Chapitre XXVII
APOTHÉOSE DU RÉGICIDE. — DIFFÉRENTS SOULEVÉS ENTRE GARIBALDI ET CAVOUR. — PARLEMENT DE TUHIN POUR l'aNNEXION DE l'iTALIE MÉRIDIONALE ET DES ÉTATS DU PAPE.
Mais tout en faisant la guerre sur le Volturne, le dictateur ne laissait pas de commettre de ces actes qui caractérisent l'œuvre des sociétés secrètes de notre temps et nous révèlent l'essence de la révolution italienne. Il publiait, le 28 septembre, dans le joiirniU officiel de Naples, un décret par lequel il sanctifiait l'assassinat commis par Milano contre la vie du roi Ferdinand II, il appelait l'assassin un personnage sacré pour la patrie, et dotait richement sa famille qui avait bien mérité de la nation, dans la personne de ce traître homicide. Il arrangeait, après cela, une cérémonie solennelle oii tout le corps de la garde nationale de Naples devaitcouronnerles cendresdeMilanopar les mains d'Ayalà, son commandant en chef. Assurément, le corps des gardes nationaux ne pouvait se couvrir d'une plus grande honte qu^en cette circonstance. Quelques journaux révolutionnaires eux-mêmes exprimèrent leur improbation d'un décret qu'ils traitaient au moins d'imprudent et qui leur semblait de nature à compromettre leur cause devant l'Europe civilisée. Quant au roi de Naples, tout lui faisait un devoir de témoigner aux cours étrangères ce que lui faisait éprouver un tel oubli des premières notions de la convenance morale; c'est ce qu'il lit par une circulaire du 6 octobre et signée par son ministre Gasella.
« La révolution, disait-il dans cet écrit, n'était jamais « arrivée à ce degré de perversité et d'anarchie qu'elle i< sanctifiât le régicide, donnât une prime à l'assassinat et « provoquât ainsi au meurtre des souverains. La dictature « qui règne dans le royaume des Deux-Siciles, a oflert cet « afiligeant spectacle. Cette glorification de l'assassinat a « eu lieu dans une ville au pouvoir des troupes piémon- V taises, par un condottiere, agissant au nom du roi de « Sardaigneet empruntant, depuis quatre mois, sans être « démenti, son drapeau et son nom.
« Unhommequia tenté d'assassiner son compatriote, un « soldat (jui sort des rangs pour luer son général; un cite toyen qui, armé d'une baïonnette, se précipite sur son « roi, est donc considéré, par le gouvernement de Gari- « baldi, comme un martyr digne d'éloge, de récompense (( et de regrets!
« Celte apothéose dans le journal officiel de Naples, ces (c récompenses du régicide données au nom du roi Victorce Emmanuel, parlent plus haut que toute description de ce l'anarchie et de l'état déplorable où gémit le pays depuis et l'envahissement.
ce Je ne proteste pas contre le scandale de ce décret qui ce révolte tout sens moral, tout principe d'honneur et de ce religion. Je me borne à le dénoncer à la justice de TEuce ro|»e, comme une des innoml>rables preuves de la morace liie politique de certaines gens qui, grâce à la force ce élrajigère et en [)rovoquant à d'indignes trahisons, ont te usurpe i autorité et occupé la partie la plus considérable ce du royaume des Deux-Siciles. »
Le goaverue:nent du roi François ne se servait assurément pas dans cette circulaire d'expressions outrées, quand
le correspondant du Titnes à Paris avait qualifié cet acte de (|uel{|ae chose de pire que le crime même (i). Et pourtant c'étaient là les gloires d'une révolution anti-religieuse et anti-sociale (2).
Garibaldi ne s'était jamais figuré qu'après sa promenade de Marsala à Palerme et de Reggio à Naples, il rencontrerait de si rudes obstacles sur le Volturne. 11 croyait que, Naples soumise, l'heure fatale sonnerait pour Rome. On ne saurait peindre toute la rage dont il suffoquait à voir que les armes piémontaises s'arrêtassent aux frontières du patrimoine de S. Pierre et que le drapeau français continuât de flotter sur le Vatican. Lui qui avait annoncé la fin de la papauté en Italie, comment aurait-il pu voir la Rome des Papes prolonger son existence sous le protectorat de la France catholique? Les correspondants des journaux s'abstinrent de rapporter les expressions injurieuses qui tombaient alors de ses lèvres envenimées contreNapoléon et la nation française qu'il avait accablés de louanges excessives dans sa proclamation du mois de mars 1859.
