Chapitre XII
DÉBARQUEMENT DE GARIBALDI A MARSALA. — BATAILLE DE CALATAFIMl ET RETRAITE DES NAPOLITAINS.
Avant que les deux vaisseaux piémontais touchassent en Sicile, d'autres bâtiments qui, comme nous le disions plus haut, avaient fait partie de l'expédition de Garibaldi, avaient apporté secrètement dans l'ile des armes et des munitions de guerre (i). Le 12 mai était le jour destiné au débarquement de Garibaldi et des siens dans le port de Marsala,
Marsala est une ville bâtie sur la plage occidentale de la Sicile, avec un petit port de bas fond, environnée de bastions et de terrasses ; mais sans artillerie et sans garnison. La colonne du général Lelizia, après la joyeuse et cordiale réception qu'elle y avait rencontrée, avait été rappelée quelques jours avant l'arrivée de Garibaldi. Cependant, comme cité maritime ayant un port, Marsala était surveillée par des navires de guerre dont trois avaient à garder la ligne entre Marsala et Mazzara. Mais le 11, vers les deux heures de l'après-midi, il entra dans ce port deux vaisseaux de la marine anglaise, Vlntrépide et VArgiis, envoyés par lord Russell, suivant ses explications du 17 mai à la Chambre des Communes, pour protéger les possessions et les factoreries anglaises de cette ville. Mais pourquoi envoyer ces
(1) Dépêche de Turin du 11 mai i860.
vaisseaux, quand depuis un mois la révolution avait été comprimée, et non au commencement d'avril, quand cette contrée était travaillée par les bandes insurrectionnelles? Il n'est à présent personne qui doute, malgré la relation de Marryatt à l'amiral anglais et malgré les déclarations de John Russell, ([ue ces vaisseaux n'avaient d'autre but, en venant à Marsala, que de favoriser le débarquement des flibustiers et de les sauver d'une surprise, en cas de besoin. Les trois navires napolitains, composés d'unQ grande frégate à voiles, d'un bateau à vapeur de guerre et d'un aviso de petite dimension, se trouvaient en ce moment loin du port de Marsala, mais entre cette ville et celle de Mazzara, dans une position d'où ils pouvaient découvrir si quelque bâtiment s'avançait vers l'un ou l'autre de ces deux ports. En attendant, les deux bâtiments de Garibaldi s'étaient arrêtés un peu en arrière des îles de Levanzo, puis en deçà de l'île de Favignana, qui est à égale distance de Trapani et de Marsala. Quand ils virent l'éloignement des vaisseaux napolitains, ou qu'ils en furent avertis, ils chauff'èrent à toute vapenr et gagnèrent le port peu après les deux vaisseaux anglais; ils jetèrent l'ancre et arborèrent le drapeau de Savoie (i).
A Marsala, grâce à l'action du consul sarde, tout était parfaitement disposé pour un prompt débarquement de l'expédition garibaldienne. Plus de quarante barques stationnaient dans le portaux ordres de Garibaldi et plusieurs chariots attendaient pour le transport des armes et des provi-
(l) Sur ce point notre récit diffère de celui du ministre Caraffa, mais nous nous sommes assurés de la vérité de notre assertion. On comprend mieux ainsi pourquoi les bâtiments napolitains, avant d'arborer le drapeau rouge, signe de guerre, arborèrent le pavillon sarde.
