‹ Histoire de la révolution de 1860 en Sicile (volume 2)Chapitre 5 sur 36 · P.ÉVOI.UT. DE SICILE. T. II · texte numérisé non relu

P.ÉVOI.UT. DE SICILE. T. II

et le Saint-Père. Bien que le noble lord n'ait pas communiqué aux Chambres les documents relatifs à cette affaire, on en devine assez le contenu par la dépêche de Lord Cowley, du 18 mai. L'ambassadeur anglais à Paris annonçait la prolongation de l'occupation française à Rome et rapportait les motifs que lui avait présentés M. Thouvenel pour justifier son gouvernement, avec la promesse que cette prolongation ne serait plus que temporaire. Preuve manifeste que Lord Russell avait ordonné à Lord Cowley d'insister fortement pour l'évacuation de Rome. Plus tard et par une dépêche du 42 août, M. Russell écrivait de Rome à Lord John que l'occupation des Français dans celte ville était indéfiniment prorogée, et lui signalait de nouveau ce qu'il lui avait maintefois répété, à savoir que dans sa conviction le gouvernement de l'Empereur n'avait aucune intention de rappeler sa garnison. Le noble lord mettait donc évidemment une extrême importance au rappel des soldats français, dont l'honneur n'eût jamais souffert une invasion des Garibaldiens dans le centre des Etats de l'Eglise, pas plus qu'un mouvement d'insurrection provoqué par les annexionnistes; sans compter que la présence des Français à Rome permettait à Lamoricière de disposer d'une plus grande force contre Garibaldi. Nous croyons qu'à-propos de cette prolongation de l'occupation française, Lord Russell, dans sa dépêche du 22 mai à Sir Hudson,à Turin, a usé d'équivoque sur la question romaine en disant : « Je ne peux vous parler longuement ici des « Etats Romains. Le gouvernement de S. M. n'a pas des « informations précises concernant les rapports qui existe tent entre le Pape et le roi de Sardaigne ; mais, afin que « les troupes pontificales n'envahissent pas l'Emilie et la

u Toscane, le gouvernement de S. M. regarde la Sardaigne « comme obligée à maintenir une attitude défensive. » Or, le même jour, John Russell recevait les déclarations du cardinal Antonelli qui annonçait ouvertement que le Pape n'avait aucune intention agressive, que l'armée de 20,000 hommes qu'il espérait avoir à la fin d'août suffirait à peine pour protéger Tordre public, quand il n'y aurait à repousser aucune attaque de la part de Garibaldi ou du roi de Piémont : le gouvernement du St-Père, ajoutait-il, est décidé à défendre envers et contre tous ses propres droits, mais non à attaquer le territoire piémontais (i). Néanmoins Lord Russell, dans la note adressée le 26 mai à M. de Cavour, ne disait pas un mot du domaine pontifical; mais lui demandait seulement la promesse qu'il ne ferait point de cession territoriale à la France, et qu'il n'attaquerait pas l'Autriche ni le royaume de Na|)Ies.Dans la note postérieure du 31 août, adressée à Sir Hudson, pour en laisser copie à M. deCavour,il insistait de nouveau sur les mêmes points; mais il n'engageait pas le moins du monde le ministre piémontais à ne pas envahir les possessions du St-Père. Il en avait résolu la ruine et avait certainement donné à Sir Hudson des instructions conformes qu'il ne voulut point soumettre aux Chambres Britanniques.

Effectivement, Sir Hudson, dans sa dépêche de Turin, en date du 7 septembre, présentait comme imminente l'heure où le gouvernement sarde prendrait l'offensive contre les Etats Romains, et la manière de s'exprimer montrait assez qu'il écrivait à quelqu'un dont les vues étaient les siennes et dont la connivence ne faisait pas l'objet du moindre doute.

^l) Dépêche du 11 mai envoyée de Rome par M. Russell a Lord Russell.

