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PROPAGATION DE LA REVOLUTION EN SICILE. — GOUVERNE- MENT DICTATORIAL

Le débarquement de Garibaldi en Sicile fut le signal d'une révolte générale. Les villes par lesquelles il passait dans l'intérieur de l'île, soit domination du parti révolutionnaire, soit crainte de ce chef de guérillas, soit terreur des bandes qui accouraient de partout se joindre à lui, déployaient le drapeau tricolore et reconnaissaient la dictature qu'il proclamait. Ainsi s'insurgea toute la province de Palerme, sans en excepter la ville même de Termini, qui, malgré le voisinage des troupes Napolitaines, leva l'étendard de la révolte, constitua son gouvernement provisoire et ouvrit ses portes aux insurgés pour se mettre en défense contre les royaux. Dans cette ville cependant, à part quelques coups de fusil échangés, aucune collision n'eut lieu entre la troupe et le peuple. Et, après la capitulation signée à Palerme, la garnison, s'embarquant pour Naples, évacua le fort dont les habitants prirent aussitôt possession et qui fut démoli de fond en comble.

Dans la province de Trapani, IMazzara fut la première ville qui se souleva; mais son insurrection n'eut pas d'autre importance que d'avoir obligé les Jésuites à quitter leur humble demeure, parce que leur ayant demandé de fortes sommes, avec promesse de garantie, on n'avait pas obtenu

d'eux de réponse satisfaisante. Marsala, après le débarquement de Garibaldi, était restée fidèle au gouvernement, soit dans la persuasion qu'une poignée de 800 volontaires ne tiendrait pas longtemps contre une garnison de 25,000 hommes qui résidait à Palerme, soit dans la crainte d'une visite des vaisseaux Napolitains et de leurs bombes que les oreilles du peuple préféraient ne plus entendre. Les chefs de la ville avaient fait des démarches pour avoir deux compagnies de troupes royales, qui protégeassent Marsala contre les projets des hommes de désordre et contre les menaces des bandes de paysans ; mais leur demande n'avait pas été couronnée de succès; la garde civique était résolue à défendre elle-même l'ordre public, en attendant que le sort de l'île se fût décidé à Palerme. Toutefois Marsala ne manquait pas de meneurs disposés à se mettre à la tète d'un mouvement insurrectionnel. Ceux-ci organisèrent dans une des fabriques de la ville des démonstrations séditieuses, qui du 21 au 23 mai allèrent toujours croissant en force et en nombre; et même dans l'une de ces démonstrations les ouvriers de tous les établissements Anglais ayant pris fait et cause pourle peuple, la garde civiquejugea inutiledes'y opposer. Les voleurs eux-mêmes voulurent faire leur démonstration; ils prétendirent même qu'on leur livrât le collège des Jésuites pour le piller; mais les principaux citoyens se hâtèrent d'organiser une force publique capable de réduire à l'impuissance les desseins des gens pervers qui pullulaient de toutes parts.

Tant que la nouvelle positive de l'entrée de Garibaldi à Palerme n'y fut pas arrivée, la ville était dans une extrême agitation; lorsque ensuite les fuyards de la bataille du Parco y vinrent annoncer l'entière défaite du corps de Garibaldi,

Marsala en fut atterrée et le consul Piémontais lui-même ne put s'empêcher de montrer du découragement et de la honte. Enfin, aux derniers jours du mois de mai, rassurés sur l'issue de la révolution de Palerme, les Marsalais ne s'inquiétèrent plus que pour organiser l'armement des bandes et marcher contre la garnison de Trapani. Une frégate piémontaise (ou, suivant d'autres, une frégate anglaise) qui se trouvait à l'ancre dans ce port, déposa sur la plage deux canons que le consul sarde montra à la population comme ayant été enterrés à cet endroit depuis la révolution de 1848. Ces pièces d'artillerie une fois montées, on résolut l'expédition de Trapani. Le 1" juin, Henri Fardelia vint dans ce port avec 40 volontaires Italiens, portant une quantité de fusils et de provisions de guerre; il enrôla le plus de gens qu'il put à Marsala et dans les villes voisines et les envoya, §ivec ses volontaires, au secours de Garibaldi. Pour lui, demeuré à Marsala, il racolait des hommes pour l'expédition de Trapani; mais la capitulation delà troupe de Palerme rendit ce renfort inutile. La garnison du fort de Trapani fut embarquée sur des bâtiments de la marine royale avec tout le matériel de guerre, et Fardelia put faire son entrée triomphale à Trapani, sans avoir tiré un seul coup de fusil. De cette manière, toute la province de Trapani embrassait la cause de la révolution et se soumettait à la dictature de^Garibaldi.

