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Chapitre XI

EXPÉDITION DE GARIRALDI EN SICILE. — REMONTRANCES DES GRANDES PUISSANCES. — COMPLICITÉ MANIFESTE DU GOUVERNEMENT DE CAVOUR.

Le nom de Garibaldi ne se prononce plus sans l'acimiralion que mériterait un héros. C'est merveille de voir des ministres, des diplomates, des législateurs, des hommes cultivés et instruits, surtout chez les nations protestantes, exalter en chœur cet heureux pirate, ce chef de flibustiers fanatiques; tandis qu'ils condamnent le général Walker, qui soutenait dans l'Amérique centrale une cause semblable à celle de Garibaldi, si elle n'est pas meilleure (i); ils portent ce dernier aux nues et l'accablent de louanges immodérées, en le comparant au prince d'Orange et au magnanime Washington (2). Mais l'aventurier de Montevideo, le général de la républi(iue romaine de 1848, le vainqueur de Varèse et de Côme, cet homme devenu le mot d'ordre de tous ceux qui ne rêvent que troubles et révolutions (r>); ce

(1) Le général Walker, dans sa proclamation du 7 août 1860, avait déclaré qu'il allait venger la liberté du pcu|>le de Nicaragua contre le gouvernement despotique du Honduras; il promettait à ce peuple de détendre ses droits, les personnes et les propriétés. I ourlant deux vaisseaux anglais se portèrent rapidement à Alvarez pour arrêter ce général sur les bords du Rio Nero et le consigner aux autorités du Honduras, qui le fusillèrent le 12 nov. 1860.

(2) Times du 5 et du 1-2 nov. 1860.

(3) Ce sont les paroles du ConsHfutminel.

génie inspirateur de violence, d'insurrection et de blasphème, ce révolutionnaire de tous le plus audacieux, ce Llasphémateur de tous le plus éhonté (t), n'aurait pas été l)rôné si fort et si étrangement surfait; on ne l'aurait pas entouré d'une si brillante auréole, ni jugé digne de telles apothéoses, s'il n'avait pas été l'instrument le plus puissant de l'Impiété et de l'hérésie, pour faire la guerre au catholicisme et surtout au père commun des fidèles ; s'il n'avait pas été le grand et fortuné champion des principes du Mazzinisme, et destiné par cela même à planter la natio- IJté italienne sur les ruines du Vatican {-2). Pour les hommes qui jugent de la bonté des moyens, en ne les mesurant qu'à la fin et non aux règles éternelles de la justice et de la conscience; pour les hommes qui voient dans le catholicisme une plaie sociale et qui regardent sa destruction comme une nouvelle ère de régénération; pour les hommes qui aj)précient les actions humaines par le succès seulement et non par les principes auxquels il faut les conformer, il ne pouvait y avoir au monde un personnage comparable à Garibaldi, et ce type devait leur apparaître unique dans notre siècle. Nous ne réfuserons certes pas au condottiere en chef de la révolution italienne le courage, l'audace, la fermeté et même la perspicacité militaire, sans la science toutefois; nous ne lui refuserons pas le don d'inspirer à ses partisans l'enthousiasme et la confiance en son commandement et de* les entraîner comme par une fascination à travers le feu et la mitraille; mais ces qualités lui sont communes avec les grands perturbateurs des nations, communes avec Assan, le Vieux de la montagne, le fondateur

(1) V. la lettre adressée de Nice au Tablet du 26 nov. 1859.

(2)V.la lettre déjà citée dt- W.H.Ashurtk Garibaldi,dansle7ï»j€«du2iiiov.l860.

de la secte des assassins, qui du château d'Alamut faisait trembler sur leurs trônes les souverains d'Europe. Que, si notre Europe avait beaucoup d'hommes de ce genre, nous verrions refleurir, non pas l'âge d'or, mais le temps des Golhes et des Vandales.

La révolution ne pouvait choisir un homme plus capable que Garibaldi d'exécuter ses desseins. Garibaldi, dès le mois de mar? 1860, avait poussé le cri de guerre en s'adressant dans SL'i> proclamations à tous les peuples d'Italie. En même temps, la Farina, devenu président de V Assemblée nationale, qui avait pour but l'insurrection de l'Italie méridionale, publiait un manifeste incendiaire, dans lequel il exhortait les troupes du roi de Naples et du Pape à courir sous les drapeaux de la révolte. « Nous savons, disait-il, qu'un « grand nombre de vous sentent dans leur poitrine les pal- « pitations d'un cœur Italien ; nous connaissons leurs noms « comme leurs sentiments » (i).