Mais sa bile n'était pas plus échauffée contre Napoléon que contre le gouvernement de Cavour, auquel il reprochait de s'être asservi à la France. 11 avait expriméces sentiments dans un amerlangage à Elliot, ambassadeur anglais, etàTami-
(1) Times du 18oct. 1860.
(2) Les apologies de l'assassinat ne sont pas arrivées k leur terme. Gallenga, dépulé actuel au Parlement de Turin et correspondant du Times, en écrivait dernièrcujent une nouvelle qu'il envoyait au journal sous forme de correspondance (9 mars 1801.) 11 disait dans cette pièce, entre autres inepties, qu'un Pape, sans nommer lequel, avait béni sur l'autel le poignard régicide. Gallenga voulait se laver ainsi de l'accusation lancée contre lui a la Chambre des Lords, (l^^mars 1861), par le marquis de Normanby, qui rappelait du haut de la tribune que Gallenga, le même qui avait attenté à la vie de Charles -Albert, venait de recevoir du fils de Charles- Albert la croix de St-.Maurice.
rai Mundy, depuis son entréeàNaples(i).ïlavaitdaiîs la même occasion manifesté à ces représentants de la Grande-Bretagne ce qu'il avaitsolennellement annoncé le 11 septembre, par diverses proclamations au peuple de Palerme et par une adresse à ses troupes, à savoir que l'annexion de l'Italie centrale devait être proclamée du sommet du Quirinal. Dans une autre proclamation du 19 septembre, il avait averti les siens de se tenir prêts à marcher contre Rome, pour se diriger de là sur Venise. Cet homme orgueilleux, ivre de ses victoires et fou des applaudissements de nombreux partisans, ne pouvait revenir en arrière et se laisser arrêter par le bras de Cavour qui lui imposait de ne pas provoquer la France, de ne pas violer la promesse faite à l'empereur qu'il ne serait point touché au patrimoine de S* Pierre, Garibaldi pouvait d'autant plus en ce moment rompre avec M. de Cavour et se poser en contradicteurdesonsouverain même^ que Mazzini l'appuyait de son influence et de son parti. En effet, le 24 septembre, ce chef de la jeune Italie publiait un premier manifeste contre la politique de Cavour : il y blâmait le gouvernement du comte de n'avoir pris aucune initiative pour Témancipation de l'Italie, sauf la guerre de 1859, au prix de la Savoie et de Nice; il s*attribuait tout ce qui s'était fait en Italie, sans en excepter l'occupation des Etats Romains ; il affirmait que la délivrance de Rome et de Venise devait être l'œuvre de la révolution et de la guerre des volontaires; il ajoutait que sans Rome, pour centre et capitale de ritalie,la fusion de tous les peuples de la péninsule en un seul Etat libre et indépendant, resterait impossible. Il en concluait qu'il fallait abandonner le programme de Cavour qui arrêtait le mouvement italien et en paraly-
(t) Dépêche de Sir Elliot à Lord Russell. Naples, 10 sept. 1860.
