Chapitre XIV
PALERiME DU 27 AU 30 MAI. — CAPITULATION ET ÉVACUATION DE LA VILLE PAR LES SOLDATS.
Sur les 10 heures du matin, le 27 mai, commença avec force le bombardement du château contre Palerme, et il dura, quoique en se ralentissant, jusqu'au 30 du même mois. Les vaisseaux de la flotte royale y prirent part, en lançant une grêle de grenades et de fusées, surtout le long de la rue de Tolède qui aboutit à la place du Palais royal. Il est difficile de décrire l'abattement, la consternation et l'exaspération des Palermitains; les bombes causaient partout d'immenses ravages; plusieurs édifices privés furent détruits ou bouleversés; d'autres furent gravement endommagés. Parmi les établissements de plus grande importance, les deux monastères du Cancelliere et de S^" Catherine furent en partie détruits, à raison de leur proximité du Palais des sénateurs, dans la direction duquel des bombes étaient lancées, sans toutefois qu'une seule l'atteignît. La population s'enfuyait à la campagne ou cherchait un abri dans les souterrains et dans les sépultures; la plupart se réfugièrent dans les églises que les troupes napolitaines épargnèrent constamment (i). L'église des Théatins et celle
(1) La conduite des Plémoutais à Ancûiie et à Gaete ne se régla point sur do pareils scrupules ; on sait, au contraire, que leurs bombes étaient principalement diri-
r.ÉVOLUT. DE SICILE. T. I. «0
du Gesù, appartenant aux Jésuites, se remplirent surtout et regorgèrent de monde. Quel spectacle présentaient les saints lieux durant ces jours d'universelle épouvante! Des milliers de personnes de tout âge et de toute condition, des jeunes personnes délicates et des vieillards défaillants, des enfants et des petites filles, des jeunes gens vigoureux et des hommes adultes se trouvaient entassés dans ces sacrés asiles, distribuésparfamilles, couchant la nuit sur le parvis ou sur quelque matelas tiré des maisons particulières. En attendant, une partie d'entre eux avaient perdu leurs propres maisons et par conséquent tout leur avoir; quelques-uns s'étaient vu enlever par un feu meurtrier tel ou tel de leur famille, ou l'avaient laissé enseveli au milieu des décomhres. Aussi un concert douloureux de plaintes et de regrets résonnait-il sous les voûtes du temple, pendant que l'explosion des bombes et le fracas de l'artillerie en ébranlaient les murailles. Dans les rangs de ces infortunés s'empressaient heureusement les zélés ministres du Seigneur, attentifs à alléger le poids de la profonde affliction qui les accablait et à leur dispenser du mieux qu'ils pouvaient, du pain et d'autres secours en rapport avec leurs besoins. — Toutefois nous devons observer que durant les trois jours du bombardement, il périt peu de monde. Le nombre des victimes ne dépassait pas encore une centaine de personnes: mais il y en avait parmi elles de bien chères et de bien regrettables, dont la fin malheureuse désola des familles entières et laissa dans leur cœur une blessure incurable.
Ce qui néanmoins désola davantage une partie des habitants, ce fut l'incendie et la dévastation à laquelle
gées contre les églises, les hôpitaux et l'Iiabilalion de la famille royale. Qiiellfr civilisation !
s'abandonna, ou se laissa pousser sur quelques points, une soldatesque aveugle de fureur et de rage, comme nous l'avons dit, à cause des privations longtemps souffertes et de leur sang répandu. Les maisons les plus proches du Palais royal furent saccagées et à moitié détruites ; les habitants qui n'avaient pas fui à temps, furent ou massacrés par une garnison exaspérée, ou faits prisonniers et conduits dans le Palais royal. Plus excessifs eussent encore été le massacre, le pillage et d'autres maux de toute sorte,si les officiers de la milice que possédait en ces jours une colère maniaque et sauvage, n'avaient employé tous leurs efforts à la contenir; c'est à leur courageuse opposition que plusieurs furent redevables de la vie, soit pour avoir été arrachés aux baïonnettes qui allaient les percer, soit pour avoir été mis en arrestation et conduits, comme prisonniers au Palais où ils étaient traités de la manière la plus affable et la plus généreuse. Cela est si vrai que, l'armistice étant survenu, ces prisonniers rendus à la liberté ne pouvaient se lasser de louer l'humanité et l'amabilité de leurs bienfaisants médiateurs.