Pouvait-il plus clairement annoncer que le serment de la trahison avait déjà été obtenu de plusieurs des officiers de Naples et de Rome? Mazzini lui-même qui comptait dans les Deux-Siciles bon nombre de partisans, voulut à cette époque adresser sa proclamation aux habitants de Sicile, ])Our leur annoncer l'heure de la révolte et les appeler aux armes (2). Cependant Garibaldi, après la séance orageuse des débats du Parlement de Turin sur l'annexion de Nice et de la Savoie à la France, exaspéré contre Cavour, ou affectant de l'être, se retira à Nice afin d'y ourdir ses machinations; c'est dans ce but qu'il renonça au grade de général et au mandat de dé[)uté; il passa ensuite à Gênes et y

(1) Ce manifosle fut publié le 22 mars 1860.

(-1) La proclamalioii de Mazzini a été publiée par VArmonia, le Monde et beaucoup d'uutres journaux.

demeura quelque temps invisible, pour renouer les fils de 1 l'insurrection Sicilienne.

Les journaux italiens et étrangers annonçaient dès le mois d'avril qu'on recrutait publicpiement des volontaires Lombards, Toscans et Génois pour l'expédition de Sicile. La Gazette de Milan publiait le 26 du même mois, que les volontaires (jui désireraient partir pour la Sicile, pourraient se présenter à l'office du journal et y recevoir les instructions utiles. — Partout, en Italie, s'ouvraient des souscriptions ayant pour objet de coopérer à l'expédition proposée. Après le Britto de Turin, le Pungolo de Milan et la Sentinella de Brescia, tous les journaux révolutionnaires d'Italie faisaient, dans leurs bureaux, des collectes pour linsurrection de Sicile. Même en France, j)ar l'organe de VOpinion nationale (i), et en Angleterre, i)ar le Times et les comités Garibaldiens [^), on établissait des commissions chargées de recueillir des sommes d'argent en faveur des champio7is de l" indépendance. L'association nationale expédiait ensuite des lettres à tous les amis au dehors et au dedans de l'Italie, afin d'encourager leur zèle à être généreux pour la cause de la révolution italienne. Ce mouvement était soutenu et favorisé à Turin par l'ambassadeur d'Angleterre, qui avait approuvé les plans et les préparatifs de Garibaldi et qui lui donna de ses sympathies un témoignage indubitable en invitant à dîner, au mois d'avril, le général et les émigrés les plus influents de Sicile et de IN a pies (ô).

(1) Ce journal fit connaitie le IG mai qu'il avait reçu ilu ministère l'ordre de ne pas publier les noms des souscripteurs.

(2; L'avis de cette souscription publiée dans le Times le 9 mai, donna lieu îi une longue et vive discussion dan^ la Ciiambre des Comiuunes de Londres du 17 mai.

(ô) V. lettre de Turin du 11 avril au i'onstitulionnel.

Cependant Garibaldi prenait son logement dans le palais Passano, à Quarto, village voisin de Gênes; et là il rassemblait les bandes de volontaires dont i)liisieurs avaient fait partie de la légion des chasseurs des Alpes, pendant la guerre de Lombardie. Des armes et des munitions s'accumulaient au même endroit sans mystère et sans entraves, et le palais fut bientôt transformé en arsenal. Chaque jour, par terre et par mer, il arrivait à Gènes des Lombards, des Romagnols et des émigrés Siciliens, qui ensuite se rendaient au palais Passano pour former le corps de l'expédition. Les volontaires comptaient dans leurs rangs 500 braves soldats qui avaient fait toute la campagne de Lombardie, et dont 200 environ appartenaient à la société du tir national de Gênes; il se trouvait ensuite parmi eux des gens de toute condition et de différentes professions, des nobles, des médecins, des architectes, des artisans, des étudiants, tous cependant, de constitution robuste et vigoureuse, tous, à peu d'exceptions près, jeunes gens âgés de moins de trente ans, sans femme ni enfants : bon nombre d'entre eux n'avaient pas atteint leur vingtième année. Au nombre de 1200 environ, ils n'étaient pas tous destinés pour la Sicile : ils avaient voyagé du lieu de leur résidence jusqu'à Gênes, sans avoir rien |)ayé; leur vêtement, si on en exce[)te quelques officiers, était celui du simple bourgeois, parce qu'aussitôt à bord des vaisseaux, ils devaient endosser la chemise rouge, ancienne livrée des partisans de Garibaldi. Leur passage par Gênes avait produit un tel enthousiasme qu'il avait fallu consigner les soldats dans leurs quartiers j)0ur les empêcher de déserter et de se mêler à l'expédition. Le but de ces préparatifs n'était pas un mystère en Italie. Dès le 28 avril, le correspondant du Times écrivait de

