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Chapitre IX

CARACTERE DE LA REVOLUTION SICILIENNE. — MANOEUVRES DU PARTI RÉVOLUTIONNAIRE DANS LE ROYAUME DE NAPLES ET DE SICILE. — PREMIERS ÉVÉNEMENTS DU MOIS d' AVRIL A PALERME.

Nous avoîis consacré les trois premiers chapitres de notre travail à faire connaître la condition de la Sicile entre 4849 et 1860. Les quatre chapitres suivants nous ont servi à déterminer, au point de vue politique et religieux, le caractère propre de la révolution italienne. Nous avons encore donné un aperçu des mouvements d'insurrection qui agitèrent la Sicile dans le cours del'année 1859, concurremment avec ce qui se passait en Italie. Il nous est possible maintenant de nous former une juste idée de la révolution sicilienne, ainsi que d'envisager et de distinguer tant les éléments qui lui furent communs et identiques avec la révolution générale de la péninsule, que ceux par lesquels elle s'en sépare et s'en éloigne.

Etablissons d'abord que le mouvement populaire en Sicile ne fut pas annexioniste. La révolution de cette île, bien que combinée et conduite presque toujours par des personnages ineptes ou pervers, était depuis près d'un demi-siècle devenue comme traditionelle pour le peuple sicilien. La Sicile, depuis l'époque de l'invasion normande, avait joui de sa représentation nationale qui, à travers les vicissitudes

(les temps et des peuples, avait toujours gardé son caractère aristocratique. La domination espagnole n'avait nullement altéré la constitution sicilienne; pas plus que la révolution française n'était parvenue à y faire prévaloir l'élément démocratique; parce que cette partie de l'Italie, protégée alors par les troupes anglaises, fut la seule qui échappa à l'invasion de la France, et conséquemment aux maximes politiques et religieuses de ses démocrates licencieux. C'est alors que, par l'influence de lord William Bentinck, ministre anglais, la constitution de Sicile fut renouvelée sur le modèle de la charte britannique. Mais ces réformes de 1812, loin de favoriser les idées démagogi(|ues, renforcèrent plutôt le caractère mOnarchico-aristocratiquedu statut sicilien. — D'autre part, le roi de Naples, Ferdinand I, n'approuva pas les changements introduits; et, lorsque, au temps de la restauration, il reconquit ses états de terre ferme, il publia ({"' mai 1815), un manifeste libéral, dans lecjuel il (|ualifiait son peuple de souverain et s'appelait lui-même le dépositaire des lois; il promettait ensuite la plus efficace et la plus désirable des constitutions.

Cependant, par réaction contre la démagogie passée, la restauration des anciennes maisons régnantes avait fait prévaloir en Europe le système de la centralisation bureaucratique; aussi, quand Ferdinand 1 fit son entrée à Naples, il trouva son royaume organisé d'après ce principe, il oublia donc ses promesses exagérées et s'en tint aux maximes de la politique alors dominante; bien plus, afin d'assimiler le gouvernement de l'île à celui de Naples, il abolit par unacte souverain l'ancienne constitution de Sicile et prononça la clôture définitive du parlement sicilien.

Tellefut l'occasion et le prétexte de toutes les révolutions

qui éclatèrent ensuite dans l'ile, pendant la première moitié de ce siècle. La prétention de la Sicile était d'être réintégrée dans ses anciens droits, par son émancipation du pouvoir de Naples et par la concession d'un parlement national. En 1820, elle ne demanda pas autre chose au gouvernement napolitain; mais celui-ci, effrayé alors du carbonarisme qui aspirait au système unitaire, n'accueillit point les plaintes du peuple sicilien; il envoya une armée soumettre l'ile, et Palerme ayant capitulé avec le général Pepe, le gouvernement refusa de ratifier la capitulation. Le triomphe des armes autrichiennes en Italie, qui survint ensuite, comprima les tendances constitutionnelles dans la péninsule et fit, par conséquent, perdre à la Sicile l'espérance de se voir restituer ses anciens privilèges.

