I. — Lettre de Lord J. Rtissell à Sir J. Hudson
Foreiug-Office, 27 octobre 1860.
« Monsieur,
« Il paraît que les derniers actes du roi de Sardaigne ont été fortement désapprouvés par quelques-unes des principales cours de l'Europe.
« L'empereur des Français, en apprenant l'invasion des Etats du Pape par l'armée du général Cialdini, a retiré son ministre de Turin, exprimant en même temps l'opinion du gouvernement impérial en condamnation de l'invasion du territoire Romain. L'empereur de Russie a, nous dit-on, déclaré en termes énergiques l'indignation que lui inspirait l'entrée de l'armée du roi de Sardaigne sur le territoire napolitain et a rappelé sa mission toute entière de Turin. Le prince-régent de Prusse a également pensé qu'il était nécessaire de communiquer à la Sardaigne son mécontentement, sans juger cependant nécessaire de rappeler le ministre de Prusse de Turin.
« Après ces actes diplomatiques, il ne serait ni juste envers l'Italie ni respectueux vis-à-vis des autres grandes puissances de l'Europe, que le gouvernement de S. M. réservât plus longtemps l'expression de son opinion.
<i En se prononçant toutefois, le gouvernement de S. M. n'a nullement l'intention de soulever une discussion sur les motifs qui ont été donnés au nom du roi de Sardaigne pour l'invasion des Etats romains et napolitains. Que le Pape soit ou non justifié à défendre son autorité par le secours de recrues étran-
gères; que le roi des Deux-Siciles, en conservant son drapeau déployé à Capoue ou à Gaëte, pût être ou non considéré comme ayant abdiqué, ce ne sont pas là des arguments sur lesquels le gouvernement de S. M. se propose de s'étendre.
« Les grandes questions qui lui paraissent en discussion sont celles-ci :
« Le peuple de l'Italie avait-il le droit de donner l'appui' de ses troupes aux peuples des Etats romains et des Deux-Siciles?
« Il paraît que deux motifs ont surtout engagé le peuple des Elats romains et napolitains à s'unir de grand cœur pour l'abolition de leurs gouvernements. Le premier de ces motifs était que le gouvernement du Pape et celui du roi des Deux-Siciles veillaient si mal à l'administration de la justice, à la protection de la liberté -personnelle et au bien-être général, que leurs sujets ont regardé le renversement de leurs maîtres comme un préliminaire nécessaire à toute amélioration de leur situation. Le second motif était que, depuis l'année 1819, la conviction s'était établie que la seule manière dont les Italiens pourraient s'émanciper de toute influence étrangère étaitde constituer en un gouvernement fort l'Italie tout entière. La lutte de Charles-Albert, en 1848, et la sympathie que le roi actuel de Sardaigne a montrée pour la cause italienne, ont naturellement produit l'association du nom de Victor-Emmanuel à l'autorité unique sous laquelle les Italiens aspirent à vivre.
« En considérant la question à ce point de vue, le gouvernement de S. M. doit admettre que les Italiens eux-mêmes sont les meilleurs juges de leurs propres intérêts.
« L'éminent juriste Vattel discutant la légalité de l'appui donné par les Provinces-Unies au prince d'Orange, quand il a envahi l'Angleterre et renversé le trône de Jacques II, dit : « l'autorité du prince d'Orange a eu sans doute une certaine influence sur les délibérations des Etats-Généraux; mais elle ne les a pas entraînés à commettre un acte d'injustice; car lorsqu'un peuple,.
pour de bonnes raisons, prend les armes contre un oppresseur, ce n'est qu'un acte de justice et de générosité d'aider de braves gens à la défense de leurs libertés. Par conséquent, d'après Vatlel, la question se réduit à ceci : Le peuple de Naples et le peuple des Etats Romains ont-ils pris les armes contre leurs gouvernements pour de bonnes raisons?
