Chapitre X
SUITE Dl! PRÉCÉDENT, MOUVEMENTS DANS LE RESTE DE LA SICILE. DÉMONSTRATIONS A PALERME.
Après le 4 avril, Palerme prit un aspect lamentable et sinistre. Les rues étaient désertes ou sillonnées par des patrouilles de soldats et d'agents de police; les boutiques et les églises étaient fermées, le commerce tout à fait suspendu, de façon que la classe des artisans surtout, qui depuis un mois avait peu ou point travaillé, commençait à sentir les atteintes de la faim. La noblesse et les professions libérales, et en particulier tout ce qui tenait au barreau, ne se trouvaient guère en meilleure condition. Une tristesse de plus, c'était le silence de toutes les cloches de la ville, auxquelles un ordre de la police avait fait enlever les battants : Palerme avait l'air d'un tombeau. Il y eut tels districts où des familles entières auraient certainement péri de misère, si la munificence souveraine ne fût venue à leur secours. Mais François li n'avait pas oublié son peuple; il fit remettre des sommes considérables aux curés de la ville, pour être distribuées par eux aux pauvres gens, privés de tout moyen de subsistance : ces malheureux commencèrent alors à respirer et bénirent, dans le secret de leurs maisons, la main qui les arrachait au trépas. La ré-
volution n'apprécia point ces faits et elle sut encore moins les imiter.
Après huit jours d'un rigoureux état de siège, quand déjà les bandes d'invasion étaient repoussées du territoire de Palerme et qu'on ne craignait plus que l'arrivée d'un vaisseau Piémontais rallumât l'incendie encore fumant, le général Salzano, commandant de la place, annonçait dans une proclamation adressée au peuple Palermilain, la fin du gouvernement militaire; il louait et, au nom du roi, il remerciait les habitants de leur contenance |)acitique des derniers jours; il signalait l'entière défaite des rebelles et exhortait tout le monde à reprendre les occu|)ations ordinaires, en garantissant le pardon aux coupables, si dans le délai de huit jours ils avaient consigné leurs armes entre les mains du gouvernement (i). Mais avant que l'état de siège eût pris fin, la police de Palerme arrêta chez le duc de Montaleone le Baron Riso, le prince de Sciare, le duc de Monteleone, le duc Niscemi et le marquis Giardinelli, accusés par la voix publique d'avoir formé un comité secret dirigeant la révolution, qu'ils entretenaient de leurs propres deniers. Conduits dans le fort, ils y restèrent jusqu'à la capitulation avec Garibaldi.
En attendant, le tribunal militaire poursuivait ses procédures; il déclarait innocents tous les religieux de la Gancia et les remettait en liberté; mais il condamnait au dernier supplice 13 des nombreux détenus qu'on avait pris les armes à la main; parmi ces infortunés se trouvait le fontainier Riso; chacun des douze autres appartenait à la condition d'artisan ou de villageois. Leur jugement lit pousser
(1) Ce délai fut ensuite prolongé pour faciliter la soumission des coupables.
les hauts cris au parti de la révolution et aux journaux, organes du désordre. Mais le général en chef du très-libéral gouvernement Piémontais, Cialdini n'a-t-il pas ordonné de fusiller tout citoyen des Abruzzes qu'on surprendrait arnrié pour la défense de son Souverain (i)? Ne s'est-il pas ensuite glorifié sans pudeur dans ses dépêches, d'exterminer ces misérables dont le seul crime était d'avoir voulu rester fidèles à leur prince légitime? Le gouvernement du roi galant-homme n'a-t-il pas autorisé les gouverneurs des provinces Napolitaines à inaugurer le règne du terrorisme à*la Robespierre, et ne leur a-t-il |>as donné plein pouvoir de mettre à mort les réactionnaires? Le général Pinelli; digne collègue de Cialdini, n'a-t-il pas décrété que l'on fusillerait dans les Abruzzes non-seulement (piiconque aurait pris les armes contre la fusion Italienne, mais quiconque aurait outragé le drapeau de la Sardaigne (2)? M. Farini, le représentant de Cavour et du roi de Turin à Naples, n'a-t-il pas fusillé sans miséricorde à Caserta, à Aversa et dans beaucoup d'autres villes, les réactionnaires toujours coupables du crime d'avoir redemandé leur prince (3)? Le général Sonnaz, en campagne dans les Abruzzes, n'a-t-il pas ordonné de ne faire quartier à personne, soldat ou non, et, suivant ce que rapporte le correspondant du Times, n'a-t-il pas fait fusiller des centaines de ces malheureux qui combattent pour le droit sacré de leur légitime indépendance (4) ? Pourquoi ces faits ne sont-ils pas taxés, comme ils le mérite-
(!) « Sachez que je fusille tous les paysans armés que j'arrête. )i Dépêche de Cialdini du 20 oct. 1860, envoyée de Sulmona.