En d848, le mouvement de Sicile ne fut certainement pas unitaire; tout favorable qu'elle était à la cause de l'indépendance italienne, elle n'aspiraitde nouveau qu'à obtenir sa constitution et sa séparation administrative de Naples. Le choix d'un roi qui lui appartînt et le gouvernât, fut une preuve évidente du fait que nous avançons. Mazzini eut beau réprouver et condamner la Sicile au sujet de la séparation qu'elle se proposait d'établir entre elle et Naples; on nel'écouta pas.

Après cette époque, l'influence de la secte italienne commença à se faire sentir plus fortement dans l'Ile par l'organe de l'émigration sicilienne, qui se concentra principalenjent en Piémont. L'idée de la fusion italienne, sous la bannière de Savoie, jurée dans les assemblées révolutionnaires d'Italie et acceptée par les principaux émigrés siciliens, fut imposée aux affiliés de la Sicile, qui s'étaient multipliés à l'infini dans l'espace de dix ans. Le principe de l'annexion fut

donc accueilli dans ce pays par le fanatisme des sociétés secrètes, qui se trompaient l'une l'autre pour obéir aveuglément aux meneurs du parti unitaire et qui étaient trompées à leur tqur par les plus magnifiques promesses d'indépendance et de liberté. Mazzini, dans ses lettres, que la police sicilienne surprit en partie, avait déclaré àses amis de Sicile qu'il adhérait pleinement à la politique du Piémont et il les excitait à la révolte (i). Toutefois la plupart étaient persuadés qu'il n'arriverait qu'un changement de dynastie qui rendrait à l'île sa constitution et son inclépendmice. Or, cette parole magique qui se liait au système des idées et des traditions nationales, on la lit de nouveau retentir aux oreilles du peuple, on lui dit que cette fois le roi Victor-Emmanuel relèverait les Siciliens de l'esclavage du roi de Naples, qu'il leur rendrait leurs privilèges et leur autonomie. On suggéra au peuple que le règne du roi piémontais serait le siècle d'or; plus d'impôts, plus de gabelles, plus de douanes, plus de contributions ni de corvées, etc., toutes choses en abondance et l'argent et les vivres. Dans le même but, on portait jusqu'au ciel la valeur et le patriotisme, non-seulement du roi, mais encore de son ministre Cavour et du général Garibaidi; on faisait de ce dernier un Roland ou un Rodomont, afin de frapper l'imagination du peuple et de l'armée et deleurôter toute pensée de résistance.

Pour ce qui touche à la question religieuse, depuis le commencement delà guerre contre l'Autriche , on fit courir le bruit en Sicile que cette fois la guerre de la liberté et de l'indépendance serait fondée sur les bases solides du principe catholique et que la religion serait l'étendard de l'af-

(1) V. la corresp. de Turin du 18 avril insérée le 28 dans le Tablet et dans divers journaux français.

franchissement national. On tint secrètes les proclamations impies de Garibaldi ; on cria à la calomnie, quand les journaux catholiques de l'Italie et de l'étranger parlaient du général comme le demandaient la vérité et la justice; on n'épargna rien pour cacher la terrible persécution que le Piémont avait soulevée depuis plusieurs années contre l'Eglise.

Puis, lorsque les Romagnes se révoltaient contre le Pape, on eut soin d'insinuer au peuple la persuasion que le Pape n'avait que faire de son domaine temporel; que c'était là un grand embarras pour l'exercice de ses droits spirituels; que sa suprématie sur l'Eglise et sur les fidèles n'avait aucun besoin de son autorité dans les questions de l'ordre temporel. — Après quoi, faisant un nouveau pas dans la voie des calomnies, on alla jusqu'à vouloir inspirer une haine mortelle contre le Père des fidèles. On fit à l'égard du Pape ce qui avait été fait contre les Jésuites; on le dépeignit aux yeux du peuple comme un despote; on représenta ses sujets comme trois millions d'opprimés qui sollicitaient leur délivrance. On ajouta que le Pape était ennemi des franchises populaires, qu'il soutenait de ses raisonnements les baïonnettes des Bourbons et des Autrichiens qui menaçaient constamment les populations malheureuses. Ensuite dans les classes les plus éclairées, et surtout parmi les jeunes gens des universités, on murmurait à l'oreille, mais tout bas, jusqu'à l'explosion révolutionnaire, que les gouvernements catholiques (c'est-à-dire ceux qui reconnaissent l'autorité spirituelle du Pape) ne peuvent qu'être tyranniques, cruels et hostiles aux intérêts de l'humanité (i).