Dans les provinces de Girgenti et de Caltanissetta, durant tout le temps que le prince Castelcicala demeura à Palerme, et à l'exception de quelque petite bourgade à peine visible, la révolte ne se déclara nulle part. Mille hommes tenaient garnison à Girgenti et autant à Caltanissetta, sans compter une colonne de 2,000 hommes, campés à Canicatti qui est

un point central entre les deux villes. Mais aussitôt que le général Lanza eut pris le commandement militaire de Sicile, le corps de Girgenti et de Canicatti reçut l'ordre de se réunir à celui de Caltanissetta et de marcher, sous les ordres d'Afan de Riviera par la route de Caltagirone, dans la direction de Catane. Le départ des royaux de Girgenti fit dresser l'étendard de l'insurrection, quelque peu nombreux qu'en fussent les partisans dans cette province. Ils l'étaient moins encore dans la province de Caltanissetta, et surtout dans la ville de ce nom, qui est une des plus attachées aux Bourbons, dont la munificence l'a comblée d'innombrables bienfaits pendant les 40 dernières années. Néanmoins les sociétés secrètes en avaient fait depuis longtemps leur point de mire et étaient parvenues à y répandre les maximes du désordre. Toutefois la majeure partie de la population et particulièrement le clergé n'avaient pas compris la logique -révolutionnaire et s'étaient défendus des artifices de la séduction. C'est pourquoi, le 28 mai, après le départ des royaux, le peuple de Caltanissetta, se voyant dans la nécessité d'arborer l'étendard tricolore pour ne pas être exposé aux outrages des bandes armées, institua un comité sous la présidence du baron Morillo, homme de principes libéraux, mais honnête et modéré, et repoussa cette poignée déjeunes écervelés qui prétendaient la gouverner.

Mais avant l'adhésion des provinces de Girgenti et de Caltanissetta au gouvernement de Garibaldi, celle de Noto et surtout le district de Modica avaient proclamé sa dictature. La nouvelle du débarquement des Garibaldiens avait mis la ville de Modica dans la plus grande agitation. Le chevalier François Giardina, après avoir tenu plusieurs séances des personnages les plus influents de son parti, prit la réso-

lution d'arborer la bannière tricolore. Cependant la famille Leva qui, dans la personne de l'abbé de ce nom, avait figuré dans toutes les révolutions de Sicile et avait aspiré, suivant l'opinion générale, à l'autocratie de son pays, s'appuyait sur plusieurs autres familles, telles que les Muccioetles Rizzone, pour s'opposer à la motion de Giardina qu'elle jugeait prématurée : c'était une affaire de clocher et une question d'influences rivales. D'autre part, la ville de Noto, chef-lieu de cette province, bien qu'elle se fût soulevée pour désarmer la police, était rentrée dans l'ordre, et les autorités légitimes avaient repris les rênes de l'administration. Mais Giardina, malgré l'opposition du parti Leva, malgré l'apparente tranquillité de la ville de Noto, assuma sur lui la responsabilité du fait : le 17 mai, il arbora les couleurs italiennes, se constitua chef de la force publique et s'adjugea par le vœu des siens, le gouvernement du pays. Il est incontestable que Giardina, jeune homme doué des meilleures qualités, se montra digne de ses fonctions pendant le peu de temps qu'il les remplit; il organisa la force publique, fit respecter son autorité, délivra le pays des maux de l'anarchie et y maintint le bon ordre avec une activité et un désintéressement qui surpassait toute attente.

Aussitôt l'insurrection de Modica connue, toutes les villes du district envoyèrent des commissions pour donner à Giardina leur vœu d'adhésion et reconnaître son autorité. Ce fut même le motif qui, peu de jours après, fit éclater une émeute à Noto, dont les habitants, par crainte de voir Modica leur enlever le titre de chef-lieu de province, s'empressèrent de se déclarer en faveur du parti qui prenait le dessus en Sicile. Et cependant, là encore, la faction des exaltés dut céder aux honnêtes gens, et l'ordre public y fut main-