Naples quels étaient les projets de Garibaldi et affirmait que ces projets étaient généralement connus. En Piémont notamment, la chose était aussi manifeste que la lumière en plein midi; on l'annonçait par des proclamations, par des souscriptions, par des représentations théâtrales et on y donnait la même publicité qu'au transport des armes et des munitions de guerre (i).

Les bateaux à vapeur qui devaient embarquer cette expédition révolutionnaire, étaient le Piémont et le Lombard, appartenant tous deux à la Compagnie Rubbattini, la même qui avait fourni le CagUari. Le premier de ces bâtiments était revenu de Tunis le 4 mai; l'autre aurait dû repartir le 9 par la ligne d'Italie. Quand tout fut prêt pour l'embarquement, le 5 avril, après midi, une bande de cent hommes armés se mit en mer dans deux barques, et du port intérieur de Gènes se rendit à bord du Piémont et du Lombard qui avaient été abondamment pourvus de vivres et de charbon : l'un des deux manquant de machiniste, on lui substitua l'émigré palermilain, Joseph Orlando, propriétaire d'une fonderie à Gènes. On mit les machines en mouvement et, sortant du port, on alla jeter l'ancre à une portée de fusil des quartiers de la Foce.

Ln grand concours de peuple les attendait de ce côté, ainsi que le reste des volontaires qui appartenaient au corps de l'expédition. C'était en plein jour que se faisait l'embarquement du matériel de guerre et des hommes, en

(1) V. le rapport officiel du ministre des affaires étraiigères de Naples, inséré dans la itrolestalion contre l'expédition de Garibaldi; les télégrammes du 5 an 12 mai, de Turin, Gênes, etc. ; la Icttic du 5 mai d'un Garibaldien à un ami de (îaribaldi ii ISewcastle; la lettre de Ricciardi du 8 mai dans le Siècle et celle du 10 de Turin dans le limes. Gcs documents ont été publiés par les principaux journaux de France et d'Angleterre.

partie dans le port même de Gênes, et en partie le long du littoral, sur une étendue de cinq milles. Chacun des volontaires arrivait en voiture, accompagné de ses amis et de gens du parti ultra-libéral qui accouraient saluer de leurs applaudissements une expédition inouïe dans les siècles civilisés. Garibaldi dirigeait tout en personne et procédait d'autorité à l'embarquement. A 4 heures de l'après-midi, les apprêts étant terminés, le général rejoignit l'expédition à bord du Piémont qui transportait une cargaison d'armes et de munitions. On mit sur les deux bâtiments six canons rayés, embarqués à la plage de Nervi : un navire grec se trouvait encore là rempli de provisions de guerre (]ui en faisaient une espèce d'arsenal militaire. — I.'un des deux vapeurs vint le prendre à la remor(|ue (i).

Au moment de mettre à la voile, Garibaldi publia l'ordre de jour suivant : « Au corps des chasseurs des Alpes. — « La mission de ce corps sera accomplie, comme elle l'a « été jusqu'à présent, par la plus com|dète abnégation et « par la volonté de régénérer notre |)atrie. Les braves chas- « seurs des Alpes ont servi et serviront leur pays avec j)lus « de discipline et d'ardeur que les meilleures trouj)es du « monde, sans espérer d'autre récompense que celle d'une (' conscience intacte. Ce ne sont ni les grades, ni les hon- « neurs, ni la solde qui les encouragent au métier des cf armes. Quand le danger sera passé, ils retourneront à « leur vie privée : mais à présent (pie Iheure du combat est « venue, l'Italie doit les contem|)ler au premier rang,joyeux,^ « résolus et prompts à verser leur sang. Le cri de guerre des « chasseurs des Alpes est le même qui retentissait sur les « rives du Tessin :« Italie et Viclor-Lmmanuel. »Cecripro-

(1) V. les documents cités daus la note précédente.