(2) V. le Télégramme du 27 novemb. de Naples et le Times du 20 nov. 1860 qui disait a ce propos: « The (iovernor of Teranio « has been conipelled to publish a terrifie prvclamulion (!!) » V. la circul. de Casella envoyée de Gaète le 12 nov. 1860.
(5) Corresp. du Times du 6 déc. 18G0 et les dépèches envoyées de Naples.
(î) » Sonnaz has issued orders to give no quarter, but to shoot every raan that is
raient, d'atroce inhumanité? Pourquoi tant d'invectives contre la nïise à mort des 13 émeutiers de Palerme et ce silence sur les centaines de personnes massacrées par lesPiémontais, sur les 39queGaribaldiafait fusillera Milazzo,sur les nombreuses victimes que les usurpateurs de Savoie font encore aujourd'hui dans les provinces Napolitaines? Pourquoi le très-humain Times, qui a tant aboyé contre la cruauté du roi i1p Naples, pour avoir condamné les 13 babibitants de Palerme, surpris en flagrant délit de rébellion armée, vient-il maintenant blanchir la conduite du Piémont par le prétexte de la dure nécessité qui l'oblige à procéder vigoureusement?N'était-ce pas la dure 7iécessité qui obligeait les Bourbons à condamner au dernier supplice les promoteurs de l'insurrection, suivant les lois de toutes les nations civilisées? Est-ce que par hasard le Times, dictateur impitoyable, quand il s'agit des intérêts de son pays, ne nous a pas appris que, si l'Irlande, par la mise en pratique des principes de lord Russell, s'obstinait à défendre le droit de se révolter et de s'émanciper, le Goiivernement Anglais ne mettrait pas moins d'obstination dans la défense du droit qui lui appartient de s'opposer à la révolte, de fusiller, de pendre et de bannir tous ceux qui voudraient s'insurger sans avoir la force suffisante (i)? Le Times aurait pu nous rappeler aussi l'usage que l'Angleterre a fait de son droit de répression, soit contre les pauvres Indiens, qu'on attachait, pour en finir plus vite, à la gueule de canons chargés à mitraille, soit contre le chef patriotique indien, Tantia Topée, qui fut arrêté et pendu dans les Indes, soit contre
« taken, and I am already assurod that several hnndred faken in arnis liave been « thus treated. ^ Corresp. de Naples du 19. (1) Time*, 8 déc. 1860.
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Walker, que rAngleterre a fait fusiller dans l'Etat du Honduras, bien qu'il se fût rendu au représentant de la Grande Bretagne, après en avoir reçu les promesses les plus séduisantes (i), etc. On croirait, en présence de ces théories et de ces faits, que l'exécution des 43 insurgés de Palerme n'aurait plus aucune importance, mais la rigoureuse logique du Times ne l'entend pas ainsi, et la mémoire sanguinaire des Bourbons lui fait tous les jours enfourcher ses grands chevaux de déclamation.
La révolution du 4 avril ne produisit pas dans le reste de l'île les effets d'insurrection générale que le parti aurait souhaités. La Sicile n'était pas encore disposée à tenter une révolution avec toutes les conséquences endurées en 1818; et assurément, elle n'eût pas pris ce parti sans les encouragements et les promesses du Piémont, ni sans les machinations des sociétés secrètes. Dans la province de Palerme, les autorités et la garnison du chef-lieu de Termini se renfermèrent dans le fort, au premier mouvement insurrectionnel de la capitale ; mais la ville resta tranquille et la majorité des habitants tinrent en respect la populace toujours désireuse de pécher en eau trouble, et repoussèrent les bandes qui voulaient faire de Termini un centre de révolution.
A Trapani, l'intendant de la province et le commandant
(1) V. sa protestation du 5 sept. 1860 à bord de Vlcarus, dans la lettre du correspondant du iN'e?(/-KorA-/7er«/rf qui était présent (janv. 1861), dans le Times du 26 janv. Ce correspondant britannique excuse cette barbarie commandée par la nécessité « still it is anecessity. » Et c'est le môme correspondant qui dans sa lettre du 7 janv. avait tant frémi d'indignation contre le roi Ferdinand, au sujet de tant de criminels d'Etat que durant trente ans de règne, il avait laissé mourir en exil ou en prison ou sur le gibet, pauvres victimes dont Ayala lui avait remis le catalogue. Mais le roi Ferdinand ne pourrait-il pas dire qu'il obéissait, lui aussi, ii la dure nécessité? Mais ces messieurs n'ont pas d'autre logique que celle de la révolution.
de la place montrèrent peu de fermeté et de courage en face des menaces de la révolution. Le premier, intimidé, tira de la prison le chevalier Coppola et le fit déclarer, par sentencedu tribunal, innocent de fautes manifestes et notoires.