tenu par la garde nationale, grâce à l'influence des marquis Canicorao et Castelluccio et du docteur Sofia, mis à la tête du comité de gouvernement. Mais l'insurrection de Modica acquit plus d'importance, soit à raison du télégraphe sousmarin qui la mettait en communication directe avec Malte, à un moment où toutes les communications étaient interceptées, soit à raison du voisinage du petit port de Papallo qui n'est situé qu'à quelques lieues de l'île de Malte. C'est pourquoi les agents de Malte, ayant leurs relations ouvertes avec le gouvernement de Modica, cette dernière ville devint un centre important pour la révolution sicilienne, tant que Palerme ne fut pas évacuée et que les communications postales ne furent pas rétablies. Jalouse du coup de main qui avait si bien réussi à Giardina, la famille Leva voulut en recueillir les fruits, et ressaisir le pouvoir qui lui avait échappé. Elle fit donc des démarches auprès de Giardina, proposa la formation d'un comité et l'élection d'un président muni des pouvoirs ordinaires. Giardina ne se refusa pas à la proposition, désireux qu'il était de réunir en une seule volonté les deux partis les plus influents de la ville, et de mieux assurer la tranquillité publique. Mais qu'arriva-t-il? Les personnes choisies pour membres du comité furent les proches parents ou les amis de Leva; on élut ensuite pour président l'abbé, qui était un vieillard de 73 ans; et le chevalier Giardina éliminé par cette manœuvre, l'autorité y perdit sa force et le pays sa sécurité. Tels furent dans la suite les manèges infinis de cette famille àPalerme, que, malgré la désignation faite par Garibaldi du chevalier Giardina, comme gouverneur du district de Modica, le baron Leva réussit à se faire investir de cette charge, trop lourde cependant pour ses épaules.

Ce fut en ces conjonctures que quelques émigrés siciliens, de résidence à Malte, et avec eux quelques volontaires d'Italie, s'étant donné un chef pour les conduire au combat, se rendirent à Modica devenue un centre d'organisation militaire. Ce chef était M. Fabrizii, Modenais, émigré républicain et inculpé de complicité d'homicides politiques. Il avait combattu à Rome pour la république de Mazzini; après quoi, ayant débarqué, non sans peine, à Malte avec d'autres républicains, il y demeura à la disposition de la secte mazzinienne. Un premier groupe de cette expédition arrivé à Modica par Papallo, y avait été précédé de plusieurs officiers piémontais, qui s'y étaient acheminés par Palerme. 11 s'y arrêta pour attendre des renforts. En effet, le corps principal de l'expédition devait arriver sur deux bâtiments, l'un américain et l'autre sarde, chargés tous deux d'une quantité d'armes et de munitions de guerre. Tout avait été préparé dans le but de recevoir et de loger ces troupes, quand arriva la nouvelle que \eFulminante,h2iteàu. à vapeur de la marine royale, avait capturé les deux navires et les avait conduits à Gaëte. Ce fut un cuisant chagrin pour ce noyau d'expédition, qui fut contraint de rester neuf jours en inaction, jusqu'à ce qu'on eût expédié de Malte d'autres armes et d'autres munitions. Enfin le 11 juin les soldats de Fabrizii, au nombre de 22, se mirent en mouvement pour Noto, d'où ils se dirigèrent sur Calane, en recrutant sur la route de nouveaux volontaires, qu'il ne leur avait pas été possible de se procurer dans le district et dans la ville de Modica. Aussitôt que Fabrizii s'était mis en marche sur Catane, cette ville avait arboré le drapeau de la révolte. Depuis le moment où le roi François eut fait à Catane les généreuses concessions que nous avons dites, le parti révo-

lutionnaire comprit bien que sans la faveur du peuple il n'avait pas à risquer un coup de feu contre les troupes royales: il se transféra donc dans les villes de Lentini et de Mascalucia dans le dessein de fomenter la révolte ; il constitua dans la première un comité insurrectionnel, présidé par le chevalier Jacques Gravina et expédia des adresses dans toute la province deCatane et dans celle de Noto pour obtenir des hommes et des armes. Effectivement il vint de par là une foule d'individus généralement méprisables ou réduits à la dernière misère. Les uns étaient alléchés par l'espérance du butin; les autres étaient envoyés par des comités qui voulaient purger leur villede cettelie d'hommes fort dangereuse en des temps aussi critiques. Ainsi se formèrent les bandes que commandèrent MM. Polet, Frédéric Gravina et CauduUo. Ces deux derniers venaient d'être libérés des prisons par l'intendant de cette province, à qui ils avaient promis sur l'honneur de ne pas conspirer contre l'autorité du gouvernement. Leur Udélité à la parole donnée consistait à commander des bandes armées contre le gouvernement même. Mais les mots de bonne foi et d'honneur, ont été proscrits du code de la révolution.