Sous la même date du 7 septembre, Lord Rnssell, dans une note à Lord Covvley qui devait la communiquer à M. Thouvenel, en réponse à la dépêche de celui-ci, datée du 22 août, laisse assez voir qu'il était convaincu de la prochaine occupation des Marches et de TOmbrie, occupation qu'il ne qualifie certainement pas d'injustifiable, comme serait à son avis la guerre de la Sardaigne contre la Vénétie.

Alors sans doute John Russell aura donné des instructions à son ministre de Paris, pour forcer M. Thouvenel à reconnaître l'intervention des Piémontais dans les Etats de l'Eglise et après, dans les Deux-Siciles. En effet, Lord Covvley, dans sa dépêche du 12 septembre, en réponse à la dernière de Lord Russell, expose les efforts et les raisonnements qu'il a employés pour amener M. ïhouvenel à la persuasion que la France devait tenir pour légitime l'entrée des Piémontais dans les Etats du Pape. « Ayant approuvé, » avait-il dit à M. Thouvenel, « approuvé et reconnu l'anne- « xion des Duchés à la Sardaigne, vous ne pouvez pas con- « tester au royaume de Naples le droit qu'il possède d'exéc( cuter la même chose. Si vous avez vu avec complaisance (c la séparation des Légations d'avec le gouvernement du « Pape, vous ne devez pas vous opposer à ce que l'Ombrie « et les Marches aspirent également à être libres. « Lord Cowley disait de plus qu'entre la situation des Légations et celle des Marches il n'y avait qu'une ombre de différence. Mais dans la dépêche du 21 septembre à Fane, Lord Russell révélait beaucoup plus clairement sa complicité coopératrice dans l'invasion piémontaise des Etats de l'Eglise. v< Dans le cours de notre conversation, » écrivait-il, « le comte ce Wimpfen m'a lu une circulaire du comte Rechberg qui « condamne de la façon la plus absolue l'invasion des Etats

« Romains effectuée par l'armée piémonlaise. Je lui ai ré- « pondu qu'en ce point je pensais tout autrement que le ce comte Rechberg... Le roi Victor-Emmanuel ayant accepté « la mission d'être le chef et le champion de l'Italie, j'ai « cru qu'il était obligé par la nécessité à ne pas permettre « que les provinces du royaume italien lui soient disputées « par les compagnons de Garibaldi ni par les mercenaires « étran£;ors du Pape. C'est le devoir du roi de régler et « de modérer le mouvement de la Péninsule, de comprimer ce l'anarchie par la force, de substituer un gouvernement « régulier à l'oppression qui abat et à l'insurrection qui « met dans un état convulsif les provinces de l'Italie. » C'était dans le même sens (jue John Russell écrivait le 4 octobre à Crampton et à Bloomfield, en justifiant et en défendant solennellement l'invasion piémontaise dans les Etals Romains et en ordonnant à ses ambassadeurs de communiquer sa déj>èche aux cours de St-Pétersbourg et de Berlin près desquelles ils étaient accrédités. Il fallait faire savoir à ces cours que le gouvernement anglais ne prenait pomt part au déplaisir que la chute de cet Etat occasionnait à quelques puissances de l'Europe. Le langage employé par Lord Russell dans ces pièces dij)lomatiques est le même qu'ont employé dans leurs circulaires M. de Cavour et Farini. Ceci prouve à l'évidence que M. de Cavour mit sa politique d'accord avec le ministre des affaires étrangères de la Grande-Bretagne, qui dicta ses principes à M. de Cavour, ou adopta les siens, et promit, en tout cas, d'appuyer de son influence la révolution italienne et la déchéance de la Papauté.