(1) Pocrio et les autres émigrés napolitains, qui étaient avec lui, s'étant tran.-nortés en Irlande dans le cours de l'année 18îi9, annonçaient publiquement celte maxime

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Avec des maximes semblables, on sapait les bases du catholicisme et l'on préparait le peuple à accepter sans regret des lois et des maximes toutes contraires à sa religion. Malheureusement l'illusion devint peu à peu générale; même elle f{\scina les yeux à un assez grand nombre de prêtres et de moines de la capitale et de l'intérieur de l'ile, qui, sans avoir pressenti le venin du principe que leur insinuait la révolution, trahirent leur caractère, s'élevèrent audacieusement contre le Pape-roi^ condamnèrent sa conduite, le qualifièrent sans retenue û'ennemi de r Italie ; et allèrent (quelques-uns du moins) jusqu'à prêcher, au début de larévolution, une nouvelle croisade contre lui!!!

De ce qui précède il est facile d'inférer que la révolution sicilienne, même cette fois, se distingua par plus d'un point de celle qui remuait l'Italie supérieure, et qu'elle renferma rélément de l'indépendance municipale de l'île et la restauration de la constitution propre, bien qu'elle ait accepté l'intervention piémontaise, choisi pour son roi celui de Sardaigne et consenti à prendre parti pour la délivrance delà Vénétie. De plus, dans la révolution de i860, le sentiment des Siciliens envers les Napolitains subit quelque modification, car les chefs de la révolte avaient identifié les intérêts des deux peuples en imposant à l'un et à l'autre un but commun et immédiat, le renversement de la dynastie Bourbonienne, comme le premier pas vers une époque de grandeur et de félicité!! Pour ce qui est de l'élément religieux, la révolution ne trouva pas en Sicile les masses aussi disposées à la rébellion contre l'Église, et elle eut besoin

impie qui est commune aux sociétés secrètes. V, corresp. du Tablet iii 13 mars J8o9, communiquée par Bowyer.

RÉVOLLT. DE SICILE. T. (. 7

de simuler des principes religieux pour obtenir aide et faveur.

Cependant Vassemhlée nationale de Turin qui, depuis le mois d'octobre avait choisi Garibaldi pour son président (dans l'intention peut-être d'en ôter la responsabilité au gouvernement du Piémont qui le dirigeait de fait), commençait à prendre un aspect belliqueux et représentait la nation armée. M. le ministre Hudson, qui avait tant contribué aux projets de M. de Cavour et de ses adhérents, non moins qu'à son rappel au ministère, se félicitait avec Garibaldi d'une œuvre qu'il faisait sienne et de la création d'un pouvoir devenu supérieur même au Gouvernement légal; il écrivait ce qui suit au président de la société : c< Monsieur le gé- « néral, en voyant qu'une nation armée surgit à côté de « l'armée royale et un comité constituant à côté du ministère « du roi, j'aimerais à savoir auquel des deux gouvernements « l'ambassadeur anglais doit s'adresser (i). » En vérité, Sir Hudson aurait dû, dans les formes diplomatiques, adresser sa demande aussi ridicule qu'absurde, au gouvernement du roi, et non au général Garibaldi. Sa démarche nous fait d'autant mieux connaître que Vassemhlée nationale était une partie du gouvernement piémontais et une force puissante qu'il manœuvrait afin de bouleverser les Gouvernements d'Italie (2). Les protestations et les réclamations faites par les grandes Puissances, et les déclarations de dissolution données par Garibaldi demeurèrent sans effet (3); depuis

(1) Corresp. de la Presse publiée \yàrVUnuers du :27jaiiv. 1860.

(2) C'est ce que Pianciaui confirme exprcsséiuciit dans son livre, p. 50.