Cependant Garibaldi répartissait ses bandes et ses volontaires en tète de chaque détachement, dans les endroits les plus périlleux de la ville; il envoyait les corps principaux contre le Palais royal, dont la garnison renforcée d'une partie de la colonne de Monreale, montrait une valeur et une fermeté que les volontaires piémontais n'auraient point réussi à déconcerter. Il fit marcher aussi contre le palais des Finances, dont la petite garnison résista avec énergie et ne capitula qu'après la conclusion de l'armistice. Il chargea d'autres bandes de rompre, si c'était possible, les communications entre le Palais royal et le fort de Castel-
laraare. Mais ce fut autour du Palais royal que se livrèrent les plus violents combats.
Des fenêtres, des toits et des terrasses, les Garibaldiens tiraient sur les royaux qui occupaient le palais de l'archevêque et l'hôpital des Prêtres, non moins que sur les bataillons massés sur la place royale. Mais la troupe s'efforçait de déloger les insurgés de partout et faisait pleuvoir sur eux une grêle de balles et de projectiles; elle s'emparait ensuite de tous les édifices qui bordaient la ligne de la place royale jusqu'au débouché des rues et de là se battait courageusement. Elle était encore maîtresse de la place de la Cathédrale, de l'Eglise et de son clocher d'où elle faisait un feu nourri et disputait aux bandes armées l'accès de la place du Palais. Maîtresse aussi de l'ancien hôpital civique, que le prince Fiîangieri avait transformé en quartier militaire, elle ne permettait pas aux insurgés, vu la difficulté des lieux, de tenter un assaut : enfin l'artillerie qui garnissait les murs et les terrasses, dont le susdit palais royal est entouré du côté de l'Ouest et du Sud, tenait en échec les volontaires qui manquaient totalement de canons. En somme, il paraissait impossible que le Palais royal, lors même qu'il se fût maintenu seulement sur la ligne de défense, pût tomber au pouvoir des envahisseurs, malgré leur confiance présomptueuse et leur forfanterie.
Le 28, les troupes ayant abandonné les prisons, les détenus en abattirent les portes et au nombre de 2,000 se répandirent dans la capitale. Garibaldi les mit à réquisition et les envoya en armes sur le lieu du combat : mais ces ouvriers et ces paysans ne tardaient pas à montrer leur peu de vocation pour l'état militaire; leur rôle se bornait presque à brûler de la poudre et à consommer les munitions»
Ni les reproches réitérés des volontaires de Garibaldi, ni leur exemple ne parvinrent à inspirer à cette pauvre race d'hommes des sentiments de bravoure dans l'attaque ou dans la résistance,
On ne dut à de semblables auxiliaires que la multiplication croissante de vols impunis, et Païenne en prenait un aspect de désolation qui s'aggravait continuellement. Ce jour-là cependant le combat devint plus vif et plus ardent parce (jue les Garibaldiens avaient occupé outre le collège des Jésuites, le monastère des Sept-Anges dont les constructions ferment le carré au milieu duquel se trouvent le parvis et l'édifice de la Cathédrale. Les royaux pointèrent leurs batteries contre ce monastère en tirant à boulets et à mitraille. Les pauvres sœurs tremblantes de peur furent obligées de quitter leur maison devenue un théâtre de guerre, et avec le secours des Jésuites qui leur semblèrent en ce moment des Anges du ciel, ainsi que sous la protection de plusieurs Garibaldiens qui s'y prêtèrent généreusement, elles se réfugièrent dans le collège des Pères de la Compagnie, d'où elles passèrent dans le petit couvent de Giusino. Ce fut vraiment une scène déchirante de tristesse que de voir ces saintes filles traverser, à pareil moment, la voie publique parmi les balles qui sifflaient de tous côtés et au milieu des assassins qui couraient combattre ou voler. Comment surtout ne pas être touché jusqu'aux larmes à la vue d'une malheureuse paralytique de 80 ans qu'il fallut porter à bras jusqu'à la porte latérale de l'église des Jésuites où plusieurs des Pères s'efforcèrent de la tirer dans un fauteuil jusque dans l'intérieur de leur maison, pour la transporter ensuite sur leurs épaules au monastère de Giusino. Ici nous nous croirions coupables d'injustice, si nous refu-
sions une juste part d'éloges à quelques-uns des volontaires de Garibaldi, qui non-seulement contribuèrent à sauver la vie à ces religieuses, mais de plus, avec une parfaite obligeance et une rare délicatesse, travaillèrent toute cette journée et la suivante avec plusieurs Jésuites, aidés euxmêmes de quelques étudiants de la Compagnie, pour mettre en sûreté tout ce qu'ils purent de l'argent et du mobilier de ces infortunées, sans crainte de s'exposer aux dangers dont les menaçaient les flammes et la mitraille.
