Chapitre XVII
SUITE DU PRÉCÉDENT. — EXPULSION DES JÉSUITES DE TOUTE LA SICILE. — LES LIGUORIENS.
Le décret de proscription porté par Garibaldi contre les Jésuites de Sicile ne tarda pas à être lu sur le continent italien. Un Jésuite belge, le P. Auguste Lambelin, qui avait été attaché au Collegio Massimo de Palerme depuis 1856, se trouvait en ce moment à Naples. Dès qu'il eut connaissance du décret par lequel Garibaldi confisquait tous les biens de la Compagnie en Sicile et condamnait impitoyablement les Pères à s'exiler, il se rendit aussitôt auprès du vice-amiral Barbier de Tinan, commandant en chef de l'escadre française en rade de Naples, lui exposa la situation pénible des Jésuites de Sicile, et obtint de lui l'autorisation de s'embarquer sur un bâtiment de guerre français, qui partait pour Palerme, et d'annoncer à ses confrères qu'un passage gratuit leur était accordé sur un bâtiment quelconque de l'escadre. Le noble vice-amiral écrivit, en outre,à M. le contreamiral Jehenne, qui stationnait dans les eaux de Palerme en qualité de commandant en sous-ordre détaché en Sicile, pour le prier de prendre les religieux sous sa protection, de faciliter leur embarquement et de ne pas souffrir qu'ils fussent l'objet d'injustes vexations de la part du gouvernement révolutionnaire.
Ce fut donc sous l'égide de la protection de la France et 80US la généreuse et loyale conduite des officiers de cette magnanime et catholique nation , que furent embarqués, comme nous le disions, à bord d'un bâtiment de guerre français, plusieurs des Pères qui avaient déjà terminé leurs propres affaires; et c'est sur des navires du même pavillon que se disposaient à partir ceux quidemeuraient à Palerme ou qui arrivaient des collèges de l'ile.
Cependant, élevé au ministère delà sécurité publique, le sieur Laporta, avec ce beau naturelque nous avons dépeint, crut ne pouvoir faire une chose plus propre à lui concilier l'estime et l'affection de Garibaldi et de Crispi, qu'en ouvrant la plus outrageuse persécution contre les Jésuites. Sachant donc qu'il y avait encore des Jésuites en Sicile, faute d'avoir pu jusqu'alors mettre ordre à leurs intérêts domestiques, ou trouver prêt le bâtiment français qui devait les transportera Naples, il fit afficher le 4 juillet sur les murs de Palerme et sans aucun avis préalable, un arrêté ministériel rédigé dans le style le plus incendiaire et notifiant à tous les Jésuites ce qui suit : à savoir que, si dans le délai de 48 heures, ils n'étaient pas partis, ils seraient mis hors la loi et abandonnés à la fureur du peuple, comme perturbateurs de l'ordre public. Or, depuis que le décret de Garibaldi avait imprimé sur le nom des Jésuites, le stigmate de hourhoniens, cet arrêté les mettait de pair avec les sbires et les signalait aux meurtres d'une plèbe devenue sauvage et cannibale. Heureusement, le contre-amiral Jehenne, informé du fait, s'enflamma d'une généreuse indignation contre pareille inhumanité et conseilla au P. Lambelin de demander sans crainte une audience de Garibaldi, et de lui exposer franchement toutes les conjonctures. Il promit en
même temps au Père de lui donner une lettre pour le dictateur. Deux semaines auparavant, Garibaldi avait visité le contre-amiral, à bord du vaisseau le Donawerth, et cette visite de pure cérémonie paraît avoir été courtoise. On dit que le condottiere promit à M. Jehenne de lui être agréable s'il en trouvait l'occasion. Confiant donc dans cette parole qu'il n'avait nullement provoquée, M. Jehenne écrivit au dictateur, non pas tant comme amiral français, que comme catholique désireux de venir en aide à l'infortune. Il le pria de vouloir accorder un moment d'audience auR. P. Lambelin, Belge de nation, qui avait à demander pour lui et pour ses confrères Jésuites, expulsés de îa Sicile, une prolongation de séjour dans l'ile, afm de pouvoir terminer leurs affaires et attendre l'occasion de s'embarquer pour Naples, où ils désiraient se retirer. La lettre annonçait à Garibaldi que, à défaut de bâtiments du commerce, M. Jehenne était autorisé par M. le vice-amiral, commandant en chef l'escadre française alors à Naples, à accorder passage pour cette ville aux Pères Jésuites expulsés de la Sicile sur un des bâtiments de l'Etat qui recevrait cettedestination; mais que, n'en ayant pas de disponible en ce moment-là, c'était pour que les religieux, dont il était question, pussent attendre, sans être inquiétés, le moment de leur embarquement, qu'il avait voulu lui adresserquelques lignes en leur faveur. De plus, le dictateur ne pouvait ignorer que l'ordonnance du ministre, affichée la veille, n'accordait aux Pères que 48 heures pour quitter l'ile. Dans l'impossibilitéabsolue où ils étaient de se conformer à ce décret, le contre-amiraldemandait à Garibaldi, en faveur du P. Lambelin, réfugié momentanément à bord du vaisseau le Donawerth et qui s'était adressé au contre-amiral pour lui venir en aide dans cette
pénible circonstance, la grâce qu'il sollicitait, puisque c'était une question toute d'humanité.