« féré par nous inspirera la terreur à tous les ennemis de « l'Italie » (i). Garibaldi avait déjà adressé d'autres proclamations de Gênes aux peuples d'Italie, atin que des insurrections partielles, éclatant dans rOmbrie,dans les Marches, dans la Sabine, dans la Campagne de Rome et dans le royaume de Naples, divisassent les forces de l'ennemi et rendissent jjIus certain le triomphe de l'expédition de Sicile. Aux Romains il adressa le manifeste tout particulier que voici : « Romains, leur disait-il, demain les prêtres de « Lamoricière vous diront que votre territoire a été envahi ce par des Musulmans. Ces Musulmans sont les mêmes qui « ont combattu à Montevideo, à Rome, en Lombardie, et « dont les noms seront répétés avec orgueil par vos petits « enfants, quand la destruction de la double tyrannie de Cl l'étranger et du prêtre vous permettra de les leur rappec< 1er, etc. » {2).

A ce langage, on comprend que c'est Garibaldi qui parle. Il avait lancé cette proclamation en vue de l'expédition insurrectionnelle des Etats romains qu'il avait confiée au sanguinaire Zambianchi; expédition pour laquelle il avait fait débarquer à Monlalto, dans la Maremme romaine, 400 des siens. Ceux-ci se dirigeant du côté de Corneto et de Toscauella, dans la province d'Orvieto, devaient former dans les districts les plus montagneux un premier noyau d'insurrection. Mais quatre-vingts gendarmes pontificaux les chargèrent vaillamment, les battirent à Montefiascone et les rejetèrent en désordre dans l'intérieur de la Toscane (3).

(t) Cette proclamation de Garibaldi et les autres dii même général se trouvent dans les feuilles principales d'Italie, de France et d'Angleterre.

(2) Ce document établit que les promoteurs de la révolte de 1860 sont les mêmes qui soutinrent en 184S riiifàme guerre de la république romaine.

(5) V. les dépcclicb de Rome du 19 et 20 mai 1860 ; la relation du général Pimodan

Revenons à l'expédition de Sicile.

Sur les sept heures du matin, les trois bâtiments pavoises, suivis d'un vapeur de commerce anglais, partirent du golfe de la Spezia, capturèrent en route le Giglio, petit aviso de guerre toscan, qui était à l'ancre dans le port de Livourne; puis ayant embarqué les volontaires qui attendaient là pour faire partie de l'expédition, ils naviguèrent par Piombino,Talamone, Port-S'-Élienne, etc. anciens forts et petits ports qui formaient dans le iem\)sVÉtut des Presidii.

L'expédition s'y approvisionna de charbon de terre, d'armes et de munitions, et déposa, comme nous le disions plus haut, des hommes et du matériel de guerre à Montalto; ensuite les deux vapeurs, le Piémont et le Lombard, qui avaient à bord 800 hommes et Garibaldi lui-même, naviguèrent vers la Sicile dans la direction de Marsala; les autres se dirigèrent vers d'autres points de l'ile pour y introduire des gens armés et des munitions de guerre (i).

Aussitôt que l'on connut en France les apprêts et les intentions de Garibaldi, le ministre, M. Thouvenel, en donna avis au comte de Cavour qui, naturellement, lit la sourde oreille (2). De Naples partirent aussi pour Turin maintes réclamations contre ces préparatifs de Garibaldi à Gènes, à Turin, à Milan, à Livourne et à Sienne, préparatifs évidemment hostiles à l'État des Deux-Siciles. Mais M. de Cavour répondit d'abord d'une manière cvasive; puis il sembla promettre d'empêcher l'expédition : mais il n'en fit rien. Garibaldi put donc accomplir tranquillement toutes

et la protestation du cardinal Antonelli, outre les correspondances de Rome du 11 et du 16 mai, publiées dans le Tablet du 26 mai 1860.

(1) Outre les documents cités, V. la corresp. de Turin du 11 mai dans le Times.