Vers la fin du jour, le général Lanza voulut donner une nouvelle preuve de sa perfidie. Il ordonna un assaut général contre la ville, partons les chemins avoisinant le Palais. Au son de la trompette, les bataillons des chasseurs royaux marchèrent sans hésitation avec un feu de peloton si meurtrier et si soutenu, que les bandes volontaires furent de toutes parts écrasées et mises en déroute. Le cri de « sauve « qui peut » retentit à travers toutes les rues de Palerme; les royaux descendaient la rue de Tolède sans rencontrer aucun obstacle à leur marche menaçante et ils approchaient de la place Bologna : quelques pas encore et ils investissaient le palais sénatorial ; tout faisait penser que ce jourlà verrait la révolution anéantie; mais Lanza n'entendait pas faire autre chose qu'une démonstration militaire : la trompette du général commandant arrêtait la marche triomphale des chasseurs et leur imposait une retraite déshonorante. Ces braves s'en retournaient en se rongeant les poings de rage et en criant à la trahison, tandis que des bandes de vils émeutiers les poursuivaient de leurs sifflets et s'attribuaient comme une victoire, ce qui n'était que le résultat de la plus noire perfidie.
Dès le 28, le commodore de la flotte napolitaine fit des
démarches auprès de l'amiral Anglais M. Mundy, pour négocier une suspension d'armes et obtenir un sauf conduit à deux généraux Napolitains qui viendraient en conférer avec l'amiral lui-même : mais l'amiral n'ayant pas voulu accorder aux deux généraux la permission de traverser la ville jusqu'au port sous la protection du drapeau de l'Angleterre, les négociations furent interrompues et la lutte continua avec plus d'impétuosité et d'acharnement. Le 29, les Garibaldiens qui s'étaient multipliés dans le couveiUdesSept-Anges, après un feu des plus vils sur les royaux, les chargèrent à la baïonnette et les forcèrent d'abandonner la Cathédrale. Mais ils ne la gardèrent que pendant quelques heures; vers le soir, le général Lanza, pour ne pas s'opposer au désir des officiers de TEtatmajor, ordonna une seconde fois l'assaut général contre la ville; les Garibaldiens et leur suite furent de nouveau chassés et honteusement mis en fuite; le découragement et l'effroi gagnèrent de nouveau les rebelles; mais ce succès, qu'une victoire complète était sur le point de couronner, se termina, comme le précédent, par une retraite sans honneur et sans raison. Seulement, cette fois, les troupes en se retirant mirent le feu au couvent des Sept-Anges, et à l'édifice contigu, ainsi qu'au palais du prince Carini, ambassadeur du roi de Naples en Angleterre; c'étaient trois positions d'où les insurgés faisaient beaucoup de mal à la troupe.
Ainsi s'achevait le troisième jour, pendant lequel fut assez restreinte la quantité des bombes lancées sur Palerme. Quand le 4'' jour commençait à paraître, le général Lanza écrivit la dépêche suivante au général Garibaldi :
Commandement en clief des forces de terre et de mer en deçà
du détroit.
