Chapitre XXVI
GOUVERNEMENT DU ROI DE NAPLES A GAÉTE. — FAITS D'aRMES SUR
LE YOLTURNE.
Le roi François II, en quittant Naples, n'était pas descendu de son trône et n'avait pas lâchement jeté sa couronne aux mains de la révolution triomphante. Il voulait épargner les désastres d'une guerre terrible à la cité la plus grande et la plus populeuse de toute ritalie, à la capitale de son royaume, et se retirer dans une position que l'insurrection ne pourrait forcer, en attendant là que l'effervescence populaires'apaisâtetque, larévolteseconsumant elle-même, il pût sortir de sa retraite et, à la tète de ses troupes, remporter un succès décisif. Il avait, depuis la fin d'août, communiqué officiellement cette résolution aux représentants des cours étrangères, l'avait annoncée le 6 août au peuple napolitain dans une proclamation solennelle et répétée dans des notes et des circulaires qu'il adressa de Gaëte aux grandes puissances, de sorte que M. de Cavour seul, qui ignorait toujours ce qui ne concordaitj^as avec ses vues, osa déclarer qu'il n'en savait rien (i). Ainsi, à partir du 7 septembre 1860, le siège et le trône du roi de Naples furent à Gaëte, ville forte qui avait servi, durant plusieurs années,
(i) y. la lettre qu'il adressa le 6 sept, au baron VVinspeare, ambassadeur de Naples à Turin : nous la publierons au chap. suivant.
de résidence aux Bourbons. C'est là que se transportèrent les agents diplomatiques, à l'exception seulement du ministre de la Grande Bretagne, dont le cabinet pactisait ouvertement avec la révolution; c'est là que le roi François, usant du droit que lui conférait l'art. 63 de la constitution, réformait son ministère, duquel faisaient partie le lieutenantgénéral Fr. Casella, le chevalier Pierre Ulloa, le baron Fr. Canofari et del Re; c'est là qu'il publiait son journal officiel et réglait tout dans les formes du gouvernement régulier pourlesprovincesqui n'étaient pas encore devenues la proie de l'insurrection. De Gaète il destituait de leurs grades, comme coupables de haute trahison, tous les officiers de la flotte royale, la Partenope exceptée; de Gaète, il accordait des promotions honorifiques à ceux qui lui étaient demeurés fidèles dans la guerre et méritaient des récompenses; de Gaëte, il décrétait la mise en état de siège des pays agités par la révolution. Etait-il étonnant, après cela, que les yeux des Napolitains se tournassent vers Gaète et qu'un sentiment de réaction se manifestât et s'étendît partout dans les provinces, sentiment que n'ont pu arracher du cœur de ces malheureuses populations, tant de meurtres et de flots de sang versé? — Du jour où le dictateur mit le pied dans la capitale du royaume, ces mouvements se firent sentiraux portes mêmes de Naples, à St-Antoine, à Caserte, puis à Ariano et au-delà jusqu'à Berino et dans toutes les Abruzzes. De tous les points du royaume accouraient à Capoue et à Gaète les soldats débandés et dispersés par la faute des officiers qui avaient trahi; de Naples même partaient par milliers et en bon ordre les troupes royales, que suivaient des marins et des artilleurs de la flotte, allant rejoindre et défendre leur prince, à qui ils
- lu —
avaient juré fidélité. C'est un fait patent dont furent foreéï de convenir avec étonnement les correspondants des journaux les plus accrédités de l'Europe et le Times lui-même, si enthousiaste de Garibaîdi (i).
Cependant, le roi François avait pu réunir derrière le Volturne une armée de 50,000 hommes dont il donna le commandement aux maréchaux Ritucci et Salzano. Le Volturne et le Garigiiano, avec les deux forteresses de Capoue et deGaëte, constituaient des lignes de défense insurmontables aux troupes de la révolution. L'aspect de ces forteresses et des armements établis soit le long de ces lignes de défense, soit autour des montagnes voisines, était formidable; l'armée ne demandait qu'à combattre et, à part certains officiers, couf)ables de trahison, on pouvait la considérer comme dévouée et fidèle; les soldats et leurs chefs aspiraient à venger sur les bandes ennemies l'honneur du drapeau. La base de toutes les opérations militaires était Capoue et la tête de ligne s'étendait jusqu'à Cajazzo:la rive droite du Volturne était garnie de redoutes, de barricades, de pièces d'artillerie masquées; et, de plus, toute cette contrée ressemblait à un réseau de fortifications, sans parler d'un camp retranché pour 20,000 hommes. En Sicile tenaient encore pour les Bourbons, Messine, Syracuse et Agosta; toutefois, les garnisons de ces deux dernièresplaces capitulèrent ensuite par manque de vivres, sous l'expresse condition que des vaisseaux français les transporteraient à Gaëte; elles passèrent à Naples avec tous les honneurs militaires et marchèrent en bon ordre vers Capoue.