(3) L (/«ù'cr* du 6janv. 1860. — Garibaldi jjubliait alors celte déc.'aralion : « Mù « par ledé.sir de concilier les partis, j'avais accepté la présidence de la talion armée; •j. mais puisciu'cllc fait peur aux gens déloyaux, corrompus, tyranniques et à toule t la séqucle des Jésuites modernes, je la dissous pour ne pas compromellre le < gouvernement, i Garibaldi invite ensuite à souscrire pour le million de fusils.

surtout que le comte de Cavour eut récupéré le pouvoir.

Les agents piémontais soufflaient partout le feu de l'insurrection en Sicile et dans le royaume de Naj)les, ils gagnaient chaque jour un |)lus grand nombre de prosélytes, notamment parmi les officiers du roi. M. de Cavour avait des relations et des correspondances avec plusieurs généraux et même avec des princes du sang, et il faisait dans ce royaume des opérations financières de grande importance (i). Ainsi croissait dans les provinces de Naples et de Sicile le parti des annexionistes qui espéraient par là indépendance et liberté. En février, le bruit courait dans les Deux-Siciles que le gouvernement de Turin soutenait la révolution de Tïtalie méridionale. Le fait est que le gouvernement avait promis aux chefs du mouvement qu'il aurait couronné l'œuvre de la révolution par une expédition armée et par l'incorporation des provinces insurgées; or donc l'agitation grandissait de toutes parts; elle s'était manifestée à Acerra, près de Naples; elle s'était manifestée dans les Abruzzes et sur les confins du royaume, au cri de: « Vive Victor-Emmanuel! » La Sicile était menaçante, surtout la capitale; des adresses et des proclamations de comités secrets et invisibles étaient imprimées et distribuées j)ubliquement, malgré la vigilance de la police et malgré les mesures de rigueur adoptées contre les conspirateurs découverts. Tout semblait annoncer, et plus encore à Palerme qu'ailleurs, une explosion prochaine et redoutable.

Ce fut alors que le ministère Filangieri et celui de Cumbo, chargé des affaires de Sicile, renoncèrent à leurs portefeuilles, peut-être parce qu'ils jugeaient imminent ou nécessaire un changement de politique dans legouvernemenr.

(l)Pianciaiii op. cit. p. 117 et 119. ^

de Naples. Le prince Cassaro était appelé à composer le nouveau ministère, qui adoptait pour le moment des mesures répressives. On fit donc venir les troupes des frontières romaines; on renonça au projet d'occuper les Marches, qui avait donné quelque ombrage au ministère de Turin; on augmenta les garnisons de Sicile et de Naples; on forma des corps de réserve; on remit à une autre époque les réformes gouvernementales. Par malheur la discorde se glissait en ce moment parmi les membres de la famille royale, quand ils auraient dû réunir leurs efforts pour faire face à l'orage qui allait fondre sur la monarchie des Bourbons. Le prince Louis, comte d'A(|uila, quel qu'ait été son parti politique, ne fit certainement pas grand'chose pour conserver sur le trône de Naples l'héritier des Bourbons, son neveu; dans sa charge d'amiral d'une flotte qui était la première d'Italie et non certes la dernière de la Méditerranée, il aurait dû se conduire différemment; et s'il l'avait fait, nous n'aurions pas vu la marine napolitaine se rendre coupable devant l'Europe de la plus lâche trahison. Plus indigne encore fut la conduite du prince Léopold, comte de Syracuse. Si ce dernier avait sincèrement voulu proposer à son neveu un programme de politique libérale, conforme à ses convictions, il n'aurait i)as choisi pour cela la veille de l'insurrection, quand déjà le programme d'un gouvernement constitutionnel et d'une alliance avec le Piémont, le désignait au peuple comme le chef du parti de l'opposition (i). Qu'il faille ou non s'en rapporter à la correspondance de Turin, publiée dans V Indépendance Belge et reproduite par le Monde, qu'il ait eu ou non des rapports

(1) V. la Icltrc écrite par lui au roi Frain;ois duns la Persei-eran^a de Milan et reproduite par le Monde du 22 avril 1860.

d'intimité avec les agitateurs politiques et (juMl ait sincèrement ou non pi'omis, dans une lettre au prince de Carignan, d'olïrir son épée au roi Sarde et de combattre à côté de lui (même contre le trône des Bourbons); assurément, il devait assez connaître, le 3 avril 1860, le programme inflexible de la révolution italienne. L'ignorer en de telles conjonctures eut prouvé chez le comte de Syracuse une ingénuité par trop griMule; s'y prêter comme il le fit ouvertement, en écrivant de Paris au roi François II, « d'imiter la duchesse « de Parme, de délier ses sujets du serment de fidélité « et de se jeter dans les bras du Piémont, » c'était assez dire quelles étaient ses vues à cette date du 3 avril (i).