Le P. Lambelin, introduit en présence de Garibaldi,et lui ayant présenté la lettre du contre-amiral, exposa nettement de quoi il s'agissait. Il fit remarquer au dictateur, que si les Pères Jésuites n'avaient pas obéi jusque-là au décret du 17 juin, c'est qu'ils avaient été dans l'impossibilité de le faire : le gouvernement qui les proscrivait avait confisqué tous leurs biens et ne leur avait pas donné ni indiqué le moyen de pourvoir à leur départ; que cependant le ministre dejla sûreté publique, dans une ordonnance incendiaire, affichée sur tous les murs de Palerme, pressait leur départ au point de ne leur laisser que 48 heures pour se soustraire par l'exil à la fureur brutale d'une plèbe que le même ministre avait excitée contre eux; qu'au reste, ne pouvant plus vivre heureux en Sicile sous le nouveau régime, les Pères Jésuites désiraient s'expatrier le plus tôt possible. — Garibaldi écoutait avec attention et même avec un certain intérêt. Sa réponse fut qu'il connaissait le décret du 17 juin, par lequel il avait été obligé de prononcer l'éloignement des Jésuites, comme contraires au mouvement italien; que cependant son intention n'était pas de les presser tant, qu'ils pouvaient prendre à loisir leurs arrangements et attendre le moment favorable pour s'embarquer; que d'ailleurs il n'avait aucune connaissance de l'ordonnance ministérielle en question. — Le P. Lambelin la soumit au dictateur qui, lecture faite, ajouta qu'il allait immédiatement écrire au ministre, pour lui dire de veiller à la sûreté personnelle des Jésuites et de leur laisser tout le temps nécessaire pour prendre les dispositions qu'exigeait le départ. Sur la demande qui lui fut faite de donner avis au
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peuple de ses résolutions, il promit qu'il ordonnerait au ministre de promulguer sa volonté, et il répondit ensuite dans le même sens au contre-amiral. En conséquence de cette entrevue, le Journal officiel publia le lendemain un article, où après de vils et infâmes outrages contre lesJésuites,il était dit, en forme de conclusion, que, malgré tous les torts des Pères, le gouvernement avait voulu donner une preuve de ces sentiments de modération et de générosité, qu'il avait pris pour règle de sa conduite; que par conséquent le dictateur ayant reçu la demande de la part de l'amiral français et au nom du P. Lambelin, Belge, d'accorder une prorogation aux. exilés jusqu'à l'arrivée d'un bâtiment destiné à les transporter à Naples, avait consenti volontiers et communiqué aux autorités compétentes les dispositions relatives à cet égard (i).
Bientôt cependant les ministérielles de Laporta à la questure de Palerme commencèrent à pleuvoir de plus belle sur les Jésuites, uniquement dans le but de les tourmenter et de les forcer, puisque les vaisseaux de transport manquaient, à renouveler le miracle de Moïse dans la mer Rouge. Des instructions du même goût étaient données par Laporta aux gouverneurs des provinces, et on leur en imposait la rigoureuse exécution. Mais, grâce à la bonté d'un des employés de la questure de Palerme ainsi qu'à la prudence et à la modération de la plupart des gouverneurs, les vœux du ministre furent méconnus. Quant à lui, il n'oublia pas d'user envers les Jésuites de tous les procédés possibles d'inhumanité. De 308 Jésuites (fui se trouvaient en Sicile,
(1) V. Giornale ojjiciale di Sicilia duo juillet 1860. — Nous avons extrait la plupart (les détails rapportés plus haut d'un intéressant article publié dans la Collection des précis historiques, 1 sept. 18G0, Bruxelles page 427.