sait les forces par l'inaction, pour suivre Garibaldi qui désignait Rome et Venise comme le but de leurs entreprises (i). Dans une grande proclamation du 20 septembre, il confirmait cette pensée du dictateur, qu'on ne devrait proclamer personne roi de l'Italie que des hauteurs mêmes duCapitole. Aidé ainsi du président de la jeune Italie, Garibaldi expédiait à Turin le docteur Brambilla avec une lettre pour le roi de Piémont, dans laquelle il manifestait à ce prince son invariable résolution de ne pas déclarer l'annexion des Deux-Siciles, avant d'avoir conquis Rome; il ajoutait en conséquence qu'il ne pourrait nullement écouter les avis de Cavour et de Farini, en qui il n'avait point confiance et dont il demandait la démission (2). De son côté, M. de Cavour démontrait artificieusement dans six journaux piémontais à son service, combien ses vues politiques différaient de celles de Garibaldi et il insistait sur le besoin de l'annexion immédiate (0); il travaillait de plus, au moyen de ses agents, à inculquer partout ses principes aux partisans de l'unité italienne, et il y réussit en j)artie. Car, le 2 octobre, M. Russell écrivait de Rome à Lord Russell que l'ancien enthousiasme conçu pour Garibaldi était diminué et la confiance en M. de Cavour augmentée (4). Mais Garibaldi, entouré des représentants et des chefs de la révolution d'Europe, défiait les colères de M. de Cavour et se
(1) V. cette pièce dans l'Iride de Naples du 24 sept. 18C0. Mazzini répéta les mêmes idées dans la lettre du 7 janv. 186.0, publiée par le Monde et par d'autres journaux.
(2) V. l'importante corresp. adressée de TunnikuConstituiionnel, les 15 et 16 sept.
(3) Corresp de Turin dans le Times des 21 et 2o septembre, dans le Tablet, etc.
(4) « A vei7 remarkable change of public feeling in thés part of llaly within the last week. The great majority.... hâve lurned wilh reiiewd hope and confidence to Sardinia, her king and Count Cavour, in whoin they see the sole salvation of Italy, and hâve modified their former sympathies for Garibaldi, etc. »
"moquait de ses artifices. Il composait de Mazziniens, pour la plupart, le ministère de Naples et de Sicile; il conservait pour ses plus intimes conseillers Philippe Boni, Libertini, Crispi et Bertani : Mazzini lui restait comme un terrible instrument d'agression et de défense. Ce programme présenté par Garibaldi au ministère de Naples, portait la clause que Mazzini avait annoncée dans ses manifestes, à savoir qu'on ne reconnaîtrait Victor-Emmanuel pour roi d'Italie que s'il était proclamé au Capitole (i). Les unitaires italiens appréhendaient donc qu'une rupture imminente entre le dictateur et de Cavour ne jetât l'Italie dans les horreurs de la guerre civile (2). L'anarchie croissait à Naples et dans les provinces et la réaction qui devenait chaque jour plus menaçante leur montraient déjà en perspective la cause italienne étouffée dans son germe. C'est pourquoi les chefs du parti annexioniste avaient la plus grande envie de réconcilier les deux antagonistes et d'amener Garibaldi à se prononcer pour l'annexion immédiate. Mais Garibaldi ne semblait guère disposé à s'entendre avec son rival; il répondait donc à Brusco que« tout disposé qu'il fût à sacrifier ses reste sentiments personnels sur l'autel de la patrie, il ne se « réfconcilierait jamais avec des hommes qui avaient abaissé « !a dignité nationale et vendu une province italienne. » li ordonnait ensuite la publication de cette lettre (3) ; il menaçait même non-seulement de publier la lettre qu'il avait écrite au roi et dont la Gazette de Turin niait l'existence; mais encore de mettre au grand jour tous les docu-
(1) Times du 26 sept. 1860. — Lettre du même jour dans le Journal des Débats.
(2) Corresp. de Naples durant tout le mois de sept, et la lettre de James dans le Times du 17 sept.
(3) Times du 17 sept. — Journal des Débats.
ments établissant la complicité absolue du gouvernement sarde dans l'invasion des Deu\-Siciles(i). Lorsque plustard (le 18 septembre,) arriva à Naples le comte Vimercali, porteur d'une lettre du roi de Sardaigne, qui prévenait Garibaldi de la nécessité de faire occuper le royaume de Naples par les troupes piémontaises, le dictateur revint sur les premières dispositions qu'il avait montrées à le recevoir. Le lendemain, après une entrevue de deux heures avec Mazzini, il annonçait la guerre contre Romp(<3)et tous ses actes lurent dès lors empreints d'hostilité contre M. de Cavour et réglés sur les vues de la secte mazzinienne.