Ainsi, le cœur ulcéré par la conduite de ses plus proches parents, et découragé par le soupçon d'un horrible tissu de trahisons tramé dans toutes les classes de son royaume, le jeune monarque se trouvait au moment d'une terrible révolution. A Palerme personne ne doutait plus de l'imminence d'un soulèvement général. Au mois' de mars, on trouva presque tous les jours, sur les murs de cette ville, des proclamations, des décrets, des dispositions provisoires sortant de la presse clandestine d'un comité invisible qui s'était levé en face du gouvernement, qui ordonnait et exigeait l'obéissance à ses ordres et qui, sans force apparente, obtenait cette soumission, bien mieux que les autorités de Palerme et du royaume. Ces proclamations dispensaient largement les promesses et les menaces; elles imposaient de rigoureuses conditions aux membres de la j)olice, s'ils voulaient obtenir leur pardon; elles annonçaient ledéj)art de Garibaldi et de ses compagnons, le concours promis par le

(1) V. le Monde cUi 21 et du 22 avril et VIndép. Belge citée par le Monde.

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gouvernement de Sardaigne, l'annexion à cet État, l'unité italienne et le mot d'ordre de la révolte : « Italie et Victor- Emmanuel. » A la vérité, les chefs qui dirigeaient le mouvement ne voulaient pas se risquer avant que Garibaldi mît le pied sur l'île; mais, outre que les plus jeunes et les ]-.lus ardents ne souffraient plus de retard et qu'ils craignaient que les actives perquisitions de la police n'atteignissent le chef du complot, et que de nouvelles arrestations ne lui enlevassent ses auxiliaires les plus audacieux et ses ouvriers les plus adroits; Mazzini qui avait tout dirigé et mis en train, venait d'envoyer dans l'île son affidé, Rosolino Pilo, pour l'exciter et l'enflammer (t). Tout était donc prêt, on n'attendait que le signal de la révolte.

L'exécution en avait été confiée, à Palerme, à un certain RisOjUn fontainierqui, par l'achat dequelques cours d'eaux, était arrivé à l'opulence et passait pour un des plus riches citoyens de la capitale. Les têtes influentes qui devaient le plus efficacement coopérer à la révolution et qui appartenaient aux classes les plus aisées et les plus cultivées de la cité, n'étaient connues que de lui seul; en conséquence les forces armées pour l'insurrection ne reconnaissaient que lui comme pouvoir exécutif et comme centre principal d'où les coups devaient partir. Quelque temps avant le 4 Avril, lliso avait pris à bail un grand magasin appartenant au (ouvent de la Gancia, et se trouvant ainsi, par le moyen d'une porte, invisible à quiconque pourrait venir inspecter h s lieux, -en communication directe avec le couvent luinu me. Dans ce magasin, Riso avait fait transporter en secret deux canons de fer à moitié rouilles, quantité de fusils et

(1) V. le (locunierit publié par Brofferio dans Roma e Yenezia, inséré dans le Monde (iu 21 jaiiv. 1860.