Palerme, 30 mai 1860.
cf Général,
« L'amiral anglais m'ayant informé qu'il recevrait volon- « tiers à bord de son vaisseau deux de mes généraux, à cf l'effet d'y avoir avec vous une conférence dont il serait « le médiateur, pourvu que vous leur permettiez de traver- « ser vos lignes, je vous prie de me faire savoir si vous ce consentez à cette entrevue et de m'indiquer, en ce cas, à « quelle heure vous voudrez que l'armistice commence. Il « serait convenable que vous fissiez escorter les deux gé- « raux du palais royal à la Quarantaine où ils s'embarque- « raient.
« En attendant votre réponse, j'ai l'honneur d'être,
« Lanza. »
A S. E. le général Garibaldi.
A cette dépêche Garibaldi répondit qu'il acceptait la proposition, que l'armistice commencerait à midi et qu'à 4 heure de relevée l'entrevue pourrait avoir lieu à bord du vaisseau de l'amiral. Puis l'ordre fut donné sur toute la ligne de suspendre le feu, en conservant les positions respectives.
Sur ces entrefaites et avant midi, arrivait à Palerme le généralBosco suivi d'une forte colonne de Napolitains et de Bavarois; il descendait du pont de l'Amirauté et chassait devant lui, comme un vil troupeau, les bandes d'insurgés qui avaient osé tirer sur ses soldats ; il entrait avec un irrésistible élan par la porte de Termini, s'avançait en commandant un feu des plus vifs et parvenait à la Fieravecchia. Les
volontaires de Garibaldi, sous les ordres du colonçl Carini, lui opposèrent vainement une résistance énergique et ne purent arrêter sa marche impétueuse; bon nombre d'entre eux perdirent la vie en combattant et Carini lui-même fut grièvement blessé. La nouvelle de cette attaque inattendue répandit le découragement dans la ville, d'autant plus que cejour-là justement les munitions deguerre venaient à manquer aux garibaldiens. Le nom de Bosco était d'ailleurs le nom d'un homme d'honneur, prêt à tout risquer, plein d'élan et de vigueur dans le combat, soldat brave et solide, citoyen généreux et loyal. Le nom de Bosco rappelait la défaite que les rebelles avaient essuyée à Monreale, à San-Martino, au Parco, et promettait de nouveaux désastres pour la révolution. Garibaldi comprenait que cet homme seul suffirait pour lui arracher le fruit de ses ruses et des trahisons du commandant militaire de Palerme; il envoya donc prier le général Lanza d'imposer l'armistice à Bosco et d'arrêter sa marche. Lanza y souscrivit sans peine et envoya au brave colonel l'ordre de respecter la suspension d'armes et de s'arrêter aux positions acquises. Bosco frémit d'indignation 'de se voir ôter du front les lauriers qu'il avait cueillis dans le sang des siens et au péril de sa vie; mais fidèle à la discipline qu'il exigeait rigoureusement de ses soldats, il obéit à l'injonction de son commandant et accepta l'armistice. Le bruit courut alors dans Palerme que Lanza avait eu connaissance préalable de la marche de la colonne de Bosco et de ses projets. S'il en est ainsi, que nos lecteurs jugent ce que signifiait cet armistice demandé par Lanza, quand une de ses plus fortes colonnes, déjà victorieuse, n'était qu'à deux heures de la capitale et que les bandes de Garibaldi manquaient de munitions.
A 1 heure après-midi le général Letizia, député par Lanza, se rendit à bord de YAnnihal où se trouva Garibaldi avec le colonel Tùrr, l'inspecteur général de l'armée Insurrectionnelle; à la conférence étaient encore présents l'amiral anglais et les commandants des vaisseaux français et russes. Letizia présenta par écrit les six points suivants à l'acceptation de Garibaldi :
1° Une trêve serait conclue pour durer pendant la période qui plairait aux deux parties belligérantes.
2° Tant que durerait la trêve chacune des parties conserverait ses positions.
3- On permettrait aux convois de blessés qui viendraient du palais royal, comme aux familles des employés de traverser la ville pour s'embarquer sur les vaisseaux napolitains.
¥ Les troupes du palais royal et les familles hébergées dans les monastères contigus pourraient se procurer des provisions journalières.
5° La municipalité de Palerme adresserait au roi François II une humble requête où elle exposerait les vrais désirs de la ville.