Les choses en étaient là quand le parlement de Turin fut convoqué pour le 2 octobre, afin d'arrêter quelle devrait être la ligne de politique à suivre, celle de Cavour ou celle de Garibaldi (3); mais l'objet principal de cette convocation était celui-ci, couvrir d'une ombre de légalité des invasions illégitimes de leur nature. Puis on dépêchait à Naples le marquis Pallavicini qui, ayant été nommé par Garibaldi pro-dictateur du royaume, paraissait pouvoir servir d'intermédiaire à une réconciliation du dictateur avec le gouvernement de Turin. Après une audience que Victor-Emmanuel lui accorda le 24 septembre, le marquis se mit en route pour Naples et le 29 il alla trouver le dictateur à Caserte, chargé d'une seconde lettre du roi de Piémont pour lui. Les journaux ont rapporté alors que les artitices de Pallavicini et les exhortations et les promesses du roi eurent un plein succès sur l'esprit du dictateur; quelques publicistes voulurent même faire accroire que cette lutte
(1) Ibid.26sept.
(2) Ibid., 1. c. — V. la proclam, du 19 sept, citée plus haut.
(3) Gazette de Turin du 17 sept, et corresp. du il sept, au Times et aux Déhais.
entre Garibaldi et le ministère sarcle était un coup de maître de la part de M. de Cavour qui aurait voulu dissimuler ainsi l'entente de sa politique avec les projets de Gari- Laldi (i). Pour nous, quoique persuadé qu'ils ont l'un et l'autre prolongé cette lutte et l'ont rendue si éclatante dans un but d'intérêt personnel, Garibaldi, pour ne pas s'avouer soumis au comte, celui-ci pour dégager devant ladiplomatie la solidarité d'action et la dépendance où le tenait la révolution, nous n'hésitons pas cependant à affirmer qu'à cette époque il y eut entre eux une raison réelle et sérieuse de profonds dissentissements.
Il est en effet hors de doute que Garibaldi, dans ses procî-miations du 11 septembre aux Palermi tains, avait clairement exprimé pourquoi il n'entendait pas précipiter l'annexion , avant d'avoir délivré toute l'Italie jusqu'à Venise. « Si j'avais, disait-il, aussitôt conquise, annexé (c la Sicile au Piémont, je n'aurais pu passer à Naples; de ce même, si j'annexais de suite le royaume de Naj)les, je ne « pourrais passer à Rome, » à Rome qui était le point culminant de son programme . Garibaldi prétendait donc conserver la dictature des provinces occupées par les siens, afin d'accroître et de consolider les forces avec lesquelles il pourrait tenter une attaque dans la Vénétie et se rendre maître de la Péninsule entière : il en aurait, après cela, disait-il, fait présent à Victor-Emmanuel ou peut-être, suivant ses goûts, en aurait-il formé une république dont il se serait constitué le président. Mais, plus familiarisé avec la carabine qu'avec les portefeuilles des chancelleries et abhorrant, comme Mazzini, la diplomatie et les diplomates, il ne lui plaisait pas plus qu'à Mazzini, de différer au lende-
(1) i jmc'6*, '27 sept. i860. ,
main (i) la conquête de Rome, où ils voyaient tous deux le nœud de la liberté politique et religieuse et le fait nécessaire à l'inauguration de cette résurrection païenne par laquelle ils pensaient renouveler Titalie. M. de Cavour, malgré ses intelligences et sa communauté d'idées avec ces deux meneurs de la révolution, était tenu à plus d'égards envers la diplomatie et, par le conseil même des puissances qui lui indiquaient sa ligne de conduite, il ne pouvait alors promettre la mise à exécution de celte partie du programme garibaldien. D'un autre côté, il ne pouvait laisser Garibaldi retenir plus longtemps la dictature des Deux-Siciles qui lui aurait bientôt créé dans son voisinage un puissant et dangereux rival, capable de compromettre l'unité de l'Italie sous le sceptre des |)rinces de Savoie. Cavour faisait donc circuler ces craintes autour de Garibaldi, afin que tous les partisans de la fusion italienne se missent au service des plans de sa politique (2).