plusieurs, on le pense bien, étaient infirmes, plusieurs tellement accablés par les ans et par les travaux de leur ministère, qu'il devait sembler cruel de les contraindre à un voyage en terre étrangère, sans les pourvoir des secours indispensables. On avait donc député le docteur Sanfilippo, médecin de cœur et de talent, pour présenter un rapport sur les Jésuites jugés incapables des fatigues du voyage. Sanfilippo s'acquitta de cette tâche d'une manière conforme aux sentiments de la justice et de l'humanité. Mais le rapport médical déplut à Laporta, qui eut l'audace d'accuser cet honnête homme de s'être laissé corrompre par les Jésuites. 11 délégua donc deux autres médecins dignes de son estime, qui satisfirent pleinement ses désirs. Ces deux docteurs insultèrent, au lieu de les examiner, les personnes qu'on leur présenta, se moquèrent de leurs souffrances et prétendirent même qu'un vénérable Père de 84 ans, qui tombait de vieillesse et d'affaiblissement, partît pour l'exil!! A la nouvelle de ce nouveau genre de vexations, grand nombre de vieillards et d'infirmes aimèrent mieux affronter les peines et les souffrances de l'exil que de se soumettre aux sarcasmes et aux dérisions de ces esprits voltairiens, et d'attendre une grâce du brigand de Ventimiglia.
Cependant ces mesures d'infernale persécution ne profitèrent pas à Laporta. Garibaldi ordonna son arrestation, comme Voleur du trésor public, et Laporta ne dut lui-même son salut qu'à la fuite. Sangiorgi qui le remplaça au ministère de la sûreté publique, quoique parent d'un Jésuite, inaugura sa carrière ministérielle par une circulaire contre les Jésuites et imita Laporta dans son aveugle hostilité, contre quelques vieillards et infirmes, parmi les-
quels il y en avait de si affaiblis qu'ils moururent avant la fin de l'année 1860.
Pour ce qui regarde les collèges du reste de l'île, les Jésuites n'eurent généralement à souffrir que du fait même de leur départ. L'affection du peuple, plus libre de la pression garibaldienne, eut moins de peine à se manifester en leur faveur; et d'un autre côté, plusieurs des gouverneurs de province étaient des hommes compatissants et modérés, qui ne prirent point à tâche d'aggraver pour d'innocents proscrits une loi de fer. Nous signalerons en particulier sous ce rapport les marquis Castelluccio et Canicarao à Noto, le comte Grignani à Marsala, M. Mistretta à Salemi, le baron Morillo à Caltanissetta, et encore le chevalier Tedeschi à Catane, tous gens de bien qui épargnèrent aux Jésuites les cruels traitements dont ils furent l'objet à Palerme. C'est ainsi que parmi les larmes et les regrets des populations, furent supprimées 14 maisons de Jésuites. La Sicile, bien qu'enveloppée d'une atmosphère de révolution, ne put les voir ainsi expulsés sans être émue d'attendrissement.
Dans plus d'une ville, où les Jésuites n'étaient connus que par les exercices d'une mission, leur départ eut l'air d'un triomphe; toute la population se porta sur la plage ou garnit les fenêtres, les balcons et les terrasses des chemins par lesquels les Pères s'avançaient; on agitait des mouchoirs, on poussait des vivats en leur honneur; la foule leur faisait un cortège innombrable et ne se retirait du rivage de la mer qu'après avoir perdu de vue le bâtiment qui les emportait. Mais le spectacle le plus touchant fut celui du renvoi de leurs élèves, qui avaient trouvé dans les Pères Jésuites les vrais représentants de leurs parents affectionnés
et dévoués. Pour quelques-uns, qui refusaient de s'éloigner à l'heure du danger, il fallut employer la force. Un d'entre eux, jeune homme orné des plus belles qualités et issu de noble race, répondit à l'invitation qu'on lui faisait de rentrer dans sa famille, que personne ne lui persuaderait d'abandonner les Pères au milieu des persécutions et des épreuves; qu'il se revêtirait plutôt de l'habit de la Compagnie po':r partager leurs périls et qu'il les suivrait jusqu'au bout du monde. Et telle fut l'abondance de st^s larmes, que les supérieurs de la province durent se faire violence à euxmêmes pour ne pas céder aux touchantes supplications de cet admirable enfant. A Catane, tout effort de persuasion fut inutile pour déterminer certains élèves du pensionnat, ouvert à peine depuis une année, à quitter cet établissement avec leurs compagnons. Leurs parents jugèrent superflu de les presser davantage, et ces jeunes amis demeurèrent aux côtés des Pères afin de les consoler jusqu'aux derniers instants de leur départ.
Les agents du parti ultra-libéral, disséminés dans toute File, ne pouvaient le méconnaître; les marques d'attachement données en ces circonstances aux Jésuites étaient de natureà prendre dans quelques localités des proportions qui compromettraient l'estime et le respect du peuple à l'égard des actes du dictateur. C'est pourquoi, imitant la conduite du gouvernement garibaldien de Païenne, ils manœuvrèrent d'une façon merveilleuse pour intimider les amis des Jésuites, et ils y réussirent en partie, jusqu'au point de les forcer, pendant ces jours-là, à se tenir enfermés chez eux. Cet art de violence, propre au libéralisme moderne d'Italie, fut employé surtout à Catane, dans cette noble et généreuse cité dont les sentiments favorables aux Jésuites avaient reçu
une si franche et si lumineuse confirmation, qu'il n'y avait pas moyen de les révoquer en doute.