Le second accepta inconsidérément la demande que lui faisaient quelques factieux de confier la ville à leur garde et de s'enfermer, lui, dans la forteresse. Le gouvernement royal de Sicile U^ur retira à tous deux les charges dont ils étaient revêtus. A Mazzara, chef-lieu du district de la même province, aussitôt qu'on eut connaissance du soulèvement de Palerme, les factieux menacèrent de mort les autorités civiles et ils auraient sans doute assassiné le sous-intendant s'il ne leur avait échappé par la fuite. Le Samedi-Saint , ils levèrent l'étendard tricolore, le portèrent au milieu d'une tempête de vivats et de bravo dans la cathédrale même et demandèrent à l'évêque de bénir le nouveau drapeau; c'est ce que, du haut de son trône pontifical, le prélat crut devoir faire pour les contenter. Mais la nouvelle que le coup était manqué à Palerme, fit plus pour amortir l'ardeur des insurgés de cet endroit que n'aurait fait une colonne de soldats. Il n'en arriva pas autrement à Marsala, où se révéla tout à fait l'élément piémontais qui venait en aide à l'insurrection sicilienne.
Aussitôt la nouvelle de l'émeute de Palerme communiquée par le télégraphe aux chefs du parti, avant d'être annoncée aux autorités, les plus turbulents voulaient se soulever immédiatement; mais on résolut, après délibération, de différerlemouvementjusqu'au Samedi-Saint,'^ avril. L'âme de tous les conciliabules était Lipari, consul |)iémontais, à l'avis duquel se rangeaient volontiers les chefs du parti Marsalais. En effet, le 7 avril, on vit Lipari, en cos-
tume de consul de Sardaigne, parcourir le Corso de cette ville (i), en agitant l'étendard piémontais; il le remit ensuite à d'autres meneurs, qui le portèrent à tour de rôle dans les rues, avec accompagnement de cris enthousiastes et séditieux. Le même jour fut organisée une bande qui devait courir au secours de Palerme sous la conduite des chevaliers Damiani et d'Anna; on força !e receveur royal à fournir à ces auxiliaires de l'émeute l'argent nécessaire pour leur procurer des armes et des munitions de guerre. Et 9 ce propos, nous ne saurions omettre une anecdote que son ridicule et sa bizarrerie méritent de ranger dans la partie comique de la révolution. Quelqu'un qui arrivait de Trapani, avait répandu dans ie peuple de Marsala l'étrange et inconsistante nouvelle que les Jésuites de Palerme avaient apprêté à la révolte 4,000 fusils qu'ils tenaient cachés dans leur propre collège. Cette énormité admise, on ne vit rien demieux que le collège des RR. PP. pour trouver des armes; on envoya donc au Recteur une commission chargée de persuader au patriotisme des Jésuites de livrer leurs fusils à la cause de la révolution. On devine si le P. Recteur tomba des nues à pareille requête: il répondit franchement que les armes des Jésuites étaient le crucifix et la prédication de l'Evangile, deux choses qui ne pouvaient servir à l'insurrection.
On se procura pard'autres moyensles armes dontavaient besoin les combattants, et le signal du départ était proche, quand, le dimanche de Pâques, le courrier venant de Trapani, fit bientôt changer la scène et les décors; il annonçait le rétablissement de l'ordre à Palerme, ainsi que la dispersion des bandes insurgées; en même temps il montrait
(1) Eu Italie, on donne comniunémenl le nom de Corso a la rue principale d'une ville. {Note du traducteur.)
une circulaire du lieutenant de Sicile, très-menaçante pour les communes qui se soulèveraient! Ce courrier fut de l'eau glacée qui tombait sur l'ardeur des rebelles ; en un clin d'œil disparurent cocardes et bannières tricolores; la colonne mobilisée s'évanouit; le pouvoir fut rendu à ses représentants légitimes, et le parti, transformé au-dehors par les derniers événements de la capitale, substitua à son ardeur momentanée force prostrations et force avilissements. Plus tard, un juge fut envoyé de Trapanipour instruire le procès des coupables; plusieurs s'enfuirent dans l'ile de Malte, les autres adoptèrent soudain le rôle de flatteurs du royal gouvernement et quelques-uns se firent les accusateurs zélés de leurs propres camarades. En attendant, le général Letizia amenait à Marsala une colonne militaire avec mission de rétablir l'ordre dans toute la province de Trapani; le peuple fit aux soldats un accueil si chaleureux et proféra en leur honneur de tels Vivats au roi et à son gouvernement, que les troupes n'auraient pu désirer mieux. Une part de ces démonstrations fraternelles doit s'attribuer, il est vrai, à la crainte, efficace conseillère de soumission; mais il est certain que les vœux de la plupart des habitants de Marsala n'étaient pas avec le parti de l'émeute.
Dans le reste de la Sicile, quelque inquiétude, quelque agitation qu'y eût excitée le soulèvement de Palerme, le feu de la révolte ne s'y enflamma pas ; et les classes nobles et aisées de la société manifestèrent partout en général, et plus encore dans les villes les plus peuplées, un ferme désir de protéger l'ordre public et d'empêcher toute démonstration insurrectionnelle. Aussi partout, les autorités civiles, avec le concours des bons citoyens, réussirent à maintenir la tranquillité et la paix.