Mais d'avoir spolié le St-Père de la majeure partie de ses provinces ne suffisait pas à Lord Russell; il continua, tou-

jours en s^aidant de la Maison de Savoie, à faire son possible pour détruire complètement le pouvoir temi)orel de l'Eglise en Italie. Dans sa dépêche du 22 septembre à Lord Cowley, il insiste vivement pour que les troupes françaises soient retirées de Rome et de Cività-Vecchia, et laissent ce peuple libre de manifester sa volonté et de secouer l'oppression sous laquelle il a gémi si longtemps. ïl fait peser sur la France toute la responsabilité de la prolongation d'un système administratif qui rend les sujets mécontents et malheureux, 11 emploie tous les artifices pour persuader à ce gouvernement que le Pape peut rester à Rome sous la protection des Piémontais et conserver son autorité spirituelle sur le monde catholique, sans son pouvoir temporel, qui le place dans r humiliante condition d^ être gardé jour et nuit par les Français. Lord Russell voulut que cette dépêche fût communiquée à M. Thouvenel, et il ne s'en tint pas là. Son ambassadeur à Paris, comme on le voit par les dépêches du 25 et du 29 septembre, continua à presser le gouvernement français de satisfaire aux désirs de Lord Russell; et les mêmes instances n'ont pas encore cessé. Au reste, le noble lord n'en fit pas un mystère dans le parlement anglais; il Y rebattit tout ce qull avait dit d'autres fois contre le gouvernement du Pape, y vomit un torrent d'injures contre le chef de l'Eglise et pérora pour l'entière abolition de son pouvoir temporel, en affirmant de nouveau cette maxime solennellement proclamée dans sa fameuse dépêche du 27 octobre et répétée à satiété que chaque peuple est libre de se donner le gouvernement qu'il juge le meilleur pour ses intérêts (i). Nous reviendrons sur ce point; nous voulons seulement conclure de ce qui vient d'être dit à Vévidente

(i) Séances de la Chambre des Communes du 5 et du 6 fév. 1861.

complicité du ministre anglais dans l'invasion des Etats Romains et conséquemment à la pleine approbation donnée par lui au Mémorandum de M. de Cavour.

Mais cette pièce et l'invasion qu'elle justifiait n'obtinrent pas le même accueil auprès des autres cours de l'Europe. Les gouvernements furent en général indignés de la politique tortueuse et usurpatrice de la Sardaigne et protestèrent énergiquement contre l'occupation des Etats pontificaux (i). Dans la note présentée au ministère subalpin, le 43 novembre, à l'occasion de l'invasion des Etats Napolitains, la Prusse jugea sévèrement le Mémorandum de Cavour et envoya la dépêche suivante au comte Brassier de S. Simon, ambassadeur à Turin, dépêche signée du baron de Schleinilz, ministre des affaires étrangères.

« Le gouvernement de S. M. le roi de Sardaigne, en nous « faisant communi({uer, par l'intermédiairedeson ministre « à Berlin, le Mémorandum du 12 septembie, semble lui- « même avoir voulu nous engager à lui faire part de l'im- « pression que ses derniers actes et les principes d'après « lesquels il a cherché à les justifier, ont produite sur le « cabinet de S. A. R. M^"^ le prince-régent. Si ce n'est <-' qu'aujourd'hui que nous répondons à cette démarche, « Votre Excellence aura su apprécier d'avance les motifs « de ce retard; car, d'un côté, elle sait combien nous dési- « rons maintenir de bons rapports avec le cabinet de Turin « et, de l'autre, les règles fondamentales de notre politique « sont Irop présentes à son esprit pour qu'elle n'ait pas dû « pressentir la profonde divergence de principes que toute « explication devait nécessairement constater entre nous et « le gouvernement du roi Victor-Emmanuel. Mais, en pré-

fl) V. la Patrie du 10 sept. 1860 et la dépêche de Turin du 12 sept.