Mais, tandis que dans les villes principales de la Sicile, Palerme excepté, les représentants du gouvernement insurrectionnel, par sentiment de modération et par égard pour la population, se montraient bienveillants avec les Jésuites condamnés à l'exil, il n'en était pas ainsi de la ville de Modica. Modica, chef-lieu de district dans la province de Noto, avait été autrefois capitale du comté de ce nom. En raison de sa situation qui en faisait deux villes tout à fait distinctes, elle avait, depuis plusieurs années, obtenu un second collège de la Compagnie. Toutefois ses préjugés, ses occupations, principalement agricoles, y avaient fait négliger, à cette époque, l'instruction qui avait produit autrefois chez elle des noms illustres. Peuplée de 35,000 âmes, c'était à peine si elle fournissait 300 jeunes gens aux collèges soit des Jésuites, soit des autres maîtres d'enseignement privé. Bien que ses habitants se distinguent par leur intelligence, et qu'il n'y manque pas un certain nombre (assez restreint, je l'avoue,) de personnes cultivées et instruites, plusieurs nobles du pays lisent mal et écrivent plus mal encore; on en compte même parmi ces derniers qui, comme au temps de Charlemagne, ne savent pas signer. Or, afin de donner une impulsion à la culture littéraire de ce district, les Jésuites avaient, depuis un certain temps, formé le dessein d'y fonder un grand pensionnat, où se réuniraient les enfants des plus riches et plus nobles propriétaires de cette contrée : c'était le moyen de semer dans les principales familles l'amour des lettres et de le propager ensuite dans les classes inférieures de la société et d'en faire la base de la civilisation du pays. Mais l'état de trouble, où
l'Italie s'est trouvée depuis maintes années, n'avait pas permis aux Jésuites de réaliser leur plan. Us n'avaient pourtant pas laissé d'entreprendre de tels travaux pour le bien de cette population, que toute l'estime des habitants de Modica leur était acquise et qu'on les aimait là d'une façon toute particulière. —
Après que la révolution eut éclaté, les Jésuites continuèrent d'(> :ercer leur ministère et les habitants de Modica continuèrent de les estimer et de les aimer. Et même dans les premiers joursdu soulèvement, comme certain jeune homme osait proposer leur expulsion, chacun l'en blâma et plusieurs ajoutèrent la menace à l'improbation : bien plus, le chevalier Giardina, qui gouvernait alors ce pays, envoya son propre père les assurer, qu'ils n'avaient rien à craindre ni de leur part, ni de la part du peuj)le. De semblables assurances leur furent données par le chevalier Arena et par le baron Calamenzano, à qui se trouvait alors confiée la sécurité intérieure et extérieure du pays. Que ces déclarations aient été sincères, nous ne l'affirmerons pas: mais nous sommes persuadés qu'elles n'amenèrent point les Jésuites à douter que la révolution, dont le chef était Garibaldi, ne leur préparât une ruine totale. Néanmoins, ils n'auraient pu, en aucune façon, imaginer la violence et la barbarie qui, après tant d'assurances, seraient employées contre eux.
Le parti Leva ayant prévalu, comme nous l'avons dit, les choses changèrent d'aspect à Modica; on y commença à parler d'une prochaine dissolution des Jésuites et l'on vit sortir de terre des calomniateurs et des ennemis de leur nom et de leur réputation. Les émigrés et les volontaires d'Italie attisèrent ce feu qui couvait sous la cendre ; et finalement
l'arrivée de Fabrizi et les encouragements que Crispi envoyait de Païenne, firent naître et formuler un grand projet contre les Jésuites, projet dont l'exécution, en l'absence du gouverneur qu'on attendait alors, réussit au président du comité.
Dans une ville où la révolution n'avait aucun obstacle à vaincre, toutes les sollicitudes du gouvernement provisoire tournèrent à la persécution des Jésuites; on eût dit qu'il s'agissait de prendre d'assaut unecitadelle ou de livrer une grande bataille à un puissant ennemi. Les faits qui eurent lieu en ces conjonctures pourraient fournir la matière d'un agréable roman. Nous endirons quelque chose pour alléger à nos lecteurs la gravité de notre histoire.