6" Les troupes établies dans Palerme pourraient librement recevoir leurs provisions du château.
Garibaldi accepta ces propositions , à l'exception du 5^ article qui lui paraissait un aveu tacite de la défaite infligée à l'émeute, quand, d'après lui, tous les avantages étaient du côté du peuple. Letizia consentit lâchement et l'armistice fut signé pour 24 heures, puis prolongé pendant les trois jours suivants à la demande du même général napolitain. Le dictateur l'annonça au peuple du haut du balcon du palais prétorial, en disant que des motifs d'huma-
nité lui avaient conseillé d'accorder à l'ennemi une courte suspension d'armes; que pourtant il avait rejeté avec dédain les conditions ignominieuses qu'on voulait imposer à un peuple vainqueur (Garibaldi faisait allusion à l'article 5" proposé par Lctizia).
Enfin, il exhortait les Palermitains à se préparer au combat et à s'occuj)er vivement de construire des barricades. 11 nommait à cet efîet des commissions d'architectes chargés de diriger les travaux que ferait le peuple. Les barricades devaient s'élever à la distance de 100 pas l'une de l'autre et la garde en être confiée aux citoyens qui habitaient dans chacun de ces intervalles.
De cette façon, toutes les rues de la ville étant dépavées, on procéda à la construction de hauts et solides remparts, qui auraient pu résister au canon. Et ce ne furent pas seulement les rues principales de la ville que l'on barricada ainsi, mais toutes les rues en général et jusqu'aux moindres ruelles. Palerme devint donc alors inaccessible à tout véhicule et à peine un étroit passage resta-t-il ouvert aux piétons sur un des côtés de chacune des barricades.
Conséquemment la colonne de Bosco se trouva complètement prise et enfermée dans un réseau de barricades formidables, dételle sorte que, si le feu avait recommencé, elle eût rencontré des difficultés insurmontables à faire un mouvement quelconque : l'armistice l'avait constituée de fait prisonnière au milieu de ses avantages. Le général Lanza et le général Letizia n'avaient eu aucun égard, dans la convention intervenue, à cette colonne de braves dont les positions conquises à la pointe de l'épée n'auraient jamais dû pouvoir être empirées contre eux; les deux signataires napolitains ne furent pas plus soucieux de toute
l'armée royale qui, au cas d'une reprise des hostilités, n'aurait été capable, même de conserver ses lignes, qu'au prix des plus sanglants sacrifices. L'armistice, eût-il été convenable à tous les autres points de vue, exigeait naturellement que les deux parties conservassent leurs positions dans l'état où elles se trouvaient. N'avoir pas inséré cette condition dans un article formel, ni même protesté contre l'exécution d'ouvrages qui allaient rendre plus difficile la situation de l'armée royale, fut de la part de Lanza une trahison maaifeste; et le but non moins perfide d'une pareille trahison était de justifier la nécessité de la capitulation qu'il souscrivit sans honte et sans pudeur (i).
En effet, le général Letizia, après avoir obtenu de Garibaldi la prolongation de l'armistice, se rendit promptement à Naples, en ambassadeur de Lanza, pour persuader au ministère d'abandonner tout à fait les deux provinces de Païenne et de Trapani, et de concentrer les troupes à Messine, à Milazzo, à Syracuse et à Augusta. Letizia dépeignit au gouvernement le danger de l'armée royale, exagéra les forces de l'ennemi et l'importance des moyens dont il disposait; il tâcha de montrer qu'en ces conditions la stratégie de 1848 était la plus opportune. Le Gouvernement de Naples n'avait pas alors pleine connaissance de l'horrible trame qui s'ourdissait contre son existence; il céda pour prévenir une effusion de sang, qu'il jugeait inutile; pour ne pas exposer Palerme à une aggravation de maux qui serait la conséquence des hostilités prolongées; il céda pour employer ses troupes avec plus de succès en
(t) Les journaux nous ont appris, dans la suite, que le général Lanza avait reçu de Gariltaldi, pour prix de sa traiiison, 60,000 ducats, dont 50,000 cependant étaient en faux billets de banque.
faveur de Tordre et de la monarchie, si la diplomatie ne parvenait pas à arranger la question de Sicile. Au reste, tout suspects que fussent devenus aux yeux du gouvernement les commandants de l'armée de Palerme, il n'était plus temps de prendre de ce côté des mesures efficaces.