Le 31 mai, ces bandes sortant de Mascalucia, au nombre de 500, assaillirent la garnison de Catane, qui se composait alors de plus de mille hommes. Le feu le plus vif dura pendant cinq heures entières au-dedans delà ville, et les pertes furent considérables de part et d'autre; mais la population resta étrangère au combat. A la fin, les bandes durent céder à la supériorité du nombre et à la bravoure de la troupe; elles furent délogées de partout et obligées de prendre la fuite. La lutte terminée, la ville reprit son aspect habituel ; et le soir même du combat l'arrivée de la colonne du géné-

RÉVOLIT. DE SICILE. T. I. 11

rai Afan de Riviera consolidait de plus en plus la tranquillité publique et menaçait d'avortement toute nouvelle tentative des bandes indisciplinées.

C'est alors, le 3 juin, qu'un vaisseau napolitain apporta au général Clary, commandant de la place, une dépêche, lui enjoignant d'évacuer Catane, de se transporter avec 4000 de ses soldats à Messine, pour commander cette forteresse, et d'embarquer le reste des troupes pour les Calabres. Ce résultat était dû à la capitulation de Palerme et aux menées du général Letizia auprès de la cour de Naples.

Les royaux s'étant mis en marche avec tout le matériel de guerre, le parti révolutionnaire resta maître de la ville, arbora l'étendard aux trois couleurs, donna la chasse et infligea mille mauvais traitements aux sbires et à toute personne suspecte de trop de dévouement envers les Bourbons. Enfin Catane fut de gré ou de force entièrement soumise à l'autorité du dictateur. Un peu plus tard, la nomination du chevalier Vincent Tedeschi à la place de gouverneur de la cité et du district, renditplus de vigueurà la force publique et retint le pays dans des voies d'ordre et de régularité.

Ainsi les troupes royales ne conservaient que Messine et Milazzo dans la province de Messine, Syracuse et Agosta dans la province de Noto.

Garibaldi cependant, après avoir signé la capitulation et l'évacuation de Palerme, s'appliqua à réorganiser l'île civilement et militairement. Il créa des gouverneurs pour tous les districts de la Sicile et remplaça par des questeurs les anciens inspecteurs de police. A Palerme, il donna plus d'extension à la questure et l'investit de tous les pouvoirs ordinaires de la police : mais, l'exercice de pareils droits ayant été confié à des hommes de la révolution, devint la

cause funeste de maux lamentables, qui furent commis au nom du bien delà patrie. L'espionnage, jusqu'alors secret et déshonorant, devint public et glorieux; les calomnies les plus méprisables contre les citoyens honnêtes et paisibles obtinrent plus de créance que leur justification. En conséquence, plusieurs personnes dignes d'égard et de considération , furent souvent ou exilées ou emprisonnées ou dépouillées de leurs emplois, pour avoir improuvé les nouvelles mesures du gouvernement ; un mot proféré par elles ou inventé à leurcharge, suffisait; tandis qu'en même temps les mauvais citoyens couvrant leurs délits de vivats et de bravos en l'honneur de la révolution et du dictateur, se reposaient tranquillement sousle patronage des nouveaux gouvernants, jouissaient de leur confiance et étaient gratifiés de récompenses publiques. Ainsi commençait un état de terrorisme et d'épouvantable anarchie.

Le premier ministère institué par Garibaldi était composé de Pisani, Crispi, Orsini et du chanoine Ugdulena. Comme sur ces entrefaites arrivait à Palerme le marquis Torrearsa qui, en 1848, avait été président de la chambre des communes en Sicile, le dictateur le nomma à la présidence du ministère; mais il n'y resta que peu de temps; et voici pourquoi. Le parti annexionniste de Palerme ayant fait parvenir par la municipalité une adresse à Garibaldi, pourlui demander la convocation d'une assemblée nationale, qui prononçât la déchéance des Bourbons et l'annexion de la Sicile à la maison de Savoie, le dictateur répondit sans mystère que le moment de proclamer l'annexion n'était pas encore venu; que le devoir du peuple dans ces circonstances était de s'armer et de combattre jusqu'à l'entière délivrance de la Sicile. Ce programme de Garibaldi indisposa

le ministère Torrearsa, et tous ceux qui en faisaient partie donnèrent leur démission. Crispi n'était pas, il est vrai, pour Vannexion immédiate; mais toutes les convenances l'obligeaient à ne pas se séparer de ses collègues; il ne laissa point pour cela de gouverner l'ile comme auparavant : nommé secrétaire du dictateur, il continua d'être son conseil et son interprète, et au fond l'administrateur réel de la Sicile entière.