Dans le royaumede Naples, le fort de Civitella del Tronto,
(I) Lettre du 12 sept, et du 21 adressée de Naples au Times. Journal des Débats dui".
commandé par le brave et héroïque colonel Joseph Giovane (i), arborait encore le drapeau royal et le défendait avec une garnison de 400 hommes inaccessibles aux flatteries, aux promesses de tout genre que leur adressaient les usurpateurs. Le courageux colonel Livrea gardait de même la forteresse de Baja et s'y maintint jusqu'à l'épuisement de ses provisions; après quoi il embarqua toute sa garnison sur le Pratis et la conduisit à Gaëte (2). Ainsi se réorganisait l'armée napolitaine derrière les boulevards de Capoue et de Gaëte, ainsi se préparait-elle à marcher de nouveau contre l'ennemi et à laver l'infamie dont ses chefs l'avaient couverte.
Dès le 8 septembre, le roi François II avait adressé à ses troupes la proclamation suivante :
« Soldats,
« Il est temps que la voix de votre souverain retentisse a de nouveau parmi vos rangs, de votre souverain, qui a « vécu au milieu de vous et qui, en vous consacrant tous « ses soins, doit prendra part avec vous aux dangers et aux « épreuves.
« Ceux qui, illusionnés ou séduits, ont plongé le royaume- « dans les calamités et le deuil, ne sont plus parmi nous. « C'est moi qui viens faire appel à votre honneur, à votre « fidélité, à la raison elle-même, pour que vous effaciez la « honte de la lâcheté, l'ignominie de la trahison par une c( série de glorieux combats et de nobles entreprises.
(1) Le Morning-Star (corresp. de Paris,) dans son n® du 4 mars, ne s*avisa-t-ilpas d'afiBrmer que le commandant de Civiteîla del Tronto était un frère Dominicain ! Ab uno disce omnes.
(2) Au sujet du commandant de Baja, v. la corresp. de Paris du Weakely Régisî£rdu29 sept. 1860.
« Nous sommes encore en nombre suffisant pour affron- « ter un ennemi qui ne combat pas avec d'autres armes « que celles de la séduction et de la tromperie. Jusqu'à ce « jour j*ai voulu épargner à beaucoup de villes et surtout « à la capitale Teffusion du sang et les horreurs de la lutte; « mais acculés aujourd'hui sur les rives du Volturno et du « Garigliano, voudrions-nous ajouter de nouvelles humilia- « tions à notre condition de soldats? Permettrez-vous que (' votre souverain tombe de son trône par votre faute et « vous abandonne à une éternelle infamie? Non, non, « jamais!
« En ce moment suprême, nous nous serrerons tous « autour de nos drapeaux pour défendre nos droits, notre « honneur et le nom napolitain déjà trop avili, et s'il y a « encore des séducteurs qui veuillent vous offrir de nouveau « Texemple des malheureux qui se sont vilement donnés à « Tennemi, vous ne suivrez que celui des braves et valeu- « reux soldats qui, s'attachant à la fortune de leur roi Fer- « dinand IV, recueillirent les éloges de tous, les bienfaits « et la gratitude du monarque lui-même.
a Que ce bel exemple de fidélité soit pour vous un sujet « de généreuse émulation, et si le Dieu des armées protège « notre cause, vous pouvez aussi espérer ce que, par une « conduite différente, vous n'obtiendriez jamais.
u Gaëte, le 8 septembre.