Le général Létizia revenu le 3 juin à Palerme, eut une entrevue avec Garibaldi et conclut avec lui un armistice de trois autres jours, pendant lesquels serait signé l'acte stipulant l'évacuation militaire de la ville et rembai:quement des troupes de Trapani, de Termini et de Palerme. Le 6 en effet, il fut signé par les deux parties une double convention, dont une, qui resta pour lors secrète, concernait l'évacuation des trois phces ci-dessus indiquées avec tout le matériel de guerre. En conséquence, le lendemain, les troupes royales abandonnèrent leurs positions du palais royal, de la Fieravecchia et de la porte de Termini. Le palais des Finances avait été consigné à Garibaldi le 1 juin, avec les 5,000,000de ducats qui s'y trouvaient (22,000,000 de francs); somme considérable, dont 100,000 ducats appartenaient au gouvernement; le reste provenait de dépôts particuliers.
Les deux colonnes entre lesquelles furent partagées les troupes royales, se mirent en marche à dix heures du matin, avec armes et bagages et avec tous les honneurs militaires; l'une où se trouvait le corps d'état-major, prit la direction de la porte Macqueda; l'autre celle de la porte Marina, et toutes deux s'avancèrent vers le mont Pèlerin, au pied du quel elles devaient camper jusqu'à leur départ pour Naples. L'immense matériel qui était accumulé dans la citadelle fut chargé sur des vaisseaux de guerre et l'on détruisit tout ce qui ne pouvait se transporter facilement. Enfin, le 18, les dernières compagnies qui étaient restées de garde
au château pendant l'embarquement du matériel et des munitions, montèrent à bord d'un navire, et le même jour eut lieu la consignation du fort et de six nobles prisonniers au colonel Cenni, commandant de la place, député par Garibaldi pour dresser procès-verbal de tout ce qu'il recevait. Une foule immense était accourue pour assister au spectacle du départ de la flotte napolitaine, et pour fêter la délivrance des six nobles personnages. Par les barricades de la rue de Tolède abattues en partie, ces derniers furent conduits au milieu des bravos et des fleurs, comme des triomphateurs qui seraient revenus du champ de la victoire. Les jours qui s'écoulèrent du 30 mai jusqu'au jour de la capitulation et jusqu'au-delà du mois de juin, furent souillés de cruautés sauvages qui déshonoreront à jamais la populace de Palerme. Quelques agents de la basse police de cette ville, bien que retenus par leurs supérieurs, avaient, il est vrai, à force d'insolence et d'abus de pouvoir, excité l'indignation populaire. Tel n'était pas cependant le principal motif des fureurs homicides de la populace. Le comité révolutionnaire avait promis le pardon à ces agents sous certaines conditions incompatibles avec leur devoir; mais en les menaçant de mort et d'extermination s'ils persistaient dans l'exercice de leurs fonctions. Yoilà pourquoi, lorsque la révolution eut éclaté et que Garibaldi fut entré à Palerme, la majeure partie de ces employés de police se réfugièrent dans les lieux occupés par les troupes; mais quelques-uns n'eurent pas le temps de s'enfuir ou n'eurent pas le courage d'abandonner leurs pauvres familles. Ceuxlà se cachèrent de leur mieux ; plus d'un s'ensevelit jusque dans les égoûts, pour ne pas tomber entre les mains du peuple. Tant que le bombardement et la mitraille de la
garnison maintinrent la ville dans un état d'épouvante, on pensa peu aux sbires; mais à peine les jours de l'armistice eurent-ils paru que la première pensée de la plèbe armée fut de massacrer ces malheureux. On les rechercha donc partout et il leur devint impossible d'échapper longtemps aux regards des nombreux individus altérés de leur sang. Quelques-uns, à force de perquisitions, de menaces, de promesses et de trahisons étaient découverts dans leurs cachettes les plus obscures, et tirés violemment au dehors. D'autres, après un jeûne de plusieurs jours', sortaient, comme des taupes nocturnes de leurs souterrains, pour se