Le nouveau ministère avait Interdonato aux affaires étrangères, Daita à l'intérieur, Digiovanni aux finances, Orsini à la guerre, Laloggia à l'instruction publique, le prêtre Lanza aux affaires ecclésiastiques et Laporta au département de la sécurité publique. La Gazette de Turin, organe des émigrés siciliens, donna une notice exacte des nouveaux ministres de Garibaldi ; elle dit d'Interdonato qu'il avait été député de la Chambre de 1848 et membre de la commission qui vint offrir la couronne au fils de Charles-Albert; elle représenta avec raison Daita comme un homme d'un beau caractère, libéral modéré et écrivain de talent; elle qualifia Laloggia d'habile médecin, d'écrivain facile etdeparleuréloquent, actif et ami de la liberté pour des fins à lui personnelles; elle loua dans Digiovanni son intelligence, sa probité supérieure à tout éloge et son habileté de financier aussi honnête qu'éclairé. Orsini était assez connu pour un officier courageux et instruit de l'ancienne armée de Ferdinand II, qui ayant passé, en 1848, du côté de la révolution, fortifia Catane et Palerme contre les forces du roi. Lanza lui-même avait à Palerme une réputation de régularité dans ses mœurs et de libéralisme dans ses principes. Laporta seul n'était pas connu en Sicile avant 1860; mais des journaux étrangers tirèrent des correspondances de Sicile de

quoi vanter son mérite et son aptitude aux fonctions qui lui étaient dévolues. On y disait que le 4 avril il avait armé une bande avec laquelle il marchait en frappant de fortes contributions les villes par lesquelles il passait; qu'il avait traité Ventimiglia, sa patrie, en pays conquis; mais qu'à l'approche des troupes royales il avait fui à toutes jambes, et laissé à la tête de sa bande un certain Meli, assassin renommé, qui poursuivit les exploits de Laporta, levant des impôts, ibaccageant et massacrant au besoin, sans plus de scrupule qu'un scélérat qu'il était. Arrêté pour tant de crimes, Meli fut délivré et comblé de bienfaits par Laporta, qui avait trouvé, lui-même, la récompense de sa bravoure et de son patriotisme dans le ministère de la sécurité publique.

Pour Garibaldi, son principal souci alors était l'organisation de ses troupes. Bertani sollicitait de Gênes l'envoi de nouveaux renforts en hommes, en armes et en argent. Afin de les mettre à l'abri des vaisseaux napolitains qui continuaient encore leur croisière, il avait établi entre Palerme et Gênes une ligne de bateaux à vapeur qui, portant le pavillon sarde, n'étaient pas inquiétés par les vaisseaux napolitains et amenaient à Garibaldi les moyens de détruire la monarchie des Bourbons.

Le 18 juin, l'expédition ducolonel Medici avait débarqué, partie à S. Vito, partie à Castellamare, et le 21 elle fit son entrée à Palerme. D'autres volontaires avaient encore mis pied à Marsala, à Papallo, à Terranova et sur d'autres points de l'île; de telle sorte que l'armée de Garibaldi avait pris assez d'accroissement, mais pas autant toutefois qu'il désirait pour exécuter ses plans. Aussi faisait-il partout, et au dehors comme au dedans de la Sicile, encourager les enrôlements de volontaires, qu'ils fussent d'ailleurs Allemands,

ou Français, ou Polonais, ou Hongrois; peu lui importait leur nationalité; ils n'en constituaient pas moins, pensait Garibaldi, l'armée de la liberté et de l'indépendance italienne, et n'en devaient pas moins dire à l'Europe que l'Italie voulait être libre. Il congédia et licencia les bandes des paysans et des montagnards qui, rétifs à toute discipline militaire, s'abandonnaient au vol, au pillage et à l'assassinat. Il avait ensuite l'intention de décréter une levée de 300,000 hommes, |)our faire la guerre en Italie sans avoir besoin de l'armée piémontaise; mais les conseils d'Orsini lui persuadèrent de n'appeler sous les drapeaux que 40,000 hommes, levée plus raisonnable, qui cependant ne fut jamais effectuée. Car par suite de ce décret, comme de celui qui excluait des emplois tous ceux qui avaient servi les Bourbons , l'île se remplissait de rumeurs et de mouvements réactionnaires. Le mécontentement alla si loin, que Garibaldi se vit forcé de tempérer la loi relative aux emplois, qui put sembler rétractée de fait, sinon de droit; il différa de même l'exécution de la levée assez longtemps pour que chacun comprît que le dictateur n'y tiendrait pas la main, ayant expérimenté maintefois la répugnance inflexible et menaçante du peuple sur ce point (i). On se borna à presser de plus belle les enrôlements des volontaires; dans le but d'allécher le courage par la cupidité, Garibaldi eut l'air de vouloir rétablir en Sicile l'ancienne loi agraire, en promettant une partie des fonds domaniaux à distribuer entre ceux qui auraient combattu pour la patrie. Il employa ensuite tous les expédients