« François. »
Par ces nobles paroles le jeune monarque ranimait l'ardeur de ses soldats et doublait leur courage. Le 14 septembre, il adressait une proclamation non moins vigoureuse à la garnison de Messine, où le général Fergola, commandant
de la place, était pour le souverain la plus sûre des garanties (i) : il y exprimait toute la sympathie que lui inspiraient les souffrances de ces braves soldats, louait leur vaillance, les exhortait à la fermeté dans la défense d'une forteresse vraiment historicjue : (c Chacun de vous,» disait-il en terminant, « pourra dire un jour : j'étais en 4860 un des défen- « seurs de Messine. » Mais avant de marcher contre la révolution etde tenterlesort des armes, le roi voulut par sa circulaire du 16 septembre, faire un appel à la justice de l'Europe, en lui exposant nettement la situation de son royaume. C'est là un document essentiel que nous ne voulons pas omettre de publier en cet endroit; il confirme officiellement plusieurs faits que nous avons indiqués dans le cours de cette histoire. Adressée à tous les représentants des cours étrangères, pour être communiquée à leurs gouvernements respectifs, la circulaire s'exprimait ainsi : « Continuant le cours de ses usurpations inouïes, le gênées rai Garibaldi, après son entrée dans la ville de Naples, a « publié, entre autres dispositions, trois décrets sur les- « quels le soussigné, ministre de la guerre, provisoirement « chargé des affaires étrangères, a l'honneur d'appeler, par « ordre de son auguste souverain, l'attention de N...., « envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de
L'un de ces décrets, en date du 7 de ce mois, contient textuellement les paroles suivantes « : Tous les bâtiments « de guerre ou de commerce appartenant à l'Etat des Deuxce Siciles, les arsenaux et le matériel de guerre sont agré-
(1) V. sur la personne du vieux général VUnion du 29 sept. 1860, reproduisant un article de la Perseveranza de Milan. Les faits ont montré que Pergola méritait bien les éloges qu'on faisait de sa bravoure et de son caractère.
« gés à l'escadre du roi d'Italie Victor-Emmanuel, comte mandée par l'amiral Persane.
« Les deux autres décrets, en date du 9, peuvent être « résumés en ces termes :
« Tous les actes de l'autorité publique et de l'administra- « tion delà justice seront émanés et intitulés au nom de « S. M. Victor-Emmanuel, roi d'Italie. Les sceaux de l'état « dans l'administration publique porteront les armes de la c( royale maison de Savoie, avec la légende: a Victor-Em- « manueU roi d'Italie. »
« Lorsque, au début de l'expédition que depuis quatre « mois l'Europe regarde stupéfaite, mais impassible, le « cabinet de Napics demandait des explications au gouverne nement piémontais, le comte de Cavour répondait au « nom de S. M. Sarde que ces attentats au droit des gens « se commettaient contre ses ordres et déclarait expressé- « ment qu'en empruntant le pavillon de Sardaigne et le « nom de Victor-Emmanuel, le général Garibaldi faisait un < acte de manifeste usurpation.
« Malgré ces déclarations explicites, les entreprises de « piraterie continuaient à se préparer sur le territoire pièce montais. Du 6 mai dernier jusqu'à ce jour, plus de 25,000 « hommes, des navires, des vapeurs et même de l'artillerie « sont sortis publiquement des ports de Gênes, de Livourne « et de Cagliari. Des officiers de l'armée Sarde, des mem- « bres du Parlement de Turin venaient diriger les opérace tions militaires et politiques du condottiere de l'invasion. « De nombreux comités agissaient sans mystère tant à « Turin qu'à Gênes, pour provoquer et soutenir l'insurreccc tion sur notre territoire. La force étrangère se combinait ce avec la révolution intérieure, puissamment excitée par
HlrlVOLUT. DE SICILE. T. il. 4
« cet appui. L'occupation de la Sicile et l'invasion d'une « partie du continent napolitain ont été les conséquences « forcées de l'inconcevable tolérance du Piémont, surtout (c après la déclaration du 26 mai du comte de Cavour.
ce Tandis que les ports sardes servaient d'asile inviolable « à cette scandaleuse piraterie, tandis que la bannière du « Piémont se déployait aux mains des bandes garibaldien- « nés et sur leurs navires, ainsi que sur les forteresses ce tombées en leur pouvoir, les relations entre les cabinets (c de Turin et de Naples étaient pacifiques et un ministre « du roi de Sardaigne, accrédité auprès de S. M., assu- « rait chaque jour et jusqu'à la dernière heure le souvea rain des Deux-Siciles des dispositions amicales de son ce roi.