« Sur cette grave question, le gouvernement de Sa Majesté soutient que ces deux peuples sont eux-mêmes les meilleurs juges de leurs propres affaires. Le gouvernement de Sa Majf^sté ne se croit pas justifié à déclarer que les peuples de l'Italie méridionale n'avaient pas de bonnes raisons, pour refuser soumission à leurs anciens gouvernements : le gouvernement de Sa Majesté ne peut donc prétendre blâmer le roi de Sardaigne d'avoir voulu les secourir.
a II y a toutefois une question de fait. Il est affirmé par les partisans des gouvernements tombés, que le peuple des Etals Romains est attaché au Pape, et le peuple du royaume de Naples à la dynastie de François II, mais que les agents sardes et les aventuriers étrangers ont renversé par la force et par l'intrigue les trônes de ces souverains.
« Il est néanmoins difficile de croire, après les événements extraordinaires dont nous avons été témoins, que le Pape et le roi des Deux-Siciles possédassent l'amour de leurs peuples. Comment se fait-il, doit-on se demander, que le Pape ait vu l'impossibilité de lever une armée romaine, et qu'il ait été forcé de compter presque entièrement sur des mercenaires étrangers? Comment est-il arrivé en outre, que Garibaldi ait conquis presque toute la Sicile avec 2,000 hommes et ait marché de Reggio sur Naples avec o,000? Comment, si ce n'est pas la désaffection universelle du peuple des Deux-Siciles? Et on ne peut prétendre que ce témoignage de la volonté populaire soit un caprice ou un effet sans cause? 11 y a quarante ans, le peuple napolitain tit une tentative régulière et modérée pour réformer son gouverne-
ment sous la dynastie régnante. Les puissances de l'Europe, réunies à Laybach, résolurent (à l'exception de l'Angleterre), d'étouffer cette tentative par la force. Elle fut étouffée et une grosse armée étrangère fut laissée dans les Deux-Siciles pour maintenir l'ordre social. En 1848, le peuple napolitain essaya de nouveau de s'assurer la liberté sous la dynastie des Bourbons; mais ses meilleurs patriotes ont payé par dix années de prison le crime de s'être efforcés d'affranchir leur pays. Quoi d'étonnant alors que, c^i) 1860, les Napolitain<i, pleins de méfiance et de ressentiment, renversent les Bourbons, comme en 1680, l'Angleterre a renversé les Stuarts.
« Il faut admettre indubitablement que la rupture des liens qui rattachent un souverain à ses sujets est un grand malheur en soi. Les notions de fidélité deviennent confuses, la succession aux trônes est mise en question, des partis hostiles menacent la paix de la société; les droits et les prétentions s'opposent les uns aux autres, et troublent l'harmonie de l'Etat. Cependant il faut reconnaître, d'un autre côté, que la république italienne a été dirigée avec une modération et une tolérance singulUres. Le renversement des pouvoirs existants n'a pas été suivi, comme c'est trop souvent le cas, de l'explosion de vengeances populaires. Nulle part les vues extrêmes des démocrates n'ont prévalu. L'opinion publique a paralysé les excès du triomphe public. Les formes respectées de la monarchie constitutionnelle ont été associées au nom du prince qui représente une ancienne et glorieuse dynastie.
« En présence de ces causes et des circonstances accessoires de la révolution d'Italie, le gouvernement de Sa Majesté ne peut voir des raisons suffisantes pour le blâme sévère dont l'Autriche, la France, la Prusse et la Russie ont frappé les actes du roi de Sardaigne. Le gouvernement de Sa Majesté aime mieux tourner ses regards vers la perspective agréable d'un peuple construisant l'édifice de ses libertés, et consolidant l'œuvre de son indé-
pendance au milieu des sympathies et des vœux favorables de l'Europe.
« Je suis, etc.
« John Rlssell. »
l\ S. Vous êtes libre de donner copie de cette lettre au comte de Cavour.