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de lances, ainsi que des provisions de poudre et de balles. Dans d'autres magasins, dont l'un était à la Magione, il avait de même réuni des armes destinées à être distribuées au peuple, quand le moment serait venu. En outre, plusieurs bandes avaientété organisées en silence dans toutesles campagnes de Palerme, qui s'étendent à la Bagheria,au Parco, au Borgetto et à Carini, et depuis le mois d'Octobre 1850, ces bandes avaient reçu une solde journalière, pour se tenir prêtes au premier signe de leurs chefs. D'autres bandes devaient descendre d'Alcamo, de Trapani et de Marsala sur Palerme, dès que la révolution aurait réussi à s'y déchaîner : enfin il avait été réglé que toute la Sicile enverrait des secours à la capitale, dont la victoire devait déterminer celle de l'ile. Cette organisation reposait comme condition importante, sur le débarquement de Garibaldi en Sicile, qui devait servir de prélude à l'insurrection générale. Mais les jeunes gens de Palerme ayant voulu en devancer le terme, ce plan général ne pouvait s'accomplir dans le reste de la Sicile, qu'après que la révolte aurait triomphé dans la capitale. — On avait donc fixé à l'émeute l'aube du 4 Avril; au son de la cloche du couvent de la Gancia on commencerait le feu sur tous les points de la ville, pendant que les bandes des campagnes se jetteraient dans Palerme et mettraient en pleine déroute les troupes napolitaines. On avait choisi ce couvent pour quartier général, d'abord, parce qu'il était le plus éloigné des corps de troupe, ensuite parce qu'il était grand et facile à défendre ; et enfin, parce qu'il était pourvu de plusieurs sorties sur des chemins peu en vue et très-rapprochés des portes de la ville qui, en cas d'insuccès, pourraient aisément assurer la retraite des combattants dans les campagnes de Palerme. Au contraire, si le mouve-

ment réussissait, les mêmes portes permettraient de recevoir de l'intérieur de l'ile des secours en hommes et en armes. Cependant le directeur Maniscalco avait, un jour avant l'insurrection, reçu la nouvelle du moment précis où elle devait éclater : il envoya donc une escouade de police faire la plus sévère et la plus scrupuleuse perquisition dans tout le couvent de la Gancia. Mais, quelque inattendue que fût cette visite, et minutieux l'examen de tous les coins et recoins de ce vaste édifice, on n'aperçut pas la porte qui conduisait au magasin susdit, et l'on ne découvrit absolument rien de suspect. Néanmoins Maniscalco ne pouvant douter de la vérité du renseignement qu'on lui avait transmis, fit loger dans les abords de la Gancia une forte patrouille composée de sbires et de compagnons d'armes, pour surveiller l'entrée du couvent. Le SAvril, et principalement vers le soir, l'agitation de la ville était très-grande; l'attitude du peuple était pleine de menaces; le calme superficiel présageait la tempête. Afin d'inspirer de la terreur à la police, on disait publiquement qu'à l'aurore du lendemain, et au son des cloches, comme anciennement pour les Vêpres Siciliennes, on donnerait la chasse aux Bourbons que le vulgaire appelait du nom de Sorci (rats); qu'enfin, au mépris des soldats et des sbires, on dresserait la bannière de la liberté. Les chemins étaient encombrés de fortes patrouilles, qui rendaient difficile la circulation des habitants ; mais la troupe était épuisée de fatigue; la crainte d'un mouvement l'ayant tenue constamment sous les armes pendant plusieurs jours. Son irritation contre les Palermitains était à son comble et elle n'attendait que le moment de pouvoir y donner libre cours.

Un peu avant le 4 Avril, Riso avait introduit environ

deux cents des siens dans le magasin susdit, afin que, débouchant de là dans le couvent à l'heure convenue, ils donnassent le signal de l'insurreclion générale. A la même heure et de divers côtés, devaient entrer à Palerme les escouades enrôlées dans les cam|)agnes pour diviser la troupe e\ faciliter l'insurrection. Mais le directeur, qui avait eu connaissance de tout le plan de l'insurrection, donna secrètement l'ordre, que deux heures avant le moment fixé pour l'explosion et avant les premières lueurs du jour, la jjatrouille de la Gancia fît feu du côté du couvent. Ce fut celte manœuvre qui rompit la trame insurrectionnelle. Les compagnons de Riso croyant l'heure devancée dans les autres parties de la cité, et les bandes villageoises déjà venues, sortirent de leur cachette et répondirent au feu de ]a patrouille. Leur chef courut au clocher pour donner le signal convenu à l'entrée des paysans et au soulèvement de la cité.