c( Conciliante jusqu'au dernier moment, désireuse d'éviter (C de nouveaux conflits à l'Italie, et forte de son droit c( incontestable, S. M. sicilienne espérait repousser Tinva- « sion et finir la guerre sans ajouter aux difficultés inté- « rieures les questions internationales. Mais les choses en c( sont venues à tel point qu'elle ne peut plus différer « de faire appel à la raison, à la justice et à l'intérêt le ce plus légitime de l'Europe.
ce Les bandes organisées dans les ports d'un Etat ami ce ont occupé une partie considérable de ce royaume et la ce capitale. La révolution intérieure ne précédait point leur ce marche; mais la secondait et la suivait. Le chef de ce l'invasion, assumant la dictature, fait don de la flotte ce napolitaine au roi de Sardaigne, la met sous les ce ordres de son amiral, commande qu'on rende la justice ce en son nom, et lui attribue tous les titres de la souveraice neté dans une antique monarchie qui, constituée par des
a traités solennels, fait partie des Etats indépendants de « l'Europe.
« En protestant de la manière la plus formelle et la plus « explicite, au nom de son auguste maître, contre ces actes « d'usurpation et de violence, le soussigné croit de son « devoir d'appeler l'attention de S. Exe... sur le nouveau « droit public que de tels faits tendent à établir dans l'Eu- « rope civilisée. Le gouvernement de S. M. espère encore « que le roi de Sardaigne se hâtera de repousser avec l'in- « dignation qui convient à sa loyauté, le don offensant pour ce son honneur, de la flotte et du territoire d'un souverain ic ami, don fait par un homme qu'il a lui-même traité cf d'usurpateur.
« Le gouvernement de S. M. croit que le roi de Sar- « daigne, à la vue des désastres et des maux produits par « l'excessive et inexplicable tolérance de son gouvernement, (c ne permettra plus (jue son nom et son pavillon servent à « l'invasion d'un Etat pacifique, à l'effusion du sang inno- « cent, à la violation des traités formant le droit public « européen.
« 11 ne laissera- pas non plus de protester contre ce « nouveau titre de roi d'Italie, proclamé par le général « Garibaldi, titre usurpé qui implique la mise à néant de a tous les droits reconnus et l'entier asservissement des « Etats indépendants qui subsistent actuellement en ïtalie.
« A tout événement, le gouvernement de S. M. proteste « de nouveau contre les décrets du général Garibaldi, les « déclarant nulsetde nul effet, ainsi que leurs conséquences, « et il en appelle à la justice de l'Europe contre une con- « duite qui transforme la Méditerranée, mer de la civilisa- « tion et du commerce, en un champ ouvert à la piraterie
« et laisse à une nation tout le profit d'une conquête sans « la responsabilité et les périls de la guerre.
« Le soussigné prie S. Exe.... de porter cette circu- « laire à la connaissance de son gouvernement et saisit « avec plaisir cette occasion de lui renouveler l'assurance « de sa considération la plus distinguée.
(Signé) : « François Casella. »
Cependant Garibaldi eut à peine donné quelques jours aux choses de Naples qu'il tourna sa pensée vers la con- (juête des provinces qui restaient au pouvoir des forces royales. Comme à l'ordinaire, il comptait plus sur les manœuvres de la trahison ou de la corruption et sur quelque coup de main, que sur la valeur ou sur la discipline de ses volontaires. Il ne pouvait pas non plus avoir grande confiance dans les succès de sa tactique. Il fit pourtant marcher divers corps vers Caserte et dans la direction de Capoue. Sa base d'opération était Maddaloni; mais la clef de la défense était le mont S. Ange (jui commande tout le cours du Volturne et qu'il arma de 28 pièces d'artillerie. D'un autre côté, il avait couvert sainte Marie et une gi'iuide étendue des champs voisins d'une infinité de barricades, pour empêcher une irruption imprévue des Napolitains dont l'attitude paraissait chaque jour plus menaçante et plus proche de fotfensive. Garibaldi, en attendant, faisait répandre dans le peuple le bruit que la prise de Capoue serait l'affaire d'un moment; que l'attaque de cette place ne serait qu'apparente et uniquement destinée à sauver l'honneur des assiégés et qu'une prompte reddition mettrait cette place entre ses mains. Et même une dépêche de Caserte, du 18 septembre, annonçait que le lendemain Caj)oue capitu-
lerait; en conséquence, les correspondances privées et publiques (leNaples nous firent savoir qu'une illumination générale de la ville avait été préparée (i). Capoue serait tombée en effet sans la vigilance du roi et sans la fidélité de ses soldats. Garibaldi avait trouvé dans cette forteresse un ofïicier traître qui lui avait promis par écrit que l'assaut d'une partie de la place n'offrirait aucun danger, parce que, grâce à lui, les pièces d'artillerie de ce côté seraient chargées de poudre et de paille, et rien de plus. Mais le jeune et courageux prince n'avait pas omis de surveiller Capoue et sa garnison; l'affreux complot découvert, il infligea à son auteur la peine qui lui était due et disposa tout pour repousser vigoureusement l'attaque de Garibaldi.