(2) V, la corresp. de Naples du 12 mai dans le Times.

ses opérations, sans que personne vînt le troubler ni le contrarier (i). A peine cependant eut-on la nouvelle de l'expédition garibaldienne à Marsala, que le chevalier Caraffa, ministre des affaires étrangères à Naples, adressa la protestation suivante, dont nous croyons devoir citer la partie la plus importante :

,,^-"-^irir\>;H.'^-,x Naples, 12 mai 1860.

/^il?V'-^<ï.4Jtt fait de la plus sauvage piraterie vient d'être con-

èomfné par une horde de brigands publiquement enrôlés, organisés, armés dans un État non ennemi, sous les yeux du gouvernement de cet État, malgré les promesses que celui-ci avait faites de l'empêcher. Le gouvernement du roi, mon maître, ayant été informé des préparatifs qui se pour.suivaient avec l'audace la plus impudente, à Gênes, à Turin, à Milan, à Livourne et à Sienne pour une expédition contre ses États, ne tarda pas à appeler l'attention du gouvernement piémontais sur l'attentat qui se commellait contre le droit des gens et les obligations internationales. Ses réponses furent d'abord évasives, puis il finit |)ar promettre d'em|)êcher cette expédition. Le gouvernement royal se fit un devoir de ne pas mettre en doute la sincérité des déclarations portant le caractère des ra|)ports de bonne intelligence et d'abstention réciproque de toute intervention, que nous avons l'intention de maintenir. JNéanmoins, le gouvernement du roi conti- ( nua à surveiller les projets de ces factions qui s'étaient ( réunies à Gènes et à Livourne dans un but bien connu, c et il suivit toutes leurs opérations dont cette protestation ( ren forme un récit abrésfé.

(I) V. plus bas la proteslalion du chevalier Caraffa ministre des affaires étrangères, iJ Naples.

« Mais, tandis que nous nous flattions de l'espérance de « voir empêcher le départ de ces pirates, leur embarque- « ment s'effectua à Gênes et à Livournc sur trois bâtiments

« de commerce, deux piémontais et un anglais et ils

« prirent la direction de Marsala... » Le ministre poursuit l'historique de ce qui s'est passé tant à Gênes qu'à l'arrivée à Marsala, puis il conclut en disant : « quelles que soient « les conséquences futures d'un pareil attentat accompli « au mépris de tous les droits et en violation de toutes les « lois internationales, d'où résultera peut-être pour l'Italie « entière une sanglante anarchie et pour toute l'Europe « une longue perturbation, la responsabilité en pèsera sur « les auteurs, les promoteurs et les complices de la plus « barbare des invasions, etc. (i).

Les puissances étrangères, par le moyen de leurs ambassadeurs à Turin, présentèrent aussi au comte de Cavour leurs protestations contre l'expédition de Sicile. La Russie parla haut, en qualifiant cette expédition d'une infraction manifeste à la neutralité du royaume (2). La France, sans avoir précisément mis à la charge du cabinet de Turin la responsabilité directe du fait, ne laissa pas d'accuser sa négligence inouïe et peu justifiable et d'exposer les tristes résultats qui s'ensuivraient (0). Quant à la protestation du ministère de John Russell, la couleur en est toute différente. On peut dire que le cabinet britannique ne fit autre chose que de conseiller plus de prudence au comte de Cavour (4). Cependant, suivant le contenu des deux dépêches du 22 et

(1) Ce document fut publié par la plupart des organes de la presse. {ri) V. lacorresp. de Turin du 11 mai 18G0 dans \ Express. (3) V. le Courrier du dimanche et le corresp. de Paris du 12 mai au Times. (l) V. la corresp. de Turin à ['Express, déjà citée, et celles qui furent adressées au Times le 11 et le 12 mai.

du 26 mai adressées par Lord Russell à Sir Hudson, à Turin, et de la note qu'il envoya au comte de Cavour avec sa dépêche du 26, le noble lord recommanda au noble comte de s'abstenir de toute agression contre l'Autriche et contre le royaume de Naples; et il enjoignit à son ambassadeur d'avoir à lui envoyer une déclaration formelle sur ce point et sur d'autres qu'il lui recommandait dans la susdite note (i). Le gouvernement de Turin, assiégé de tant de protestations, n'en fut pas déconcerté; travaillant à son ordinaire avec l'art de l'hypocrisie et du mensonge, il ordonna au marquis de Villamarina, ambassadeur à la cour de Naples, de protester solennellement, au nom de la Sardaigne, contre l'accusalion de complicité que M. Caraffa avait lancée au Piémont, et la qualifia de fausse et injurieuse (2). A M. Thouvenel, il fut répondu (|ue le gouvernement piémontais, comme celui de France, réprouvait l'acte de Garibaldi, que ce gouvernement avait été surpris de son départ, quand Garibaldi lui avait promis de le différer; il promettait ensuite de prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher le départ d'une seconde expédition (3). 11 fit en outre publier dans la Gazette piémontaise, un article qui fait honneur à l'hypocrisie du comte de Cavour. Le 30 mai il déclara au gouvernement britannique qu'il s'abstiendrait de tout acte d'agression tant que le principe de non-intervention serait maintenu; mais qu'il ne pourrait empêcher les manifestations de sympathie pour le peuple des Deux-