Le président du comité de Modica commettait l'exécution de ses desseins au chef de la sécurité intérieure du pays, lequel, oubliant les faveurs reçues des Jésuites et proclamées autrefois par lui-même, obéissait, par faiblesse de caractère, à l'humiliante mission dont il était chargé. Il eut bientôt l'occasion d'ouvrir contre les Pères les plus mesquines hostilités. Informé par un de ses agents que le recteur du collège supérieur des Jésuites, dans la crainte d'être volé, avait fait partir deux ou trois coffres tout pleins des trésors de la maison, il jugea le moment venu de commencer l'attaque. Il se rendit donc, le 11 juin, avec tout le cortège d'une parade, au lieu où se trouvaient les trois coffres et, après y avoir apposé les scellés, il les fit porter triomphalement au Comité, absolument comme on ferait d'un corps d'armée prisonnier de guerre. Cette action |)arut à tout le monde bien ridicule; mais on comprit d'ailleurs que ce pouvait être là un prélude à des impostures ou à quelque chose de pis encore. C'est pourquoi les Jésuites se
présentèrent chez le chef de la sécurité pour lui soumettre quelques observations sur la solennité qu'on avait voulu donner à un fait insignifiant. Il leur fut répondu que la saisie des coflVes n'avait pas pour but d'y surprendre de l'argent ou des meubles leur appartenant (ce qui était le seul vrai motif); mais seulement d'examiner s'il n'y aurait pas des correspondances avec la police de Sicile. Les Jésuites répliquèrent franchement que lui, chef de la sécurité, agissait contre sa persuasion et sa conscience; que dans toutes les archives de la police sicilienne, tombées entre les mains de la révolution, pas un seul écrit ne s'était trouvé qui eût pu de ce côté ternir l'honneur de la Compagnie; qu'il était assez étrange de supposer que les Jésuites, s'ils avaient eu de pareilles correspondances, eussent voulu maintenant les emporter avec eux, au lieu de les brûler. Ils protestèrent enfin que, possédant les clefs des trois coffres, et se trouvant sous le coup d'un outrageux soupçon, ils devraient à tout prix assister à l'ouverture et à l'examen de ces mêmes coffres. A quoi ce monsieur répondit qu'on ne leur refuserait pas cet acte de justice. Mais, le soir même, il fit envelop- ])er les maisons des Jésuites par des hommes armés, avec ordre d'engardertoutes les issues. Al'aube du jour suivant, cette bande, composée en grande partie d'assassins, envahit leur maison, leur défendit de sortir et interdit absolument et sans exception d'entrer, soit dans le collège, soit dans l'église. Les Jésuites ne se déconcertèrent point; ils protestèrent hautement de vive voix et par écrit contre ces procédésd'inqualifiable violence et ils ne cédèrent <iu'à la force. Cependant, en séance du Comité, on brisa la serrure des coffres et on en retira une somme de mille écus que les Pères avaient eu la simplicité d'y mettre ; on vola de même
la meilleure partie des objets qui se trouvaient là, livres, linges, images, etc. Puis, comme si le corps du délit eût été ainsi constaté au point de n'avoir plus besoin d'autres preuves, on décréta contrelescommunautés des deux maisons des Jésuites à Modica, la dispersion et l'exil. Les Pères devaient partir [extra regnare, aller régner au dehors) dans les 48 heures, non-seulement de la ville, à laquelle se limitait le pouvoir du Comité, mais de l'île entière; telles avaient été les suggestions de Fabrizi et les instructions de Crispi. Celte sentence écrite par M. Muccio dans le style ampoulé de la révolution et signée par le président du Comité, fut portée le même jour aux supérieurs des deux maisons, auxquels il fut enjoint de consigner à l'instant tout ce qu'ils possédaient. La secrète pensée des conspirateurs, après avoir dépouillé les Jésuites de toutes choses, jusqu'à leur linge et à leurs papiers, était de les mettre cette nuit même dans les voitures préparées à cet effet, de les conduire sous escorte à Zallo, et de les jeter dans une barque amarrée en cet endroit depuis plusieurs jours, qui les transporterait, sous la foidu serment, à l'îlede Malte et lesdéposerait surla plage. Mais ce cruel projet étant venu à transpirer, plusieurs honnêtes citoyens de Modica et des membres mêmes de la famille Leva, s'y opposèrent de toute leur force, comme à un procédé ignominieux pour leur pays. Le président et ses complices durent y renoncer, d'autant plus que dans la même journée le peuple avait donné aux Jésuites des preuves manifestes de la faveur qu'ils avaient su se concilier.
En effet, comme il était arrivé qu'un des frères de la communauté avait sonné par erreur la cloche du collège inférieur à une heure inaccoutumée,la population soupçon-
liant que les envahisseurs armés du collège tourmentaient les Pères, se porta en masse aux portes de cette maison et prit un aspect si menaçant que les gardes, perdant la tête de confusion, coururent prier les Pères d'aller immédiatement aux portes d'entrée pour calmer les ap|)rchensions et la colère de la foule. C'était de ce même peuple que, le même jour encore, Muccio écrivait dans le décret d'exil des Jésuites « que la crainte d'un soulèvement populaire contre « les Jésuites décidait le Comité à les expulser, sans délai. » Quelle hypocrisie éhontée ! Mais c'est ici la vertu sociale d'une révolution antisociale, s'il en fut jamais.