procurer un peu de nourriture ; mais bien qu'ils eussent l'apparence et la forme de spectres ambulants, ils ne tardaient pas à être aperçus de ceux qui épiaient leurs traces et avaient soif de leur sang. Tout sentiment humain frémirait à la description de la joie féroce qui enivrait cette lie du bas peuple, chaque fois qu'une nouvelle victime lui arrivait. En proférant les clameurs les plus brutales on traînait cet infortuné comme une bête vile à travers les rues de la cité; il était permis à chacun de l'insulter, de le frapper cruellement, de s'en faire un jouet, de le mutiler d'une façon ignominieuse. Lui, cependant, tremblait de tous ses membres; il implorait pitié et merci, invoquait les motifs les plus touchants, criait, pleurait, adressait au Ciel des plaintes et des lamentations déchirantes ; les pierres mêmes en auraient été attendries; mais ces bêtes fauves étaient inaccessibles à toute compassion ; aux pleurs et aux angoisses de l'infortuné ils répondaient par des lazzis; transportés d'une joie de cannibales ils l'accablaient de nouveaux coups; ils le déchiraient de nouvelles blessures et lui faisaient, ô horreur indicible ! entrer de force dans la bouche
les lambeaux de sa propre chair. Aux derniers moments de sa vie et quand il ne voyait plus rien à attendre, ce malheureux, retrouvant la force convulsive du désespoir, parvenait quelquefois à rompre ses liens, frappait des poings et des pieds ses cruels bourreaux, les mordait aveuglément et se débattait encore, jusqu'à ce que criblé de mille coups et baigné dans son sang, il tombait pour ne plus se relever. Mais ces anthropophages, qui dansaient et poussaient des cris de joie en le voyant expirer au milieu de ces tourments, ne laissaient pas en repos son pâle cadavre ; on le traînait par les rues en continuant de le frapper et de le percer de coups de poignards; quelquefois on le dépeçait en morceaux; d'autre fois, las de cette boucherie et rassasié de sang, après l'avoir dépouillé de ses habits, on le jetait nu parmi les immondices ou à l'angle d'une rue, avec défense de lui donner la sépulture, tant que la corruption du cadavre n'obligeait pas de le faire disparaître. Voilà de quelle manière furent mis à mort plus d'une centaine d'agents subalternes de la police; et ce n'étaient pas toujours les hommes seulement, mais quelquefois leurs femmes, leurs enfants, leurs mères, sur qui s'exerçait la fureur populaire ; avoir appartenu de près ou de loin aux suppliciés passait pour un crime impardonnable et digne de mort.
Que faisait alors le dictateur? Il avait bien décrété que les personnes ayant fait partie de l'ancienne police eussent à se présenter aux autorités pour être jugées; mais il ne tint pas la main à l'exécution de cette mesure. Dans les premiers jours, lui-même en fit fusiller quelques-uns devant la population, après les avoir laissés exposés à ses outrages. Or ces massacres continuèrent sans aucune punition et sans que le gouvernement révolutionnaire eût fait
la moindre réclamation contre le mépris de ses ordres, la populace estimant au contraire et jugeant de tels transports à tous égards innocents.
Cependant l'exemple funeste de la capitale se propageait dans le reste de l'île, où l'on tint à honneur de renouveler les mêmes assassinats. Mais on ne se borna pas même aux personnes qui avaient appartenu à la police, on n'épargna pas davantage plusieurs employés du gouvernement passé que la populace désignait publiquement et poignardait à son aise; les vengeances privées, sous prétexte de ressentiment politique, s'étendirent d'une manière prodigieuse et la cause d'honnêtes et paisibles citoyens fut confondue avec celle des sbires les plus abhorrés. Le gouvernement fit mettre alors en arrestation quantité de Siciliens que le peuple avait voués à la mort; plusieurs s'enfuirent de l'île pour se préserver, eux et leurs familles.
En résumé, l'évacuation de Palerme inaugura dans la Sicile l'époque des meurtres et de l'émigration.