(1) Les dépêches ont él^ déposées par John Russell dans les Chambres de Londres en Février 1861.

(2) V. la dépêche de Naples du 15 mai 1860.

(5) V. le Courrier du Dimanche, 1. c. le Times, 1. c. et les Débats h la même date du 12 mai.

Siciles (i). Voici l'article en question : « Le gouvernement a « désapprouvé l'expédition de Garibaldi et s'est efforcé d'en « empêcher le départ, en faisant usage des moyens que suggé- « raient lapriidence et les lois. Les bâtiments de guerreSardes (c avaient reçu l'ordre d'empêcher le débarquement; mais ils « n'y avaient pas mieux réussi que la flotte napolitaine qui (( croisait dans les eaux de Sicile. L'Europe sait que le gou- « vernement du roi ne cache point sa sollicitude pour la « commune patrie; mais en même temjjs il comprend et « respecte le principe du droit international et il croit que « c'est son devoir de le faire respecter dans l'État, de la « sécurité duquel il est responsable (2). » Conformément à celte déclaration, M. de Cavour fit transmettre les instructions opportunes aux consuls de Sicile, qui de ce moment changèrent, au moins en apparence, leur conduite et leur langage.

En vérité, nous ne concevons pas l'impudence inouïe avec laquelle le comte de Cavour osa dire et faire dire ces mensonges solennels dans ses instructions diplomatiques, mensonges dont l'évidence ne peut servir qu'à mieux démontrer à l'Europe l'imposture et la perversité de sa politique. Comment M. de Cavour pouvait-il blâmer sincèrement un fait qui était la conséquence nécessaire des actes de son gouvernement, et un des points du grand projet de la fusion italienne qu'il avait fait serment de favoriser? A qui donc voulait-il persuader que Garibaldi, en cédant à des instances (qui ne lui furent jamais faites), eût promis de différer son départ? Et d'ailleurs, supposera-t-on M. de Cavour

(1) Cette dépêche fut aussi communiquée ofliciellement aux chambres britanniques par John Russell.

("2) Gazelle piémontaise du 18 mai 1860.

assez simple pour s'en rapporter aux promesses dilatoires de Garibaldi, quand les faits prouvaient manifestement le contraire? Ne continuait-on pas à transporter publiquement par Gênes les armes destinées à l'expédition de Sicile? N'y voyait-on pas arriver à la face du soleil les aventuriers qui en devaient faire partie? Ne circulaient-ils pas armés dans la ville, sans appartenir d'ailleursà un corps militaire quelconque? Le jour du départ fut différé, en effet, plusieurs fois, à défaut de pouvoir disposer à temps desbâtimenisde transport et parce que tout n'était pas prêt. Mais M. de Cavour prétend avoir été surpris par le départ de Garibaldi. L'entendrez-vous sans rire? Risum teneatis, amici? Tout Gênes, bien plus, tout le Piémont connaissait le jour définitif du départ; il se fit avec solennité, les volontaires, comme nous l'avons dit, s'étant rendus à Gênes, en compagnie d'une fouie de parents et d'amis; le bon M. de Cavour était seul à l'ignorer. Quelle ingénuité d'enfant! En outre, l'embarquement ne s'effectua pas en un clin d'œil : on mit, pour charger les bâtiments, depuis 3 heures de l'aprèsmidi jusqu'à 4 heures du lendemain matin; il s'écoula trois autres heures avant que les bâtiments levassent l'ancre; est-il croyable qu'en 16 heures il ne soit arrivé à M. de Cavour aucune dépêche de Gênes ayant rapport à l'embarquement du corps de Garibaldi? Et si M. le comte reçut quelque dépêche de ce genre, comment s'expliquer que l'exécution du départ Tait surpris? Ou pourquoi n'ordonna-t-il pas immédiatement de retenir les volontaires, au besoin par la force, comme il l'avait plus d'une fois promis au gouvernement de Naples? Pourquoi n'envoya-t-il le vaisseau de guerre la Sardaigne, s'opposer au départ qu'après que les bâtiments s'étaient éloignés du golfe de la Spezia? pourquoi