Dès lors, on se relâcha un peu des rigueurs de l'étroite prison qui avait été infligée aux Pères; mais on ne cessa pas complètement les vexations. Les délégués du comité employèrent tant de fourberies, tant d'outrages, tant de bassesses et d'injustices, ils menacèrent si fort d'incarcération et même d'assassinat, que le recteur du collège, n'en pouvant plus, leur remit tout l'argent qu'il avait en réserve pour les besoins de ses religieux proscrits. Non content de cela, comme s'il eût dépouillé toute pudeur, le comité publia par la ville les manifestes les plus honteux avec menace de prison et de plus grands maux à quiconque ne restituerait pas entre les mains de l'autorité publique tout objet, livres, linges, meubles, reçus des Jésuites à titre de dépôt. On alla jusqu'à menacer d'incendie les maisons de quelques familles, si elles ne livraient pas tout ce que les Pères y avaient conservé : le domicile fut violé indignement, les ]tlus sévères perquisitions furent faites, dans les endroits les plus cachés et les plus intimes, chez des personnes honorables et considérées; et cela par les ordres d'individus qui, depuis, ne cessèrent de crier contre les visites domi-
ciliaires delapolice des Bourbons.— Ces faits sont d'une nature si avilissante que nous croyons de notre devoir d'historien de taire le nom de leurs auteurs, pour ne pas les exposer au mépris public. Les membres de la Compagnie n'obtinrent qu'à grand'peine d'emporter le peu d'effets et de papiers strictement nécessaires à chacun : encore les eût-on au moins laissés partir en paix!
La vie des Pères du collège inférieur fut mise à vil prix. Un sicaire les attendait à un mille de Modica et, sur la voie publique, en plein jour, par la portière de la voiture qui venait justement et traîtreusement de ralentir le pas, on fit contre euxunedécharge d'armes à feu dans une direction telle que sans l'aide de la Providence un des Pères aurait dû être frappé à mort et tous les autres blessés. Plus loin ils étaient de nouveau assaillis par une bande d'assassins armés de pistolets à balles forcées, et nous ne pouvons dire ce qui serait arrivé aux proscrits, si le conducteur de la Diligence postale, qui les précédait, ne les avait défendus des coups de ces scélérats, au moyen d'un fusil arraché à un voyageur, et si, avec un courage vraiment héroïque, il n'eût pas mis la bande en fuite. Ici encore nous croyons ne devoir pas nommer les mandataires de ces lâches guetapens, au sujet desquels nous avons des documents certains et détaillés. Nous dirons seulement que, revenus à Modica, ces héros de grand chemin se glorifièrent publiquement de leur noble entreprise; et que cependant, malgré les réclamations et les menaces du peuple ameuté, les autorités révolutionnaires n'en inquiétèrent pas un seul. Bien différente fut la conduite du marquis Castelluccio, gouverneur de Noto, et du marquis Canicarao, chef de la force publique dans le même district; à peine ces deux personnages
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eurent-ils connaissance des tristes événements qui venaient de se passer, qu'ils se mirent en quête des Pères arrivés à Noto et ordonnèrent l'arrestation du cocher, complice manifeste des assassins ; ils séquestrèrent la voiture et introduisirent un procès régulier sur le fait. En outre, dans Ja même nuit ils expédièrent un détachement armé à Modica, pour escorter les Pères qui devaient partir le lendemain. C'était justice que de procéder ainsi ; nous n'en devons pas moins signaler au lecteur la droiture et le louable empressement que ces deux hommes de bien mirent alors au service de la justice. Les Jésuites de l'autre collège furent conduits au Pozzallo, par ordre du Comité modicain, avec un cortège de parade destiné à effacer, s'il était possible, la tache ignominieuse du jour précédent. Cependant on leur avait fait défendre d'emporter aucun argent, sous la menace d'être fouillés avant leur embarquement. En conséquence, après un jour de jeûne, n'ayant pas eu de quoi se procurer quelque nourriture, pas plus que leurs gardiens ne les en avaient pourvus, ils mirent pied dans une barque, où ils durent implorer la charité des matelots pour ranimer leurs forces affaiblies.
Voilà des faits qui caractérisent les maximes vraiment libérales de la moderne révolution, qui a renié jusqu'au dernier sentiment d'humanité. Malte servit d'asile à une grande [)artie des Jésuites exilés de Sicile; Malte, pays libre mais catholique, imitant le généreux exemple de son évêque, qui n'épargna rien en faveur des religieux proscrits, soulagea leurs misères, consola leurs afflictions et les dédommagea abondamment des peines endurées sur une terre qu'ils avaient arrosée de leurs sueurs et couverte de leurs bienfaits. Malte mérita d'être bénie par les exilés, bénie
par tous les nobles cœurs en admiration devant la foi de ce peuple, qui resplendit sur les flots de la Méditerranée comme une vive lumière au sein des ténèbres d'une révolution impie (i).