« sence de la marche de plus en plus rapide des événece ments, nous ne saurions prolonger un silence qui pouce rait donner lieu à des malentendus regrettables et jeter ce un faux jour sur nos véritables sentiments. C'est donc ce afin de prévenir des appréciations erronées, que par l'orce dre de S. A. R. M^"" le prince-régent, je vous exposerai ce sans réticenses la manière dont nous envisageons les ce derniers actes du gouvernement sarde et les principes ce développés dans son Mémorandum précité.

ce Tous les arguments de cette pièce aboutissent au prince cipe du droit absolu des nationalités. Certes , nous <e sommes loin de vouloir contester la haute valeur de l'idée ce nationale. Elle est le mobile essentiel et hautement avoué ce de notre propre politique qui, en Allemagne, aura touee jours pour but le développement et la réunion, dans une <c organisation plus efficace et plus puissante, des forces ce nationales. Mais, tout en attribuant au principe des nace tionalités une importance majeure , le gouvernement ce prussien ne saurait y puiser la justification d'une police tique qui renoncerait au respect dû au principe du droit. ce Au contraire, loin de regarder comme incompatibles ces ce deux principes, il pense que c'est uniquement dans la ce voie légale des réformes et en respectant les droits exisce tants, qu'il est permis à un gouvernement régulier de ce réaliser les vœux légitimes des nations.

ce D'après le Mémorandum sarde, tout devrait céder aux ce exigences des aspirations nationales et toutes les fois que ce l'opinion publique se serait prononcée en faveur de ces ce aspirations, les autorités existantes n'auraient qu'à abdice quer leur pouvoir devant une pareille manifestation.

ce Cependant c'est en s'appuyant sur le droit absolu de la

« iialionalité itaïïeiine et sans avoir à alléguer aucune « autre raison, que le gouvernement de S. M. le roi de Sardaigne a demandé au Saint-Siège le renvoi de ses troupes non italiennes et <jue, sans même attendre le refus de celui-ci, il a envahi les Etats pontificaux dont il occupe, à l'heure qu'il est, la majeure partie. Sous ce même prétexte, les insurrections qui éclatèrent à la suite de cette invasion ont été soolenues; l'armée que le Souverain Pontife avait formée pour maintenir l'ordre public a été attaquée et dispersée. VA, au lieu de s'arrêter dans la voie qu'il a poursuivie au mépris du droit international , le gouvernement sarde vient de faire donner l'ordre à son armée de franchir sur différents points les frontières du royaume de Naples, dans le but avoué de venir au secouis de l'insurrection et d'occuper militairement le pays. En même temps, les Chambres piémontaises sont saisies d'un projet de loi tendant à effectuer de nouvelles annexions en vertu du suffrage universel et à inviter ainsi les populations à déclarer formellement la déchéance de leurs princes. C'est de cette manière que le gouvernement sarde, tout en invoquant le principe de non-intervention en faveur de l'Italie, ne recule pas devant les infractions les f)lus flagrantes au même principe dans ses rapports avec les autres Etats italiens. Appelés à nous prononcer sur de tels actes et de tels principes, nous ne pouvons que les déplorer profondément et sincèrement, et nous croyons remplir un devoir rigoureux en exprimant de la manière la plus formelle notre désapprobation et de ces principes et de l'application que l'on a cru pouvoir en faire, a En vous invitant, monsieur le Comte, à donner lecture

« de la présente dépêche à M. le comte de Cavour et à lui <c en laisser copie, je saisis cette occasion pour vous réité- (c rer Tassurance, etc.

Nous reproduirons ailleurs les autres protestations de la Russie et de l'Espagne auxquelles donna lieu l'occupation du royaume de Naples. Pour l'Autriche, elle condamna hautement l'invasion des Etats de l'Eglise. Elle déclara que le gouvernement de Turin n'avait aucun droit d'intervenir dans les Etats du Pape; qu'elle se regardait comme libre de tout engagement et autorisée à ne prendre conseil que des circonstances. Si elle avait souffert, disait sa dépêche, tout ce qui s'était fait en Italie après la paix de Villafranca, c'avait été uniquement pour ne pas troubler la paix de l'Europe (i). A partir de ce moment, l'Autriche prenait une altitude plus belliqueuse; elle concentrait un corps d'armée à Borgo-Forte sur le Pô et en faisait marcher un autre sur le Mincio (2). Ensuite elle ordonnait une levée de 100,000 hommes (3); elle faisait partir de la Vénétie toutes les familles des officiers (4) et décrétait que, pendant la nuit, les phares du littoral ne seraient pas allumés, pour empêcher les explorations uoct turnes des Garibaldiens. Néanmoins nous pensons que l'Autriche aurait |)u en cette circonstance porter un coup fatal aux complots de la révolution italienne, ou pour le moins la gêner infiniment dans ses progrès. L'Autriche devait franchement déclarer, et mille raisons l'autorisaient à le