Le 19 septembre, celui-ci fit avancer trois colonnes de ses troupes; la première, commandée par le général Rustowqui devait attaquer Capoue de front et la seconde, par le général Tùrr qui devait essayer un passage à 6 milles de Capoue; la troisième forte de 2,000 hommes était sous les ordres du général Eber; elle devait suivre Garibaldi et son état-major sur une montagne à l'est de Capoue d'où le général en chef pourrait observer toute la ville et les alentours. Le principal objectif de Garibaldi n'était certainement pas Cajazzo; et le mouvement contre Capoue n'avait pas pour but, comme on Ta dit, de masquer l'attaque principale qu'il entendait faire à l'extrémité du Volturne; autrement, Garibaldi n'aurait pas fait annoncer (jue Capoue tomberait ce jour-là, ni commandé les préparatifs d'une illumination à Naples (2). Il espérait sans aucun doute dans
(1) Corresp. du 29 sept. 1860 adressée de Turin au Times.
(2) Par sa dépêche de Caserte du 21 sept., Garibaldi voulut simplement dissimuler sa défaite.
la trahison qui cette fois lui fit entièrement défaut. La mitraille des batteries de Capoue foudroya la colonne du général Rustow; et, quand elle Teut horriblement décimée, une brillante charge de la cavalerie napolitaine la mit en pleine déroute et la poursuivit jusqu'à Sainte-Marie, en lui tuant un grand nombre de soldats et en lui faisant plus encore de prisonniers. La perte de cette colonne fut presque de i,000 hommes; mais la terreur, la confusion, la démoralisation qui se répandirent dans cette partie de l'armée insurrectionnelle et dans la ville de Sainte-Marie, ne connurent pas de bornes; officiers et soldats s'enfuirent pêle-mêle le long de la route de Caserte; et, ne se fiant pas à la vitesse de leurs jambes, ils se jetèrent sur des chars préparés pour les blessés et galoppèrent dans la même direction. D'autre part cependant le colonel Caltabene réussit au milieu de ce désordre à introduire 1,000 hommes au dedans de Cajazzo, mais non sans essuyer des pertes considérables par suite de la résistance opiniâtre que fit la petite garnison qui défendait ce territoire. Toutefois lesGaribaldiens ne conservèrent Cajazzo qu'un seul jour; le 21 septembre, le roi en personne, avec le duc de Caserte, vint assaillir cette ville à la tête d'une colonne qui, après un combat opiniâtre, franchit les barricades faites par les Garibaldiens et s'empara de la position. Du corps de Caltabene c'est à peine si iOO hommes repassèrent le Volturne; le reste tomba sous le feu des royaux, ou fut massacré par les gens du pays qui investirent les fuyards, ou noyé dans le fleuve; bien peu furent faits prisonniers (i). Après cette défaite, Garibaldi se
(1) Ces faits sont contirroés par des correspondants de la Presse^ du Journal des liébats, du Times, etc., qui en furent les témoins oculaires. James lui-même les a rapportés dans la lettre du 21 sept, au Times. La perte des 900 hommes de Cajazzo
trouva dans une situation critique : les moyens de la corruption lui ayant manqué, la trahison ne l'ayant pas mieux secondé, il comprit que Capoue ne tomberait pas sous ses coups et que les forteresses ne s'ouvriraient pas devant ses menaces et ses fanfaronnades. Les Napolitains avaient leurs avant-postes jusque près de Sainte-Marie, de sorteque, sans la pusillanimité ou le mauvais vouloir de quelques généraux, l'armée napolitaine aurait pu marcher alors triomphalemeut sur la capitale.