Les Pères de la Congrégation du Très-Saint Rédempteur, institués par S, Alphonse de Liguori, partagèrent le sort des Jésuites dans la persécution comme dans l'exil. Ils n'avaient en Sicile que trois maisons, l'une en un bourg de Palerme, dit VUditore, l'autre à Sciacca, la troisième à Girgenti. Ces ouvriers infatigables dans la vigne du Seigneur faisaient par leurs missions un bien immense dans les villes et dans les campagnes, extirpant les vices, réformant les mœurs du peuple et répandant partout la semence des vertus, qui sont les vrais fondements de la prospérité sociale. Pendant six ou sept mois de l'année, ils se faisaient missionnaires, suivant les lois de leur institut, et telles étaient leurs fatigues et les prodiges de leur zèle, qu'ils excitaient l'admiration de toutes les autorités, aussi bien que des populations de Sicile. Les évêques se réjouissaient infiniment de leur succès dans l'instruction religieuse du peuple et de leur concours dans l'éducation des jeunes clercs qu'ils préparaient au caractère sacerdotal. L'édification de leur vie, leur éloignement de toute ambition, le désintéres-
(l) Parmi les nombreux Seigneurs Maltais qui s'offrirent généreusement pour subvenir aux besoins de ces pauvres exilés, nous devons faire ici une mention toute spéciale de M. Rosaire Messina. Dès qu'il eut appris le coup qui venait de frapper les Jésuites de Sicile, il expédia aussitôt à Palerme un de ses bâtiments qu'il mil à la disposition des Pères, et les invita à passer dans l'île de Malte. Puis, de concert avec d'autres généreux habitants tels que: MM. Emmanuel Zamrait, l'abbé Emmanuel Speranza, le chanoine Jacques Mamo, etc., etc., suivant en cela les instructions et les inspirations de .Mr'' l'évèque, il mit tout en œuvre pour soulager tant de Pères et Frères de la Compagnie, qui se rendirent à .Malte ou pour y rester, ou pour se rendre de là dans quelque autre pays. — Le contraste entre des catholiques libres et des despotes mécréants est de la dernière évidence.
sèment manifeste et le zèle sincère dont ils offraient le spectacle, leur avaient gagné l'estime, le respect, l'amour et la confiance des Siciliens. Est-ce que jamais on a entendu dire que l'un des Pères de cette vénérable Congrégation se soit mêlé d'affaires appartenant à l'administration civile, ou ait pensé à s'ingérer dans une question qui ne concernât pas rigoureusement le bien des âmes? Mais, ce qui en eux faisait ombrage aux régénérateurs d'Italie, ce qui attirait sur les Rédemptoristes la sentence de suppression et de bannissement, c'était précisément qu'on voulait former le peuple à une école tout autre que celle de l'Evangile. Cependant, pour justifier devant les Siciliens une aussi injuste persécution, on les chargeait d'une accusation souverainement calomnieuse, d'avoir été avec les Jésuites les soutiens de la tyrannie. Comme tels, le décret de Garibaldi les atteignait et les chassait de l'île infortunée qui ne pourra jamais oublier leur zèle ardent ni leurs vertus exemplaires.
A Palerme et à Sciacca, les exécuteurs de cette grande mesure d'iniquité témoignèrent à leur égard du respect et de la déférence ; le peuple de VUditore fit les plus vives remontrances au dictateur, pour faire rapporter la loi qui les privait de leurs chers et bons Pères; et n'ayant pu y réussir, ils supplièrent qu'au moins l'église du village demeurât confiée à un d'entre eux.