(1) Pour faciliter l'exéculion de son décret, Garibaldi avait expédié des colonnes de ses volontaires à travers la Sicile, fait adresser par le ministre Ugdulena aux évêques l'ordre de prêcher en faveur des enrôlements. Tout fut inutile et l'irritation populaire ne se calma pas.

pour se procurer l'argent que la guerre lui rendait si nécessaire, non-seulement en vue de payer la solde à ses troupes et de les pourvoir d'habits et de munitions, mais surtout à l'effet de récompenser les traîtres de l'armée napolitaine, qui devaient lui ouvrir la route de Naples, sans lui faire brûler sa poudre (i). Aussi, dons volontaires et obligatoires, contributions imposées surtout aux monastères et aux couvents, taxes prélevées sur les fonds ecclésiastiques des chapitres, appropriation des legs d.estinés aux chapellenies qui n'avaient pas encore élection, etdesrentes appartenant aux établissements de piété ou de charité publique; tout fut mis en œuvre pour accumuler de l'or. Les sommes recueillies à cette époque, ajoutées à celles qui provenaient du gouvernement de Turin et des sociétés italiennes et étrangères, s'élevèrent à un chiffre énorme et furent toutes consommées par Garibaldi pour la fin que nous avons dite; ce qui donna lieu dans la suite aux récriminations amères du parti cavourien, qui faisait mine de ne pas comprendre que ces sommes avaient été l'arme la plus puissante de Garibaldi, celle avec laquelle il avait désarmé et fait tomber des forteresses dont ses troupes n'eussent pu facilement venir à bout. Cavour cependant aura eu l'occasion de s'édifier là-dessus dans les campagnes de Cialdmi sur le Garigliano, où celui-ci parvint à acheter un colonel avec son détachement pour la somme de 35,000 ducats!!! (2).

(1) Garibaldi, pour engager un des colonels royaux à déserter son drapeau, paya un ducat par tète tous les soldats de sa colonne, et dans une proportion croissante tous les oITiciers. Combien plus ne dut pas lui coûter la trahison des généraux, des coniniaridaiils de vaisseaux ou de forteresses, des agents diplomatiques, et des autres bauts fonctionnaires du gouvernement qui favorisèrent la révolution.

(-2) Ce fait est attesté par plusieurs correspondances des officiers et des aumôniers de l'armée napolitaine.

Garibaldi, pour se concilier i'aflection du peuple, abolit l'impôt sur la mouture; mais il ordonna la rigoureuse perception des autres contributions, que le peuple se refusait à payer dans l'intérieur de l'ile. A cet effet, il expédia dans quelques provinces plusieurs bataillons, chargés d'opérer au besoin par la force le recouvrement des impôts. Mais avant d'entreprendre de nouvelles expéditions, il fit de nombreuses promotions parmi ses volontaires ; il créa généraux les colonels Tûrr, Bixio, Sirtori, Medici et Carini; il en éleva une douzaine au grade de colonels, et quantité d'autres à des grades inférieurs : il déclara de plus à tous les officiers, qu'il leur donnerait la moitié de la solde que recevaient dans le grade correspondant les officiers de Sardaigne. Puis il envoya du côté de Messine la colonne de Medici, avec mission de surveiller les mouvements des royaux et de les empêcher d'avancer. En même temps il ordonna aux autres corps de rejoindre les troupes de Medici, après avpir parcouru en divers sens les provinces de Sicile, afin de leur souffler le feu de la révolution qui, dès le principe, semblait très-languissant et menaçait de s'éteindre.

Toutefois le dictateur, avant de se consacrer à ces grandes affaires d'État, jugea qu'il lui importait d'exterminer les Jésuites de Sicile, à défaut de quoi il croyait impossible d'accomplir ses projets impies. Nos lecteurs ne nous sauront pas mauvais gré de consacrer quelques pages de notre histoire à cet épisode important de la révolution sicilienne.

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