De ce jour-la Garibaldi fut persuadé qu'il avait à faire à une armée valeureuse et bien disciplinée; il comprit que le prestige de son nom et de ses armes serait impuissant sur les bords du Volturne: le découragement avait commencé à gagner ses partisans, tandis que d'autre part le peuple relevait la tète et menaçait de secouer ses chaînes. 11 appela donc des recrues de tous les points du royaume et de la Sicile; il exhorta les enfants perdus de toute l'Europe à venir renforcer son armée; il augmenta les barricades à Sainte-Marie, munit de nouveaux ouvrages les fortifications de S. Ange, prépara de nouvelles batteries et disposa tout pour le bombardement de Capoue. Néanmoins, pendant le reste du mois de septembre, il n'osa pas prendre l'offensive
fut annoncée jusque dans le Journal officiel de Naples. C'est ici le lieu de faire observer que les Garibaldiens prisonniers et blessés transportés h Capoue et à Gaête étaient traités par le roi de Naples comme st'S propres soldats et soignés avec la même sollicitude. Caltabene lui-même l'écrivait à Garibaldi ; le correspondant du Times, témoin oculaire, et le médecin garibaldien Repari, admis k voir les malades à Capoue, confirmèrent le fait si honorable pour le cœur de François H. ( V, les corresp. du 25 et du 26 sept, adressées de Naples au Times.) Les prisonniers étaient cependant des rebelles que le roi de Naples avait le droit de punir sévèrement. — Est-ce ainsi que Pinelli, de Sonnaz et Cialdini, généraux piémontais, ont traité les paysans elles soldats de François H? Cela n'empêchera pas de qualifler le malheureux roi de sanguinaire et d'exalter les vertus de ses eunemis. Telle est la justice de notre temps.
et se tînt seulement sur ses gardes avec une vigilance inquiète et continue. Il n'en fut pas ainsi des Napolitains. Encouragés par les deux victoires du 19 et du 21 septembre, ils prirent la résolution d'investir les positions de Gari- J3aldi et de tenter un coup définitif contre Sainte-Marie et S. Ange. Le 1'^'^ octobre, le général Mengel, à la tête de 3 brigades, venait faire un mouvement de gauche pour tomber sur Sainte-Marie et couper la retraite aux Garibaldiens: en même temps deux colonnes, appuyées par une forte artillerie, sous les ordres des généraux d'Afan Riviera, Palmieri et Nigri, sortaient de Capoue pour attaquer de front les positions de Sainte-Marie et de S. Ange. Le général Ritucci commandait tout le corps d'expédition et le roi, avec ses frères, marchait en tête de l'armée et en dirigeait les opérations; on le vit montrer un admirable courage sous le feu des batteries et jusqu'à 50 pas des canons de Sainte-Marie. Les journaux révolutionnaires ne purent nier ce fait; mais ils n'en éprouvèrent qu'un frémissement d'indignation.
Cependant ce projet d'attaque générale manqua en partie pour divers motifs que nous dirons.
La veille de la bataille, Garibaldi, voulant parer lecoupet opérer une diversion dans les forces ennemies, avait donné Tordre à deux bataillons commandés par Castelli de construire un pont sur le Volturne du côté de S. Ange et de passer le fleuve pour attaquer les royaux sur l'autre rive; mais ceux-ci prévinrent les assaillants, les attaquèrent euxmêmes, les repoussèrent en désordre et canonnèrent S. Ange, tout en réservant la principale attaque au jour suivant.
Le lendemain, en effet, avant 4 heures du matin, les ber-
saglieri napolitains investissaient sur la gauche S. Lucîo et S. Ange, avec une impétuosité qu^ lit tant de ravages dans Tannée ennemie, surtout dans la brigade de Medici, qu'ils s'emparèrent bientôt des hauteurs occupées par les Garibaldiens, enclouèrent leurs canons et repoussèrent vigoureusement plusieurs charges à la baïonnette ayant pour but de reprendre les positions perdues.
