or, le libéralisme moderne ne veut pas de concordats, non qu'il entende se soumettre à la discipline commune de l'Eglise, mais parce qu'il en repousse l'autorité en toute chose qui ne tombe pas sous les sens; le libéralisme moderne veut l'Eglise ou esclave ou invisible, et par conséquent aussi nulle qu'inotfensive.

M. deCavour cependant nous a parlé de catholicisme, il en a pris la défense au nom des catholiques, et nous a assuré que l'Italie gardera la foi de ses ancêtres soutenue et protégée par l'Etat. Mais M. de Cavour comprenait-il que le catholicisme est une vérité religieuse, et partant une vérité sociale, une vérité politique?c( Une religion n'emcc brasse pas seulement un seul côté de l'homme, mais « l'homme tout entier, la société tout entière. Les mœurs, la c( législation, la vie sociale, la vie politique de toutes les « nations à toutes les époques n'ont été que le miroir fidèle a de leur vie religieuse ». Si donc le catholicisme était pour M. de Cavour la vérité religieuse, il devait commencer par faire de l'Italie le llamboyant et brillant miroir de ses divins enseignements. M. de Cavour en a-t-il usé ainsi? A-t-ii voulu que sa politique et son action sociale reflétassent les maximes et les principes de cette religion qu'il disait si bien enracinée sur la terre italienne, et à laquelle il avouait queles populations de la Péninsule restaient si profondément attachées? « La religion, » dit encore M. Guizot, « n'est « pas une étude et un exercice, auquel on assigne son « lieu et son heure; c'est une foi, une loi qui doit se faire « sentir constamment et partout et qui n'exerce qu'à ce

« prix sur lame et la vie toute sa salutaire action »(i). Or, en quelle partie de radministration de M. de Cavour et des révolutionnaires italiens avons-nous pu observer la physionomie, le sceau, le reflet des principes du catholicisme? Nous y voyons bien l'empreinte marquée des maximes des ennemis les plus acharnés de l'Eglise, de ceux qui ont préparé, encouragé et consommé le système protestant qui emporte la destruction du catholicisme et la rénovation du paganisme dans la société. Tels sont les prototypes de l'administration de Cavour, de ses partisans et de ses successeurs, tels devront être les maîtres de civi- i lisation offerts à l'Italie catholique; leurs principes devront I mettre le comble à ce progrès qu'on dit moderne et qui est aussi vieux que Marsilio de Padoue et toute cette race | d'écrivassiers et d'hérétiques que Goldasto a réunis en de gros volumes, comme ayant été les précurseurs du protestantisme. Voilà la civilisation à laquelle toute l'école , révolutionnaire prétend réconcilier l'Eglise et le souverain J Pontife. Réconciliation impossible; l'Eglise et son Pontife condamnent, comme ils ont condamné et condamneront toujours, cette civilisation menteuse, païenne et sensuelle, ennemie des grandeurs de l'Italie et de toute l'Europe (2).

(1) Mémoires pour servira llustoire de mon temps, t. III. Y. Correspondant ^ sept. 1860, n" 60, p. 64.

(:2) V. l'allocution de S. S. Pie IX dans le consistoire du 18 mars 1861, ainsi que les nombreuses pastorales publiées ensuite par les évêques, surtout de France. Le Constitutionnel et d'autres joiu-naux de la même trempe ont crié, sur tous les tons, que le Pape et les évêques condamnaient la civilisation moderne, pour glorifier le moyen-âge et renouveler Tutopie de la théocratie universelle. Quoi déplus risible? Obacun sait d'ailleurs que le Constitutionnel^ pour ne rien dire du Siècle^ etc., n'a pas changé de caractère religieux, en même temps que de principes politiques, et que c'est toujours le même journal qui, le 2 sept. 1828, proposait d'abolir la hiérarchie française, si elle refusait de se soumettre aux lois les plus irréligieuses de l'Etat.

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Mais l'Eglise et le Pontife sont les dépositaires et les interprètesinfaillibles de la vérité religieuse; leur condamnation révèle donc au monde entier que le libéralisme moderne de la révolution est un vrai protestantisme social, un vrai paganisme dans toutes ses formes, un principe destructif du christianisme même et par conséquent destructif des gloires, des grandeurs et des libertés de l'Italie. Le temps des impostures est passé, les mensonges de la révolution n'en imposent plus aux Italiens et ne profitent plus à leurs auteurs; l'hypocrisie est tombée en dérision et en mépris; la mèche est désormais par trop éventée. L'Italie est sur le bord d'un immense précipice; un affreux danger la menace: le socialisme le plus monstrueux, et rien ne pourra l'en retirer que le catholicisme.

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