UÉVOLUT. DE SICILE. T. I. 9
sions de toute sorte. Toutefois, pendant qu'on effectuait avec toute la promptitude possible le débarquement des hommes et du matériel, la frégate napolitaine, ayant vu entrer dans le port de Marsala deux bâtiments qui n'avaient pas encore déployé leur pavillon, envoya aussitôt son petit aviso à vapeur pour vérifier la condition des deux navires. Sur la nouvelle que c'était l'expédition de Garibaldi, le second bâtiment de guerre napolitain s'avança à toute vapeur, et un vent favorable permit à la frégate de suivre d'assez près. Mais quand on fut en position de faire feu, la majeure partie des volontaires étaient entrésdans la ville; les autres qui se trouvaient encore sur le bras du môle, s'étendirent en ligne, à une grande distance l'un de l'autre, et, courant tous à la fois vers la ville, ils se mirent en sûreté, eux et leur matériel, derrière l'établissement de la douane. Le bateau à vapeur tira contre eux, mais n'en blessa que deux. Il aurait certainement continué le feu du côté de cette partie de la ville d'où partaient les cris de révolte, poussés par les flibustiers qui s'y étaient réfugiés; mais, parce que des officiers anglais se trouvaient éparpillés çà et là, on dut attendre qu'ils fussent retournés sur leurs vaisseaux. Quand cela eut été fait sur l'ordre de Marryatt, commandant de Vlntrépide, le bateau à vapeur royal et la frégate, qui l'avait rejoint, recommencèrent le feu: quelques bombes furent lancées dans la direction où retentissaient les cris révolutionnaires. La frégate fit aussi une décharge contre les Garibaldiens qui restaient encore en dehors des portes ; mais, vu la naturedu terrain, elle ne put atteindre un seul volontaire; les bombes n'endommagèrent qu'une seule maison. Après cela, les trois vaisseaux napolitains capturèrent le Piémont; mais ils ne purent s'emparer du Lombard, parce
que les Garibaldiens eux-mêmes l'avaient coulé à fond, pour ne paslelaisser tomber entre les mains des royalistes; les efforts de ceux-ci, pour le remettre à flot, furent inutiles; ils y travaillèrent ce jour-là et le lendemain, puis l'abandondonnèrent (i).
Cependant Garibaldi, aussitôt qu'il eut mis le pied à Marsala, ordonna d'abattre le télégraphe à signaux et de déplacer les machines du télégraphe électrique; mais déjà l'inspecteur de la ville, homme courageux et résolu, avait expédié au gouverneur de Palerme une dépèche annonçant le débarquement de Garibaldi et de ses volontaires. Les Piémontais, entrés dans la ville, en occupèrent les quatre portes, avec défense à qui que ce fût, de sortir ou d'entrer avant de se soumettre aux informations les plus rigoureuses. Cette expédition ne reçut pas des habitants de Marsala l'accueil qu'elle aurait désiré. Au premier cri de : « Vive Victor-Emmanuel ! Vive Garibaldi! » les citoyens qui avaient garni les fenêtres et les terrasses pourvoir le spectacle inusité de 800 chemises rouges, disparurent comme frappés de la foudre et se retirèrent dans leurs maisons. Aucune voix ne fit entendre un cri d'applaudissement dans la ville; bien plus, si on en excepte des curieux et une troupe d'enfants de la basse classe, les habitants de Marsala ne se montrèrent pas hors de chez eux et les rues demeurèrent désertes. Garibaldi en fut quelque peu découragé et en vint jusqu'à soupçonner une trahison : il ne voulut pas laisser pendant la nuit ses volontaires s'héberger dans les maisons des particuliers et il les fit camper aux portes de Marsala.
(I) Nous tenons ces faits et bien d'autres concernant la Sicile de témoins pour la plupart oculaires et on ne peut plus dignes de foi. V. encore la relation de Caraffa et celle de Marryatt, communiquées aux chambres par John Russell le 17 mai
Le soir il demanda au conseil municipal de le reconnaître pour dictateur de Sicile au nom de Victor-Emmanuel; mais les membres de la municipalité se cachèrent pour ne pas souscrire à pareille demande, et il n'y en eut qu'un trèspetit nombre qui cédèrent aux instances et aux menaces des chefs de parti.