L'attaque de Sainte-Marie n'avait pas eu le même succès. De prime abord, les royaux s'étaient précipités avec beaucoup d'élan sur cette ville; ils y avaient défait et dispersé la brigade des Gridatori Siciliens commandée par La Masa, ils avaient occupé les premières maisons et menacé de tout soumettre à leurs armes. Les colonnes des généraux Milvitz et Melenchini les chargèrent sept l'ois à la baïonnette et ne les entamèrent pas; mais à la huitième charge, ils reculèrent et le feu ennemi les enveloppa. Ce fut ce coup qui jeta le découragement dans les bataillons de la garde royale lesquels se retirèrentvers Capoue; envainle roi lui-même parcourut leurs rangs pour les rallier et les ramener au feu, tout fut inutile. En outre les renforts attendus de Capoue n'arrivèrent pas; le commandant de cette place refusa, soit par crainte soit par trahison, d'envoyer la garnison dont il disposait; il fallut donc se résoudre à abandonner le terrain et à revenir sur l'autre rive du Volturne.
Garibaldi put alors ordonner à Melenchini démarcher avec sa colonne vers les champs par lesquels s'avançaient les régiments du général Mengel, qui, pour s'être trompé de chemin, faute de guides, s'étaient jetés au milieu des barricades où l'ennemi les attendait. Là s'engagea des deux côtés un combat opiniâtre qui rappela aux témoins de la lutte les terribles journées de Magenta et de Sol-
ferino. Les chasseurs napolitains se battirent sans faire de quartier et sans ofifrir eux-mêmes de se rendre: le fusil, la baïonnette, le sabre, le pistolet et jusqu'au poignard, les Garibaldiens employèrent tout contre ces braves qui affrontaient aveuglément la mort en la faisant payer cher à leurs ennemis. Sur ces entrefaites, arrivaient à S*-Ange de nouveaux renforts appelés de Caserte; G^rribaldi en expédiait d'autres de S*''-Marie; de sorte que, les forces révolutionnaires s'accroissant, le combat reprenait avec plus de fureur, mais pour redoubler les pertes des Garibaldiens sous la mitraille et sous les baïonnettes des Napolitains. La présence et les excitations de Garibaldi lui-même ne parvenaient pas à chasser les royaux des positions acquises, la défaite complète des rebelles paraissait assurée et imminente; la démoralisation se répandait parmi les bandes garibaldiennes et l'occupation de Naples par ses anciens maîtres redevenait de plus en plus probable. Garibaldi donnait secrètement l'ordre de barricader cette capitale; d'autre part, pour relever le courage de son parti qui n*en avait plus guère, il mandait par le télégraphe la nouvelle de grandes victoires remportées sur toute la ligne du Volturne. Mais Sirtori, au nom de Garibaldi qui n'osait pas en ce moment confesser sa propre faiblesse, se hâtait d'envoyer à Naples une dépêche télégraphique adressée au marquis Villamarina, ambassadeur de Sardaigne, pour lui demander de prompts secours.
Villamarina avait ordre de son gouvernement de soutenir la révolution qui faisait toute sa force; il s'empressa donc d'envoyer par le chemin de fer une colonne de 2000 bersaglieri piémontais avec des pièces d'artillerie servies par les canonniers anglais du Renown, qui fortuitement se trouvé-
rent sur la route, se transportèrent fortuitement à S*-Ange et [)rétèrent fortuitement leur concours aux bandes de la révolution, à l'égard de laquelle lord Russell professait, disait-il, la plus scrupuleuse neutralité (i).
L'arrivée de ce corps ranima les espérances et le courage des Garibaldiens; mais les royaux, qui étaient exténués d'un combat acharné de 15 heures, ayant vu des uniformes de troupes régulières et craignant d'avoir affaire à la colonne deCialdini qui venait les attaquer, ne jugèrent pas devoir recommencer la bataille contre des troupes fraîches et disciplinées; après quelques coups échangés, ils ordonnèrent donc la retraite, qui se fit en si bon ordre que les Garibaldiens n'osèrent pas les poursuivre. Cependant, un petit détachement s'était trop avancé, en se séparant du corps princii)al de l'armée; il fallut lui envoyer les deux jours suivants une colonne destinée à protéger sa retraite; mais une partie de ce détachement,enfermée de toutes parts dans les environs de Caserte, fut faite prisonnière et envoyée aussitôt à Naples en grande pom})e, afin d'encourager les amis de la révolution déjà fort abattus. Toutefois, la leçon que reçut alors le dictateur fut terrible; ses pertes, suivant l'évaluation unanime des correspondants, furent énormes et de beaucoup supérieures à celles des royaux mêmes; la Patrie et d'autres feuilles, dignes de foi, les por-
(i) Nous connaissons les documents publiés par le gouvernement anglaisa roecasion de la protestalion adressée par le comte Ludolf au nom du roi de Naples a Lord Russe 1 (20 oct.) contre l'intervention des artilleurs anglais dans la bataille du VoUurne. (V du n" 5 a 7 de la page VIII la corresp. sur les affaires d'Italie 1861.) Pounpioi cependant les assertions de tous les correspondants sur ce point furent-elles iiiKinimes? Pourquoi Garibaldi reraercia-t-il le A/unt??/ de l'appui que luiavaient donné ses marins a St Ange? Sir Elliot, dans sa dépêche du 16 oct à Lord Russell, crut dissimuler le fait de cette intervention en disant que ces matelots étaient des déserteurs de la marine anglaise.