ne commanda-t-il pas plutôt (juc les batteries de la Foce menaçassent de les coulera fond, s'ils osaient lever Tancre? S'il ne reçut pas cette dépêche, supposition à peine admissible, il aurait dû, longtemps à l'avance, donner les ordres convenables aux autorites civiles et militaires de Gênes, les rendre entièrement responsables du fait et les soumettre à un jugement sévère, pour avoir manqué si gravement à leurs devoirs. M. de Cavour ne lit rien de semblable. Mais pouvait-il le faire, lui qui était complice de l'expédition? Aussi les cent premiers volontaires armés qui montaient les deux bâtiments affrétés pour eux, s'embarquèrent dans le port même de Gênes, en passant sous le nez des sentinelles et en face des vaisseaux de guerre piémontais. Est-il possible que M. de Cavour, qui affirmedevant l'Europe n'avoir rien épargné pourem|)êcher l'expédition, n'ait donné dans une affaire de celteim])ortance aucune instructionaux autorités de ce port et de cette place? Que si ces autorités ne bougèrent ni ne soufflèrent mot contre Garibaldi, c'est un signe évident qu'elles avaient reçu ordre de ne s'opposer ni à l'embarquement ni au départ de l'expédition. Et n'estce ])as ce qu'ont dit, bien qu'à demi-mot, les volontaires mêmes de Garibaldi? « L'embarquement, écrivait L'un d'eux, « le 5 juin, à un des amis de Garibaldi en Angleterre, l'em- « barquement couvre l'espace de presque cinq milles de « longueur sur la plage. Cela nous a donné des embarras « interminables, mais nous ne pouvions faire autrement ce par la raison que, tout en étant à demi consentant à nos « oi)érations, le gouvernement ne |)eut nous permettre « ouvertement denous embarquer, sans encourir le reproche « de complicité. » Mais que jtouvait faire de plus M. de Cavour pour aller jusqu'à une permission formelle? Il n'y

manquait qu'un décret. Une autre lettre de Turin, datée du iO et insérée dans le Times, porte ce qui suit : « Quelles « qu'aient pu être les appréciations du gouvernement Sarde « en ce qui concerne l'opportunité de l'entreprise, il ne peut, « ni ne veut mettre aucun obstacle soit à l'enrôlement des « volontaires, soit à la préparation des moyens nécessaires « à notre succès (i). »

Sans cela, coinm.ent Garibaldi se serait-il procure, des forts de l'ancien Etat des Presidii, des armes et des munitions? Ne lui fallait-il pas pour cela l'autorisation du gouvernement? Nous savons que l'ambassadeur russe à Turin, pour ôter toute réplique à M. de Cavour, lui mit sous les yeux un écrit signé de deux ministres piémontais, par lequel on enjoignait au commandant du fort d'Orbitello de donner au colonel Tiirr, chef d'état-major de Garibaldi, les armes elles munitions qui lui seraient nécessaires. Nous savons que M. le ministre, en se voyant montrer ce papier, demeura un instant sans parole(2). Et puis, de qui Garibaldi obtint-il les canons qu'il embarqua à Gènes? Ces instruments de guerre auraient-ils été par hasard abandonnés sur la plage pour servir au premier-venu qui voudrait les transporter? Qu'on nous dise donc quels moyens aura employés M. de Cavour pour s'opposer aux apprêts et au départ de l'expédition? Qu'ensuite les vaisseaux de la flotte j)iémontaise aient reçu ordre d'empêcher Garibaldi de s'embarquer, voilà ce qui reste à prouver. Le fait est que deux ou trois vaisseaux delà marine militaire du Piémont, envovés en Sicile

(1) Times. Lettre déjti citée. D'autres lettres du Times et de YOpinion nationale, s'exprimaient dans le môme sens.