Nous inclinons à penser que le dictateur n'a cru alors ni aux remontrances de son roi, ni aux insinuations de Pallavicini; maisàZa force inévitable de la n^cesszï^'. Effectivement, dans la bataille livrée le 19septembre devant Capoue, il avait commencé à expérimenter la faiblesse de ses forces, desquelles se mesuraient avec des troupes disciplinées et aguerries; la levée de nouveaux hommes en Sicile était devenue impossible par l'opposition décidée qu'y faisaient les habitants; des soldats du roi de Naples, un très-petit nombre avait voulu accepter de le servir; et bien moins encore de volontaires étaient accourus pour combattre sous son drapeau;
(l) C'est Texpression sacramentelle de Mazzini. V. une lettre de lui à l'appendice duchap. VI.
{ii) Dépêche déjà citée de M. Russell à Lord Ryssell.
ses légions avaient été décimées par la guerre et par les maladies; la source des expéditions piémontaises avait été fermée par ordre de M. de Cavour, et des autres points de l'Europe, donc il n'avait pas à espérer de quoi constituer une puissante et solide armée. Et comment ses forces, qui n'avaient pu franchir le Volturne, auraient-elles pu se battre à Rome avec les Français et en Vénétie avec les Autrichiens (i)? De plus, l'anarchie et les réactions qui gagnaient partout du terrain et la totale désorganisation qui menaçait le royaume des plus grands maux, tout, en un mot, tendait à développer chez les annexionnistes un vif mécontentement contre les résolutions du dictateur (2); tout faisait prévoir que les Chambres piémontaises se montreraient favorables à la politique de M. de Cavour.
Pour toutes ces raisons, Garibaldi, craignant une défaite, consentait enfin à retirer honorablement son programme et, faisant mine de céder aux instances du souverain qu'il disait fanatiquement être l'objet de son idolâtrie, il entrait dans les voies de pensées plus modérées. Il se faisait supplier par la municipalité de Naples de lui accorder un ministère qui inspirât plus de confiance à la population et il y nommait Conforti pour président, tandis que Bertani résignait prudemment ses fonctions et partait pour Gènes (5). D'un autre côté, il publiait un manifeste destiné à la justification de sa conduite et en même temps à i'expii-
(f ) Toutefois Sir Elliot nous apprend que Garibaldi ne doutait pas qu'à Rome les Fran(.;ais ne se seraient point opposés à sa marche. Ils auraient plutôt, selon lui, abandonné la ville éternelle où ils ne restaient que pour servir (Vescor le personnelle au Pape. Dép. du 10 sept, a Lord Russell.
(2) Dépêche de Sir Elliot à Lord Russell. — Naples, 29 sept. 1860.
(3) Dépêche de Naples du :29 et corresp. du Times, du Nord, du Jovrnal ilen Débats.
cation des idées qu'il s'était faites de Fannexion piémontaise; mais il n'y disait plus mot de la guerre immédiate contre Rome. Voici ses paroles : « Expliquons-nous claire- « ment, nous avons besoin d'une Italie unie. Nous avons (c besoin de voir toutes ses parties groupées en une seule « nation, sans qu'il y reste la moindre trace de municipa- (c lisme. Nous ne pouvons donc consentir à ce que l'Italie, « au moyen d'annexions partielles et successives, soit peu « à peu enveloppée dans le municipalisme législatif et c< administratif du Piémont. Que le Piémont devienne ita- « lien comme ont fait la Sicile et Naples; mais que l'Italie « ne devienne pas piémontaise; Nous voulons nous réunir (c nous-mêmes aux autres parties de l'Italie et elles s'uniront (( pareillement à nous avec égalité et dignité, pour rendre (v l'Italie une. On ne doit donc pas nous imposer les lois et ce le code qui sontmaintenant spécialement propres au Pièce mont (i). Les populations qui ont fait triompher une « idée par l'effusion de leur sang ne sont pas semblables (C aux pays conquis et elles ont le droit de se donner à ellcs- « mêmes leur code et leurs lois. Quand rilalie deviendra « une, la Sicile, Naples, Rome, la Toscane, la Lombardie, « la Vénétie et le Piémont devront, sur un pied de parfaite « égalité, concourir à la création d'un même code politique « et civil. Ainsi pense ou doit penser, pour le salut de « l'Italie, quiconque est Italien.
i 29 Septembre 1860.