tèrent à environ 5,000 hommes, tant tués que blessés. Les Napolitains n'en avaient guère perdu que 2,000, y compris les prisonniers. — Aussi les hôpitaux de Naples regorgèrent-ils, après cette bataille, de blessés garibaldiens et les couvents mêmes durent être convertis au même usage; Garibaldi fut contraint de demander une trêve pour ensevelir les morts. Sans Terreur de iMengel, les Garibaldiens auraient été entièrement détruits et, malgré cette erreur, si les bersaglieri piémontais n'étaient pas survenus, les royaux seraient, sans aucun doute, restés maîtres des positions de St-Ange (i).
Quoi qu'il en soit, après cette grande bataille, la faiblesse des troupes de Garibaldi devint de plus en plus apparente. Le général Tûrr en convint lui-même dans une lettre, publiée peu après dans plusieurs journaux; il y disait franchement que l'armée de Garibaldi s'affaiblissait de jour en jour et n avait pas chance de se remonter, parce que les gens du pays ne voulaient pas s'y incorporer, et qu'en dépit de tous les moyens mis en œuvre par Garibaldi, les étrangers ne venaient qu'en bien petit nombre s'enrôler pour la guerre de l'insurrection. Aussi le dictateur se tint-il dès lors sur Ja stricte défensive, enfermé à Ste-Marie et à St-Ange. Les Napolitains n'étaient nullement déconcertés par l'insuccès de ieur tentative, ils menaçaient avec la même ardeur les chemises rouges et se préparaient à une seconde attaque.
(t) V. la Patrie du 10 oct. 1860. Les détails de cette bataille sont conteuus dans une lettre de Gaët( du 6 oct., publiée parles journaux d'Angleterre et de France, dans une corresp. i\n 2 et du 3 oct. envoyée de Naples au Journal des Débats et au TimeSy dans celle du 6 oct. adressée de Turin au Times, dans une dépêche de Mar- .seille du 9 oct., etc. Les journaux de Naples furent plus ou moins complices de Garibaldi ; ils n'en laissèrent pas moins échapper alors plus d'un aveu important.
— Garibaldi redoubla donc d'instances à Turin pour obtenir des renforts et des secours de toute sorte, et il se montra moins rebelle aux projets d'annexion. De son côté, le ministre Cavour, en apprenant la défaite des Garibaldiens et le danger que la révolution courait à Naples, éprouvait de vives inquiétudes ; il craignait de voir lui échapper le fruit de tant de manœuvres, de tant d'efforts, de tant de complots, de tant d'invasions, de tant de trahisons, de tant de corruption, de tant d'hypocrisie. Il ordonnait, en conséquence, le départ immédiat de toutes les troupes que pourrait transporter la flotte de l'amiral Persano; le 6 octobre, l'amiral quittait le port de Gènes avec plus de 3,000hommes et cinglait à toute vitesse vers la capitale des Deux- Siciles (i). Des ordres semblables étaient transmis à Cialdini pour qu'il rapprochât ses colonnes de la province des Abruzzes et se tînt prêt à y entrer au premier avis. De cette manière, le Piémont prenait à main armée possession de Naples, avant même que Garibaldi y eût publié le décret du vote universel, etil accourait au secours de cette révolution qu'il avait hautement qualifiée de violatrice de toute loi et d'usurpatrice des droits d'autrui.
(1) Corresp. de Turin du 6 oct. dans le Times.