Le lendemain, avant qu'il fit jour, l'expédition de Garibaldi prit la route de Salemi, suivie de 35 chariots transportant des armes et des approvisionnements de toute espèce. Elle bivouaqua dans le pays de Rampingallo où M. Mistretta les reçut et les traita splendidement; ce dont Garibaldi le récompensa en le nommant gouverneur de Salemi, sa patrie. Le 13, le dictateur se disposa à entrer dans cette ville. Le peuple, soit curiosité, soit enthousiasme, à la vue d'un homme dont il avait entendu raconter des merveilles, courut au-devant de lui, précédé des gens du pays et proférant des cris de joie qui relevèrent le courage des volontaires prêts de faiblir. Garibaldi, après son entrée, fut logé dans la maison du marquis Torrealta, excellent citoyen qui ne put toutefois se refuser aux injonctions du syndic; les volontaires prirent leurs logements dans le collège des Jésuites que le syndic avait donné l'ordre d'évacuer ces jours-là aux sei)t Pères qui l'occupaient. Salemi devint alors le centre du rassemblement de toutes les recrues garibaldiennes de cette province; il s'y réunit jusqu'à cinq mille hommes que leur chef arma et disciplina de son mieux. On y monta les six canons sur des affûts construits à la hâte et aussi bien que possible, et l'on disposa toute chose pour un combat que l'on regardait comme inévitable.
Garibaldi, avant de se remettre en marche, proclama et
lit reconnaître sa dictature par les municipalités de Marsala et des communes voisines qui s'étaient insurgées à son approche : il voulut ensuite haranguer le clergé de cette ville qui est nombreux et d'une conduite irréprochable. Ces ecclésiastiques, rassemblés dans une salle du collège des Jésuites, se virent donc obligés d'écouter en silence ce chef d'aventure. 11 leur parla avec force et dans les termes les plus prsuasifs qu'il sut trouver, de sa haute mission; il exposa les principes de l'unité italienne, de l'annexion aux autres Etats de la péninsule, du royaume de Victor-Emmanuel, etc. ; mais il ne put cacher sa haine invétérée contre l'Eglise et la papauté; il dit clairement et d'un ton impérieux que leur plus grand ennemi était le pape. Ces paroles inouïes pour de pieux ecclésiastiques, leur firent l'effet de coups de tonnerre partis de l'enfer; ils pâlirent, ils baissèrent les yeux et le front et prirent l'attitude qui convenait à leurs sentiments de douleur. Garibaldi comprit qu'il avait été trop loin ; il s'efforça de les remettre en meilleure humeur, il leur parla longtemps encore, sans toutefois rétracter ses injures contre la papauté, et il ne fit ainsi qu'aigrir la plaie que ses paroles avaient ouverte dans le cœur d'auditeurs aussi vertueux que dévoués à l'Eglise.
Garibaldi était sorti des bornes qu'il s'était imposées à lui et aux siens avant d'approcher de la Sicile; car dans les instructions, qu'il avait données aux volontaires avant leur débarquement, il y en avait une ainsi conçue : ^( Les « volontaires prendront les dehors de la religion et de la ce piété, allant avoir à faire à un peuple de bigots. » Nous devons à la vérité de déclarer que les soldats de Garibaldi n'étaient pas tous de la lie des assassins, surtout ceux de la Sicile et du royaume de Naples qui s'enrôlèrent ensuite sous
ses drapeaux. Si tous partageaient en ce moment un enthousiasme excessif i)0ur leur condottiere, ils n'étaient pas également contraires aux principes de l'enseignement catholique. Parmi les hommes sans foi ni loi, il y avait des jeunes gens honnêtes et même des catholiques sincères, qui s'étaient laissé entraîner sur les pas de cet aventurier par un sentiment énergique de liberté et de patriotisme; tous n'avaient pas encore pesé avec la raison les conséquences de leur résolution. Quand donc ils aperçurent dans leurs chefs le caractère d'impiété qui se cachait sous d'autres noms, quelques-uns abandonnèrent l'étendard qu'ils avaient suivi jusqu'à Palerme; d'autres, qui n'eurent pas le courage de la désertion, n'étouffèrent pas dans leur cœur le sens religieux et le manifestèrent plus tard solennellement sur le lit de mort, quand, dégagé des influences d'un corps épuisé et défaillant, leur esprit devenait plus vigoureux, et que, plus accessible à la grâce, il se recueillait dans la grande pensée du salut éternel. En ces moments terribles, en présence de l'éternité qui s'ouvrait devant eux et de la vie qu'ils allaient quitter, que de larmes plusieurs de ces infortunés versèrent sur l'égarement dont ils étaient victimes ! Avec quelle effusion de cœur ils confessèrent alors la foi catholique! De quelle voix ferme et courageuse ils jurèrent publiquement de n'avoir jamais voulu trahir cette foi! et quelle édification présida à leur agonie! Les correspondances de Naples confirment tout ce que nous avançons pour accompliriedevoirde véracité et dejustice qui incombe à l'historien.