Il s'engagea alors un combat opiniâtre sur toute la ligne du couvent, entre les agents de police au-dehors, et audedans les émeutiers, qui des fenêtres, du clocher et des toits mêmes du couvent, tiraient sur les premiers. Cependant les paysans n'arrivaient pas, et Palerme ne courait pas aux armes; tandis que le commandant des troupes royales détachait un bataillon de chasseurs vers le lieu du combat. La porte du couvent fut bientôt enfoncée, et les factieux, craignant d'être écrasés par le nombre, s'enfuirent par la porte opposée et sortirent de la ville. Quel ues-uns d'entre eux furent atteints et blessés, parmi lesquels deux frères lais du couvent, qui avaient, paraît-il, pris part au feu. D'autres tombèrent dans les mains de la police, avec Riso lui-même et son fds, qui mourut ensuite de ses bles-

sures. Les religieux de la Gancia, sur lesquels pesait le soupçon de complicité, furent tous arrêtés et conduits en lieu sûr. Mais leur couvent fut malheureusement envahi })ar les sbires et par la populace, qui le mirent au pillage; et l'église même du couvent aurait eu le même sort, si les troupes royales ne l'avaient protégée. Ainsi commencèrent les sacrilèges blâmables, qui aidèrent tant au triomphe de la révolution et rendirent odieuse aux citoyens la main qui la combattait.

Cette manœuvre hardiment exécutée contre les rebelles de la Gancia, comprima pour le moment l'insurrection générale de l'île. Le général Salzano, alors commandant de la place, mit Palerme en état de siège et se hâta d'expédier hors de la ville, quelques colonnes de soldats pour disperser les bandes armées, qui de toutes les montagnes se portaient en grand nombre sur la capitale. Les fugitifs de la Gancia furent rejoints sur le pont dit délie Teste et, après avoir échangé quelques coups de fusil, se jetèrent sur la Bagheria, où s'étaient concentrés bon nombre de combattants. Là furent assaillies les deux compagnies de ligne, qui avaient leur quartier dans le palais Cattolica; mais elles firent une admirable résistance de plusieurs jours, jusqu'à ce que le prince Castelcicala, lieutenant de Sicile, arrivé à Palerme, donna l'ordre d'occuper militairement cette commune et d'en retirer les deux compagnies qui étaient en danger d'être réduites par la famine. A cette intention, il dirigea de ce côté une colonne militaire qui, protégée par les canons d'une frégate, mit les rebelles en déroute et ramena à Palerme cette petite garnison. Les 3)andes de partisans essayèrent donc vainement de surprendre l'entrée de Palerme, dans cette direction, et elles

tournèrent leurs efforts du côté de Monreale et desColli. Hors de Monreale, le feu dura plusieurs jours entre les bandes, (]ui s'étaient formées dans cette contrée, et un corps de chasseurs commandés par le major Bosco. Bosco commença dès-lors à devenir redoutable aux insurgés, qui se virent dans |)iusieurs rencontres investis avec vigueur, battus et mis en déroute, après des pertes considérables. Dans la contrée des Colli, les montagnards qui s'y étaient dispersés, opposèrent de même une résistance énergique; plusieurs fois, trompant la vigilance des troupes royales, ils s'approchèrent de la ville de Palerme; mais à chaque tentative, les royaux les reçurent par un feu bien nourri et les rejetèrent dans la campagne. Le prince Castelcicala résolu d'en finir avec un ramassis de gens qui fatiguaient les soldats et entretenaient dans la ville l'espérance d'un nouveau soulèvement, ordonna à deux colonnes, l'une débarquant à Mondello et l'autre s'avançant de Palerme, de balayer cette contrée des rebelles qui l'infestaient. Beaucoup de petites maisons de campagne, que les bandes rebelles avaient transformées en lieux de défense, furent alors saccagées et brûlées. Le village de S. Lorenzo, où s'était réfugiée et fortifiée une de ces bandes, fut en partie détruit et incendié par le feu de l'artillerie. — Alors cette contrée se vit entièrement débarrassée des villageois enrôlés au compte de l'insurrection; les uns s'en retournèrent chez eux; un grand nombre se retirèrent parmi les rochers des montagnes, ou se dispersèrent dans l'intérieur de l'île. C'est pourquoi l'on chargea deux grosses colonnes mobiles, que guidaient et protégeaient deux compagnies d'armes, expérimentées dans la connaissance des lieux, de |)Oursuivre les restes de ces bandes et de rétablir l'ordre dans les commu-

nés soulevées. Traqués dans leurs nouvelles retraites, les insurgés résolurent de se concentrer sur un des points les plus forts du pays, de battre les troupes royales et de fondreensuite surPalerme, pour y rallumer le feu de la révolte. C'est dans ce but qu'ils choisirent la commune de Carini, comme devant offrir par sa position les plus grands obstacles à la marche d'une troupe régulière.