(1) V. la dépêche de Lord Russell à M. Fane, ambassadeur à Vienne en date du 2) sept. 1860; la corresp.de Francfort dui8 sept. 186! auStandard; ceWe du 17 de Paris au Times et dans le Comtitutionnel du 25 sept., l'article de M. Grandguillot.

(2j Corresp. des Débats du 6 sept.

(3) Corresp. de Vienne du 25 sept, à la Gazette de Francfort.

(4) Dépêche delà Vénétie du 4 oct.

faire, qu'elle verrait un casus belli dans l'invasion des frontières romaines par l'armée de Sardaigne. Si elle en avait usé ainsi, le Piémont, déjà inquiet des armements grandioses de cette puissance (i), n'aurait pas osé risquer en ce moment de se mesurer avec son ennemie, et Garibaldi, n'ayant pas le secours d'une armée, aurait certainement été battu par les troupes du roi de Naples et de Lamoricière. Que si le Piémont, dans l'ardeur du fanatisme révolutionnaire, avait voulu affronter le poids d'une lutte formidable avec l'Autriche, c'eût été pour celle-ci la plus heureuse occasion de se remettre en campagne: Garibaldi était alors cloué à Capoue avec ses quelques bandes, et menacé par les forces de Lamoricière; le roi de Naples commandait encore à une armée vigoureuse et dévouée, possédait deux places formidables sur le continent et avait pour lui le mouvement réactionnaire de toutes les provinces qui se relevaient de leur surprise et de leur abattement; les volontaires de Lamoricière brûlaient d'en venir aux mains avec la révolution que le Piémont aurait eu peine à soutenir, menacé qu'il était par les réactions du Modenais et de la Toscane et dépourvu des ressources nécessaires pour une grande guerre. D'autre part, le gouvernement français n'aurait pu en aucune manière s'opposer aux résolutions de l'Autriche, et certes les armées d'une nation aussi catholique que la France ne se seraient pas unies à celles de la révolution dans l'œuvre de spoliation qui se tramait contre le reste du pouvoir temporel du S. Siège. Le monde catholique et la plupart des nations auraient béni l'Empire autrichien de tirer l'épée, non pour agrandir ou défendre ses possessions, mais pour soutenir la cause du Pontife et de l'Eglise. — •

(1) Corresp. de Turin du 12 sept. Journal des Débals.

— Gi —

Vains regrets! Le calice de la justice divine n'était pas encore épuisé.

Pour ce qui regarde la France, M. Thouvenel, par sa note du 22 août au comte de Persigny, ambassadeur à la cour d'Angleterre, s'était étudié à dégager son gouvernement de toute responsabilité dans les événements qui s'accomplissaient en Italie et il les a^vait rejetés sur le ministère anglais. Les journaux semi-officiels de Paris écrivaient des articles du même ton, vers la fin d'août et au commencement de septembre; ils déclaraient que la France, depuis la paix de Villafranca, avait laissé les Italiens disposer euxmêmes de leur destinée et poursuivre, à leurs périls et risques, l'unification de leur pays; ils ajoutaient que la France avait fait connaître au Piémont (jucUes graves conséquences pourraient résulter d'une guerre contre les Etats Romains ou contre la Vénétie (i). Plus tard, le Constitutionnel avait signifié d'un ton plus officiel que l'invasion du domaine de l'Eglise serait pour la France la vraie ligne de séparation de sa politique d'avec celle du Piémont; il avait qualifié cet acte d'une violation des lois internationales, d'une politique fausse et et d'un vrai malheur pour l'Italie (2). M. Thouvenel, dans une conversation diplomatique avec lord Cowiey (3), censurait le Piémont d'avoir envahi et annexé les Marches et l'Ombrie, parce que, suivant sa note du 22 août, c'était vouloir détruire des nationalités qui s'appuyaient sur leurs traditions, sur leur histoire et sur leurs intérêts spéciaux.