Après deux jours de repos à Salemi, Garibaldi et ses volontaires, augmentés de 5,000 recrues des bandes du pays, prit la route de Calatafimi, pour se porter de là surAlcamo
et ensuite sur Palerme. Or la ville de Calatafimi avait été occupée par les troupes royales, qui s'étaient avancées dans l'intention de couper le chemin à l'ennemi. A peine en effet la dépèche de Marsala et les vaisseaux napolitains eurent-ils porté à Palerme la nouvelle du débarquement deGaribaldi, que le général commandant de cette place ordonna (ju'une colonne de 3,000 hommes, sous la conduite du général Landi se rendît du côté de Calatafimi pour arrêter ces flibustiers et los mettre en déroute; en mèipe temps on expédia des dépêches au ministère de Naples pour lui demander des renforts qui permissent d'organiser une seconde colonne contre les envahisseurs. Cependant le général Landi, parvenu à Calatafimi, envoya un détachement de (juatre compagnies à deux milles de la ville, dans la direction par où les Garibaldiens s'étaient acheminés, et il retint auprès de lui le gros de ses troupes. Calatafimi, petite ville d'environ 9,000 âmes, s'élève entre deux collines, l'une au levant et l'autre au couchant; les Garibaldiens en sortant de Yita avaient abandonné la route provinciale et s'étaient repliés à l'Est, soit pour occuper une position avantageuse contre les rojaux, soit pour éviter leur rencontre, en prenant par les montagnes et en se jetant dans la plaine. Mais les compagnies de Landi les attendaient sur la colline et il leur fallut se préparer à l'attaque. Un vallon séparait les combattants ; on dut par conséquent commencer le feu avec l'artillerie : les Napolitains descendirent de la hauteur pour charger à la baïonnette les volontaires de Garibaldi; ceuxci, malgré leur bravoure, cédèrent devant la discipline et l'impétuosité qu'ils n'avaient pas supposées aux troupes naj)olitaines. Ce fut alors que Garibaldi, dans la crainte que le découragement ne s'emparât de ses soldats, se jeta
au milieu d'eux, en avançant jusqu'au premier rang et en leur criant de sa voix magique : « En avant! » Un des officiers, pour exciter ses compagnons à l'attaque, se mit en avant, le drapeau des chasseurs des Alpes à la main ; mais les ennemis le percèrent d'un coup de baïonnette et lui arrachèrent son drapeau qui fut ensuite suspendu dans la place royale de Palerme; ils s'emparèrent de deux canons et, continuant leur feu de pelotons, ils reprirent la position de la colline, afin d'attirer les Garibaldiens dans la plaine, de les charger de nouveau et de les mettre en déroute. Mais Garibaldi n'osa pas engager un second combat; Landi, de son côté, défendit à ses troupes de renouveler l'attaque, et le lendemain il fit lever le camp et abandonna Calatafimi.