« G. Garibaldi. »
Par ce manifeste, Garibaldi flattait les peuples de l'Italie méridionale, dissipait les nuages qui avaient enveloppé sa
(1) Pourquoi donc laisait-il publiera Palerme les lois du Piémont?
sa personne et se rendait les fusionnistes favorables ; toutefois il restait d'un pas en arrière, n'ayant pas fait mention du temps où il effectuerait cette fusion des Deux-Siciles dans le royaume d'Italie. Son silence à cet égard était calculé; Garibaldi n'abandonnait la dictature qu'à son corps défendant, et il ne voulait fixer l'heure finale de sa retraite, qu'après qu'il aurait perdu toute espérance de pouvoir se passer de l'appui du Piémont. Le même jour, 29 septembre, où il avait publié la déclaration ci-dessus, il exilait des Deux-Siciles Philippe Cordova, parce que celui-ci était devenu antipathique à Crispi, pour ses manœuvres annexionnistes (i). Ce même jour encore, il permettait à Mazzini de publier un manifeste dans le sens de ses proclamations du 11 et du 19 septembre. Il s'opposa à l'ordre donné par Pallavicini à Mazzini de quitter Naples (2); puis, quand Pallavicini décrétait la fermeture de tous les clubs, Garibaldi prenait sous sa protection le club des Mazziniens et ne le laissait pas dissoudre (5). Toutefois, dès le 29 septembre, il annonçait à ses partisans qu'ils auraient bientôt le bonheur de serrer la main victorieuse des soldats du Piémont (4) et il autorisait en même temps des adresses à Victor-Emmanuel revêtues de nombreuses signatures (5).
Après la bataille du 1" et du 2 octobre, d'où était résulté un profond découragement dans le parti de l'annexion, il
(1) V. la lettre de Cordova a Garibaldi sous la date du 29 sept, dans la corresp. de Naples au Times. 6 cet.
(2) La lettre de Pallavicini est du 3 oct. 1860. La répouse de Mazzini est du 6 (p. VU de la corresp. officielle présentée au Parlement de Londres. 186i).
(5) V. la requête de ce club a Garibaldi, sous la date du 12 oct. — Times du 18 oct.
(4) Télégramme de Naples du 29 sept.
(o) Dép. d'Elllot à Lord Russell, Naples, 30 sept.
l'.ÉVOLLT. DE SICILE. T. II. 5
renouvela ses instances auprès de la cour de Turin, pour obtenir 14,000 hommes et pour engager Victor-Emmanuel à venir honorer de sa présence les provinces méridionales (i); ensuite, le 5 octobre, il envoyait à Ancône une députation de 35 personnages notables de Naples afin d'amener le souverain dans la capitale de l'Italie du sud. Mais, nonobstant les efforts de Pallavicini, il n'accepta la formation des collèges électoraux pour le vote universel que le 10 octobre (2); et il ne ratifia la démission de Crispi, substitué aux fonctions et à l'autorité de Bertani dans le ministère, que le 14 octobre, après une forte démonstration de la garde nationale qui lui représenta les graves désordres que produirait à Naples l'influence des républicains (3). Il ordonnait alors aux gardes nationaux de faire feu sur quiconque pousserait un cri en faveur de la république. Dès le 12 octobre cependant, il faisait afficher à Naples le manifeste suivant pour préparer le peuple à l'arrivée du roi de Sardaigne : « Demain, disait-il, Victor-Emmanuel, le roi « d'Italie, l'élu de la nation, franchira cette frontière qui « nous sépara durant tant de siècles du reste de noire pays, « et en accueillant le vœu unanime de ces braves populace lions, il paraîtra au milieu de nous. Recevons dignement « l'envoyé de la Providence, répandons sur ses pas, comme « gage de notre amour et de notre rédemption, les fleurs de « la concorde qui lui seront agréables, et dont l'Italie a c( besoin. Plus de couleurs politiques! Plus de partis! « Plus de divisions! Que l'Italie une, comme la veut « sagement le peuple de cette capitale, et que le roi galant-
(i) Dép. du même, 6oct.