Quelle que soit l'influence que l'entrevue de Chambéry ait eue sur finvasion des Etats Romains, quel que soit le con-

(1) V. la Pairie y le Pays du 8 sept. 1860.

(2) Constitutionnel ^Vi 10 sept. 1860.

(5) Lord Cowiey à Lord Russell. Paris, 12 sept. 1860.

t;eiitement qu'y ait donné l'Empereur et les conditions qu'il y ait mises, et à ne nous en tenir aux documents publics, immédiatement après l'occupation des provinces du Saint- Siège par les Piémontais, le gouvernement de France rappela le baron de Talleyrand, son ambassadeur à Turin (i). Cependant, le Constitutionnel nous fit savoir que ce n'était pas une rupturediplomatique avec la cour deSardaîgne, qui devrait demeurer, conformément aux intérêts de la France, le boulevard invincible de l'Italie ; mais un signe d'improbation de la politique suivie par le Piémont (2). Cette déclaration d'un journal semi-officiel nous révèle la raison de l'indifférence qui accueillità Turin ce rappel inefficace (3). Le duc de Grammont ayant envoyé à Paris M. Cadore, secrétaire de la légation française à Rome, pour sonder les intentions de l'empereur (4), Sa Majesté déclara formellement qu'elle n'interviendrait pas avec les armes pour reconquérir les Marches et rOmbrie(o); mais qu'elle enverrait un corps de troupes défendre ce qui restait des possessions du St-Père (g). Le Constitutionnel vë^um^ ensuite dans un de ses articles quels étaient les sentiments du gouvernement français concernant l'invasion des Etats Romains. Il disait donc que la France l'avait solennellement blâmée et proclamée contraire au droit des gens; qu'elle avait, en conséquence, rappelé son ministre de Turin ; que l'envoi de nouvelles troupes à Rome, sous les ordres d'un Lrave géné-

(1) Dépêche de Rome du 16 sept. ; de Turin du 20 sept. ; —Moniteur du 14 sept. ; dépêche du 20 sept, de Hudsou à L. Russell.

(2) Constitutionnel du lo sept. 4860.

(3) Gorresp. de Paris du 14 sept, au Morniny-Post et corresp. de Turin du 20 sept.

(4) Dépêche de Paris du 30 sept, et corresp. de Paris au Times. (3) M. Thouvenel au duc de Grammont. Paris, 24 sept. 1860. (6) Id. 26 sept. 1860.

rai, suffirait pour assurer Tindépendance politique du chef de TEglise. Il déclarait ensuite que la France combattrait à tout prix la révolution dès qu'elle s'approcherait de Rome (i). Le même journal répétait les mêmes choses dans d*autres articles qui concluaient tous en disant que l'armée française à Rome constituait une barrière infranchissable pour la protection de la ville éternelle et de l'autorité du chef de l'Eglise; qu'ainsi cette armée fortifierait la réaction salutaire de l'Italie contre les dangereux effets de l'esprit de désordre.

En conformité de cela, l'Empereur avait aussitôt fait partir, pour Cività-Vecchia, le général de Goyon avec deux régiments (2) ; plus tard il décrétait qu'une division d'infanterie, deux escadrons de cavalerieel une batterie d'artillerie s'embarqueraient sans délai à Marseille, pour renforcer à Rome le corps d'occupation.