Quel jugement porterons-nous sur la conduite du général Landi? L'opinion publique l'a qualifié du nom de traître. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Napolitains s'étaient battus avec une intrépidité et une discipline admirées par leurs ennemis mêmes, qui, alors et depuis, n'ont cessé de rendre hommage à une bravoure inattendue. Il est d'autre part bien certain, de l'aveu même des Garibaldiens, que si Landi avait envoyé sur le lieu du combat une autre compagnie de renfort, ou seulement fait continuer le feu pendant une demi-heure de plus, le corps des volontaires eût été exterminé et détruit. Pourquoi retint-il à Calatafimi le gros de ses troupes et pourquoi n'ordonna-t-il pas de charger les Piémontais, quand ils pliaient en désordre? Pourquoi au lieu de mettre à profit l'élan des soldats napolitains qui avaient fait reculer l'ennemi avec des pertes considérables, les retint-il en dépit de toute tactique? Et pourquoi enfin, la nuit suivante, abandonna-t-il les positions occupées et Calatafimi même, pour prendre le chemin de Palerme, sans
attendre les renforts qui lui avaient été promis, sans faire halte àAleamo, où certainement il aurait pu résister et recevoir des secours de la capitale? Si ce ne fut pas là une noire trahison, ce fut une indigne lâcheté pour un commandant qui devait mettre sa conduite en harmonie avec la valeur de ses soldats, et ne jamais oublier le serment de fidélité qu'il avait fait à son Souverain.
Le corps du général Landi, malgré le plan de son chef, fut forcé de repousser, à Partinico, une attaque de la part des bandes qui allaient rejoindre les volontaires de Garibaldi. Cette fois encore ses soldats montrèrent un grand courage et une remarquable intrépidité; ils assaillirent avec ardeur ces bandes nombreuses mais indisciplinées, les refoulèrent et les dispersèrent, après leur avoir tué beaucoup de monde. Après quoi, ils marchèrent vers Palernie, où ils entrèrent le 17 mai (i). Sur ces entrefaites, débarquait à Castellamare, ville située à 6 milles d'Alcamo et à 16 milles de Calatafimi, un renfort de 2,000 hommes transportés par des vaisseaux de la marine royale; mais, informés que Landi s'était dirigé avec son corps d'armée du côté de Palernie, ces 2,000 hommes reprirent la mer pour retourner dans la capitale. Ainsi manquait, par la faute inexcusable d'un général, le projet de tenir les Garibaldiens en désordre hors des campagnes de Païenne, et de leur ôter toute espérance de pénétrer dans la ville où siégeait le gouvernement. Cependant Garibaldi, après la bataille de Calatafimi, prit possession de cette ville abandonnée par Landi; il rallia ses bandes et en répara les pertes. Des 800 volontaires dé-
(1) Les journaux du mois d'avril 1861, ont annoncé la mort du général Landi. D'après eux, ce serait le chagrin et le dépit qui auraient notablement abrégé ses jours, en voyant que sa trahison de Calatafimi ne lui avait valu de la part de Garibaldi que 12,000 ducats en faux billets de banque.
barques à Marsala, deux cents étaient tombés sur le champ' de bataille de Calatafmii, la plupart blessés; ils furent transportés dans la ville de Vita, où l'on établit un hôpital militaire; les morts furent brûlés sur le théâtre même du combat. Quant aux bandes siciliennes, elles n'avaient éprouvé que des pertes insignifiantes, n'ayant combattu que derrière les lignes des Garibaldiens. Nous ne devons cependant pas dissimuler que la plupart de ces bandes, étant composées de gens accoutumés au meurtre et aux rapines, bien plus qu'à des combats en règle, commirent pendant la mêlée des actes d'inhumanité vraiment lamentables et honteux. Des témoins oculaires nous ont affirmé qu'au plus fort de l'engagement, il y eut parmi ces auxiliaires d'un nouveau genre, des individus assez vils pour tirer par derrière sur les Piémontais, dans l'unique but de les voler; quelques-uns même achevèrent les blessés, toujours avec l'intention de les dépouiller à l'aise. On a vu d'infortunés soldats de Garibaldi frappés à coups de poignards et horriblement mutilés par d'affrenx scélérats, qui leur arrachaient en même temps ce qu'ils possédaient de plus précieux. Les volontaires s'étant réfugiés ensuite à Calatafimi, plusieurs enfants perdus des bandes insurgées, avec d'autres brigands du voisinage, se jetèrent comme des vautours sur les cadavres qui jonchaient le sol ensanglanté, les dépouillèrent de tout, puis les entassèrent pour les brûler.