(2) V. le décret dans le Journal officiel de Naples du 10 oct. Corresp. du Times et du Journal des Débats à la même date. (5) Dépêche de Naples du 15 et du îi oct.
« homme soient les perpétuels symboles de notre régé-
« nération, de la grandeur et de la prospérité de la pa-
« trie.
« G. Garibaldi. »
Par tout ce qui précède, on voit combien Garibaldi eut de peine à admettre l'annexion, qui le dépouillait de tout pouvoir et combien de temps il hésita entre les constitutionnelsetles républicains, jusqu'au moment où il sévit forcé de laisser faire les annexionistes. Le Times, malgré son enthousiasme aveugle pour Garibaldi, n'a pu dissimuler cette vérité qui nous révèle la déplorable condition du royaume deNaples à cette époque. « Mazzini, disait le Times, « est l'Ahriman de la lutte, Crispi, Cattaneo, Bertani, « Macchi et Ferrari sont les génies qui l'assistent dans ses « mauvais desseins. Cavour est peut-être l'Ormuzd de cette « moderne édition de la superstition persane. Pallavicini « et Gavanti sont ces bons génies qui s'opposent à la mau- « vaise influence des puissances des ténèbres. Garibaldi, « au moment de la tempête, se jette dans les bras des mo- « narchistes constitutionnels; la tempête finie, il passe « dans les bras de Mazzini, de Bertani et de Crispi (i). »
Sur ces entrefaites, le 2 octobre, avait lieu l'ouverture du parlement de Turin, invité à sanctionner, comme précédemment, l'œuvre de Cavour et à lui donner les pouvoirs dont il n'avait pas besoin et dont il avait toujours usé sans aucune modération. Dans un artificieux discours, prononcé devant les représentants piémontais, Cavour leur rappela les grands résultats que son cabinet avait obtenus durant l'espace de quelques mois. « Maintenant, disait-il, l'Italie
(1) Times du 18 oct. 4860. — Sir Elliot, dans sa dépêche du 50 sept., et. Lord Russell ont confirmé ces oscillations de la volonté de Garibaldi.
<c est libre, à l'exception de Venise. Relativement à cette « dernière ville, nous ne pouvons pas faire la guerre à « l'Autriche contre l'unanime désir des puissances euroce péennes (i). Une telle entreprise serait cause qu'une force niidable coalition se formerait contre l'Italie. Mais en ^c constituant une Italie forte, nous servirons la cause de ce Venise. Les mêmes raisons nous imposent le devoir de ce respecter Rome. La question de Rome nepeut se décider ce avec l'épée seulement; elle rencontre des obstacles moec raux qu'il faut vaincre par une force morale. » Cavour ne craignait pas d'annoncer la chute prochaine de la Ville Sainte : ce Nous avons besoin, disait-il, pour capitale de la ce ville éternelle; quant aux moyens de l'obtenir, nous ce pourrons dire d'ici à six mois en quelle condition nous ce nous trouverons. — Je crois, ajoutait-il, ({ue la solution ce de la question de Rome doit s'effectuer par la conviction ce qui se répandra de plus en plus dans les sociétés moce dernes et aussi dans la grande société catholique, que la ce liberté est extrêmement favorable au développement du ce vrai sentiment religieux. J'ai lieu de croire que cette conce viction triomphera bientôt complètement. Nous avons ce déjà vu ce principe admis par les défenseurs les plus pasce sionnés des idées catholiques (2).
ce Nous avons vu qu'un illustre écrivain, dans un inter- :c valle lucide, a démontré à l'Europe, dans un livre qui a
(1) A quoi ont servi la paix de Villafranca et le traité de Zurich, sinon à rendre plus coupables ces manifestations contre une puissance à laquelle on avait tendu une main amie? Lord Russell n'a pas osé défendre de tels actes; il les a même hautement condamnés, lui cependant si prompt à les justifier au profit de ses vues. (V. les dép. du 2i2 mai et du 30 août à Sir Hudson, du 7 sept à Lord Cowley, etc.
(2) Les catholiques réclament la vraie liberlé, Cavour leur réservait la tyrannie sous le uum de la liberté.