(2) Corresp. an 15 mai de Turin à VUnion, qui affirma la vérité du fait, celte torresp. fut reproduite par d'autres journaux. V. le Monde du 20 mai J860.

au mois d'avril 1860, amarrèrent dans le port dePalerme pour affermir et encourager la révolution, et (jue, si quelqu'un de ces vaisseaux se mit en mouvement le long du littoral de cette île, ce fut manifestement pour communiquer les instructions convenables aux agents sardes et pour exciter l'esprit des populations. Et c'est de quoi eurent fort à se plaindre les autorités de Sicile. On aura beau nous dire que la flotte napolitaine elle-même n'empêcha pas le débarquement des volontaires garibaldiens. Outre que les raisons de ce fait n'ont rien d'honorable pour le Piémont, cela n'excuserait pas le gouvernement de M. de Cavour, à moins qu'il ne fût démontré que la flotte sarde a reçu les instructions conformes aux allégations justificatives du noble comte et qu'elle a fait son possible pour les exécuter. En outre, l'expédition de Garibaldi aurait dû, au moins, ouvrir les yeux à M. de Cavour; il aurait dû prendre à temps des mesures efficaces pour prévenir la seconde expédition que le colonel Medici préparait à Gênes; et cela d'autant plus que le même M. de Cavour s'-^tait engagé d'honneur avec la France. Mais que lit-il pour empêcher le second envoi de volontaires? Que fit-il pour arrêter mainte autre expédition semblable qui de Gênes, de Livourne, de Cagliari allait rejoindre Garibaldi en Sicile? Du mois de mai au mois de septembre, il partit de ces différents ports jusqu'à 25,000 hommes, destinés à guerroyer en Sicile et commandés par des officiers de l'armée sarde et par |)lusieurs membres du parlement de Turin (i).

Mais à quoi bon insister sur ce point? Le Piémont, heureux maintenant du butin acquis, non-seulement avoue lui-

(1)V. la note expédiée de Gacte le 16 sept. 1860 aux représentants des coins étrangères.

même; il exagère les secours de tout genre donnés à Garibaldi et s'arroge le mérite de l'expédition (i).

Excessive nous paraît donc avoir été la simplicité de M. Grandgiiillot, lorsqu'ayant assumé en ce temps-là la mission d'excuser la conduite de M. de Cavour, il crut pouvoir le disculper, en disant que l'expédition de Garibaldi était contraire aux intérêts du Piémont; mais qu'elle avait pourchef un homme qui, représentant un grand parti populaire, n'aurait pu être empêché par la force du gouvernement piémontais (2). M. Grandguiliol écrivait avant que les desseins de M. de Cavour se fussent produits sous des contours arrêtés; cependant il était facile de comprendre dès lors que les intérêts du Piémont n'auraient pas trop à souffrir d'un accroissement de 10 millions d'habitants, et de trouver là par dessus le marché un prétexte pour incorporer le reste de l'Italie. Comment M. Grandguillot voudrait-il nous faire croire que le Piémont ne pouvait comprimer de force Garibaldi, quand M. de Cavour, pour justifier l'invasion du royaume de Naples, en donnait cette grande et principale raison que le Piémont seul serait capable de soumettre la révolution? N'avons-nous pas vu que, du jour où Garibaldi prétendit retarder l'annexion de l'Italie méridionale et aller ainsi à rencontre des plans de M. de Cavour, M. de Cavour lui ferma la source des secours d'hommes, d'armes et d'argent qu'il lui avait ouverte dans les Etats sardes et le contraignit à céder la dictature? Lorsque ensuite le Piémont fut maître de Naples, M. de Cavour ne désarma-t-il pas d'un seul cou[> l'armée garibaldienne, qui certainement ne se composait pas alors de ce

(1) Corresp. du 10 janv. 186i de Turin au journal des Débats. ) Constitut. du Ji mai 1860.

millier d'hommes qui se trouvaient le o mai autour du palais Passano? JNÎ. de Cavour eut-il peur en ce moment d'affronter les réclamations et les colères, et ne se crut-il pas de force à tout mépriser? Nous pensons, nous, qu'en 1861 le comte Cavour n'aurait pas accepté la défense que M. Grandguillotlui consacrait en 1860; et l'orgueil de M. le ministre se serait mal accommodé du compliment d'avoir été à la queue et non à la tête de l'entreprise de Garibaldi.

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