Cette fureur sauvage de fouiller les morts de l'expédition piémontaise avait été excitée par le bruit répandu alors en Sicile, que les Garibaldiens portaient de grandes sommes d'argent, provenant des souscriptions que toutes les parties de l'Italie avaient envoyées à Garibaldi avant son départ de Gènes.
Plusieurs disaient que Garibaldi y avait échangé en monnaie d'or 3,000,000 de francs, et qu'il avait distribué cette somme aux chefs de l'expédition, qui en portaient chacun leur part dans une ceinture de cuir. Le fait est qu'après la bataille de Calatafimi, un des principaux officiers de Garibaldi étant parmi les morts, celui-ci ordonna de rechercher son cadavre et de lui rapporter l'argent (ju'on trouverait. Quand il apprit que pas une obole n'avait été retrouvée sur le mort, Garibaldi entra dans une grande fureur, il menaça du plus terrible supplice celui qui aurait commis le vol, fit procéder à de rigoureuses perquisitions, et fouetter les plus suspects des bandes irrégulières; tout fut inutile. L'un d'entre eux cependant avait mis la main sur plusieurs milliers de francs en or, que le défunt portait dans une large ceinture, et assurément ce n'est pas l'heureux voleur qui aura entonné avec le moins d'allégresse l'hymne de la patrie délivrée.
Garibaldi s'arrêta à Calatafimi le 17 mai seulement et décréta de son autorité dictatoriale, la peine de mort contre les voleurs et les assassins; il n'avait qu'un tort, c'était de n'y pas comprendre les affiliés des sociétés secrètes qui doivent, par leur institution, servir la patrie avec le poignard; ces derniers, au lieu du gibet, ne méritent sans doute à ses yeux que la gloire d'une apothéose. Au reste, son décret ne reçut pas une entière exécution, même à l'égard des voleurs et des assassins les plus fameux.
Le dictateur remit alors en vigueur tous les arrêtés de 4848, et ordonna entre autres choses, que, suivant la loi du 31 juillet et du 6 août, on incorporât à l'Etat les biens des Jésuites et des Ligouriens. Il n'avait pas encore vu de loin la capitale de l'île, que déjà il avait souci des enfants de
S. Ignace et de S. Liguori, comme si à leur chute se trouvait attachée la résurrection de l'Italie entière. Au fait, rien n'était plus vrai à son point de vue et d'après la manière dont il avait conçu cette régénération.
Le 17 mai le corps expéditionnaire se mit en marche vers Alcamo, où il fut accueilli avec enthousiasme par le chevalier Santanna, qui s'y était mis à la tète de la révolution, et avait formé une bande nombreuse au service du dictateur. Après avoir pris à peine un peu de repos dans cette ville, Garibaldi poursuivit sa marche dans la direction de Partinico et, sans s'arrêter, poussa le même jour jusqu'auprès de Palerme. Le 19, il jugea à propos de rafraîchir ses soldats avant de tenter quelque coup, aussi bien n'aurait-il pu opérer ce jour-là; la pluie qui tombait par torrents rendait les chemins impraticables, non-seulement à l'artillerie et aux volontaires du Piémont, mais encore aux bandes mêmes du pays.