Dans ce décret et dans d'autres dépêches adressées au duc de Grammont, Napoléon déclarait que les instructions du général de Goyon lui prescrivaient d'étendre son action jusqu'où les opérations militaires paraîtraient le demander. Il déclarait enfin qu'aux grandes puissances, réunies en Congrès, il appartiendrait de se prononcer sur les événements accomplis en Italie; que jusqu'alors il continuerait de remplir les devoirs que lui imposaient, suivant la mission dont il s'était chargé, ses sympathies pour le Souverain Pontife et la présence du drapeau français dans la capitale du catholicisme (5).

(1) Constitutionnel du 25 sept. 1860.

(2) Moniteur du 13 sept.

(3) Moniteur du 30 sept. 1860. Par les dépêches du 25 et du 29 sept, de Lord Cowley à Lord Russell, nous voyons que M. Thouvenel déclara au gouvernement

M. cleGoyon arrivé à Rome annonçait à ses troupes qu'il avait été destiné à les commander pour défendre le catholicisme dans ia personne du Souverain Pontife qui en est le plus légitime, le plus noble représentant, et pour sauvegardera ville sainte où il réside. Il fit ensuite occuper tout le patrimoinedeS. Pierre, leterritoiredeCività-Vecchia et deViterbe et il étendit le cordon mil i taire à la province d'Orvieto(i). En cet état de choses, le St Père, excité par sa conscience de Souverain pasteur à ne pas quitter Rome, et persuadé que sa présence dans la capitale du monde catholique serait toujours un grand obstacle au torrent dévastateurqui afflige l'Eglise, résolut de rester ferme sur son siège apostolique, inaccessible en ce qu'il a d'essentiel aux coups de l'impiété, si robuste et si puissante que soit la main qui les porte. Il ne laissa pas toutefois de protester hautement, en face de toute la catholicité, contre les usurpations inouies du gouvernement piémontais. Dès le 18 septembre le cardinal Antonelli avait communiqué aux |)uissances de l'Europe une protestation faite au nom du Souverain Pontife contre l'invasion piémontaise de l'Ombrie et des iMarches (2). Le 28 du même mois, le St Père, dans l'allocution prononcée en consistoire, exprima combien il détestait et déplorait la criminelle conduite du Piémont dans l'invasion des Etats de l'Eglise, qui vivaient tranquilles au sein de la paix et de la prospérité; il repoussa avec indignation les calomnies et les outrages par lesquels le gouvernement subalpin avait voulu pallier son impie et inique agression; il parla avec émotion

anglais que Toccupation française s'étendrait seulement à 5 lieues autour de Rome pour protéger cette ville et la personne du Souverain Pontife, jusqu'à la convocation d'un Congrès.

(1) Dépêches de Rorae du 6 oct.— Corresp, romaines à la même date.

(2) Protestation publiée le 19 sept. 1860 dans le Journal de Rome,

des braves quiétaient morts, en comballant pour sa défense, et témoigna sa confiance que Dieu les aurait reçus dans le séjour du bonheur. Il justifia son gouvernement d'avoir enrôlé dans son armée des soldats étrangers, exalta leur zèle et attesta qu'une grande partie d'entre eux, étrangers ou non, combattaient sans aucune récompense, uniquement par amour pour TEglise catholique.

« Mais qui pourrait, ajoutait-il, supporter l'hypocrisie et « Timpudence insignes avec lesquelles les coupables enva- « hisseurs ne craignent pas d'affirmer dans leurs proclama- « tions qu'ils viennent occuper nos provinces et d'au- « très de l'Italie, pour y rétablir les principes de l'ordre « moral. Et ceux qui tiennent ce langage menteur sont « précisément ceux qui, faisant depuis longtemps une «c guerre acharnée à l'Eglise catholique, à ses ministres, « à ses intérêts, et qui, méprisant les lois et les censures « ecclésiastiques, ont osé em[)risonnerles cardinaux les plus « illustres, les évêques et les membres les plus recomman- «t dables de l'un et l'autre clergé, chasser les religieux de « leurs couvents, piller les biens du sanctuaire, porter le c( ravage dans les domaines de ce Saint-Siège.