A Girgenti ils ne reçurent pas des témoignages de la même bonté et de la même reconnaissance. Sans doute la |)opulation de cette ville était très-aiïectionnée aux Pères Piédemptoristes qui avaient tout fait pour subvenir aux besoins des âmes de toutes les classes de citoyens. Mais les représentants de la révolution étaient par là même plus
exaspérés; et l'heure du triomphe venue, ils voulurent faire peser sur ces vertueux prêtres la cruauté de leur haine impie. Le dictateur avait à peine lancé contre les Liguoriens le décret de bannissement, que leurs ennemis de Girgenti inondèrent leur maison de gens armés, déclarèrent tous les Pères en état d'arrestation et les gardèrent à vue dans leurs propres cellules, en interdisant l'entrée du couvent, même aux personnages les plus haut placés de cette ville. Nous ne dirons jamais de quelle amertume ils abreuvèrent ensuite ces bons religieux innocents de tout crime autre que celui d'avoir fait le plus de bien qu'ils avaient su et pu faire. Les rigueurs et les vexations résultaient des ordres d'un certain Joseph Belli, jeune homme élevé à la Voltaire, ou plutôt formé sur le type mazzinien, qui fut constitué président d'une commission pour la consignation des biens mobiliers et immobiliers de cette maison. Il serait difficile de raconter ici de quels cris ce mauvais garnement abasourdit les Pères durant ces jours; de quels reproches il les accabla, de quelles menaces il les effraya; dans combien de choses il trouva l'occasion de vomir contre eux son fiel atrabilaire. Il prétendait qu'on lui livrât une liste générale d'archives qui n'avaient jamais existé; ni le serment du recteur de la maison, ni l'attestation de ceux qui avaient reçu la consignation de leurs biens en 1848, ne suffirent pour calmer sa fureur; il manda un juge et lui dicta une accusation terrible contre le supérieur de cette maison. Allant plus loin dans ses exigences, il voulait à toute force un des couverts d'argent, que les Pères réservaient à l'usage des étrangers, et qui mancjuait sur les neuf couverts portés à l'inventaire de 1818; on eut beau lui dire que si ce couvert manquait, le supérieur ne l'avait pas
reçu en consignation de son prédécesseur qui ne se trouvait plus dans la communauté; que par comi)ensation la vaisselle sacrée s'était de beaucoup augmentée: ces raisons et beaucoup d'autres ne faisaient aucune impression sur cet homme; vous eussiez dit une vipère (jui, plus on la touche, plus elle distille sa bave empoisonnée. Le procès-verbal de l'argent que contenaient les armoires et les coffres appartenant à l'église étant terminé, ce frénétique ordonnait d'y joindre la pyxide du tabernacle et de la peser avoc les particules consacrées. Les Pères s'opposèrent à une telle profanation et cette résistance leur valut d'être accablés de nouveaux outrages et abreuvés de nouveau fiel. Mais la fureur du
président ne connut pas de bornes quand, après avoir fouillé et refouillé toute la maison et après avoir examiné les comptes, il s'aperçut que le trésor était vide et que la maison était plutôt en déficit. — C'avait été là le but de tant de vexations et d'inquiétudes, et de voir lui échapper une proie qu'il s'était figurée splendide le mettait dans une rage implacable; cependant, il ne i)Ouvait en faire un grief aux Pères; les comptes de l'administration domestique étaient là sous ses yeux, et quelque scrupuleuses que fussent ses investigations autour des chiffres, il ne put découvrir aucune fraude. Enfin, après 14 jours d'épreuves, d'humiliations et de vexations, le nouvel inventaire achevé, ces pauvres religieux qui avaient consumé leur vie à travailler dans l'intérêt de cette ville et de cette province, demandèrent à la commission quelques subsides pour le voyage qu'ils devaient, sans la moindre ressource, entreprendre en pays étranger; mais la commission ne voulut pas même les entendre; ils demandèrent qu'il leur fût au moins permis d'aller hors du couvent implorer la charité
fie quelque famille pieuse et opulente ; mais rien ne put fléchir ces cœursdetigres. — Ils refusèrent. Le 7 juillet, toute la communauté, entourée de la garde du pays et sous l'escorte d'un des membres de la commission, fut conduite à la côte de Girgenti, où elle obtint son passage sur un petit bâtiment qui faisait voile pour l'île de Malte. Ainsi [)artaient ces ouvriers évangéliques avec leur supérieur qui, étant en proie à de violentes douleurs néphrétiques, ne voulut cependant pas demander à ces sauvages la faveur de rester dans l'île, faveur qu'il n'eût peut-être pas obtenue (i). L'évêque de Malte accueillit les exilés avec la plus grande bienveillance et la plus vive cordialité, et les pourvut d'une maison dite de S'-Philippe, dans la Genglia, comme il avait pourvu les Jésuites de celle de S'-Calcédoine, entre la Floriana et la Valletta. Les Maltais regardèrent les Liguoriens, ainsi que les Jésuites, comme des victimes d'une révolution anti-religieuse ; ils vénérèrent ces hommes qui avaient été jugés dignes de souffrir pour Jésus-Christ, et ils en aimèrent davantage cette foi qui, en maintenant les libertés civiles dans les limites de la rectitude et de la justice, préserve les peuples de l'ignominie de semblables actes barbares et inhumains.
(1) Un pauvre frère lai moribond put à peine obtenir de rester au couvent; on avait soin toutefois d'interdire l'entrée auprès du malade à ceux qui auraient pu le consoler dans ses derniers moments: le médecin et le confesseur seuls étaient admis. Il mourut le l"août, veille de la fête de son S' Patriarche.
Y eut-il jamais prison plus étroite où le plus despotique des gouvernements usât de plus de rigueur ? Et après cela on ose encore déclamer contre la police napolitaine !