Carini est une petite ville très-ancienne, renfermant une population d'environ 11,000 âmes. Située à 27 milles de Palerme, elle s'élève sur une haute colline, environnée d'une plaine aussi étendue qu'agréable qui se trouve elle-même de tous côtés limitée par des chaînes de montagnes. Ce fut là que se réunirent plusieurs milliers de rebelles déterminés à vaincre ou à périr. Cette concentration de bandes armées fit craindre une prochaine insurrection dans la province de Palerme; on donna donc l'ordre aux deux colonnes mobiles de se porter dans cette direction avec tous leurs moyens d'attaque et d'assurer la soumission de cette commune. Après plusieurs rencontres, l'assaut général de Carini eut lieu le 18 avril. — Des deux côtés, on se battit avec un courage désespéré et les pertes furent considérables. Mais la valeur personnelle des bandes irrégulières retranchées dans les maisons des habitants céda à la discipline des troupes que soutenait lartillerie; les chasseurs royaux, malgré une grêle de balles qui tombait sur eux de tous les coins des rues, des fenêtres, des terrasses, pénétrèrent dans la malheureuse ville; ils chargèrent à la baïonnette les rebelles mis en fuite, et les chassèrent des maisons, en mettant le feu à un quartier de la ville et en la menaçant d'une destruction totale. La majeure partie des rebelles s'enfuirent par la voie de mer demeurée ouverte, à

cause de l'impossibilité où s'était trouvée d'approcher du rivage une frégate royale, dont les instructions étaient de mitrailler les rebelles qui voudraient échapper de ce côté.

Bon nombre de bandes se retirèrent à Partinico; mais elles en furent de nouveau chassées en désordre. Après cette déconfiture, elles s'éloignèrent des abords de Palerme et devinrent |)Ius semblables à des assassins qu'à des rebelles. Elles se mirent donc à rançonner et à saccager les communes les plus petites et les plus incapables de résistance, et signalèrent partout leur passage par des assassinats et des brigandages. Elles infestèrent la Plaine dite des Grecs et menacèrent Corleone. Une bande surprit le 28 Ciminna, dans la commune de Termini, et y mit à feu et à sac plusieurs maisons; mais les troupes royales arrivées à temps la dispersèrent. Une autre assaillit le lendemain Petralia dans le district de Cefalù, y assassina le syndic et plusieurs autres citoyens ; mais les gens du pays en eurent également raison. En somme, quoique diminuées de nombre, persécutées et mises en déroute par la troupe régulière, par les compagnies d'armes et par les habitants mêmes de diverses communes, les bandes révolutionnaires ne furent jamais entièrement détruites pendant tout le mois d'avril; elles se montrèrent dans la province de Palerme tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et, quand elles se voyaient menacées par les royaux, elles se réfugiaient dans les bois et parmi les rochers des montagnes, attendant toujours le moment de pouvoir tomber sur la capitale.

Ce n'était certes pas l'amour de la patrie ni aucune autre passion politique qui touchait le cœur de cette race ignorante, grossière et adonnée à toute sorte de vices ; mais l'argent et l'espérance de faire du butin dans la capitale et

au dehors étaient leur puissant mobile. Quelques-uns d'entre eux (|ui en public parlaient la phraséologie du temps, avouèrent plus tard en particulier, qu'ils n'aimaient d'autre patrie que leurs bourses; et qu'ils n'étaient descendus à Palerjne que pour les garnir d'argent. La plupart n'aspiraient qu'à s'enrichir par le vol, et ils n'avaient pas de plus grand reproche à faire à leurs compagnons que celui de ne pas savoir voler ou de s'abaisser au vol de choses insignifiantes. Tels étaient les hommes qui représentaient la nation armée pour la conquête de son indépendance.

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