« Sans doute les principes de l'ordre moral vont être ré- « tablis par des gens qui ouvrent des écoles publiques pour « toutes les erreurs etjusqu'à des maisons de débauche; qui, « au moyen d'écrits et de pièces de théâtre abominables, « s'efforcent de blesser et de détruire toute pudeur, toute « chasteté, toute vertu ; de livrer à la dérision et au mô- « pris les mystères sacrés de notre divine religion, ses « préceptes, ses institutions, ses ministres, son culte et « ses cérémonies; enfin d'abolir toute notion de justice et « de renverser les fondements de la société civile aussi

a bien que de la société religieuse. » Il réprouvait ensuite et condamnait les criminels et sacrilèges excès du roi et de son gouvernement; en déclarait tous les actes nuls et revendiquait de la manière la plus solennelle l'intégrité des domaines de l'Eglise, comme les droits de tous les catholiques atteints par la révolution. L'affligé Pontife se plaignait encore de n'avoir trouvé personne parmi les puissants de la terre qui eût osé ou voulu le secourir en de si terribles conjonctures; il ne laissait pas non plus de condamner le principe de non-intervention qu'on avait voulu étendre même au cas de la plus odieuse agression d'un Etat contre l'autre, parce que c'était, disait-il, promettre l'impunité à la plus audacieuse licence. « Mais ce qui étonne le plus, » disait le St Père, « c'est que le gouvernement subalpin c( puisse impunément violer et fouler aux pieds ce prétendu « principe de non-intervention. Nous le voyons sous les yeux « de toute l'Europe envoyer ses troupes sur le territoire des « autres Etats, afin de détrôner et de chasser les princes ce légitimes; d'où suit la pernicieuse absurdité que l'inter- « vention étrangère n'est admise que pour exciter et favori- « ser la révolte. »LeSt Pèreen prenait occasion de signaler aux souverains les maux épouvantables qui dérivaient de cette violation éhontée de tous les droits, et les dangers qui menacent la société; il ajoutait que leur cause était la sienne. «Nous ne doutons pas, «disait-il, « que les princes « et les peuples catholi([ues ne veuillent avec ardeur et em- « pressement faire tous leurs efforts, pour défendre de com- « mun accord et protéger de toutes les manières le Père et « le Pasteur du troupeau du Seigneur assailli par les « armes parricides d'un fils dégénéré. » Pie IX terminait en mettant son espérance en Dieu, en l'Immaculée Vierge

et en la protection des apôtres S. Pierre et S. Paul. Cette allocution touchante etf>leine d'autorité, écrite avec la liberté et Tindépendance qui convenaient au vicaire de Jésus-Christ, ne pouvait que réveiller chez les calhoIi(|ues le plus vif sentiment de réprobation pour les actes du Piémont. Courir à la défense et au secours du St Père, tel fut bientôt Fardent désir d'un grand nombre d'hommes généreux. Il suffit, pour en avoir la preuve, de relire les mandements publiés à cette époque j>ar les évoques les plus éminentsdela chrétienté, et surtout en France. Maisla colère des ennemis de l'Eglise croissait à proi)ortion du zèle et du dévouement qu'excitaient les épreuves du St Siège; ils eurent recours au mensonge et qualifièrent d'esprit de parti le sentiment catholique; ils frémirent d'indignation et de colère de voir flotter au Vatican le drapeau de la France, qui les empêchait de traîner le siège de l'Eglise dans la boue et de le remplacer par une chaire d'incrédulité et d'erreur. Insensés! Ce siège est la pierre angulaire du divin édifice dont le Christ est le fondement. Sur cette pierre se brisa toujoursia force des puissants, ettombèrent humiliées les grandeurs du siècle; on verra s'y renouvelez les mêmes prodiges, quand l'heure de la vengeance de Dieu aura sonné.

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