« fait grand bruit, que la liberté contribue beaucoup au <( bien de la religion (i).
c( En Piémont, continuait l'orateur, il y a présentement <( une religion plus vive et plus sincère que celle qu'on y « pratiquait, il y a douze ans (2). Le clergé y aura moins de « privilèges, les religieux s'y compteront en moins grand « nombre; mais la vraie religion a plus d'empire sur les « esprits ctsur les âmes de notre peuple, qu'elle n'en eut au « temps où flatter la hiérarchie sacrée et aller à la messe « par hypocrisie étaient de bons moyens pour obtenir des « emplois publics (3).
Tels étaient les sentiments que M. de Cavour, en les revêlant de phrases sonores, inculquait aux deux Chambres subalpines qui n'ont jamais compté, sous ce ministre, des hommes vraiment libres et indépendants. Sur le fait de l'annexion des provinces méridionales, conquises par la révolution, il disait : « Nous serions ennemis de nous- « mêmes, si nous laissions ces peu[)les persévérer plus « longtemps encore dans l'incertitude d'un gouvernement « provisoire. Les désordres et l'anarchie, qui en seraient la « conséquence, déshonoreraient la patrie commune; le « mouvement national exposerait à d'extrêmes dangers les « provinces récemment affranchies et celles qui étaient déjà c< libres. »
Il déclarait ensuite que le vote pour l'annexion se ferait comme dans l'Italie centrale, sans y mettre aucune condition qui serait toujours injurieuse au reste de l'Italie et en-
(1) Al. (le Cavour faisait ici allusion au comte de Montalembert qui lui répondit par une éloquente lettre, insérée dans le Correspondant^ n» 61 — Octobre.
(2j Cela n'est vrai que des catholiques fervents dont la persécution a excité le courage a toutes les époques.
(3) Séances du 1 1 et 14 cet. 1860.
traverait la future organisation de toutes les provinces. Venant ensuite au projet garibaldien de différer l'annexion, il fit observer que « une puissante nation de 22,000,000 « d'âmes ne devait point perdre temps pour agir; qu'au- « trement l'Europe croirait que la révolution aurait été la ce fin et non le moyen, et que l'opinion publique se tourne- « rait contre les Italiens. Tant que l'Italie méridionale était « séparée du Piémont, différer l'annexion pouvait être rai- « sonnable; mais il n'en serait plus ainsi depuis la conquête « de rOmbrie et des Marches. »
Il concluait en demandant auxChambres un vote de confiance : « Le parlement, disait-il, a été convoqué pour dé- « cider si le ministère actuel jouissait de sa confiance. Cela « est d'autant plus nécessaire qu'une voix, qui est à bon « droit chère au peuple, a fait connaître qu'il n'avait pas « confiance en lui. »
La loi pour l'annexion qui fut présentée le 4 octobre à la Chambre des députés et le 5 au Sénat, et qui fut soumise à l'examen d'un comité, était conçue en ces termes : « Le « gouvernement du roi est autorisé à accepter et à établir « par décret royal l'annexion à la Sardaigne des provinces « de l'Italie centrale et méridionale, dans lesquelles le peu- « pie a librement et par suffrage direct et universel, mani- « feslé ledésir de faire partie intégrante de notre monarchie a constitutionnelle.» Les Chambresse contentèrent en cette occasion, d'exercer leur éloquence et de perdre leur temps en dissertations magnifiques. Cependant, Ferrari parla franchement contre le décret proposé et dit des vérités déplaisantes aux Piémontais, en soutenant avec raison que la capitale, les lois et l'administration de la Sardaigne, de l'avis même de Balboet de Gioberti, étaient inférieures à celles
des Deux-Siciles. Il défendit la politique de Garibaldi et blâma celle du ministère de Turin, comme opposée à la guerre contre Rome et Venise. Cavour lui répondit par ses discours du 11 et du 12 octobre, qui le justifièrent devant les Chambres et furent suivis d'un vote de confiance. Cependant, le parlement exprima le désir de le voir mettre fin à son dualisme avec Garibaldi. La loi mise aux voix, fut approuvée à une grande majorité, le 12 octobre, et le parlement fut prorogé le 23.